CHAPITRE VI
Des résultats d'une réforme ou d'un changement de domination en Turkie , par rapport au reste de l'Europe.
Il serait sans doute à désirer pour le repos de l'Europe et pour le bien de l'humanité que les Turks pussent se civiliser avec nos arts et adopter un gouvernement plus modéré , parce qu'ils pourraient entrer
DA.NS l'£MPIR£ OTHOMAIC. SSp
dans le système politique de l'Europe et coatribuer à maintenir Téquilibre européen.
La Turkie^ dans son état actuel, ne ressemble à aucun autre pays: elle se trouve comme isoîée dans un coin de rEuropè, sans alliés, sans amis, sans aucune de ces liaisons politiques qui peuvent améliorer l'existence des autres nations. Séparée de la grande famille des nations européennes par ses mœurs et ses croyances, autant que par le despotisme de son gouvernement, sou existence politique ne trouve aucun appui au dehors, ni même aucune sympathie, et elle ne repose que sur la jalousie des autres gouvernements qui craignent tous de la voir conquise par un d'entre eux au préjudice de tous les autres.
La Russie^ l'Autriche ont bien des gouvernements absolus comme la Turkie; mais ces gouvernements sont plus ou moins tempérés par les mœurs de leur nation et par leurs liaisons avec les autres gouvernements européens; ils respectent plus ou moins la vie et la propriété de leurs sujets : ils exilent bien quelquefois arbitrairement ceux qui leur déplaisent ou qui leur portent ombrage; mais rarement ils les font mourir ou confisquent leurs propriétés. Le gouverneme&t turk fait périr ses sujets, non seulement pour avoir leurs têtes, mais encore pour avoir leurs biens. En Russie et en Autriche le gouvernement est absolu, mais l'administration est modérée. En Turkie, tout est absolu, et le gouvernement et l'administration : la volonté du prince y décide seule de tout : les hommes et les impots y sont levés sans consulter ni le peuple ni les grands , et les trésors de la nation y sont prodigués comme son sang.
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La politique extérieure n'y est pas mieux réglée que TadministratioD intérieure. Les Turks ne font avec les autres peuplas que des capitulations» La paix avec eux n'est qu'une trêve. Le croissant^ symbole de leur em^ pire, doit dominer sur. toute la terre : tous les peuples doivent le reconnaître ou lui payer tribut : ils semblent croire que le monde entier n'a été créé que pour eux , et que les infidèles ne l'ont été que pour leur service ou pour leurs plaisirs. Mais de tous les infidèles, ceux qu'ils haïssent le plus, ce sont les chrétiens, parce qu'ils les redoutent davantage. Au reste, leur politique extérieure est celle de tous les peuples qui ont soumis le pouvoir civil au pouvoir religieux, ou qui les ont confondus. Les Turks doivent donc séparer ces deux pouvoirs et modérer leur gouvernement ou du moins leur administration , pour se mettre de niveau avec les peuples voisins , et surtout avec les Russes et les Autrichiens : autrement, ils seront vaincus par eux, parce qu'ils leur sont inférieurs en population, en rh» chésse et en autres éléments de la force militaire ^ et que, quand m^me ils seraient "égaux à eux dans tous ces éléments, ils ne sauraient pas les employer avec le même art.
On peut donc prédire aux Turks , que , s'ils ne veulent pas se civiliser eux«-mêmes et civiliser leur em* pire , leur empire sera civilisé malgré eux , que le mouvement imprimé à l'Europe ne s'arrêtera pas pour les laisser dans leur apathie , et qu'ils seront entraînés dans le tourbillon européen. On doit même leur prédire, dans leur intérêt comme dans celui de l'Europe, que s'ils ne veulent pas réformer eux-m^es leur gouvernement, ils seront conquis par les Européens: or, s'ils
DANS l'empire OTHOlffAN. SqI
sofit<x>aquis^ ou ils seront inoorpoirés à l'état conque* rant , ou ils seront recoustituéç »ou$ un ou plusieurs gouvernements particuliers» A.rrêtons*nous donc encore un instant sur le résultat de ce changement , par rapport au reste de l'Europe.
