‹ Voyage idéal en ItalieChapitre 5 sur 99 · POMPÉI · texte numérisé non relu

POMPÉI

«le personnes, au moins, chaque jour. En outre, les maisons riches avaient leurs bains et étuves particuliers. On arrive ainsi à ridée d’une ville dont les habitants atteignaient un degré de propreté que nous pouvons à peine nous figurer.

C'est ici que la cité italienne moderne apparait misérable. Des siècles de saleté sont venus, comme pour rétablir l’cquilibre après les trop fréquentes ablutions antiques. Le christianisme a favorisé celte crasse. Qu’importait le corps, une loque, au prix de l’àme, née pour la vie étemelle? Laissons dépérir et se mortifier notre dépouille mortelle, pour que de sa faiblesse et de ses souffrances s’enrichisse l’àmc qui doit lui survivre. Qu’attendre d'une religion qui mit au nombre de ses saints le bienheureux Labre pour son mépris particulier de la propreté? Hélas, dans l'Italie d’aujourd’hui ils sont légion, ceux qui cherchent à gagner le ciel de la même manière !

Lorsque nous visitions Pompéi, une dame anglaise avec ses deux filles demanda à se joindre à nous. En sa compagnie nous fîmes une première promenade dirigée par un gardien. Lorsque nous eûmes vu l’ensemble des monuments et quelques maisons privées, nous nous séparâmes ; mais l'excellente dame, qui n’avait pas ménagé les témoignages de son admiration, tint, avant de nous quitter, à nous faire remarquer combien cette ville antique était décente et avec quelle

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satisfaction elle constatait que rien ne pouvait y offusquer les yeux les plus délicats.

De fait, l'aspect de Pompéi est, à cet égard, suffisamment britannique pour nourrir les illusions vertueuses des dames les mieux pensantes. Tout y a été enlevé qui pouvait rappeler que le monde ancien n’avait pas sur la pudeur les idées actuelles et les graffiti, les peintures, ou les terres cuites ont été grattées, au-dessus desquelles, pour que nul n’en ignorât, se lisait l’inscription : Hic habitai fâici las. A l’exception d'une maison, du reste close, cl de quelques fragments de peinture, Pompéï n'a rien qui rappelle les priapées antiques.

J'avais dans ma poche les délicieuses Chansons de Jiilitis. de Pierre Louÿs, et j'hésitai à les donner à notre interlocutrice pour qu elle pût s'y faire une idée plus exacte des mœurs du paganisme ; mais j'y renonçai, ne voulant point être une cause de scandale. Cette dame était du reste si parfaitement « convenable » qu elle aurait pris les amours voluptueuses de l'infatigable Bilitis au sens spirituel. De même, certains entendent-ils idéalement

de l’attachement de l'Eglise pour son Dieu les vers enflammés du Cantique des Cantiques.

Ainsi se fera-t-on une idée fausse de l’antiquité à Pompéi et dans les musées soigneusement épurés. Je ne voudrais pas qu’on la vit toute dans les livres érotiques et charmants de Pierre Louÿs. Mais l’image que s'en faisait notre dame anglaise est encore bien plus éloignée de la réalité.

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Ses paroles nous firent sentir pourtant combien il est difficile de comprendre une civilisation si différente de la nôtre. Nous sommes modernes : vingt siècles de vie et de pensée nous séparent de ce monde disparu: nous avons été faits ce que nous sommes par mille causes, qui sont maintenant hors de notre atteinte ; nous avons été longtemps chrétiens, et la plupart d'entre nous sont encore attachés au christianisme. Quels que soient nos sentiments sur la vie antique, nous ne pouvons la ressusciter. C'est de notre sol que nous avons à tirer parti, c'est notre jardin que nous avons à cultiver. — Vis-à-vis de l'antiquité, quelle est donc la position à prendre ? Je n'en vois qu'une et ce n'est pas elle que l'on choisit pour l'ordinaire.

On prétend en faire la pierre angulaire de notre système d'éducation. Cela est absurde, et pour deux raisons. D'abord, nous sommes Français,

c'est dire ni Latins ni Grecs, et. comme on Fa

écrit excellemment, les leçons de clarté et d'ordre et de logique élégante, que nous demandons aux écrivains latins, nous peuvent être données avec bien plus d'efficace par nos classiques. Jamais harangue du Concionrs surpassa-t-elle les discours de Racine ou ceux de Rossuet ?

