‹ Voyage médical en HaïtiChapitre 4 sur 8 · PS · texte numérisé non relu

PS

in’ont appris et qui désormais ne seront point perdus de vue dans la carrière que ma mère m'a choisie. J'ai fini par aimer la médecine parce que le médecin est le guide de l'humanité vers la perfection physique complète qui conduit à la morale. Si une belle personne a un cerveau malade, inférieur ou dégénéré, cette personne n’a pas atteint la perfection physique. Par conséquent il nous sera permis souvent de constater chez elle le crime ou le vice.

L'Ile d'Haïti est située dans la mer des Caraïbes entre 1743’ et 19°58° de lat. N. — 5045" et 5655’ de longit. O, entre Cuba et Puerto-Rico. La France a une superficie sept fois plus grande que celle de l'île d'Haïti. Si cette dernière est plus petite, elle est aussi bien plus fertile. Cette belle île du continent colombien injustement appelé américain donne deux récoltes par an, récoltes d’une abondance inconnue en Europe. En Haïti, il n’y a ni volcans, ni bêtes féroces, ni serpents venimeux. Haïti repose cependant sur un terrain volcanique. Ses bêtes féroces sont les insectes, ses serpents sont les terribles requins qui. montent une garde vigilante sur les côtes et dans les ports. Dans le langage caraïbe Haïti signifie terre montagneuse, bien qu’on y trouve en même temps de vastes plaines. Ses torrents et ses rivières sont innombrables. Cette perle des Indes occidentales fut appelée Espanola par Christophe Colomb car cette petite Espagne lui rappelait sa patrie adoptive. Dans la fraîcheur des mornes de Quisqueya (second nom caraïbe d'Haïti), l'Européen est à l'abri de la malaria et de la fièvre jaune. Le matin au réveil il est étonné de voir les perles diamantées de la rosée

sur les vastes feuilles (phénomène fréquent dans un

pays à nuits fraîches et à journées chaudes). Haïti est un pays tropical. Le thermomètre centigrade marque en moyenne de 28 à 30 degrés detempérature, à l'ombre, à Port-au-Prince, la capitale. Dans certaines villes la température est plus élevée, dans d’autres elle est plus basse. A partir de novembre-décembre, les nuits sont très fraiches. Sur les hauteurs de Kinskof et de Furcy, elles sont froides. Il faut alors avoir recours aux boucans (braseros). On se croirait en Europe. L’illusion est encore plus forte quand on aperçoit du givre sur le sol et sur les branches des arbres. Parfois même, il grèle. Haïti a des montagnes de plus de trois mille mètres. Les pêchers, les fraisiers et autres plantes de l’Europe poussent sur ces hauteurs. Heureux l’Européen qui possède une maison dans ces altitudes où son sang se dépouille des germes qui l’empoisonnent dans les plaines et aux émbouchures des rivières. Haïti est balayée régulièrement par deux vents : le vent d’ouest l’aprèsmidi, le vent d’est dès les premières heures du matin. Le vent du nord souffle irrégulièrement.

Le vent du sud ou du sud-ouest est plus rare, heureusement! parce qu'il apporte avec son souffle chaud des germes de fièvre de l'Amérique du Sud. L'Haïtien autochtone qui est l’homme rouge a disparu tout comme l’aborigène en France.

Nous sommes tous cependant un peu ses descendants, quelle que soit la couleur de nos téguments, parce qu'à l’époque de la découverte, les Européens sans femmes ont produit beaucoup de métis

avec cette race. Les premiers nègres marrons se sont aussi alliés aux femmes Caraïbes. Les mulâtres et les mulätresses-doublon rappellent de temps en temps celte couleur atavique.

Les articles du titre II, section 1° du code Luistant en témoignent :

Art. 5. — « Sont Haïtiens tous individus nés en Haïti et descendant d’Africain ou d’Indien, etc ».…

Aït. 6. — « Tout Africain ou Indien et leurs descendants sont habiles à devenir Haïtiens. »

Aciuellement, la masse de la population est représentée par des hommes à peau noire, provenant de diverses races noires affinées et non à l’état de pureté depuis leur transport en Haïti.Il n’y a presque plus de véritables nègres dans l’ancienne Saint-Domingue malgré la couleur foncée de la peau et les cheveux crépus. La couleur ne prouve rien puisque le Hottentot qui est un nègre n’est pas noir. Le fils d’un nègre et d’une négresse peut être blanc, il est alors un albinos. On peut à volonté rendre les cheveux d'un Européen crépus, en les approchant d’une flamme. L'Haïtien tend à devenir de plus en plus blanc et, actuellement une grande partie de la population est blanche. Cela tient à l'attrait qu’exercent les femmes à peau blanche sur les hommes pigmentés et à la recherche de l'homme à peau blanche par la femme pigmentée. J’évite autant que possible d'employer les mots race blanche et race noire, ayant observé que beaucoup de blancs ont le type négroïde alors que beaucoup de noirs ont le type caucasique.