La Turkie ne peut pas être réunie à rAutriche sans déranger l'équilibre de l'Europe, et elle ne peut pas être réunie à la Russie sans le renverser. Il ne convient dono ^as à l'Europe que la Turkie soit réunie ni à la Russie ni même à l'Autriche; et si les difTéreiltes net* tions européennes ne peuvent pas empêcher que Tune ou deux d'entre elles ne deviennent prépondérantes, elles sont toutes intéressées à ce que la prépondérance n^appartienne qu'aux nations les plus civilisées, afin que cette prépondérance soit utile à toutes les autres. Or l'Autriche et la Russie ne sont pas encore les nations les plus civilisées de l'Europe; et si elles veulent l'être un jour, le moyen le plus sûr pour elles de le devenir, c'est d'améliorer leur existence , avant de songer à l'agrandir.
La Russie surtout ne peut avoir aucun motif généreux de s'incorporer la Turkie , parce qu'elle ne saurait lui donner la liberté qu'elle n'a pas elle-même, ni la civilisation , qu'elle n'a encore que par emprunt : elle ne pourrait donc s'incorporer la Turkie, que pour augmenter sa force matérielle, et elle ne pourrait pas augmenter sa force matérielle, sans renverser la balance politique de l'Europe, qui penche déjà trop de sojn côté.
La Russie, qui a son principal débouché dans la mer Noire , ne doit pas souffrir sans doute d'être em-* prîsoitnée dans cette mer, et elle doit vouloir en sortir
Sga VOTAGE HflLlTAlAE
par l'issue que la nature lui a ménagée : elle doit donc vouloir le libre passage du Bosphore et de THellespont ; mais elle ne doit pas le vouloir pour elle seule, parce que la nature Fa également ouvert à toutes le» autres nations maritimes. Il serait sans doute à désirer que la clef de ce passage ne fût remise qu'à ua petit état, parée qu'un petit état n'oserait le fermer à aucun autre; mais il suffit que les principaux états de l'Europe le garantissent à tous, pour qu'il ne soit fermé à aucun.
L'Autriche, qui débouche aussi dans la mer Noire par le Danube, doit vouloir également que ce fleuve soit affranchi dans son cours inférieur; mais elle ne doit pas vouloir pour elle seule le débouché du Danube, parce que d'autres état^ de l'Allemagne en ont autant besoin qu'elle. La navigation du Danube doit donc être libre, comme celle du Bosphore et de i'Hellespont. Toute l'Europe est donc intéressée à l'affranchissement de la Turkie, mais surtout l'Allemagne et l'Italie : l'Allemagne, qui deyieudrait le centre du commerce de la mer Noire, si on affranchissait le Danube dans tout son cours et si on l'unissait au Bhin; l'Italie, qui deviendrait le centre du commerce de la Méditerranée, si on affranchissait le Nil et si on l'unissait à la mer Rouge ^
I. Le moyen le plus sur et le plus prompt d'affranchir la Turkie sérail une alliance désintéressée entre les grandes monarchies tempérées de l'Europe, ^arce que Tin térét bien entendu de ces monarchies est d'être généreuses dans leur politique extérieure , tandis que les monarchies absolues peuvent avoir des intérêts particuliers d'agrandissement. Dans les monarchies
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Que les Russes et même les Autrichiens conquièrent la Turkie pour l'afFranchir, c'est le plus noble usage qu'ils puissent faire de leur supériorité militaire sur les Turks ; mais ils ne peuvent la civiliser que de concert avec les autres nations de l'Europe, puisque leur intervention seule ne pourrait pas la civiliser. C'est l'intervention seule de l'Autriche en Allemagne qui a si long-temps retardé la civilisation des Allemands; et
absolues , où les grands seuls influent sur les délibérations du prince , plus l'état est grand , plus il y a d'impôts, à percevoir , et partant plus de places à rétribuer ; et comme ce sont les grands ou les privilégiés qui obtiennent ces places poiur eux ou pour leur famille, ils sont tous plus ou moins intéressés à ce que l'état s'agrandisse; mais dans les monarchies tempérées, où l'opinion publique est consultée et où lé peuple influe par lui-même ou par ses délégués sur les délibérations du prince , comme le peuple paie toujours les conquêtes avec son sang ou son or, il perd souvent plus qu'il ne gagné à l'agrandissement de l'état, et il n'a jamais aucun