Ensuite, parce que l'antiquité ne peut être présentée à nos jeunes gens que tronquée, mutilée ou faussée. Quels sont les auteurs à expliquer avec bonne foi à une classe d élèves de dix-sept ans ?

LE MONDE ASTIQUE

Ce ne sont ni Aristophane, ni Pétrone, ni Lucien, ni Suétone, mais ce ne devrait être non plus ni Platon, ni Homère, ni Virgile lui-même, ni Lucrèce, ni Horace, ni Tacite, en somme aucun des meilleurs écrivains anciens. La plus grande partie des Dialoguas de Platon roule sur des thèmes incompréhensibles à notre monde moderne où l'amour, en tant que sentiment, n’existe pour l’ordinaire qu’entre gens de sexe différent. Dans Horace, vous trébucherez tous les dix pas. De Virgile vous expliquerez la première égloguc et fermerez le livre avant la seconde. Et ainsi de suite pour les autres.

Que restera-t-il ? Condamnerez-vous votre élève au pain sec des historiens, à Tite-Livc, à Thucydide, cl à la bouillie claire des orateurs, Cicéron et encore Cicéron ? Vous le dégoûterez à jamais de celte antiquité que vous voulez lui faire aimer.

Le laisserez-vous lire ce qui lui plaira, en lui fournissant les notes explicatives qu il est en droit de demander ? Voyez alors l’étrange confusion, dans ce cerveau jeune, au conflit des idéesanciennes et de celles que la vie de famille et la vie publique lui font tenir pour respectables et bonnes. Et si l'un de ces jeunes gens, prenant ses lectures au sérieux, s'applique, avec la logique de son âge. à faire revivre dans le Ivcée les moeurs de cette antiquité que vous lui avez vantée ? Votre premier soin sera de l'expulser. Ce n'est qu'en exerçant sur les oeuvres anciennes une censure impitoyable

NAPLES

qui on fausse le caractère, que l'on donne l'éducation classique à nos fils. Le système est fondé sur l’hypocrisie.

Au vrai, l'autiquité a très peu à faire dans l'éducation, car il est nécessaire de Faccepler dans son entier. Pour cela, il faut enlever de notre nez les lunettes que nous avons chaussées, de moralité et de pudeur. Contemplons-la objectivement, comme une œurre (Cari, sans chercher à la faire servir à des fins utilitaires. Qu’elle ait pris ce chemin-ci ou celui-là. que les moyens qu’elle a employés nous répugnent ou non, peu importe ; elle est arrivée à s'exprimer en beauté. Elle est belle, cela suffit. Pourquoi vouloir qu’elle soit, en outre, utile? Sachons l’admirer au seul point de vue qui convienne. Mais disons qu'il est très difficile à un adolescent presqu’enfant de la considérer de ce biais et qu’en tous cas il n'est pas permis à un professeur de la lui présenter, comme il le faudrait, dans sa totalité.

NAPLES

Lorsque vous aurez épuisé l'intérêt de Pompéi, les salles du Musée de Naples, où sont exposés les objets mobiliers retirés des fouilles de la ville, vous réservent le plus vif des plaisirs. Les moindres choses y ont de la grâce, les plus ordinaires casseroles, du style. Vases, lampes,

LE MONDE ANTIQUE

amphores, cruches, pots, bassins, coupes, aiguières. trépieds, fourneaux, chaises et lits, tablesel guéridons, tout y a sa forme nécessaire et sa décoration organique. Je recommande une méditation dans cette salle aux artistes contemporains qui cherchent à nous doter d'un art décoratif moderne. C'est à eux que je dédie ces lignes si pénétrantes de Jacob Burckhardt :

« .... On s'apercevra... que nous imitons incomplètement et avec un mélange barbare des styles ; que nous procédons tantôt avec une raideur trop architecturale, tantôt avec une fantaisie sans idée ; que c'est non une conception arretée, mais le seul caprice, qui nous guide, sinon notre mode ne se promènerait pas du chinois au style renaissance, ou rococo, etc., sans en approfondir aucun. En face de tous nos jolis riens de style baroque, les anciens se dressent grandioses avec leur sens du

beau et leur intelligence droite.