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L'Haïtien est fort et résistant parce que ses ancétres avaient été choisis en Afrique pour leur robustesse (un esclave n’avait pas de valeur quand il n'était pas robuste). Les boucaniers, de leur côté; étaient aussi des hommes robustes. Actuellement, le blanc vienten Haïtiquandilest fatigué, découragé, misérable, frileux par suite de l’état de ses poumons el de son sang. Ilest dommage que des mulâtres naissent de tels ancêtres. Néanmoins le blanc est le bienvenu parce qu’il donne en échange sa couleur et sa fertilité cérébrale, fruit de l’évolution des races à peau blanche. Si le noir n’a pas l'esthétique de la couleur, il a l'esthétique de la forme, quant au corps, et l'esthétique du mouvement, à cause de la laxité de ses ligaments vertébraux. Par son énergie, je crois l'Haïtien capable de régénérer et non pas de dégénérer les peuples à peau blanche, fatigués par le surmenage intellectuel et la vie par trop intense. Certaines personnes veulent empêcher les mariages entre noirs et blanches en les effrayant. Ces ignorants font croire que les organes génitaux des noirs sont trop volumineux pour les femmes blanches (comme s’il n'y avait pas aussi des blancs volamineux !) Ces propos mensongers ne doivent pas être écoutés puisque les femmes blanches accouchent d'enfants de trois, voire même de six kilos.

D'ailleurs, nous savons très bien que des blancs ont estropié des négresses dans des coîïts par trop brutaux. C’est donc la brutalité qui est le grand danger dans le sacrement de la reproduction. La

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colonisalion commande aux blancs qui n’ont pas l'intention de retourner en Europe, de produire des enfants immunisés par le métissage, Tant que le préjugé existera, la fièvre jaune aura beaucoup d'amants. D'autre part, je dois rappeler à ceux qui craignent de perdre leur qualité de pur sarg, que le pur sang anglais est le produit d’une jument anglaise et d’un étalon arabe. Beaucoup de mulâtres haïtiens sont des hercules, En causant avec des Français, je n'ai besoin de citer que les Alexandre Dumas. Le général Dumas (Schwartz Teufel) naquit en effet à la Guinaudraie près de Jérémie (Haïti). Je connais à Paris, surtout à New-York, beaucoup de métis qui se font passer pour blancs. Ma foi !ils ont raison de profiter du mimélisme pour passer inaperçus, jusqu'à ce que la symbiose des races soit définitivement admise partout. Beaucoup de femmes blanches, di- . vorcées où veuves, n'ayant pas eu d’enfanis avec leur mari blanc et en pleine virilité, en ont eu avecle nouveau mari noir ou mulâtre. Le métis n'est nullement un être hybride. Il n’est pas non plus un dégénéré, ni un inférieur. Si beaucoup de blancs ont le préjugé contre le noir, beaucoup de noirs ont le préjugé contrele blanc qu’ils appellent pied-mayace, cribiche chaudé, etc.

Les ignorants setrouvent sous toutes les latitudes et sous toules les peaux. Beaucoup de noirs à préjugé soutiennent que l’albinisme est une maladie. L'’albinisme est fréquent chez l'insecte appelé ravet

(periplaneta americana). Des blancs à leur tour sou-

tas tiennent que la couleur noire est une maladie (sarcome mélanique) (maladie d’Addison, etc.).Dans les pays à préjugé il est arrivé que des blancs pris pour des mulâtres ont été mis à la porte, tandis que par la même porteentrait un mulâtre ou un quarteron

