CHAPITRE IX
De la configuration de la Morée , et de la manière dont on pourrait T attaquer et la défendre.
Telles sont les principales routes qui traversent la Morée. Que Ton se représente maintenant cette grande péninsule, ne tenant au continent de la Grèce que par un isthme de deux lieues de large, échancrée sur tout son pourtour et coupée par des golfes profonds qui pénètrent jusqu'à son centre, vers ce centre un groupe de montagnes qui se pyramident au mont Cyllène, des cours d'eau qui descendent de ces montagnes par des escarpements rapides ou qui sortent soudainement de gouffres souterrains, pour s'égarer sur de hautes
plaines ou couler dans de vastes fondrières, ici des rochers noirs et dépouillés d'arbres, là des vallées parées de la plus riche verdure, partout un ciel pur, un soleil brillant et un paysage qui varie à chaque pas, et l'on aura une idée de cette singulière contrée* Nue et aride sur ses hauteurs, parce que ses montagnes sont déboisées, fangeuse et crevassée dans ses vallées, parce que ses eaux s'égarent dans des bas-fonds, la Morée ressemble aujourd'hui à un pays désolé par les feux du ciel et les eaux de la terre, mais qui pourrait redevenir encore un des plus beaux pays de l'Europe, si ses montagnes étaient replantées et ses eaux encaissées. Nul autre ne l'égale pour la variété de ses sites ni pour la diversité de ses productions : c'est l'abrégé de tous les climats.
Envisagée militairement, la Morée peut être représentée sous la forme d'un cône tronqué, dont Tripolitza occupe le plateau, et les villes de la côte la base ou la circonférence. On peut donc considérer Tripolitza comme une place forte, dont les villes maritimes forment les dehors ou les ouvrages avancés, et les différentes routes qui conduisent de ces villes à Tripolitza, comme autant d'avenues, qui aboutissent au corps de la place. La meilleure manière de défendre la Morée serait donc de défendre l'accès de ces avenues; et voilà pourquoi elle était jadis mieux défendue par les forteresses d'Olénus, de Cyllène, d'Aliphère, de Messène et de Gythium, qu'elle ne l'est aujourd'hui par celles de Navarin , de Modon , de Coron , de Mistra et de Monemvasie, dont les ouvrages, trop éloignés de la route des .principales communications, peuvent être aisément tournés ou masqués par une armée, qui après être
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débarquée sur la côte, voudrait monter sur le plateau de l'Arcadie.
Il faudrait donc pour défendre la Moréè fortifier les principales villes de la cote et surtout en mieux choisir le site, fermer par des ouvrages de campagne ou des camps retranchés les vallées qui conduisent de ces villes à Tripolitza, et surtout celles du Pirus, du Pénée, de l'Alphée, du Pamisus et de l'Eurotas, et transporter la capitale du pied du mont Ménale, où elle est dominée, sur la butte de Tégée, d'où elle dominerait elle-tnême toute la plaine de Tripolitza.
Telle est la meilleure manière de défendre la Morée: la meilleure manière de l'attaquer serait par le golfe de Corinthe. On ne peut conquérir la Morée qu'en s'emparant de Tripolitza , qui en est aujourd'hui la capitale. Il faut donc regarder cette ville compie le but de toute attaque régulière contre la péninsule, les villes de la côte comme des bases d'opérations, et les routes qui conduisent de ces villes à Tripolitza, comme des lignes de manœuvres. Pour voir quel est le meilleur point d'attaque, il suffit de jeter un coup*d'œil sur les différents points de la cote.
L'attaque par le golfe de Patras ou par la vallée du Pirus paraît d'abord la plus facile pour une armée qui viendrait de Zante ou de Céphalénie ou même de la côte d'Italie, parce qu'elle présente la base d'opération la plus rapprochée du point de départ; mais d'un autre côté elle présente la ligne de marche la plus longue, et celle qui traverse les montagnes les plus hautes et les plus escarpées.
L'attaque par les différentes vallées de l'Élide présente moins de difficultés; mais on ne peut pénétrer
de ce côté sur le plateau de Tripolitza qu'en défilant à travers les gorges du mont Pholoë ou à travers celles de l'Alphée, où Ion ne serait plus arrêté, il est vrai, par la forteresse d'Aliphère ni par celle de Gorthys, qui n'existent plus, mais où l'on pourrait être harcelé à chaque pas par les Lai io tes, les Turks les plus guerriers de la Morée.
L'attaque par la Messénie a d'autres inconvénients. Il faut d'abord prendre les trois forteresses de Navarin, de Modon et de Coron, parce que si vous en laissez une seule sur vos derrières, vous ne pouvez plus assurer vos convois. Il faut ensuite traverser les défilés de Mégalopolis ou ceux de Léondari, et cheminer audelà de Léondari sur des chaussées étroites- et inondées, où l'on ne peut passer qu'en défilant.
