‹ Voyage médical en HaïtiChapitre 7 sur 8 · AT · texte numérisé non relu

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vons, ete. Mais l’animal qui donne une maladie bien définie, c’est la chique. On ne la redoute pas beaucoup en Haïti où l'on sait bien extirper le sac (abdomen) bourré d'œufs. Cette dextérité nous a été probablement léguée par les anciens Caraïbes, car si l’on en croit P. Charlevoix, les Espagnols ne savaient d'abord comment s’en débarrasser. Voici les paroles de P. Charlevoix : « Les guêpes, les bêtes à mille pieds et une espèce de fourmi fort grosse et toute noire appelée flamand laissent aussi quelques marques sur la peau où elles ont mis leur aiguillon. Mais ces piqûres n’ont aucune suite fâcheuse. Il n’en est pas de même d’un autre petit insecte que les insulaires appellent nigua et que les Français appellent chique, lequel se fourre dans la chair particulièrement aux pieds, où il se fait sentir d'abord par un grand feu. Il faut même l'en tirer de bonne heure, sans quoi il gagne toujours comme une. espèce de chancre et multiplie comme la vermine. Les Espagnols en reçurent beaucoup d'incommodités dans les commencements parce que ne sachant ce que c'était, nila manière de s’en délivrer, les pieds leur pourrissaient avec les plus violentes douleurs. » La chique est, comme nous le savons à présent, une puce appelée par les zoologistes : sarcopsylla penetrans. Cette puce semble aimer la fraicheur et les terres sèches avoisinant les parcs de cabris ou de cochons. On ne la trouve pas à Port-au-Prince, mais sur les hauteurs, à Lacoupe de, préférence. Les

— "6 — terres où ont poussé le bananier sont très friables et

sèches. C'est là que la puce aime à se blottir. Malheur à qui marche pieds nus. La chique est très fré-

quente chez l'habitant qui marche nu-pieds. Et

comme la plupart des habitants sont des noirs, on dit que la chique aime le noir. Erreur! Elle aime aussi bien les pieds des femmes blanches et des mulâtresses qui vont prendre leur bain en pantoufles. Les enfants qui jouent pieds nus sont farcis de chiques. |

Sa place de prédilection est le gros orteil, dans la rainure interne. Je ne sais pas trop pourquoi. Quand le sac est plein d'œufs, il forme un petit kyste douloureux. Alors il n’y a plus de doute. On extrait l'animal avec une aiguille en ayant soin de ne pas déchirer l'abdomen rempli d'œufs qui envahiraient tout le pied en le transformant en pied d’Espagnols d'antan. Les vieilles négresses excellent dans l’art de l’extirpation, tout comme les vieilles Corses savaient extraire la gale. L'animal: une fois empalé au bout de l'aiguille et sorti, on bourre la plaie de tabac en poudre, tabac en poudre d'Haïti. Alors on fait aussi si l'on veut un lavage de divers feuillages antiseptiques du pays décoctés : petit-baume,assoroci,herbe-citronnelle, etc. En général, on se contente du tabac pardessus lequel on fait un bon pansement sec. Il faut éviter l’humidité parce qu’un autre ennemi vous guette : le tétanos. Bien entendu, on peut aussi se servir des antiseptiques de pharmacie pour laver la plaie et la bourrer.

Le tabac et les feuillages ad hoc se trouvent dans toutes les campagnes à la portée de la main, voilà pourquoi on s’en sert de préférence. La guérison est certaine avec les précautions indiquées. Moi-même j'ai eu la chique. A l’époque je ne savais pas que c'était une puce. Je l'ai extirpée moi-même et j'en ai guéri. Ce n’est pas bien malin. C’est à la Faculté de Paris que j'ai appris que j'avais affaire à une puce enceinte. On dit que là où il y a des cucujos il n’y a pas de chique. Il est probable que ces coléoptères les dévorent.

Puisque je parle d'insectes, je vais parler d'une maladie, d’une otite bizarre qui est parfois donnée par des personnes non averties. Les fourmis pénètrent souvent dans l’oreille de ceux qui couchent à terre, sur des matelas. Comme cette habitude est très fréquente en Haïti, les fourmis sont très redoutées à cause de leur piqûre au tympan, ce qui fait hurler le patient. C’est alors que l’on vous verse dans l'oreille de l’urine pour tuer la fourmi, qui est ainsi noyée. |

Mais si l'urine renferme le gonocoque, vous l'avez alors à l'oreille. De cette façon si vous avez échappé à une simple inflammation du tympan, vous avez la chaudepisse à l'oreille. L'eau même froide vaut donc mieux comme remède que l'urine, pourvu que l’on assèche bien l'oreille lorsque la fourmi aura été extraite par la noyade.