pris pour un blanc. -

Port-au-Prince a plus de 95.000 habitants. Les rues de Port-au-Prince sont larges et se coupent à angle droit. Dans certaines autres villes les rues ne sont pas aussi régulières car elles ont conservé l’ancien tracé d'avant 1804. Les trottoirs qui sont des galeries à Port-au-Prince sont à l'abri du soleil parce que les maisons en bois et en briques sont. bâties de façon à former des arcades qui les surplombent. L'Etat donne le droit de construire les maisons comme on le fait à Paris dans la rue de Rivoli, genre magasin du Louvre. Dans d’autres villes du temps de l'occupation française, iln’y a pas d’arcades; ce qui fait que l’on rôtit tout vif au soleil. Cependant, les dernières villes bâties par les Français sont à arcades parce que l’on avait constaté le danger des trottoirs non ombragés. A Port-au- Prince et ailleurs, l'arrosage municipal est tout à fait irrégulier, ce qui favorise la stagnation de l'eau et la pullulation des maringouins et autres mousti-

ques. Il y a en pleine ville des mares d’eau qui font les délices des crapauds et des grenouilles que l’on entend coasser le soir. Les ordures ménagères et les piles de crottin de cheval encombrent souvent la voie publique, surtout dans les quartiers pauvres. Dans ce crotlin se trouvent des larves d’œstres, le bacille du tétanos, les spores du charbon qui trouvent des abris dans les pieds de nos animaux domestiques à la moindre égralignure. D’autres œstres s’envolant de ces piles de crottin viennent déposer leurs œufs dans les tissus des animaux qui passent à portée. J’ai moi-même retiré les larves de ces mouches des pattes d’une chienne que j'avais et qui s'appelait Cachou. Chaque nouveau magistrat communal a un tracas infernal à faire nettoyer la ville, laissée en mauvais élat par son prédécesseur à la fin de sa mission. Dans la saison sèche, nons avalons des myriades de microbes de la poussière. Des ilots de croltin et de détritus s’envolent des essaims de mouches et de moucherons qui viennent en aide à l’œuvre néfaste des maringouins et autres insectes qui sont un fléau pour les noirs aussi bien que pour les blancs et les mulâtres. - È

A la Jamaïque on a fait venir des oiseaux de proie, espèce de vautours apprivoisés qui font le service de la voirie en avalant toutes les viandes putréfiées qui se trouvent dans les rues et dans les lanes (ruelles), aussi bien que dans les coursdes maisons particulières. Le président Geffrard essaya, dit-on, de les acclimater en Haïti. Mais l’essai ne réussit pas.

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ll faudrait peut-être recommencer l'essai afin de savoir si ces oiseaux peuvent ou ne peuvent pas vivre chez nous. Je crois qu'il vaut mieux avoir recours à ces oiseaux qu'aux chiens, comme à Constantinople. Dans les villes haïtiennes, les rues sont crevassées et les ruisseaux qui longent les maisons ne sont ni macadamisés, ni cimentés, ni pavés. Le particulier peut faire ce travail à ses frais s'il le désire. Dans tous les cas, par la stagnation de l’eau les maringouins prospèrent.

Comme il n'y a pas d’égout, c’est par ces larges rigoles (ruisseaux), que se dirigent tous les détritus vers la mer, seulement en la saison des pluies.

Les Haïtiens ont l'intuition du danger sans être encore convaincus de sonexistence réelle. Depuis quelque temps, les médecins du pays instruisent leurs concitoyens à ce sujet. Maisle public doute toujours, parce qu'il ne voit pas le microbe.

On a beau lui dire que le maringouin porte en lui le germe du paludisme, il doute. Je crois que les pouvoirs publics finiront par se convaincre qu'il dépend d'eux de diminuer la mortalité dés citadins et des campagnards qui viennent en ville.

Cette œuvre humanitaire dépend de ceux qui gouvernent, qui peuvent s'adresser aux médecins d’'Europe et du pays. Le quartier le plus malsain de Portau-Prince s'appelle Pisquettes(pelits poissons). L'Etat donne ledroit, à ceux qui n’ont pas de terre, de faire reculer la mer. Tous les matériaux sont employés dans ce but, surtout l'éternel crottin de cheval. Par

conséquent ces pauvres gens bâtissent des maisons sur la maladie. C’est boueux et infect.

Les crabes et autres crustacés qui se repaissent de charognes viennent compléter l’œuvre de mort. Aussi aucun individu au courant ne mange de crabe, s'il ne l’a laissé une quinzaine de jours dans un parc afin de lui donner le temps d’excréter les saletés qu'il a mangées. |

Il existe à Port-au-Prince un marché en fer selon lesmodèles d'Europe. Les autres se tiennenten plein air. On y vend des tassos ou tassajos (viandedesséchée au soleil) remplis de larves de mouches et de l’afiba (tripes séchées) au ver macaque. Il s’agit, en effet, d’avoir des marchés comme en Europe ; mais il s’agit surtout de faire l'inspection des viandes et autres produits comme en Europe (à la préfecture de police à Paris et aux Halles). Il s’agit de bannir de nos marchés les viandes surmenées, les viandes tuberculeuses et avariées.

