LA SCULPTURE
Rome n'est pas riche en sculpture, jusqu'au milieu du xvi e siècle. Santa Maria del Popolo est l'église la mieux fournie. On y trouve les llorentins, Mino da Fiesole, Pollajuolo, Andrea Sansovino et une série de lombeauxdes xv e etxvf siècles. Mais il n'y a rien là de capital et de nouveau pour nous.
A San Pielro in Yincoli est un des chefs-d'œuvre de Michel-Ançe. le Moïse du tombeau de Jules II. Le tombeau adossé est d'architecture baroque; il
ROME
n’y a du maître que le Moïse, Hache / et Lia , personnifiant la vie active et la vie contemplative. Voici le beau passage <le Dante qui a inspiré Michel-Ange : « Que quiconque demande mon nom sache que je suis Lia, et je vais portant de tous cotés mes belles mains, pour me faire une guirlande. C’estpour me plaire à mon miroir que je me parc ; ma sœur Rachel ne se détourne jamais du sien, mais elle demeure assise devant lui tout le jour. Elle est avide de voir ses beaux yeux, comme moi de me parer avec nies mains. Son bonheur est de contempler et le mien d’agir. » (Pttrg., ch. xxvu, v. 100.)
Rachel et Lia vivent dans les vers de Dante plus que dans l’œuvre assez froide de Michel-Ange. Le Moïse cornu est, au contraire, magnifique et terrible. C’est une des créations les plus impressionnantes du maître.
Le Chris/ de l’église de la Minerve, par contre, m’apparaît médiocre. Ici je ne sens aucune trace du combat intérieur, de la lutte d’où sont sorties les grandes œuvres de Michel-Ange. Comme l’on sait, le Christ est nu, debout. Je n’aime pas l’idée de représenter le Christ en < académie ». Ce n’est ni à ses muscles, ni à l'attache de ses membres que je m’intéresse, mais bien à sa personne morale. Et son corps ne requiert mon attention qu'en tant qu'il traduit un état de passion ou de souffrance intérieure, ce qui n’est pas le cas du Christ de la Minerve. Postérieurement, on a couvert sa nudité
SCULPTURE. XVI” SIÈCLE
d'un voile de bronze, et on a chaussé son pied d une sandale, de même métal, de peur que les baisers des fidèles n'usent le marbre. Habiller après coup, le Christ, est l’idée la plus saugrenue qui puisse germer dans la tète d'un prêtre. L'imbécillité artistique du clergé, sur laquelle gémit lluvsmans, n’est pas d’au jourd’hui.
11 y a plusieurs choses à regarder dans cette médiocre église gothique, si mal restaurée. Mais était-ce le cadre si laid ou la fatigue, nous n’avons pu prêter qu'une médiocre attention à une œuvre des Cosmas. à un tombeau de Mino da Fiesolc. et les monuments des Médicis ne firent aucune impression profonde sur nous. Je retins seulement que Fra Angelico fut enterré dans une chapelle voisine «lu chœur où se voit sa plaque tombale.
A défaut d’un musée de sculpture moderne que liotne n’a pas, rendons-nous à Saint-Pierre.
La plus belle des œuvres qu’il renferme est sans doute la Pie/a, faite en 1500, alors que Michel- Ange avait vingt-quatre ans. Nous eûmes une grande joie à la trouver dans la première chap«dle de droite, car c’est un groupe admirable, et nous venions de voir tant de laideurs colossales «lans l'énorme basilique qu elle nous apparut non seulement belle, mais délicate et raffinée. Ces qualités aperçues dans la Piela disent l’outrance des temps postérieurs, auprès de laquelle l'emportement même d'un Michel-Ange semble le geste distingué d'un maître modéré.
ROM K
A noter encore deux tombeaux de bronze des Pollajuolo, qui font apprécier dans leur richesse la sûreté d'un goût qui ne devait point survivre à ces générations; un maigre Mino da Ficsolc.