intérêt à enrichir le trésor du prince aux dépens du sien. Les monarchies tempérées sont donc en général plus désintéressées dans leur politique ; et quand elles font des conquêtes malgré les conseils de la sagesse , les peuples conquis obtiennent toujours d'elles , pour la perte de leur indépendance, quelque dédommagement, ou plus de liberté ou plus de civilisation ; tandis que les monarchies absolues ne donnent rien en compensation, parce qu'elles ne peuvent donner ce qu'elles n'ont pas elles-mêmes , ou ce qu'elles n'ont que par emprunt. Il n'y a donc qu'une alliance désintéressée qui puisse affranchir la Turkîe et la civiliser, et cette alliance n'est possible qu'entre les grandes monarchies tempérées. Ces monarchies doivent donc intervenir dans les affaires de la Turkie, pour n'y pas laisser intervenir seules les monarchies absolues. C'est daiis ce sens que doit être dirigée la politique de l'Europe , si on veut parvenir sans secousse à régler les affaires de l'Orient.
59^ VOTAGE MILITAIRE
c'est rintervention seule de la Russie en Turkie qui retarderait la civilisation des Turks.
Rien ne serait plus aisé aux nations de l'Europe que d'affranchir la Turkie, il suffirait quelles le voulussent toutes dé concert, et qu'aucune d'elles ne voulût la démembrer à son profit; mais il ne serait pas aussi aisé de lui donner un gouvernement libre, parce qu'il faudrait auparavant l'y préparer, ça l'affranchissant peu à peu des vices du despotisme des empereurs grecs et des sultans turks. Or cet ouvrage ne peut être que lent et graduel , parce qu'on ne peut changer le gouvernement d'une nation qu'après avoir amélioré ses mœurs, et qu'on ne peut améliorer ses mœurs qu'avec de bonnes institutions. Il faudrait donc d'abord donner aux Turks de bonnes institutions; mais les Turks ne peuvent les recevoir que des nations les plus civilisées de l'Europe, puisque les autres ne les ont pas encore elles-mêmes , ou ne les ont que par emprunt. Il faut donc préparer la Turkie à recevoir la liberté , avant de la lui donner : autrement on la précipiterait dans l'anarchie, et l'anarchie, au lieu de hâter son développement, ne ferait que le retarder. C'est la faute que l'on a faite dans l'Amérique du Sud, en voulant lui donner tout à coup la liberté, comme à l'Amérique du Nord, sans faire attention que l'une n'était pas préparée comme l'autre à la recevoir; et c'est la faute que l'on renouvellerait en Turkie, si les nations les plus civilisées de l'Europe n'interveaaieot dans son affranchissement '.
1. On dira peut-être qu'aucune nation n*a le droit d'intervenir dans le gouvernement intérieur d'une autre. Non, saitf
DANS l'empire OTHOMAW. SqS
La meilleure manière d'afTranchrr la Turkie serait de la partager en plusieurs états indépendants , en favorisant dans chacun de ces états rétablissement de gouvernements particuliers, organisés à l'européenne ou du moins organisés avec des administrations municipales et provinciales, destinées à seconder et à modérer l'administration centrale* La Turkie seule forme aujourd'hui la partie orientale de l'empire romain , comme les divers états de l'Europe méridionale en formaient jadis la partie occidentale. Il faut donc que la première soit divisée, comme l'a été la seconde, si on veut la préparer à recevoir les mêmes formes de gouyemement. Le» gouvernements ne se perfectionnent que dans les états bien circonscrits, parce que ee n'est que dans ces états qu'ils peuvent bien exercer leur action '. Il en est des états ^ comme de tous les établissements humains qui doivent être proportionnés aux moyens que l'on a de
doute , tant que ce gouvernement n'est pas hostile envers les autres; mais tous les gouvernements absolus, qui ne veulent pas se modérer, finissent toujours par devenir plus ou moins hostiles envers les nations voisines , quand ces nations veulent se civiliser, parce que les gouvernements absolus les arrêtent , ou du moins les retardent dans leur civilisation. L'histoire prouve qu'il a toujours existé et qu'il existera toujours des germes de guerre entre les nations progressives et les peuples rétrogrades ou stationnaires; et si on voulait en chercher les raisons, il ne serait pas difËcile de les trouver.