M. Chantemesse, professeur à la Facullé de médecine de Paris, a fait visiter à beaucoup d'étudiants les Halles et autres établissements où l’on pratique une inspection minutieuse des viandes et autres produits de consommalion. Dans ses cours le professeur a insisté sur la nécessité de ces visites minutieuses. Il nous a expliqué les diverses infections et les myases que nous devons redouter el que nous n’aurons pas, si les produits dangereux sont fermement exclus des marchés. Les viandes surmenées et malades sont détruites. Sans le professeur Chantemesse, il est

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probable que je serais reparti pour Haïti en ignorant ces inspections dont dépendent la santé et la beau- - té de la population. Sous un climat aussi chaud que celui d'Haïti, la viande doit être très fraîche pour être saine. J'ai confiance dans l'avenir depuis que je sais que mon pays est en train de mettre à l’exécution beaucoup de plans qui se trouvaient perdus dans l'oubli.

Je crois que nous ne serons pas pendant longtemps encore la risée de l’Européen, triste eisée hélas ! puisque sous nos climats il est encore plus que nous la proie de la mort. Dans nos marchés, c'est un spectacle dégoûtant que celui de ces morceaux de viande en plein air, sur lesquels les insectes viennent déposer leurs œufs, tout en sirotant le sang. C’est sour cela que la saignée des bœufs se pratique en Haïti. Le sang corrompu, chargé d’excréments et de larves de mouches corrompt rapidement la viande. Rappelons-nous que ce sont les mouches qui transportent le choléra. Toutes les sucreries. doivent être recouvertes afin que les mouches ne les souillent pas avec leurs pattes.

A défaut d’égouts, il nous faut des canalisations pour nos immondices et pour nos eaux sales. Faisons donc comprendre à l’Europe que nous savons apprécier l’agréable de l’utile. Le gouvernement haïtien n’oubliera pas que chaque fois que l’on fouille le sol, l’éclosion des maladiesse fait. Par conséquent, il faudra choisir la saison sèche afin qu'il n’y ait pas de flaques d’eau stagnante où les marin-

gouins viendront déposer la mort. Si ces flaques d’eau se produisent par quelque pluie imprévue ou prévue, il faudra les assécher au moyen de pompes, ou les inonder d’un produit que le moustique n'aime pas et qui ne soit ni poison, ni virus pour l’homme et les animaux. D'autre part, au moment de ces travaux, il faudra exiger la vaccination contre la - variole (une épidémie de variole eut lieu en effet à la suite de fouilles et de travaux dans les rues). Il faut au moment de ces travaux que chacun prenne de la quinine contre l’hématozoaire de Laveran. Ainsi hygiénisés, vaccinés et quininés, nous n’aurons pas à craindre les suites des travaux de voirie.

Les maisons des Haïtiens riches sont bâties confortablement contre la chaleur. De grands balcons et de vastes galeries (vérandas) garnis de tentes ou de jalousies mettent à l’abri du soicil qui ne frappe pas alors directement les cloisons des appartements. Ainsi, on a moins chaud qu’en Enrope en été, bien que le thermomètre marque une ieinpérature plus haute. Les pièces sont très larges ct très hautes. Les fenêtres sont pourvues de jalousies mobiles que l’on peut abaisser ou relever à volonté. De cette façon la brise fraîche pénètre tandis que l’on est à l'abri du

soleil. Dans les vieilles maisons de province on a conservé l'usage des moustiquaires dont la nécessité avail été reconnue par les colons. À Port-au-Prince on n’en voit plus beaucoup. On ne s'y sert pas non plus de parasols, d'ombrelles : tout cela par bravade, pour faire le soldat qui n’a peur de rien. Les crâneurs payent, aussi ! un grand tribut à la malaria et aux congestions. È

De même on vous ridiculissen Haïtilorsque vous portez un casque en liège cependant si nécessaire. On ne se moque pas trop du blanc qui en porte. Mais si un Haïtien a le bonheur de porter un casque blanc, on se moquede lui, comme si la fièvre n’était pas terrible pour tout le monde. Aujourd'hui que la lutte contre le moustique et la chaleur est très répandue dans les pays tropicaux, je conseille à mes compatriotes et aux étrangers de revenir aux antiques usages du temps de l'occupation française : moustiquaires, chapeaux à grands bords, parasols, tentes et arrosage (arrosage fréquent afin qu'il n’y ait pas d'eau stagnante). Rappelons-nous que le. moustique n'aime pas à être dérangé. Il aime se blottir derrière les rideaux et les tapisseries ; il aime les coins etles recoins où il est à l'abri du vent. Pendant la journée, il aime l'obscurité, car il peut se cacher, passer inaperçu. Pendant la nuit, il aime la lumière. Dès que votre lampe est allumée, vous voyez une nuée de ces animalcules s’abattre sur vous, musique en tête. Le moustique pique cependant aussi bien dans l'obscurité. Il yen a moins car ceux. du dehors ne sont pas attirés.