D’autres personnes boivent de l'eau pendant l'obscurité. Elles peuvent avaler un insecte qui leur.

ess

piquera la glotte, le pharynx, en créant des inflammations, mortelles par la suffocation. Les araignées à cul rouge ou tiou-rouge en créole, les araignées 21 heures, qui si l’on en croit la légende tuent en vingt-quatre heures, sont très redoutées. <

Néanmoins, je ne connais personne qui ait été tué par ces insectes. Je sais que leurs piqûres à la face peuvent être mortelles.

Je crois que l’araignée tiou rouge n’est que le malmignathe ou une espèce du genre Théridion. Je crois que tout ce que l’on dit du malmignathe convient au tiou rouge.

Quant à la 24 heures, je crois qu'il appartient à la famille des tarentulidés (genre hémiphrine). Ses pinces sont armées de pointes terribles. Elles sont terminées par une griffe à venin redoutable,

On appelle gros pied en Haïti ce que la médecine européenne appelle éléphantiasis. La dénomination européenne est meilleure, parce que la maladie ne s’arrête pas au pied et ne se trouve pas seulement au pied. La maladie peut envahir n'importe quelle partie du corps. En Haïti, il est bien rare que l’'éléphantiasis remonte plus haut que le genou. à

Bien souvent en Haïti il y a l’éléphantiasis du scrotum que l’on appelle à la Guyane cocobé qui en

ce pays signifie testicule de bœuf, comme on le trouve dans l’ouvrage de M. Le Dantec, professeur à Bordeaux.

L'éléphantiasis de la verge est aussi assez fréquente en Haïti. Dans le pays où l'ignorance fait tout voir au surnaturel, beaucoup de gens s’imaginent que cette maladie provient de maléfices, de ouangas ou d’incantations.

Les sortilèges sont en effet fréquents en Haïti. Le ouanga est une mixture quelconque liquide ou pâteuse que l’on jette à l'entrée de votre porte ou sous votre galerie. Les gens qui marchent pieds nus font bien de l’éviter cependant.

Pour le médecin, il n’y a pas de secret en la chose, bien que le rôle de la filaire ne soit pas accepté de tous. L'éléphantiasis n’est qu’une forme de la filariose, que ce soit telle ou telle filaire qui soit en jeu. Si ce n’est la filaire, ce sont ses toxines à l’état naissant qui ont donné le coup de fouet à la prolifération cellulaire anormale. D'ailleurs ceux qui nient que ce soit de la filariose sont forcés d'admettre qu’un être organisé quelconque, provenant de l’eau, est la cause de la maladie que l'Haïtien appelle gros pied. En général l’eau de ces ouangas haïtiens est de l’eau de cadavre que l’on appelle dans le pays trois deux gouttes.

L'éléphantiasis se trouve de temps en temps en Europe. La maladie s'attaque au blanc, au nègre, au métis, à toute l'humanité. On la trouve surtout chez des gens dont les tissus sont mous, chez les gens à

tempérament lymphatique, chez les gens qui ont dépassé la quarantaine, chez ceux qui ont de la stase par une dyscrasie quelconque. La maladie semble prédominer chez les femmes sédentaires, chez lesquelles le système lymphatique prédomine. L’éléphantiasis est fréquent chez les buveurs de tafia, chez les consommateurs de salaisons. La raison en est que les buveurs de tafia et les mangeurs de salaisons absorbent beaucoup d’eau. Ils ontune soif insatiable. C’est à cause de l’eau qu'ils absorbent que la maladie est fréquente chez eux.

La maladie est moins fréquente chez les buveurs de rhum. Voilà pourquoi : le rhum n'est pas un diurétique comme le tafia. Ce dernier est moins riche en alcool ; aussi il a conservé les propriétés diurétiques de la canne à sucre.

Au fur et à mesure que l'individu urine, il absorbe de l’eau. Aïnsi, dans une journée, voire même la nuit il lui passe par le filtre rénal des litres et des litres d’eau !

Le buveur de tafia est souvent en même temps un mangeur de salaisons, ce qui ne fait qu’augmenter la polydipsie. Le tafa pur suivi d’eau, surtout le tafia étendu d’eau, par la laxité qu’il donne aux tissus, rend facilement hydropique. L’hydropisie favorise donc le gros pied, car le terrain est admirable pour la filaire et d’autres microbes. Les buveurs | d’eau sans tafa s’exposent aussi à la maladie. Mais elle est plus rare chez eux parce que jamais ils n’absorbent autant d’eau que l’amateur de tafia dilué.

