‹ Voyage idéal en ItalieChapitre 54 sur 99 · MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

MICHEL-ANGE

Je me souviens du frémissement d'impatience que j'avais lorsque je me hâtais pour la première fois vers ce plafond célèbre dont les moindres détails nous ont été rendus familiers par la photographie. J'allais enfin voir dans leur réalité les scènes étemelles de la Création de l'homme, du

Péché originel, du Déluge,j'allais méditer sous le regard des Prophètes, et les Sybilles passionnées m'ouvriraient l'avenir ; pour moi allaient revivre encore les extraordinaires figures nues, qui représentent la forme humaine dans la richesse inouïe de ses possibilités plastiques. J'attendais avec anxiété cette heure décisive.

Mais, lorsque je fus dans la Sixtine, j éprouvai tout d'abord un grand désappointement. J’apercevais un ensemble confus où je distinguais mal quelques scènes connues, une mêlée de personnages dont je ne saisissais pas le sens. Bientôt pourtant je retrouvai un enchaînement, sinon une unité. Je repris, un à un. les sujets encadrés par des médaillons; j’entrevis Dieu planant; je le suivis dans la séparation de la lumière et des ténèbres; mais, comme je me disposais à regarder

PKIXTCKE. XVI* SIÈCLE

câlin la Créalion dé l'honunc, une soudaine et lancinante douleur dans la nuque me força à m’arrêter et me rappela que depuis plus de cinq mi nutes, ma tète, renversée en arrière en angle droit avec mon corps, était dans une position impossible à soutenir.

Je m'assis: tout tournait devant moi. Il me fallut quelque temps pour recouvrer la possession

de moi-môme.

Puis à nouveau je braquai mes yeux sur cette loule plafonnante. Je ne pus voir cette fois-là qu'une scène, celle où un Dieu tout puissant suscite, de quel geste admirable ! Adam du limon de la terre. Mais encore je fus forcé de m’arrêter et contraint à penser à ma condition misérable d'homme, attaché au sol et mal fait pour suivre, même des yeux, l'envol des corps glorieux qui planent sur nos têtes.

J’étais désespéré. Un sacristain, ému de pitié, m'offrit un petit miroir de vingt centimètres île côtés, qui me permit de regarder lentement et un à un les sujets de la voûte. C'était donc ainsi qu'il fallait voir ce plafond, par petits morceaux dans un carreau de verre I

Du récit de ma mésaventure, je prétends tirer quelques réflexions topiques.

Le plafond de la Sixtine, comme ensemble, n’existe pas. On ne peut l'embrasser d'un coup d'œil, le lire d'afliléc. Peut-être a-t-il eu une existence transcendante dans l'esprit de Michel-

ROM K

Ange qui, de scènes diverses, voulait créer nm* uni té. C'est possible, mais phénoménalement, c'està-dire tel qu'il apparaît, il n'cst pas un ; c'est une suite de fragments que l'œil analyse.

Et ces fragments eux-mêmes ne peuvent être regardés qu'au prix d'inévitables torticolis, de maux de tête certains, par le vice essentiel d<l’architecture. Les voûtes que la Renaissance a voulues, se refusent à être décorées picturalemenl ou, si elles le sont, elles se vengent en punissant l'audacieux qui ose lever les yeux sur elles.

Or cela est détestable. Car. enfin, il faut bien admettre que le but de l'art est de procurer une satisfaction esthétique (quelle qu'elle soit et si pure qu’on la veuille), et je demande comment on goûtera un plaisir quelconque lorsque la tète fait un angle de quarante-cinq degrés avec l’épine dorsale I Et quelle abomination d'en être réduit au petit miroir qui détaille à vos pieds l’œuvre gigantesque de ce plafond ! La seule solution serait d’établir une série de lits de repos, sur lesquels on s'étendrait à piaf pour regarder la voûte. Encore faudrait-il changer quaire ou cinq fois de lit pour en voir toutes les parties, tant le cadre se prête mal à une décoration peinte. Le seul fait d’être obligé de discuter de telles questions constitue la critique la plus sévère que l'on puisse adresser, non à la peinture de Michel-Ange, mais à la place pour laquelle elle fut faite.

Ici il faut se souvenir d'une autre chapelle.

PEINTURE. XVI* SIÈCLE

construite au moyen âge selon les principes d'une architecture que Michel-Ange qualifiait de « barbare et de monstrueuse », la chapelle des Espagnols à Santa Maria Novelladc Florence. Elle est de style gothique, les architectes n’ayant pas encore renoncé au bon sens et aux qualités logiques de construction pour aller prendre de médiocres leçons dans une antiquité mal connue. Grâce au système de voûtes sur arcs ogives, où que vous soyez dans la chapelle, vous avez devant vous un pan de mur que vous pouvez voir sans vous casser la nuque, et sur lequel les personnages apparaissent dans une position naturelle, qui se rapproche de la verticale.

Faut-il compter au nombre des progrès réalisés par la Renaissance, la substitution à la voûte gothique de la voûte en berceau avec surface plane au centre, impropre à la décoration peinte ?

A la Sixtine, il faut se contenter de jeter de rapides coups d’œil sur le plafond. Cela est fort affligeant, car ce que l'on aperçoit avec tant de peine est admirable.

En face d'œuvres si connues, je me borne à enregistrer telles quelles mes impressions. Je dirai donc avec simplicité que la Création de Thomme est fixée d'une façon définitive; qu'il est difficile de combiner un Pêché originel plus puissant et qu’Adam et Eve sous l'arbre défendu sont d'une beauté de formes inimaginable ; que j’ai pris beaucoup moins de plaisir au Déluge que je

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