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L'heure du moustique, c’est le crépuscule. Vers les six heures du soir, si l’on se tient sous une galerie, une pyramide musicale et néfaste de ces diptères surplombe votre tête. Piqûres et musique alternent.

C’est un vrai martyre que lesrigoles nous envoient. Vous avez beau changer de place, ils vous suivent. De temps en temps quelques uns d’entre eux piquent une tête dans votre peau. Si donc vous avez pris des précautions chez vous, vous atlrapez la maladie dans la rue, surtout si vous avez le malheur de vous arrêter pour causer. Le pauvre est encore plus à la merci de l'insecte, parce qu'il habite des maisons basses se résumant en un simple rez-dechaussée. A labri de la myopragie fonctionnelle quand il revient de ses fatigues, il paiera d’une: autre facon ce manque d'escalier, car le moustique ne désarme pas. En effet, le maringouin (anophele et culex) qui n’aime pas se fatiguer non plus en s’envolant en hauteur s’établira au rez-de-chaussée, avec un entrain sans pareil.

L’odeur de la terre (la terre a une odeur mème très forte dans les endroits humides) est une seconde raison qui le retient vers le sol. Mes compatriotes feront donc bien dès que leurs moyens le permettent, de se bâtir une chambre haute (nom populaire des maisons à étages).

Le moustique ne nous apporte pas que l’hématozoaire : il est donc prudent de mettre les cabinets d'aisance au loin au lieu d'avoir tout près de sa

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salle à manger ces édicules d’où sortent salement repus une quantité de mouches et de moucherons qui viennent prendre leur dessert dans notre assiette. Cette gamelle commune est un danger pour notre santé. Tous les six mois il est prudent de verser un demi-baril de chaux délayée, dans les fosses d’ai- -sance. De cette façon, nos puits où vient sourdre l’eau des cabinets et des coins où l’on urine, seront un peu moins empoisonnés par les saprophytes et autres phytes microscopiques non moins dangereux. À Port-au-Prince, presque toutes les maisons sont pourvues de robinets dont l’eau est amenée des sources d’en dehors de la ville.

Les regards sont souvent ouverts. On y jette des animaux en puiréfaction. On y crache, on y urine. De cette facon la pureté des eaux de robinet est plutôt une illusion. Faire bouillir son eau est une garantie.

Pour aérer cette eau bouillie, il faut remplir les dames-jeannes à moitié, les bien boucher et les agiter fortement. De cette façon on fait pénétrer une grande parlie de l’air contenue dans l’autre moitié, dans l’eau qui va désormais servir de boisson d’une légèreté suffisante.

Je proteste ici contre l’habitude des Haïtiens, de blanchir les maisons et les murs à la chaux. Cette couleur blanche en plein soleil est une cause d’amaurose et de cécité pour les Haïtiens, surtout pour les étrangers (soleil chaud blanc pas ouè). Cela signifie que le blanc ne voitpas en plein soleil. Cela se com-

prend, avec ces murs d’une blancheur éclatante ! Si nous voulons nous servir de la chaux à l’extérieur, comme à l’intérieur, il faut la colorer à l’aide d’une terre brunâtre quelconque. De cette façon on ne sera pasaveuglé. Beaucoup de maisons badigeonnées à la chaux colorée existent déjà. IL faudrait généraliser ces exemples et renoncer à tout jamais à la chaux d'une blancheur trop dangereuse pour nos yeux. De même à l'intérieur des maisons, la chaux doit être colorée par l'addition d’une terre brupâtre. Les riches qui se servent de peinture blanche doivent donner la préférence à des couleurs plus sombres.