Ag

Beaucoup de gens prennent pour de la graisse la bouffissure de l'amateur de tafia. Gare à la filariose ! Gare à l’éléphantiasis ! Gare à l’ascite ! Dans les débuts, en effet, cette infiltration des tissus paraît être de l’engraissement. L'ascite plus ou moins considérable ne se fait pas attendre et lorsque la personne a un certain âge, le gros pied s'établit.

L’ascite est de même nature que le gros pied en ce cas. C’est l’un ou l’autre, souvent l’un et l’autre qui dominent chez le malade. Le gros pied aime la quarantaine parce qu'à cet âge, les gens commencent à devenir sédentaires.

C’est à cet âge que l'invasion de la filaire se fait à son aise. J'accepte que ce soit un autre microbe si l’on veut. Le principal, c’est de croire au rôle néfaste de l'abus de l’eau contaminée par les êtres microscopiques. N’a-t-on pas vu des cas de trichinose où la maladie est restée vingt à trente ans avant de faire une invasion définitive. La plupart des jeunes gens appelés sous les armes en Haïtise mettent rapidement à engraisser au lieu de maigrir. Cela tient au tafia suivi d'énormes quantités d'eau qu’ils absorbent au fur et à mesure qu'ils mangent de la morue salée que l’on vend en fritures aux soldats.

La plupart des soldats haïtiens boivent du tafia pendant leur service et mangent de la morue. Ils ne trouvent rien à aussi bas prix, de là cette prédilection. Si les hommes ne faisaient usage ni de tafia, ni de morue, je crois que le gros pied serait réservé aux femmes sédentaires parce que lymphatiques, ou

lymphatiques parce que sédentaires. Ajoutez à cela

que le soldat haïtien est toujours debout en place, à crier le qui-vive. Ce ne sont pas les rares mar-

ches, exercices et évolutions qui tuent le soldat haïtien. Ce qui letue, c’est le soleil, le serein des nuits froides alors qu'il reste en place à monter la garde. Il se peut aussi que le microbe provienne de la canne à sucre. Il se peut aussi que le tafia ‘altère d’abord nos nerfs en produisant certains troubles trophiques. Dans le doute, il vaut mieux se servir comme boisson d’eau bouillie et filtrée. L’éléphantiasis peut aussi bien s’atiraper par des bains dans de l'eau souillée. Les Haïtiens devraient tous porter des souliers afin d'éviter des plaies au pied qui favoriseraient l’action du trois-deux gouttes, qui n’est que de l’eau saprophytée.

Le papaloi est le docteur de la campagne. C'est

le paysan qui n’a passé par aucune école et qui a étudié les propriétés de certains feuillages, de certaines feuilles. Ces hommes connaissent plus ou moins bien les plantes du pays. Aussi, ils sè font appeler docteurs-feuilles parce que le terme de papaloi rappelle trop l'Afrique et ses mystères. Tout en vendant leurs feuillages, ces hommes font de la magie et des choses cabalistiques. Tant qu'ils se conten-

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tent d’être docteurs en feuilles devant la nature, le gouvernement ferme les yeux parce qu'ils sont plutôt utiles dans les campagnes où il n’y a ni pharmacies, ni docteurs diplômés. Mais dès qu'ils font de la magie et de la sorcellerie en vendant leurs feuillages, le gouvernement les traque. En cela il a raison parce que l’on ne doit pas maintenir l'ignorance et la sauvagerie dans un pays.

Le papaloi n’a pas le droit de s’insurger contre les écoles et les facultés devant lesquelles tous les mystères sont tombés. Pendant longtemps encore le papaloi fera le braconnage des malades de par la propre volonté de ceux-ci qui aiment mieux lignorance. L'ignorance en effet tue. Ses guérisons sont, on peut le dire, des miracles qui ne dépendent que du hasard. Voilà le miracle! Je crois plutôt que le papaloi guérit les hystériques, par persuasion, par suggestion, en donnant des drogues inoffensives. Dans les autres cas, il donne ce qu’un docteur diplômé peut mieux donner. Il achète en secret les remèdes de pharmacie qu’il revend sous des noms magiques, voilà tout. Voilà pourquoi il est souvent utile. Des médecins pharmaciens pourraient civiliser le pays en s’élablissant à la campagne. Mais il y a beaucoup de considérations qui empêchent la chose en ce cas. .

De cette façon le papaloi n’a pas de concurrent à parchemin. Il déteste les autres campagnards qui connaissent mieux les feuilles du pays que lui, ce qui fait souvent des morts subites sur lesquelles

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