CHAPITRE PREMIER
De la charpente de la Morée, de sa superficie et de sa
population.
La Morée commence en Europe la frontière othomane , qui finit au Caucase.
La Morée, l'ancien Péloponnèse, est une péninsule de près de mille lieues carrées de surface, qui semble suspendue à la Grèce par l'isthme de Corinthe , comme par un ruban , et qui est tellement échancrée dans sa circonférence , qu'on l'a comparée à la feuille du mû* rier.
i La chaîne des Alpçs, le groupe de montagnes le
plus élevé de l'Europe , après s'être courbée comme un arc autour de l'Italie, se diviae vers le fond du golfe Adriatique en deux autres chaînes, dont l'une court à l'est et va s'unir à travers le Danube aux monts Carpathes dans la Hongrie, et dont l'autre se détourne au sud et côtoie l'Adriatique jusqu'au mont Scardus en
Albanie , où elle se subdivise en deux autres chaînes : Tune se dirige à Test et va s'abaisser dans la mer Noire pour reparaître ensuite dans la Tauride, et au-delà de la Tauride , dans le Caucase : l'autre se dirige au sud , traverse la Grèce, la Morée, l'île de Crète et celle de Rhodes , et va au-delà de Rhodes commencer le mont Taurus , qui est comme le Caucase un des points culminants de l'Asie.
Cette seconde chaîne, qui est proprement la chaîne grecque, a été bouleversée par les feux qu'elle recèle dans ses flancs , et elle paraît rompue au golfe de Corinthe; mais elle se relève au-delà de ce golfe dans le mont Cyllène, qui est moins une montagne qu'un groupe de montagnes entassées les unes sur les autres et toutes posées sur le plateau de l'Arcadie, qui leur sert de piédestal et qui est comme le noyau de la Morée.
Ce plateau est hérissé vers son centre de monts isolés, dont le mont Ménale est comme le roi, et il est environné sur ses bords de montagnes plus élevées, qui vont se ramifier à l'orient dans l'Argolide, au sud dans la Laconie et la Messénie, à l'occident dans l'Elide, et qui s'abaissant au nord en pentes brusques vers le golfe corinthien, présentent sur ce golfe la longue corniche de l'Achaïe. Telle est la charpente de la Morée.
Le plateau de l'Arcadie étant le point le plus élevé de la péninsule est aussi celui qui y verse les plus grandes eaux. De ce plateau, ou du pied des montagnes qui le bordent , descendent l'Inachus , FEurotas et le Pamisus, qui vont arroser les vallées de l'Argolide, de la Laconie et de la Messénie: l'Alphée et le Pénée,
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qui parcourent celles de l'Elide : le Pirus , le Sélinus , le Chratis et l'Asopus, qui sillonnent le long escarpement de l'Achaïe. Quelques-uns de ces cours d'eau ne pouvant franchir le cordon de l'Arcadie, s'épanchent dans des lacs ou s'engouffrent dans des abymes : tels sont l'Inachus et le Pamisus, qui coulent long-temps dans des canaux souterrains et qui ne se montrent qu'à quelques Keues de leur embouchure, mais avec une telle abondance d'eau, qu'on peut les comparer aux plus belles sources de l'Europe. Les autres rivières coulent dans des vallées plus ou moins longues, qui s'ouvrent toutes sur la mer pour donner une issue aux r eaux qui les parcourent. Plusieurs de. ces vallées, comme celles de l'Inachus, du Pamisus et du Pénée, offrent de grandes plaines où une armée pourrait se mouvoir avec facilité: toutes les autres ne sont guère ; que des vallons étroits, plus propres à la culture des
f arbres fruitiers qu'à des mouvements militaires; et les
I deux plus longues de ces vallées , celles de l'Eurotas et
de FAlphée, sont si resserrées et si étranglées vers leur origine, qu'il serait très-difficile à une armée d'y entrer ou d'en sortir.
Le sol de la Morée et en général celui de toute la Grèce paraissent avoir été bouleversés par des volcans : les rivages y ont été creusés et déchirés par la violence des eaux , les montagnes soulevées et rompues par des feux souterrains , toute la terre entr'ouverte et affaissée par des mouvements convulsifs. Partout on rencontre des abymes et des antres profonds. Quelques-uns de ces antres semblent être l'ouvrage de l'art, quoiqu'ils soient celui de la nature : tels sont les antres de Corycius à Delphes et de Trophonius à Lébadée, ceux de
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Trézène et d'Hermione, les grottes du cap Malée, celles du cap Ténare et le labyrinthe de Crète, qui n'est qu'une caverne profonde et sinueuse, ou Ton ne remarque la main de l'homme que-dans quelques anfractuosités.