Les papiers peints de couleur foncée, sombre, conviennent parfaitement à condition d’être collés avec une colle antiseptique qui éloigne la vermine, comme on le fait du reste, déjà. Les gens soucieux de leur santé doivent bannir les tentures et les rideaux, repaires du maringouin. Les meubles ne doivent pas être appuyés contre la cloison. Il faut que le balai puisse passer afin de chasser le moustique et les poussières. On ne fera jamais trop la guerre au moustique. Il vaut mieux ne pas se servir de vases en bois pour la conservation des eaux. Les barriques et les bailles, dans le cas où l’on veut s’en servir quand même, doivent être bien recouvertes et l’eau fréquemment renouvelée. Les jarres, les dames-jeannes et les vases émaillés conviennent bien mieux. Revenons donc aux jarres des colons qui ne se servaient ni de barriques nide bailles pour conserver l’eau potable. Tous ces vases doivent être hermétiquement

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recouverts afin que le moustique n’y vienne pas pondre. Par sollicitude pour leurs chevaux, les Haïtiens construisent leurs écuries trop près des maisons. Par incurie, le erottin et le purin séjournent devant ces constructions. Cette indifférence est impardonnable (le gouvernement devrail créer des visiles sanitaires et établir un cahier hygiénique de chaque maison) parce que le bacille du tétanos et les œufs d’æstres sont prêts pour les moindres égralignures. Dans des conditions aussi peu hygiéniques, il est imprudent d'opérer les malades en ville. Le vent, le moustique, les mouches bacillifères se chargent de contrecarrer les meilleurs bistouris. Le blanc, le noir, le mulâtre sont tous aussi sensibles à l'égard du bacille de Nicolaïer et du ver macaque (dermalobia cyaniventris). Si le noir est le plus souvent atteint, c’est qu'ilest la masse de la population, c'est qu’il marche les pieds toujours nus. Si parfois l’homme de la campagne met des souliers en ville, c’est un phénomène ! Dès qu'il sortira de la ville, il retirera ses souliers pour les atlacher au bout d’un bâton appuyé sur l'épaule. Il remonte ainsi, les pieds nus, vers ses mornes.

L’Haïtien a le tort de s’habiller comme en Earope. Lorsqu'il est affublé d’une immense jaquette en drap que les pauvres par moquerie appellent ailes de

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ravet, lorsqu'il est presque dans le coma sous le poids de l’immense chapeau double décalitre, il se croit un grand homme. Ce chapeau haut de forme, par son cubage d’air peut en effet protéger le vertex. Mais son grand défaut, c’est de laisser la nuque, les tempes, le visage et les yeux à la merci du soleil. L’admiration pour ce chapeau est si intense que l’on voit des généraux en tenue militaire le préférer à leur retapé (bicorne).

Pourquoi ne nous contentons-nous pas des chapeaux de paille à grands bords doublés de lustrine verte en dessous.

Pourquoi ne pas préférer le casque de liège orné d’un morceau de toile qui protège lanuque. De cette facon nous serions à l’abri de l’amaurose et dés terribles insolations. Les lunettes fumées aidant, nous serions tranquilles au sujet de notre vision. Je dois ajouter aussi qu’il est dangereux d'aller au soleil aussitôt après le savonnage de la figure. Les taches de rousseur attendent l’imprudent, surtout limprudente qui vient de se débarrasser de la graisse naturelle qui protège la peau contre les éphélides. Tant pis pour ceux qui sacrifient à une élégance absurde l'hygiène du vêtement. Les taches noires se voient parfaitement sur la peau du nègre, car jamais un nègre n’est tout-à-fait noir en Haïti. Les taches de rousseur sont en effet plus noires chez le nègre.

Les Haïtiens qui portent des vêtements de toile ou de cotonnade recouvrant des gilets de flanelle légère sont ceux qui jouissent de la meilleure santé.

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Ils n’étouffent pas de chaleur et ils sont en même temps à l'abri des refroidissements brusques produits par l’évaporation trop rapide de la sueur sous ces climats. A l'ombre, dès que l'individu cesse de suer, l'évaporation se fait rapidement de par la sécheresse de l’atmosphère. C’est comme si l’on se trouvait dans un courant d’air qui vous sécherait rapidement la peau. Il est inutile de dire que les courants d'air sont pour la même raison très dangereux en Haïti comme partout. La femme haïtienne ne porte presque jamais de corset, sauf celles qui veulent européaniser quand même sous un tel soleil. Celles qui ne portent pas de corset, mais seulement une bande d’étoffe qui fixe les mamelles, ont bien raison. En effet le corset fait affluer le sang à la tête chez les unes, d'où céphalées et vertiges. Chez d’autres le corset congestionne le bassin et fait bâiller la vulve, excitant inutilement les organes génitaux. Je pourrais citer encore les difformités anatomiques que crée le corset.

