CHAPITRE PREMIER
De TAttique.
La Grèce est une grande péninsule triangulaire qui tient au continent de l'Europe par un côté, et dont les deux autres se prolongent, l'un sur la mer Ionienne, l'autre sur la mer Egée jusqu'au cap Sunium, la pointe la plus méridionale de l'Attique. Sa charpente est formée d'une double chaîne de montagnes, qui part du mont Scardus en Albanie, comme d'un nœud commun, et dont l'une se dirige à Teste et borne la Grèce au nord , tandis que l'autre la traverse du nord au sud. La première chaîne, que l'on appelle tantôt chaîne Illyrique et tantôt chaîne Mœsique, suivant qu'on l'envisage dans son origine en Illyrie ou dans son développement en Mœsie, a ses points culminants au mont
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Scardus, au mont Orbèlus et au mont Hœmus; d'où coulent dans le Danube la Morava, l'Escus, l'OEtus, l'Osmus et l'Yatrus, et dans la mer Egée l'Axius, le Strymon , le Nestus et PHébre.
L'autre chaîne , qui est proprement la chaîne grecque, se pyramide aux monts Hyperborées , au Pinde, au Parnasse, à l'Hélicon, et verse d'un côté dans la mer Ionienne le Drin, l'Apsus, l'Aoûs, l'Aréthon, l'Acheloùs et l'E venus, et de l'autre dans la mer Egée l'Haliacmon, le Pénée, le Sperchius, le Céphise et l'Asopus : ce qui divise naturellement le pays en deux littoraux, le littoral Egéen à l'est, et le littoral Ionien à l'ouest. Celui-ci se prolonge depuis le golfe de Corinthe jusqu'à celui de Cataro, et l'autre depuis la pointe méridionale de l'Attique jusqu'à l'entrée de l'Hellespont. Nous allons parcourir successivement ces deux littoraux, en commençant par le littoral Egéen.
Le chemin , qui conduit de la Morée dans la Grèce, traverse l'isthme par le milieu, et se divise au-delà de l'isthme en deux branches : l'une côtoie le golfe Saronique et conduit à Mégare le long des roches Scironiennes, en suivant une corniche construite par l'empereur Adrien, et dont on reconnaît encore les vestiges vers la roche Moluride, du haut de laquelle Ino se précipita dans la mer : c'est le chemin le plus court. L'autre plus long s'élève du milieu de l'isthme sur le dos des monts Onéens*, traverse le défilé du mont Géranion et descend par une pente rapide dans la plaine de Mégare , l'ancienne Mégaride.
La Mégaride, enclavée entre la Corinthie et l'Attique, est un bassin inégal d'environ 7 à 8 lieues de long sur 4 à 5 de large, ouvert seulement au sud
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sur le golfe Saronique , et environné dé montagnes sur le reste de son pourtour. A l'ouest sont les monts Onéens qui vont projetter d'un côté sur le golfe Saronique les roches Scironiennes , et se lier de l'autre vers le fond du golfe d'Alcyon au mont Cithéron, et à l'est sont les monts Kérataf, qui séparent la Mégaride de l'Attique.
Mégare était située vers l'issue de ce bassin sur le golfe Saronique au pied de deux collines, sur lesquelles on avait bâti les deux citadelles de Caria et d'Alcathoë, et elle était liée par deux longs murs au port Nisée , qui n'en est éloigné que de deux tiers de lieue et qui est caché derrière le cap Minoa, à l'entrée du canal de Salamine.
On ne voit plus aujourd'hui sur l'emplacement de Mégare qu'une misérable bourgade de douze à quinze cents habitants, dont les maisons dispersées sur un sol nu et couvert de broussailles, sont presque toutes bâties en terre et présentent le plus triste aspect; mais on voit encore les vestiges des murs qui joignaient la ville au port, et sur la colline, qui domine le port, un monastère grec bâti avec les ruines de l'ancienne forteresse de Nisée.
Le chemin de la Béotie se sépare à Mégare de celui de l'Attique. Le premier se dirige au nord, tourne vers l'ouest les monts Rérata qui séparaient jadis la Mégaride de l'Attique, traverse la plaine où est le bourg de Gondoura et s'élève vers les ruines d'Éleuthères sur la croupe du mont Cithérôn, pour descendre dans la vallée de l'Asopus en Béotie vers les ruines d'Erythres.