« Vases, chandeliers, seaux, balances, colîrets et tous les objets antiques qui ont un nom et une destination, tout possède sa vie organique, son développement de l'état dépendant à l'état de liberté, sa tension et son expansion ; les ornements ne sont, pas un jeu extérieur. mais une rentable expression de lu vie interne. »

Votre dernière visite au Musée sera pour y revoir les seules choses tout à fait belles que vous avez aimées. Nous laissons de côté la riche collection de peintures modernes, que, pour l'instant, nous

ROME

ne saurions où rattacher et que nous reviendrons étudier depuis Rome.

La vie de Naples. si vous vous y mêle/, ne vous •détournera pas des idées antiques. Dans les rues étroites qu’emplit une foule bruyante, vous verrez, comme à Pompéi, des cuisines et des restaurants en plein vent. Les Napolitains, comme les Pompéiens, ont en breloques des morceaux fourchus de corail pour détourner d'eux les sorts mauvais ; les chevaux qui passent portent sur leur harnais, enrichi de métal, une main de cuivre aux deux doigts pointés; et les innombrables pratiques superstitieuses qui remplissaient la vie d’autrefois, vous les retrouverez à peine modiliées dans la religion napolitaine d’aujourd'hui. Si vous souffrez enfin en voiture des cahots terribles sur les pavés actuels, qu’il vous soit un réconfort de penser que ces pavés sont à l’image exacte de ceux qu’employaient les anciens et que le même genre de secousses dont vos reins gémissent, les habitantes de Pompéi les ont ressenties, alors qu’elles passaient en char dans les rues de leur ville.

ROME

Rien n’est plus aisé que cette partie du Yoyayr idéal. Après Naples, nous remontons à Rome. L’antiquité est presque toute dans ces deux villes

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et nous ne sommes obligés à faire aucune de ces courses rapides que l'avenir nous réserve.

A Naples, c'est sans effort que nous sommes restés dans le cadre antique ; nous n’y avons sacriiié qu'un étage du Musée et quelques églises qui ne sont point de première importance.

A Rome, l'intérêt est double ; car. autant que la cité des ruines. Rome est la ville des Papes. En ce premier séjour, il est facile pourtant de laisser de coté la Rome papale et la triomphante Renaissance. La Rome impériale est. du reste, d'un attrait si puissant qu'elle suffira à remplir vos journées. Sans doute, les noms de Raphaël et de Michel- Auge tinteront parfois mystérieusement, en appels de cloches, à vos oreilles. Sachez résister à la tentation. Ces deux hommes admirables sont le couronnement d un édifice dont vous étudierez ailleurs et plus tard les assises. Il faut savoir ce que furent les débuts de la Renaissance avant de voir comment elle s'achève.

De la Rome antique nous passerons à celle des premiers chrétiens par une marche logique. Il n'y a pas de rupture entre l'une et l'autre. Au premier siècle déjà Rome devint, par la consécration du sang des martyrs, le centre du christianisme naissant, la Ville par excellence. Les fumées qui montèrent des chrétiens brûlés vifs obscurcirent à jamais le ciel païen. Néron, empereur de Rome, fut persécuteur de saint Pierre. Les liens qui relient le monde moderne à l'ancien ont été scellés

ROME

par le feu et le sang. Enfin, l'art est le meme, si la pensée diffère, des sarcophages chrétiens et des bas-reliefs romains de la décadence.

De Rome telle qu’elle apparaît lorsqu'on ta traverse pour se rendre aux ruines, le mieux qu'on en peut dire est qu'on n'y risque pas d’être arraché à ses pensées antiques par la vue soudaine d'un chef-d'œuvre du moven aire ou de la Renaissance.

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Ouant. aux moellons et au mortier de la capitale nouvelle, ils sont pires qu ailleurs; mais la lumière les enveloppe d'une telle caresse moelleuse qu'elle prèle aux bâtisses mêmes de la ville moderne un charme et une couleur inoubliables.

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