I. La meilleure circonscription est la circonscription naturelle, telle que celle des grandes lignes tracées par la nature, comme les mers ou les hautes chaînes de montagnes. Les lignes des fleuves et des rivières sont plutôt des lignes d'union et de communication que des lignes de séparation. Cette doctrine a ^ été exposée ailleurs dans la Théorie des Gouvernements.
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les conserver et de les perfectionner. Les états trop petits sont trop difficiles à défendre, et les états trop grands trop difficiles à gouverner : les premiers pèchent par la pénurie des moyens , et les autres par la difficulté d'une bonne administration/ .
I^a péninsule de la Grèce et celle de l'Asie-Mineure sont naturellement bien circonscrites ; et la Syrie pourrait l'être bien , si on la circonscrivait vers^ le nord au mont Amanus, et si on retendait du nord au sud le long de la Méditerranée jusqu'à Fisthme de Sues. On a déjà vu comment on pourrait circonscrire la Grèce ) en n y fonnant qu'un seul état, ou en la divisant en trois états fédérés entre eux : le premier circonscrit au nord par une ligne tirée du golfe Ambraciqueà l'embouchure du Pénée dans le golfe Therméen et comprenant tous les états du midi de la Grèce jusqu'à la Thessalie : le second s'étendant sur le littoral de la mer Ionienne et de l'Adriatique jusqu'au golfe deCataro et comprenant l'Épire et l'Albanie; et le troisième, séparé du second par la chaîne grecque, s'étendant sur le littoral de la mer Egée et de la Propontide jusqu'à la mer Noire et comprenant la Macédoine et la Thrace; mais comme ce dernier état ne pourrait pas se défendre contre les Turks, vivant sous un gouvernement absolu , s'il n'était séparé d'eux que par l'Hellespont et le Bosphore, il Êtudrait également affranchir r Asie-Mineure et la Syrie, ou du moins le 1 littoral de la Méditerranée qui borde ces deux pays, parce que ce littoral est nécessaire au commerce de l'Europe. Il faudrait même coloniser l'Egypte et toute la côte de Barbarie, afin de rendre à la civilisation tout le pourtour de la Méditerranée.
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Cette colonisation est devenue nécessaire aux besoins de l'Europe. L'Europe est aujourd'hui trop peuplée , et une partie de sa population' ne peut plus trouver sa subsistance que sur la côte septentrionale de l'Afrique. La Barbarie lui offre ses grains, et l'Egypte peut lui fournir les mêmes productions que les Antilles. Au lieu d'aller fonder des colonies aux extrémités de ta terre, les nations européennes feraient donc mieux d'en établir, pour ainsi dire, à leurs portes, et de chercher à ramener dans la Méditerranée le commerce de l'Inde, en lui rouvrant l'isthme de Sues. C'est autour de la Méditerranée que sont nés ou se sont perfectionnés tous les arts qui ont civilisé le monde: il faut donc, pour entretenir et augmenter la civilisation dans le monde, établir dans la Méditerranée le centre du commerce; et pour y établir le centre du commerce, il faut en coloniser tout le pourtour.