Le chemin d'Athènes se dirige à l'est, traverse le
défilé des monta Kérata et côtoie le canal qui est entre i'Attique et l'île de Salamine jusqu'au village d'Eleusis, bâti au pied d'un coteau, sur lequel était le temple de Cérès. On en reconnaît encore l'enceinte; mais la statue mutilée de la déesse, que Ton y voyait naguère parmi d'autres ruines, n'y est plus maintenant, et a été transportée de nos jours en Angleterre. Ce temple passait pour un des plus beaux de la Grèce , bu du moins pour un des plus grands , et il était renommé par les mystères que l'on y célébrait , et dont aucun initié ne pouvait divulguer le secret, sans se vouer à la mort et à l'exécration publique : ce qui a rendu ce secret très-difficile à pénétrer. Il paraît cependant par le témoignage des anciens écrivains et même par celui des premiers docteurs du christianisme, que la doctrine seôrète, enseignée aux initiés, était la doctrine de l'unité de Dieu, principe et fin de toutes choses, celle de sa providence sur l'univers et en particulier sur l'homme, la plus noble des créatures terrestres, et celle de la destination de l'homme dans la vie présente, et de l'existence pour lui d'une vie future, où il recevra le prix de ses bonnes et de ses mauvaises actions; mais en faisant connaître à l'homme son principe et sa destination , on lui faisait connaître aussi les bornée de son intelligence, afin qu'il n'usât pas ses facultés dans de vaines contemplations, et qu'en cherchant à pénétrer les mystères de la nature qui sont au-dessus de sa portée, il ne négligeât pas ses propres devoirs. On lui enseignait que tous les devoirs de l'homme lui avaient été révélés par la volonté divine empreinte dans sa raison, et que l'homme avait dans ses devoirs les motifs de toutes ses actions : qu'il devait, pour obéir à
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la volonté divine, remplir tous ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers les autres hommes, tous comme lui l'ouvrage de Dieu : qu'il devait aimer Dieu comme il s'aimait lui-même, et aimer les autres hommes comme il aimait Dieu : qu'il ne pouvait pas renoncer à l'amour de Éieu sans se détacher de son principe, à l'amour de lui-même sans se séparer de sa nature, à celui des autres hommes sans anéantir en quelque sorte l'ouvrage de Dieu, puisque les hommes ne peuvent vivre sur la terre qu'en s'aidant entre eux et en se faisant du bien les uns aux autres : que cette doctrine avait été implicitement gravée de la main de Dieu dans le cœur de tous les hommes : qu'elle n'était point particulière à un individu, à un peuple, mais commune à tous : qu'elle était la même à Athènes et à Memphis, à Sparte et à Babylone, la même chez les Grecs et chez les Barbares; mais que pour la pratiquer, il fallait avoir l'esprit et le cœur purs ou être prêt à sacrifier généreusement ses préjugés à la vérité et ses passions à la vertu; que la plupart des hommes, aveuglés par leurs préjugés ou corrompus par leurs passions, n'étaient pas capables de ce sacrifice généreux, et que c'était pour ne pas exposer cette doctrine sainte aux outrages d'une multitude ignorante ou passionnée et aux persécutions des gouvernements corrompus, qu'on ne la révélait explicitement qu'aux hommes éclairés et vertueux.
Tel paraît avoir été le motif de l'initiation et des épreuves exigées des initiés. La doctrine, qu'on leur enseignait secrètement à la suite de ces épreuves, était celle des hommes les plus éclairés de la Grèce et en particulier des Euinolpides, l'une des familles les
plus illustres d'Athènes, dans laquelle on choisissait les Hiérophantes qui présidaient aux mystères; et il n'était pas nécessaire sans doute qu'on la révélât aux initiés dans un temple, puisqu'elle leur était révélée par leur raison; mais comme le peuple était trèssuperstitieux et qu'il s'autorisait de l'exemple des dieux pour justifier ses propres crimes, on avait cru devoir la rappeler formellement à un petit nombre d'hommes éclairés , pour qu'ils la répandissent eux-mêmes insensiblement parmi tous les autres.
Dans un temps où le polythéisme était devenu la religion du peuple, il fallait que le théisme pur restât celle dés hommes éclairés et vertueux et que la religion des sages épurât sans cesse celle de la multitude, afin que la morale du genre humain ne pérît pas au milieu des superstitions populaires.
