‹ Voyage idéal en ItalieChapitre 75 sur 99 · PAROLE · texte numérisé non relu

PAROLE

IMus riche, très riche, où l'on stationnera deux jours, si Venise, voisine, vous en laisse la patience. Elle a des «‘livres capitales de trois siècles. Tout d'abord le chef-d'ieuvre de Giolto, la chapelle de

PADOÜE

l'Arena, décorée loul entière par Je maître d<* fresques à peine restaurées, qui sont restées d'une délicieuse fraiclieur de ton. Ce sont ses pages les plus célèbres. XApparition du Christ à fa Madflri.nr la Lamentation sur la corps du Christ , enfin la série de sujets la plus complète de ce temps sur la vie de la Vierge et sur celle du Christ. Ici I on jugent, mieux qua Florence, la puissance expressive du premierdes grands peintres, la beauté des altitudes, l'émouvante signification des gestes. On sortira de l'Anna, rafraîchi parce voyage aux sources si pures de l'art italien. On se rendra aussi un compte plus net des limites de la peinture décorative, telle que l'ont comprise les maîtres de ce temps. En somme c'est ceci : étant donné un mur plan sans divisions, le fractionner en un grand nombre de parties,recevant chacune une scène différente, sans autre unité que celle, abstraite, du sujet. Cela se feuillette, cela ne se lit pas d'un coup d «eil. l’ne statue d'Enrico Scrovegno. fondateur de la chapelle, par Giovanni Pisano. et un tombeau de son école complètent la décoration.

Aux Eremilani, sont les fresques de Mantec.na (1130-1000), le maître de l'école padouane. Pour la première fois, on se trouvera devant une grande page de ce peintre, qui s'égale aux meilleurs de son temps. Il a. en propre, une fermeté d'accent, une précision de lignes quasi sculpturales, un sens dramatique profond et une façon à lui do draper les étoffes à petits plis parallèles. Malgré son goût

PADOCK

vif pour l'ornement et le décor antiques, son u*uvre montre la forte personnalité d'un Italien «lu xv* ! siècle.

Puis toujours à la hâte, car Venise est là, là-bas où le ciel s'adoucit et se fond en brunies claires, courez au Sanlo. Le Santo. c'est saint Antoine, un saint qui ne chôme pas. Saluez au passage Gottauti'lala sur le lourd cheval de «lierre où Donalello

lérigca, Galtamclala, un des bons condottieres de Venise, cl entrez au Santo, byzantino-golhique, dômes et mrives, bâtard en somme et. malgré sa irrande taille, mal venu. Ici vous verrez des bas-

reliefs de Donalello et quelques statues, des «.ouvres décoratives en bronze d'une riche Renaissance, par Rioeio, et la chapelle du saint où la foule se presse <*t vient loucher une pierre «lu tombeau, laquelle «lispense «le spéciales vertus: autour de la chapelle une série de bas-reliefs vous feront connaître «[uclques maîtres de l'école vénitienne du xvi”siècle. Voyez aussi d'excellentes fresques d'Ai.TicniEno da Zkvio eide .Jacopo d'Avanzo. qui montrent la personnalité des écoles «lu nor«l dans la formule iriot-

tesqm». On retrouve les mêmes maîtres dans la chapelle Saint-Georges devant l'église; ce sont «les

««•livres pleines «le charme, de couleur, de vie, «l'entre les meilleures «lu xiv" siècle. Dans la Scuola del Santo voisine, parmi d'autres, trois fresques de Titien. « Le clair obscur dans les chairs y est d'une délicieuse volupté, dit Rurcklianlt. » Nous sommes entrés ensuite au Musée,

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où il y a quelques loiles importantes, Sqearcioe, maître de Mantegna, les Vivarini. Romanino. que nous retrouverons à Crémone et à Brescia.

Si tant de peinture vous fatigue, allez vous délasser au Jardin botanique, où de très vieux arbres vous diront, par le moyen de petits écriteaux, que la Sérénissime république de Venise les planta il y a plus de trois siècles. Vous songerez aussi que Goethe médita ici sur les métamorphoses des plantes. Entrez au café Pedrocchi. où Stendhal passade longues heures, « à Padoue. ville heureuse où, comme à Venise, le plaisir est la grande affaire ». C'est là qu'il prit l'idée de

la Chartreme (la Panne.

11 resterait à voir Sainte-Justine, de dimensions colossales, qui possède un glorieux Véronèse et des stalles de elurur en bois, sculptées dans le goût vénitien du xvf siècle ; sur la Piazza dell'Erbe, la Bagione, palais de justice avec quelques curiosités; non loin, la Loirsria del Consiglio.

Nous évoquâmes, en bon élève de rhétorique, la Patavinilé de Tive-Live: nous vîmes le tombeau d'Anténor le Troven; nous cherchâmes la maison de Dante,que visita Giotlocn 13u(>, et nous allions nous mettre en quête de la demeure du fameux |) r Bellarius d'où un nouveau Daniel vint au jugement de Shvlock devant le duc de Venise; mais nous n'eûmes pas le temps de faire les recherches nécessaires, car l'heure de l'express qui devait nous emmener, sonnait.