L'attaque par le golfe Laconique est encore plus difficile que toutes les autres, parce que vous ne pouvez pénétrer dans la vallée de l'Eurotas que par un terrain inondé, ni la remonter sans y être arrêté par les Turks de Bardounia et par ceux de Mistra ; et que si vous voulez la tourner, vous vous exposez à être harcelé à chaque pas par les Zakouniotes, cantonnés dans le mont Zarex, ou par les Maïnotes, qui le sont dans . le mont Taygète.
Les différentes attaques par le golfe de Patras, par FElide, la Messénie et la Laconie, ont d'ailleurs toutes cet inconvénient, que vous ne pouvez vous élever sur le plateau de Tripolitza que par les routes les plus longues et les plus difficiles, et que, lors même que vous seriez partout victorieux, la colonne ennemie, que vous chassez devant vous, peut toujours être nourrie par l'isthme et devenir immortelle.
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Il faut donc commencer toute attaque sérieuse contre la péninsule par occuper l'isthme, pour couper toute communication entre la Morée et la Grèce.
L'attaque par le golfe Argolique a cet avantage, qu'elle vous place tout-à-coup presque au cœur de la péninsule, et que vous pouvez en deux ou trois marches vous porter à votre choix ou sur l'isthme de Corinthe ou sur le plateau de TripoHtza ; mais elle a cet inconvénient , que vous ne pouvez vous établir sur le golfe Argolique qu'avec une flotte, et que vous pouvez y être attaqué par une autre flotte, venant de l'Archipel. Vous ne pouvez guère d'ailleurs débarquer que sur la rade de Nauplie à cause de l'insalubrité de celle de Lerne, et il faut d'abord assiéger la plus forte place de la Morée, qui peut faire une longue résistance.
La meilleure manière d'attaquer la Morée est donc de l'attaquer par le golfe de Corinthe , en faisant en même temps une diversion sur la côte de Messénie vers les bouches du Pamisus , où la coupe du terrain et l'abondance des vivres vous permettent de vous établir solidement, et d'où vous pouvez monter sur le plateau de Tripolitza par la route la plus courte, après celle de Nauplie.
Vous pouvez en quelques jours porter de la côte d'Italie une armée dans le golfe Corinthien, ou même Fy porter de Zante ou de Géphalénie en quelques heures, prendre d'emblée les deux petits forts qui le défendent et qui en sont comme les portes; et après avoir refermé ces portes sur vous, pénétrer au fond du golfe avec un vent d'ouest, assez constant dans ces parages.
Le golfe Corinthien se termine à son extrémité orientale en une vaste baie, au fond de laquelle est le port Léchée, et au-delà de l'isthme sur le golfe Saronique, le port Cenchrée. Il faut débarquer le principal corps d'armée au port Léchée, qui n'est plus aujourd'hui défendu, et envoyer des détachements aux défilés de l'isthme et au port Cenchrée, pour couper toute communication entre la Morée et la Grèce»
Maître des défilés de l'isthme et du port Cenchrée, vous pouvez venir camper sous Corinthe même, en vous assurant par un coup de main de la citadelle, qui est très-forte par sa position, mais qui est mal armée; <et si elle faisait quelque résistance, vous l'auriez bientôt réduite avec quelques mortiers, placés sur une montagne voisine, d'où Mahomet II la battit au* trefois avec succès. Le séjour de la citadelle est trèssain; mais celui de la ville, dispersée dans la plaine, l'est très-peu.
Il ne faut donc pas que l'armée s'y arrête longtemps, et elle doit marcher sans délai sur Tripolitza. La route d'Ornée et celle de Phlionte ne sont plus praticables : celle d'Àrgos est la meilleure, et c'est celle que l'on doit suivre de préférence aux autres.
Une colonne peut prendre à droite par le vallon de Némée, une autre à gauche, en remontant la rivière qui coule à l'est de Corinthe ; mais le corps principal doit marcher directement au sud par la route du milieu, qui est celle de Cléones. De Corinthe à Cléones il y a quatre lieues; on en fait d'abord deux dans un vallon de craie blanche profondément encaissé : les deux autres se font dans des plis ondoyants , à travers
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des taillis et des champs cultivés. Au débouché des collines, on monte insensiblement sur la plaine élevée de Cléones. Cette plaine a environ deux lieues d'étendue. On la traverse dans toute sa longueur, et Ton en sort par le défilé du Trétum, qui fait en descendant plusieurs détours et dont le passage offrirait des difficultés , s'il était défendu ; mais alors pendant que le corps principal occuperait l'ennemi, la coloiiné filant sur la droite par le vallon de Némée tournerait le défilé et ouvrirait le chemin à l'armée. Le défilé du Trétum a plus d'une lieue de long, et débouche par le village de Phiti dans la plaine d'Ârg^ ou par le village de Karvathy dans celle de Nauplie; et si l'ennemi avait rassemblé quelques troupes, il faudrait les attirer et les combattre sur ce terrain , qui est très-propre au déploiement d'une armée.