Mais comment dire le reste, depuis la porte centrale de Filaretc, où l'on peut admirer, à l'entrée de la basilique vaticane, de la mère des églises chrétiennes, sièire du chef de la foi succès-
seur de Pierre, dans les encadrements des polissonneries empruntées aux mythes antiques, — chose stupéfiante que d'offrir aux fidèles venus ad /huma le spectacle préalable d’un Ganymèda enlevé par l’aigle, d'une Uufa en proie au cygne. <Y Europe suspendue au taureau, tout un recueil de sujets choisis pour illustrer de scènes excitantes, la bestialité — jusqu'à, dans l’abside, l'inouïe chaire de Saint-Pierre, de Bernin, que portent les Pères de l’Eglise, semblables à d'avinés portefaix! Ce meme Bf.hmn ( 1509 - 1080 ). violent bourreau de marbre, a rempli la basilique de tombeaux et de monuments abominables. Ce sont un Saint Lonyin , le tombeau de la comtesse Mathilde — que n'a-t-on laissé la paix à ses cendres, qui reposaient depuis cinq siècles à Mantoue! — celui d'Urbain VIII, le baldaquin colossal et torse sous la coupole, puis, au-dessus dune porte, l’horreur inédite du monument d'Alexandre VII. un squelette en bronze doré, supportant un lourd rideau de marbre jaune et brun. On ne peut se faire une idée de la démence dont
SCC1.PTCBE. XV l' - SIÈCLE
témoignent «le telles oeuvres. Et c'est le cavalier r.ernin que Louis XIV faisait venir en France pour répandre le goût italien!
U u "offre encore Saint-Pierre ? des œuvres de 1 )i mlesxoy (1594-16 ii), ailleurs mieux inspiré, de I’Ai.oaudk (-1508-1(554), et d'autres de moindre importance. 11 est vraiment difficile «l'imaginer la laideur et la gesticulation de ces statues en coup de vent, dont les draperies voltigent comme soufllées par de furieuses tempêtes, où le marbre imite les fraises tuvautées, la finesse des dentelles, la lourdeur des velours, et qui représentent, en de démesurées allégories aux formes rebondies, les v«»rtus dressées «lu défunt.
Ali ! eert<*s, Saint-Pierre de Home est le dernier endroit au monde où l'on ira chercher la statuaire chrétienne. C'est la salle à l’encan du rococo.
Le vieux Saint. Pierre de bronze, sur sa chaise antique, a, malgré sa médiocrité, une supériorité de tenue incontestable. 11 se tient très droit cl un peu raide, comme pour protester contre l'avachissement des lurbulenls personnages qui l'entourent.
Home, du reste, à part les qu«*Iques pièces que nous avons citées, est d'une pauvreté désespérante en sculptures de la bonne époque et d'une richesse non moins attristante en statues de la mauvaise.
C'est le Bcrnin et son école débraillée qui l'ont peuplée. On voit leurs œuvres dans les églises, sur j«‘s ponts, sur les fontaines compliquées — je n’en
ROME
connais qu'une vraiment élégante et d'un joli goù l, celle des Tortues, par Landini, — sur les balustrades et les frontons. Rome en est pleine et la vulgarité «le celle parure csl vraiment afiligeante. On lira, dans le Cicrro/te, les pages consacrées à cette école. Elles sont, comme on peut s'y attendre, péné¬
trantes et informées. Mais, et c'est ici le côté faible
de ce livre excellent, Burckhardt parle avec une sagacité prcsqu’indifférente de ces abominations anti-artistiques. Il a une manière philosophique d'envisager ces hommes et de les expliquer. C'est l'avantage de la méthode critique de s’appliquer indifféremment à l'élude de n'importe quel moment de l'histoire de la civilisation, aux œuvres
qui ont une valeur comme à celles qui n'en ont pas. Mais, au point de vue de l'art, il y a des époques nulles et des époques vivantes. On ne le sont pas assez dans les pages que Burckhardt consacre à Bernin. De ce qu’il fut l'idole de son siècle, et de ce que les papes, les rois et les grands seigneurs le comblèrent d'honneurs, il ne s'en ensuit pas qu'il ait créé une œuvre durable et qui doive, occuper — sinon comme annexe à la tératologie — la postérité.
C'est le moment où triomphait Bernin que l'intelligence artistique si vantée de Louis XIV choisit pour envoyer à Rome les meilleurs «l'entre les jeunes sculpteurs français, alin qu'ils pussent, en un séjour de quatre ans, prendre là-bas les habitudes théâtrales et emphatiques, nécessaires pour
LA PEINTURE
plaire au public éclairé qui recevait son mot d'ordre de Versailles (relire, dans Nisard, les chapitres qu'il ne faut pas oublier, sur Louis XIV, idéal des artistes de son temps).
LA PEINTURE
Au xv c siècle, les meilleurs peintres d’Italie passèrent à Rome, depuis Masaccio et Masolino (à Saint-Clément), jusqu’aux maîtres définitifs de la fin du siècle. Fra Angclico y peignit, vers 1450. la chapelle de Nicolas V au Vatican. Elle est excellente, et le vieux moine y déploya un talent loujours égal à lui-même. Mais elle est si mal placée ! On n'y peut parvenir qu'à travers les Chambres de Raphaël. J'avoue n'avoir pu m’y intéresser comme je l’aurais voulu. Elle est vraiment trop étrangère ici pour nous pouvoir plaire.