Tant que l'initiation d'Eleusis subsista, elle conserva dans la Grèce la pureté des croyances religieuses, et elle fut plus ou moins utile au genre humain, jusqu'à ce qu'enfin le christianisme , après avoir détruit le polythéisme , eut répandu les mêmes croyances dans tout l'univers.
La route d'Eleusis à Athènes suit les vestiges de la voie sacrée , traverse la plaine de Thria , sillonnée par un ruisseau qui vient du mont Cithéron; et tournant au sud, elle s'élève par une gorge creusée entre le mont Icare et le mont Corydale au monastère de Piéro- Daphné, bâti sur les fondements du temple d'Apollon, pour descendre dans une grande plaine, bordée vers l'ouest par le port Pirée , et à l'extrémité de laquelle on aperçoit vers le sud au pied du mont Hymète la ville d'Athènes, environnée d'une ceinture d'oliviers.
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Il y a de Corinthe à Mégare dix lieues, et huit de Mégare à Athènes; cette route ne présente de difficultés qu'au défilé du mont Géranion et à celui dtr mont Corydale.
I/île de Sala mine, qui se prolonge depuis le port Nisée jusqu'au port Pirée, est très-échancrée sur tout son pourtour, et forme devant Eleusis une vaste baie, où l'on pénètre par deux passes, l'une à l'ouest vers le port Nisée, l'autre à l'est vers le port Pirée. La première est très-étroite, a peu de fond et n'est plus accessible qu'à des barques : l'autre plus profonde a cinq à six cents toises de large; mais elle est trèsrétrécie à son entrée par la petite île de Psyttalie.
C'est dans ce détroit que se donna la bataille entre les Perses et les Grecs. La flotte combinée des Grecs, principalement composée des escadres d'Athènes, de Sparte, de Corinthe et d'Egine, n'avait que 38o galères, et elle était mouillée à l'entrée du détroit, où elle était bloquée par la flotte* des Perses, qui avec douze cents vaisseaux bordait tout le rivage de l'Attique depuis l'île de Psyttalie jusqu'au port Pirée et même jusqu'au port Phalère, séparé du premier par la péninsule de Munychie. Cette flotte, composée des escadres des différentes nations de PAsie- Mineure et de la Syrie, soumises aux Perses, était commandée par l'amiral Ariabignès et par le satrape Mardonius, sous les ordres directs du roi Xerxès, qui avait fait dresser ses tentes sur le mont Corydale, pour être spectateur du combat. La flotte1 grecque avait pour chefs le Spartiate Eurybiade, l'athénien Thémistocle et le corinthien Adimante. Celui-ci ne voulait pas qu'on reçût la bataille dans le canal de
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Salamine , où l'ennemi en tournant l'île pouvait couper la retraite aux Grecs. Thémistocle au contraire voulait qu'on profitât de la faveur de la position et que l'on combattît dans un détroit où la flotte grecque, malgré la disproportion de ses forces, pouvait opposer un front égal à celui des Perses. Son avis prévalut et triompha de l'arrogance du général Spartiate, qui persuadé par les raisons d'Adimante osa lever la canne sur le général athénien et n'en reçut pour toute réponse que ces mots : frappe , mais écoute.
Les Perses attaquent les premiers; mais ne pouvant se déployer à l'entrée du détroit, ils sont obligés de resserrer leurs rangs et de les rompre, à mesure qu'ils avancent. Leurs vaisseaux trop lourds se prêtent difficilement à la manœuvre; et loin de se soutenir les uns les autres, ils s'embarrassent et s'entre-heurtent dans leurs mouvements. L'escadre athénienne conduite par Thémistocle et placée à l'aile droite des Grecs, enfonce la première l'escadre phénicienne qui formait l'aile gauche des Perses, et la déroute de l'escadre phénicienne entraîne celle de toute la ligne ennemie. Artémise seule , reine d'Halicarnasse , qui commandait les vaisseaux de Cos et ceux de Rhodes, soutint pendant quelque temps tout l'effort des Grecs : ce qui fit dire à Xerxès, témoin de son courage, que dans cette journée les hommes avaient combattu comme des femmes, et les femmes comme des hommes. Les Grecs ne perdirent dans le combat que quarante de leurs galères, tandis que les Perses perdirent deux cents de leurs vaisseaux, sans compter ceux qui tombèrent après la bataille au pouvoir des vainqueurs. Le reste de la flotte persane, poursuivi jusqu'à la pointe de l'Eubée