Mais il ne faut point imiter dans cette colonisation les peuples barbares, qui conquirent l'empire romain et qui établirent dans les pays conquis une hiérarchie féodale, pour soumettre le peuple vaincu au peuple vainqueur : c'est ce système d'invasion , qui amena le servage européen. Il ne faut pas non plus imiter les peuples modernes, qui ont conquis l'Amérique pour agrandir leur territoire et faire cultiver ce territoire par le peuple conquis au profit du peuple conquérant : c'est ce système de colonisation, qui a amené la destruction des indigènes en Amérique et qui y a introduit l'esclavage des noirs, pire encore que le servage européen. 11 ne faut pas même imiter les peuples commerçants de l'Europe, qui n'ont voulu acquérir des colonies que pour s'en réserver le commerce au
n y a pas en Europe assez d'états indépendants pour y contre-balancer la prépondérance des plus puissants. Il faut donc y augmenter le nombre des états indépendants.
Il n'y avait autrefois qu'une puissance prépondérante en Europe : c'était tour à tour la France ou l'Autriche; et quand l'une s'élevait sur l'horizon politique, l'autre en descendait. Il y a aujourd'hui deux puissances prépondérantes, l'une sur nier, l'autre sur terre, l'Angleterre et la Russie. Le système de l'équilibre est donc devenu double, si Ton peut ainsi parler; et les états, qui entrent dans l'un, ne peuvent pas entrer dans l'autre , ou du moins y apporter le même poids , parce qu'on ne peut pas être tout à la fois puissance maritime et puissance continentale , sans s'afikiblir. Il faut donc aujourd'hui former deux groupes différents, l'un contre l'Angleterre, l'autre contre la Russie; et ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il n'existe pas assez d'états maritimes en Europe pour balancer l'Angleterre, parce qu'au lieu de multiplier le nombre de ces états, on l'a réduit, et qu'après avoir affaibli la Hollande, la France et l'Espagne en les privant de leurs colonies, on a détruit Gênes et Venise. Il faut donc appeler la péninsule de la Grèce et celle de l'Asie-Mineure à l'appui de l'équilibre maritime de l'Europe , en attendant
et non sur les intérêts généraux des nations, sur des intérêts mobiles et changeants et non sur des intérêts fixes et perma- ' nents. La diplomatie, ou la science de la politique extérieure, est une science réelle, fondée sur la morale, comme la science de la politique intérieure; et ceux-là seuls, qui regardent la vertu comme une sottise , peuvent regarder la diplomatie comme une piperîe.
DANS l'empire othoman. 6or
^ que les États-Unis d'Amérique puissent seuls balancer la marine anglaise.
Il faut aussi multiplier sur le continent de l'Europe les états indépendants pour y balancer la prépondérance de la Russie; et puisqu'on ne peut la balancer avec l'Autriche et la Prusse seules, il faut reconstituer la Pologne et la Turkie» La prépondérance continent taie de la Russie est encpre bien plus dangereuse pour l'Europe que la prépondérance maritime de l'Angleterre, parce que si celle-ci peut y opprimer le commerce, l'autre peut y arrêter la civilisation ou du moins la retarder.
On ne peut pas empêctier qu'il n'y ait toujours en Europe quelques nations prépondérantes; mais on peut empêcher que ces nations n'abusent de leur prépondérance; et pour les empêcher d'en abuser, il faut grouper toutes les autres contre elles, ou du moins chercher à oter la prépondérance aux nations les moins civilisées pour la donner aux plus civilisées, parce que celles-ci en abuseront moins que les antres, et que leurs conquêtes même pourront être utiles à toutes, en répandant au milieu d'elles, parmi les horreurs de la guerre, les bienfaits de la civilisation. C'est ce que firent autrefois les Romains dans l'Espagne et dans les Gaules, et c'est ce qu'ont fait de nos jours les Français en Espagne et en Italie.