VENISE

VENISE

Oui n'a vécu à Venise? En espérance, en souvenir, réellement? Qui n'a enfermé, ne ful-ce qu'une heure du rêve de sa vie. entre les frêles parois d une gondole? Qui n'a habité cette cité vide des bruits et des laideurs indissolublement associés pour nous au nom de ville? un calme inouï, une paix inconnue y régnent quene troublent aucune voiture, aucun char sonore roulant sur h» pavé; l'atmosphère elle-même est spéciale; le vent ne charrie ni sables ni charbons, mais soulève des brumes éthéréennes qui sont, comme volatilisées et plus subtiles, les poussières de Peau. Les architectures se rellètent dans les miroirs aux mille facettes des Ilots, tandis que dans le ciel d’une douceur de caresse, des nuages tendent sur le bleu de l'azur de larges pans de pourpre arrachés on ne sait où. Qui n'a longé, dans le lit presque cercueil que sont les gondoles, les canaux étroits où plongent des murs de brique qui renvoient sur le silence des eaux les brefs

appels des gondoliers? Qui n'a oublié ici la médiocrité de son sort et. la tète pleine de littérature et «Part, n'a évoqué les heures, plus belles parce que lointaines, d’autrefois ? Aux murailles hautes •du Ghetto, nous avons aperçu l'ombre souple de

VENISE

J essieu glisser hors de lu irtuison du riche Shylock pour s'enfuir, pur une nuit belle comme celle-ci. us fur us Bel mont; pour nous, les Magnifiques, descendus des cadres où les fixa le génie des Titien, des Tintorct, se sont réunis dans la salle du grand Conseil où les attendaient de fâcheuses nouvelles de l'ile de Chypre que menace le Turc: et, suides terrasses aux balustrades découpées, sont apparues degrasses courtisanes aux cheveux teints d'un blond ardent.

A la fraîcheur du matin, nous avons vu Santa Maria délia Sainte déchirer les molles brumes argentées qui la couvrent comme d'un long vêlement et lever dans le soleil la tète tière de ses dômes. Là-bas, près du quai des Esclavons, les bateaux de pèche tendent leurs voiles brunes ou rouges, en ailes de papillons couvertes d'étranges ornements ; elles battent un instant, frissonnantes à la surface des eaux, et s'envolent vers le Lido, traînant au ras d'une mer verte et bleue leurs taches vives. Qui n'est revenu de Torcello ou de Chioggia. entre les files mélancoliques des pilotis, quand le soleil disparaît et n'éclaire plus que les blanches cimes lointaines des Alpes du Frioul et de floconneux nuages qui font vibrer encore de la lumière dans le ciel ? A celte heure crépusculaire qui a vu sans émotion surgir des eaux calmes des lagunes. Venise, reine épuisée, que berce la lente respiration des ilôts qui ne se lassent pas de baiser ses murailles rongées? El, lorsque la nuit est

ARCHITECTURE

descendue, qui ne s’est laissé prendre* au charme décos sérénades, dont la banalité est transformée par la magie d’un décor baigné de luue en quelque? chose d’exquis et de rare: musiques sur feau !

Qui n’a recommencé ces journées toujours les mêmes et délicieuses, où l’on se satisfait à contempler sans cesse les changeants aspects de la lumière et des architectures? Qui n'a vécu à Venise ! En souvenir, en espérance, réellement?

Nous avons à «lire ici pourquoi Venise ne s'est trouvée à aucune des étapes du Voyage idéal et à montrer comment elle eut un développement original d'une prodigieuse richesse qui, sept siècles durant, lui fit une étincelante parure d’art.

Porte de l’Orient et voisine de la Lombardie, Venise fut d’abord byzantino-lombarde. On trouvera en cent endroits divers des traces de la décoration que nous connaissons depuis Ravenne, plaques, chancels, margelles de puits. Si l’on veut voir l'épanouissement suprême de ce style, qu'on se rende à Torcello, dont la cathédrale garde une superbe clôture aux entrelacs et paons byzantins. Ce qui reste de Torcello est la forme dernière de la civilisation byzantino-lombarde et qu’il est mélancolique de penser qu'autrefois cette cathédrale dominait une ville nombreuse et que la vie

VENISE

d'une cité battait au pied de ces murs maintenant abandonnés !

L étal roman de Venise est donné avec éclat par Saint-Marc (x* et xi“ siècles), par ses coupoles byzantines, l’éblouissante Pala (fora , et par la décoration en mosaïque qui revêt d’un somptueux vêtement d’or la vieille basilique. La couleur et la patine de l’église, plus que son architecture, en font une chose rare et comme un objet précieux. Pour l’extérieur, il faut le voir du fond des Procuraties lorsque, entre deux averses, le soleil couchant vient laver la façade, jouer sur les marbres et les mosaïques et animer scs formes lourdes.

Puis c'est l'époque gothique d'une délicieuse et infiniment variée richesse. Ah! la souplesse de cet art qui s'adapte si bien à un climat et à des besoins nouveaux! 11 prend racine au terroir vénitien fortement imprégné d'orientalisme, et pousse sous ce ciel méridional une Heur délicate et magnifique, quelque chose comme une orchidée dans les jardins de l’architecture. Les palais gothiques de

Venise, avec l'asvmétrie de leurs façades, les à-

jour de leurs arcades trilobées, do leurs balustrades percées de trètles à quatre fouilles, avec leurs balcons ornés et leurs fenêtres en arc outrepassé, dans l'éclat de leurs marbres et la couleur de leurs briques, sont, au bord des canaux où ils se mirent, un perpétuel enchantement.

Vient enfin la Renaissance à qui ne survivent as ces délices. Des couvres froides, compassées.

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