L'aspect de la Morée rappelle par sa nudité celui de la Provence; mais quoique la terre paraisse aussi nue et aussi aride, elle est plus fertile et plus propre à la culture. L'Arcadie produit d'excellents pâturages : les plaines de l'Argolide, de la Messénie et de l'Élide abondent en grains : la Lacorrie est couverte d'oliviers et de mûriers , l'Âchaïe de vignes et d'arbres fruitiers : le coton et le tabac croissent dans tous les vallons, et les coteaux les mieux abrités sont ombragés par des bois d'orangers et de citronniers. Le blé d'Argos et de Gastouni , le vin de Vostitza et de Sicyone , l'huile de Maina , la soie de Mistra et de Bardounia, le coton de Calamata et de Nisi, les figues de Coron et de Modon , les raisins de Patras et de Corinthe , les oranges et les citrons de Trézène et d'Hermione , sont encore renommés dans toute la Grèce.
Mais si la Morée est riche en fruits de la terre, elle est pauvre en produits des arts; et à l'exception de quelques toiles et de quelques draps grossiers , que l'on fabrique dans les ménages , elle tire du dehors tout ce qui sert au vêtement de l'homme et même les instruments les plus nécessaires à l'agriculture.
Quelques écrivains anciens veulent que la Morée ait nourri jadis deux millions d'habitants, d'autres, jusqu'à trois millions : elle n'en nourrit pas aujourd'hui plus de trois cent mille, parmi lesquels on compte environ cinquante mille Turks ou mahométans et deux
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cent cinquante mille Grecs ou chrétiens, mêlés de quelques juifs : ce qui donne seulement trois cents individus par lieue carrée , et ce qui prouve que le pays est pauvre et malheureux. Les trois quarts des terres y sont incultes , et l'autre quart y est mal cultivé ; mais quelle que soit la fertilité naturelle de la Morée, il est vraisemblable qu'elle n'a jamais pu nourrir plus de deux millions d'habitants sur une superficie de mille lieues carrées , et que les anciens ont exagéré la population de cette partie de la Grèce , comme ils ont exagéré celle de toutes les autres r.
Les Moréotes ou habitants de la Morée ne sont pas tous indigènes. La plupart des mahométans y sont venus de l'Asie Mineure, et une partie des chrétiens, de l'Albanie ou de l'Illyrie : les autres sont les restes des anciens Grecs, et voilà pourquoi on donne ordinairement le nom de Grecs aux chrétiens, et le nom de Turks aux mahométans ou musulmans. Ces divers peuples portent encore l'empreinte de leur première origine ; mais ils ont presque tous dans leurs formes des traits caractéristiques qui leur sont communs et qui paraissent être l'effet du climat. Ils ont en général là x
stature plutôt petite que haute, le corps grêle et anguleux, la taille svelte, le visage ovale, le profil de la face droit , le nez saillant et presque sans inflexion , les yeux grands et nôfirs, les sourcils épais et bien arqués, les cheveux fins et naturellement bouclés, le teint
i . Il ne faut pas oublier que cette description de la Morée , ainsi que celle des autres parties de la Torkie , ont été faites avant l'insurrection de la Grèce et la guerre actuelle de la Russie, qui ont du produire quelques changements dans le pays et surtout dans sa population.
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brun et animé. Ils sont spirituels, vifs, agiles, ingambes. Leur physionomie est animée et expressive, et ils ont de la vigueur et de la souplesse dans les muscles. Les Turks seuls paraissent moins grêles et plus corpulents: ceux-ci habitent les villes, où ils occupent les emplois de l'administration et de la milice : les Grecs sont dispersés dans les campagnes ou agglomérés dans les villes maritimes, et surtout dans leurs faubourgs. Un tiers d'entre eux vit de la navigation et du commerce > les deux autres tiers vivent de l'agriculture, tous dans la plus extrême dépendance des Turks.
On évalue le revenu territorial de la Morée à 35 ou 4o millions de francs , le revenu manufacturier et commercial à 10 oii la millions, le revenu général à 5o au plus, sur lesquels le gouvernement turk perçoit en différents impôts x environ cinq millions, et les préposés du fisc au moins dix en extorsions de tout genre : ce qui arrête la reproduction dans les campagnes et en fait fuir les habitants dans les villes, où ils espèrent trouver auprès du gouvernement plus de protection.
La Morée est gouvernée par un pacha de premier rang, par de petits pachas ou par des beys qui commandent dans les arrondissements et dans les forteresses, et par des administrateurs locaux nommés Codja* BachiSy qui commandent dans chaque canton, et qui sont comme les subdélégués diVfpacha ou gouverneurgénéral. Ces administrateurs sont ordinairement Grecs dans les cantons exclusivement habités par les Grecs,
i. Les divers impôts peuvent s'élever à 5 millions de francs: savoir le miri ou impôt territorial à trois millions, le karatch ou capitation des chrétiens à i million, l'impôt des douanes à i million.
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et ils sont assistés dans chaque bourg ou village d'une espèce de conseil municipal, composé de primats Grecs qui portent le nom de protoïeroï ou proestoï. La justice civile est rendue dans les villes par des cadis ou juges turks; mais par une concession qui remonte au temps de la conquête , on permet dans les campagnes aux primats grecs d'arbitrer les affaires des Raîai ou sujets chrétiens, en réservant à ceux-ci le recours auprès des cadis ou même du gouverneur-général , qui a seul la haute juridiction de toute l'administration civile et judiciaire: ce qui amène presque toutes les affaires au siège du gouvernement oit la justice se vend sans pudeur.