L'Haïtien est plutôt végétarien et frugivore, bien qu'une grande partie du peuple ait les mâchoires courles. Quand l'Haïtien mange de la viande, il la fait toujours bien cuire et il a raison, dans un pays où les marchés sont en plein air et non à l'abri des

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mouches. En plus de cela, je crois que chez le végétarien le sang est moins putrescible, ce qui fait que les globules sont plus résistants contre la malaria. Je crois que les globules des végétariens mettent plus de temps à croître et qu’ils sont par là même plus résistants, tandis que les globules hâtifs des mangeurs de viande sont à la merci de l’hématozoaire. Ajoutez à cela que l’alimentation carnée est plus échauffante et que le sang est alors plus vulnérable. L'Haïtien est sobre. Il prend rarement de son rhum cependant très bon. Les Européens et les politiciens seuls en font une grande consommation. Presque tous les mets en Haïti sont assaisonnés au piment qui régularise la digestion et empêche les fermentations intestinales. Cet assaisonnement est nécessaire parce que la plupart des Haïtiens se servent d’eau à table. Le vin et le rhum sont proscrits chez la plupart des Haïtiens. On pardonne encore à ceux qui ne dépassent pas cent vingt-cinq grammes de vin en mangeant. Ceux qui boivent du rhum en mangeant sont très mal vus. Tous les mets sont lavés au citron et aux oranges avant la cuisson. Les tubercules tels que la pomme de terre, les ignames, les malangas, etc., sont toujours épluchés de façon à sacrifier au moins deux ou trois millimètres d’épaisseur parce que la femme noire qui est très bonne cuisinière a remarqué que les vivres ainsi épluchés perdent de leur âcreté, ce qui en rend la digestion plus facile. Les gemmules de ces tubercules sont profondément extirpés. J’ai cru avoir remarqué qu’en

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Europe on n’enlève que la pellicule sans enlever un peu de la substance de la pomme de terre. Il me semble aussi que l’on n’extirpe pas les gemmules, ce qui est une faute devant la cuisine créole d'Haïti. Qui sait si ces négiigences ne sont pas quelques-uns des facteurs du rachitisme ? L'Haïtien ne mange presque jamais de viande faisandée, ni de fromage mouvant. L’afiba (tripes un peu faites) n’est recherché que par quelques gourmets. Tout en Haïti doit être frais et bien cuit, Cependant l'Haïtien aime les viandes salées et fumées, les poissons et viandes desséchées au soleil, Jamais l’homme du peuple ne mangera d’huitre, d’escargot ni de grenouille. Quant aux crabes, tortues et autres, avant de les manger, on les met pendant quinze jours dans une cage afin de les puri- fier de toutes les charognes qu'ils ont avalées.

L'Haïtien est un grand consommateur d’eau intus et extra. Souvent même il en abuse, ce qui le fait revenir à la raison. Seulement, il ne sait pas que l’eau est très dangereuse en usage externe lorsqu'elle est inpure. Voilà pourquoi il se baigne dans des eaux douteuses, croyant que ce liquide ne tue que quand on l’ingurgite. Si l’eau excite la sudorèse et nous aide à supporter la chaleur, il faut cependant bien prendre garde aux dilatations d'estomac dans

un pays où le tube digestif doit être intact pour résister aux fermentations si dangereuses des payschauds Après une promenade,une fatigue, il est dangereux. de boire de l’eau froide qui peut tuer instantanément, On peut se féliciter si en ce cas on n’a que de la diarrhée. Cette absorption considérable d’eau est une des causes de l’ascite dans les pays chauds. En Haïti l’on devrait toujours bouillir l’eau parce que le plus souvent elle est prise à une source rendue impure par les immondices que l’on y jette. Les regards sont souvent béants et des malveillants y crachent, y ürinent, pour ne pas dire plus. D’autres y vont jeter les animaux morts. L’eau est encore très dangereuse quand elle est puisée dans des puils voisins des latrines qui n'ont pas de fond cimenté. Toutes les eaux des latrines filtrent vers la nappe d’ean souterraine qui fournit l’eau du puits.

Il y a encore une autre question dont on doit tenir compte en parlant de l’eau : c’est l'heure ! Si on prend un bain après trois heures de l’après-midi on est sûr d’avoir la fièvre sous nos climats, alors même que Pindividu n'aurait pas mangé à midi. Je sais que l'habitude de quelques noirs est de se baigner le soir ; mais ils paient un rude tribut à la maladie avec cette mode bizarre qui ne peut exister qu’en Europe dans une salle surchauffée. Quelle imprudence de la part des noirs d'Haïti qui se baignent le soir après les suées de la journée.