On va de. Mycènes à Ârgos en detix heures par un chemin uni, qui n'est rompu qu'au passage de l'Inacchus. Nauplie reste dans cette marche à deux lieues sur la gauche. La forteresse de Nauplie exigerait des approches régulières, et ne pourrait être prise d'emblée; mais on peut la masquer, en laissant un détachement sur la butte de Tirynthe, qui forme naturellement un camp retranché, et marcher de suite sur Ârgos. La citadelle d'Argos n'est plus qu'une ruine. Le chemin se rompt au-delà d'Argos, et devient inégal et fangeux, à cause des épanchements de l'Erasinus. On côtoie le golfe Argotique jusqu'aux moulins de Lerne; et tournant le mont Chôon , on pénètre dans la vallée du Phryxus, pour la remonter jusque sous le village d'Aglado-Campo; d'où l'on s'élève par le chemin tournant du Trochos sur la crête du mont Parthènius,
pour descendre par le village de Sténo sur le plateau de Tripolitza.
Le passage du Trochos pourrait être vivement disputé, parce que la rampe en est tortueuse et roîde; mais il pourrait être tourné, et Ton ne pourrait pas défendre long-temps contre de l'artillerie la ville de Tripolitza, qui n'est environnée que d'un mur crénelé, flanqué de petites tours. Il faudrait, pour la sauver, livrer une bataille sous ses murs, et elle serait le prix de la victoire.
L'ennemi chassé de la ville ne pourrait que se replier dans le mont Cyllène ou dans le mont Taygète, et il ne faudrait le relancer dans ces montagnes, qu'après s'être assuré de tout le plat pays. Les forteresses, qui environnent la Morée, tomberaient alors d'elles-mêmes. Il faudrait ensuite nettoyer toute la péninsule et ne pas imiter l'exemple des Vénitiens et des Turks , qui ayant dédaigné de soumettre les Maïnotes, n'ont jamais pu vivre tranquilles dans la Morée. Les Maïnotes sont sans contredit les plus inquiets des Moréotes, parce que leur subsistance est incertaine; mais la nature ne les a pas condamnés à un brigandage éternel, et on pourrait adoucir leurs mœurs, en leur donnant le goût de la navigation et du commerce, pour lesquels ils ont encore plus d'aptitude que tous les autres Grecs.
On ne doit pas compter sur une longue résistance de la part des autres habitants. Il n'y a pas en Morée plus de cinquante mille Turks , et on ne pourrait pas lever parmi eux plus de cinq mille hommes d'armes. Le reste de la population ne se battrait pas ou se battrait mal pour des maîtres qui la tiennent dans l'oppression.
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En vous indiquant la meilleure manière d'attaquer la Morée , on vous a aussi indiqué la meilleure manière de la défendre. Vous ne pouvez attaquer la Morée avec succès que par l'isthme de Corinthe : vous ne pouvez non plus la défendre qu'avec un camp placé sur cet isthme, à l'abri de la citadelle, pour arrêter l'ennemi à l'entrée de la péninsule ou pour conserver vos communications libres avec la Grèce, au cas qu'il ait pénétré dans l'intérieur de la péninsule par un autre côté. Attendre l'ennemi sur le plateau de Tripolitza, à l'issue des défilés qui conduisent sur ce plateau, est une imprudence extrême; car tandis que vous vous consumez en alertes, l'ennemi vous tourne par l'un des défilés que vous avez négligé de garder, et si vous les gardez tous, vous ne pouvez lui résister sur aucun.
Vous ne pouvez, il est vrai, avec un camp retranché sur l'isthme, empêcher un débarquement sur la côte et spécialement sur le golfe de Nauplie, le point le plus vulnérable de la péninsule après celui de Corinthe; mais outre que vous avez sur ce point une forteresse, à portée d'être sans cesse ravitaillée, vous pouvez en deux ou trois marches vous porter au-devant de l'ennemi et l'arrêter dans ses mouvements , s'il entreprend de monter sur le plateau de Tripolitza , sans avoir occupé les débouchés des montagnes de l'Àrgolide; et s'il pénètre dans ces montagnes pour venir à vous, le harceler par des partis, lui couper ses convois et le combattre ensuite sur un terrain haché et inégal où il ne pourra faire usage de toutes ses forces, et où vous aurez réuni toutes les vôtres sous la protection d'une forteresse que vous avez pu rendre inex- 1. 7
pugnable. Corinthe est la clé de la Morée; et tant que vous garderez cette clé, vous serez maître de la péninsule.
Mais autant la Morée est facile à défendre , autant il est difficile de détendre la Grèce, comme on va le voir en parcourant les deux littoraux de cette contrée.