La prépondérance est souvent plus onéreuse que profitable à la nation qui l'exerce , parce qu'elle l'expose à l'envie de toutes les autres ; mais les nations éclairées et généreuses ne doivent pas la dédaigner , parce qu'elles peuvent l'exercer au profit du genre humain. Vivre , pour une nation , c'est exercer la su-
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prématîe dans le inonde par les armes ou par les lettres : celles qui veulent briller dans l'histoire doivent donc chercher à obtenir une sorte de prééminence politique ou littéraire , mais ne l'exercer qu'en faveur des autres , et imiter l'exemple des Grecs et des Romains , qui ne conquirent les autres peuples que pour les civiliser. Les peuples barbares peuvent ravager le monde ; mais ils ne peuvent pas le civiliser euxmêmes. Il faut donc ôter la prépondérance aux nations les moins civilisées, ou, mieux encore, établir l'équilibre entre toutes, en groupant les petites contre les grandes et les grandes contre les prépondérantes.
L'équilibre des nations entre elles né doit pas seulement avoir pour but de maintenir leur indépendance, mais encore la civilisation des unes contre la barbarie des autres , parce que sans civilisation elles ne pourraient ni les unes ni les autres se perfectionner. Ce qui perd en général les nations civilisées, c'est leur contact avec les peuples barbares, qui, après avoir pris d'elles les arts de la guerre, s'en servent contre elles : c'est ce qui perdit autrefois les Romains , lorsqu'ils se furent mis en contact avec les Goths sur le Danube, et avec les Francs sur le Rhin. Les peuples barbares sont plus propres à la guerre que les peuples civilisés, parce qu'ils sont plus robustes et plus accoutumés à un genre de vie qui les dispose sans cesse à l'action; et quand ils réunissent l'art à la force ou l'instruction des chefs à la vigueur des soldats , ils. doivent vaincre les peuples plus civilisés qu'eux , qui n'ont pas de meilleures formes de gouvernement. De là la supériorité des Russes sur les Autrichiens et même sur les Prussiens , qui avec des administrations diffé-
DAirS l'kMPIRE OtHOMAW. 6o3
rentes vivent d'ailleurs sous les mêmeâ formes d^ gouvernement, sous des monarchies absolues, tl fîlut donc renforcer TAutriche et la Prusse pour balancer la Russie; et si on ne peut la balancer avec l'Autriche et la Prusse seules, il faut reconstituer la Pologne et la Turkie.
La Turkie a servi jadis de contre-poids à l'Autriche, et elle en a servi de nos jours à la Russie ; mais elle ne pourrait plus en servir ni à Tune ni à l'autre, si elle était conquise ou démembrée au profit de l'une d'elles. Il faut donc qu'elle demeure, du moins dans son ensemble, indépendante de toutes deux; et pour qu'elle demeure indépendante, il faut qu'elle soit reconstituée au profit de toutes.
Il serait sans doute à désirer que la Turkie se reconstituât d'elle-même à l'exemple et avec le secours des autres nations européennes; mais si elle n'en a ni la force ni les moyens , il faut qu'elle soit reconstituée en plusieurs états indépendants par le concert de toutes, ou du moins des plus civilisées d'entre elles. On ne peut pas reconstituer la Turkie avec les chrétiens ni avec les Turks seuls, parce que les uns y sont presque aussi nombreux que les autres , et que l'on ne pourrait sans inhumanité transplanter «violemment ni les uns ni les autres sur une terre étrangère. Il faut donc la reconstituer, s'il est possible, avec les chrétiens et les Turks unis entre eux sous les mêmes formes de gouvernement. Or on ne peut la reconstituer avec ces deux peuples, qu'en accordant à chacun d'eux les mêmes droits et en leur donnant les institutions européennes, les plus propres à les leur garantir. Que l'on donne donc à la Turkie les~ institutions européennes les
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plus propres à la faire passer à une meilleure administration et d'une meilleure administration à une meilleure forme de gouvernement, et l'on trouvera sur le plus beau sol et sous le plus* beau ciel de TEurope, deux peuples également propres à être civilisés, Tua doué de tout l'esprit et de toute l'imagination des anciens Grecs, l'autre de toute la force et de toute la bravoure des peuples du nord, et auxquels il nematique que de bonnes institutions civiles pour être unis ensemble sous les mêmes lois et s'élever, à la faveur de cette union, au rang des premières nations du monde; c'est le vœu de l'humanité.
FIH DU DIXIÈME ET DKAlflBE XJ[TBK.