L'eau, je l’ai dit plus loin, est très dangereuse en

ne O0 bains quand elle est sale car nous pouvons nous saprophyter gravement le sang.

Beaucoup de nos maladies sont dues à des parasites introduits en notre sang par les bains.

Le café est pris en Haïti, le matin, dès le lever, à jeun. C’est là une erreur. Il y a aussi beaucoup de gens qui au petit déjeûner prennent le café en guise de boisson, c’est encore une erreur. Le café, je l’ai observé, est un aliment qui doit être pris après le repas quand la digestion est tout à fait achevée parce que le café aussitôt pris excite le péristaltisme intestinal. Cette excitation donne un vertige si le malade n'est pas en train d’assimiler un repas pris quelques heures auparavant. Le café est donc un aliment d'appoint qui renforce l'assimilation d’autres aliments pris quelques heures auparavant. Le café doit agir peu de temps après digestion complète d’autres aliments. Nous avons donc tout intérêt, en cas de fatigue, à nous adresser au café pour renforecr une assimilation qui se fait. Si un aliment met plusieurs heures pour être digéré et assimilé, le café lui, se digérant tout de suite, s’assimile en même : temps que l’aliment en question. Pris à jeun, le café n’aide pas à l’assimilation d’autres aliments. Il nous soutient alors, d’une façon factice, par lui-

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même ; mais il trouble l'équilibre de nos nerfs parfois jusqu'au vertige. Il est donc dangereux de s’en servir de cette façon, ainsi que pour le seul avantage de provoquer la défécation des aliments de la veille Le café en ce cas est un laxatif énervant, névrosant. Il vaudrait mieux alors s'adresser à d’autres plus inoffensifs. Pris pendant le repas, le café trouble la digestion puisqu'il provoque tout de suite ou à peu près tout de suite, la défécation d’aliments non encore digérés. Comme conclusion, je dirai qu’il faut prendre le café trois heures après un repas léger et quatre heures après un repas lourd.

Il vaut toujours mieux le prendre après le repas de midi. C’est le meilleur moment, parce que tout le monde sait que le café pris le soir est une cause de fatigue pour le lendemain. Il empêche en effet le sommeil qui est encore le meilleur des aliments. Le café pris trois heures après le repas de midi, l'intestin peut à ce moment êlre débarrassé sans que la nutrition en souffre. D'autre part : pourquoi prendre le café le matin, au moment où nous sommes reposés et prêts à de nouvelles fatigues sans son aide. Il faut prendre le café après le repas de midi, trois heures après, au moment où nos forces commencent à avoir besoin d'un surcroît d'énergie. Il faut l’employer à ce moment, pour chasser le sommeil qui est la preuve du déclin de nos forces. C’est le meilleur moyen de ne pas s'adresser à la sieste. Le soir, nous devons éviter le café parce que nous allons reprendre des. forces dans le sommeil. Cela vaut mieux que d’en

se VE prendre dans le café, dans le plus pur moka. La chicorée seule devrait être servie le soir.

C’est plus sain à ce moment. Chaque chose doit être employée en son temps.

En Haïti, tout le monde doit le service militaire à la patrie. Mais en fait les soldats sont choisis d’une façon tout à fait fantaisiste. Ce n’est ni la France où tout le monde est soldat, ni l'Angleterre où personne n’est obligé au service militaire. Ce n’est pas non plus l'Espagne où l’on se rachète. Ce n’est pas le tirage au sort. Il n’y a pas en Haïti de conseils de revision, ce qui exempterait certains malades. L’officier juge l’homme sur l'apparence, cela suffit. En Haïti, le soldat est surmené parce qu’il doit gagner sa vie tout en faisant le service. Entre les heures d'exercice, il devient cocher, portefaix, pharmacien ou cordonnier. S’il est dans la cavalerie. il doit travailler encore plus afin de nourrir son cheval. S'il proteste on le met en prison où sa famille lui envoie à manger. L'homme le plus robuste est toujours malade après son service militaire. Des tempéraments de fer font seuls exceptions à la règle. La plupart des vétérans ont tous des maladies parce que toute Ja nuit ils crient qui-vive en plein serein ou sous des galeries qui ne les protègent guère plus. Il n’y a pas

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