‹ Voyage militaire dans l'Empire Othoman, ou, Description de ses frontières et de ses principales défenses, soit naturelles, soit artificielles, avec cinq cartes géographiquesChapitre 77 sur 84 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'alternative nécessaire d'une réforme ou d'un changement

de domination en Turkie.

Quels que soient au reste les intérêts de la France et de l'Angleterre par rapport à la Turkie, ces intérêts peuvent varier; et une nation, qui veut se conserver, ne doit attendre son salut que d'ellemême. La Turkie n'est pas, comme la Chine, un état isolé dans iln coin du monde , défendu par sa position seule et par les déserts qui l'entourent : elle est environnée des nations les plus puissantes et les plus guerrières de l'Europe, et elle ne peut se défendre contre " -- —

I . Le Traité d'Andriuople vient de changer le sort de la Valachie et de la Moldavie ; mais il faudrait encore pour le repos de l'Europe que ces deux provinces fussent pleinement indépendantes et non vassales.

DANS l'ëmfijre OTHOACâN. 583

ces nations^ qu'en augmentant ses propres forceps: or elle n'a pour augmenter ses forces que deux moyens, ou de réformer son gouvernement ou de le changer.

Mais une nation ne peut pas changer brusquement la f<^me de son gouvernement, parce que cette forme doit être l'expression <le ses mœurs et que les mœurs changent lentement. Les mœurs d'une nation reposent sur sa manière de vivre, sur ses coutumes, ses opi* nions, ses croyances et surtout sur sa religion.

La religion musulmane, fondée sur l'unité de Dieu, sur sa providence, sur l'immortalité de l'âme et sur une vie future, où chacun recevra le prix de ses bonnes ou de ses mauvaises actions dans celle-ci, enseigne tous les dogmes fondamentaux de la religion naturelle; et quoiqu'elle ait été surchargée de pratiques et de rites, dont quelques-uns ne peuvent convenir qu'au pays où elle est née, sa morale n'en a pas été essentiellement altérée, et elle n'est point incompatible avec les prin* cipes d'un gouvernement modéré. Elle ne l'est pas non plus, comme on le croit vulgairement, avec les liai* sons politiques et commerciales des différentes nations entr'elles, quoiqu'il soit reconnu que la religion chré* tienne par sa loi d'amour et de charité universelle soit plus favorable au développement de ces liaisons, si utiles au genre humain. Ce qui a corrompu le gouvernement othoman, ce n'est donc point sa religion; c'est l'abus qu'on en a fait en réunissant dans les mêmes ^nains le pouvoir politique et Je pouvoir religieux. Les sultans turks, en exerçant tout à la fois, à l'exemple des cali* fes , ces deux pouvoirs ,^ en ont abusé. Il faudrait les se* parer l'un de l'autre, ou du moins séparer Vimanat ou le sacerdoce suprême du souverain pontificat, comme

584 TOTAGE MILITAIRK /

lis furent autrefois sépares dans l'empire romain , et comme ils le sont aujourd'hui en Angleterre et en Russie; mais il ne serait pas aussi aisé aux Turks de changer leur manière de vivre et leurs mœurs, tant qu'ils croupiront dans leur ignorance et dans leurs préjugés , et qu'ils ne voudront pas adopter les arts et les lumières de l'Europe. On ne peut donc pas leur C9nseiller de changer brusquement leur gouvernement; mais on peut leur conseiller de l'améliorer.

Les sultans turks peuvent , comme tous les monarques absolus, améliorer leur gouvernement en modérant leur pouvoir, et modérer leur pouvoir en le réglant , non par des volontés transitoires, mais par des lois fixes: ils devraient garantir à tous leurs sujets les premiers de leurs droits, leur vie et leurs propriétés, abolir les confiscations, protéger l'agriculture, les manufactures et le commerce, établir autour d'eux un conseil permanent, dans les provinces et les communes des conseils provinciaux et communaux , donner à ces conseils le vote et la répartition de l'impôt, réprimer la vénalité des juges, la rapacité des gouverneurs, laisser à chaque individu les fruits de son travail, pour l'encourager à travailler, et ne donner les fonctions publiques que d'après des règles fixes, pour ne pas les donner à l'intrigue et à la faveur. En modérant ainsi leur pouvoir, ils le rendraient plus s):able, et ils l'exerceraient euxmêmes avec plus de facilité.

' I^ur conseiller d'améliorer leur système militaire, c'est leur conseiller de toucher a presque toutes les branches de leur administration, parce qu'on ne peut pas avoir une bonne armée sans un bon système de finances, ni un bon système de finances sans une bonne

DANS l'empire othomaw. 585

administration; mais on peut leur conseiller d'adopter une meilleure méthode de recruter l'armée , des moyens plus simples de la nourrir, de l'armer et surtout de l'instruire et de la discipliner : ils pourraient établir des écoles militaires où l'on enseignât les premiers éléments de la guerre, des écoles d'exercice où l'on apprît le maniement des armes, des camps où l'on s'exerçât aux évolutions : cantonner les soldats sur les frontières, au lieu de leur abandonner le pillage des villes et des campagnes, créer des manufactures d'armes, des arsenaux, établir enfin un système de fortification et de défense, analogue à leur manière de combattre; et si ces améliorations n'étaient pas compatibles avec leurs institutions politiques, changer peu à peu ou modifier ces institutions.

Les institutions, qui sont à la fois politiques et religieuses, coïnme celles des Turks, constituent fortement la société; mais elles la laissent dans l'état où elles l'ont' trouvée, parce qu'on ne peut pas les changer, sans changer la religion. Si la civilisation y est avancée, elles l'empêchent de rétrograder; mais si la civilisation y est imparfaite, elles l'empêchent aussi de se perfectionner : il faut donc séparer eu Turkie les institutions religieuses des institutions politiques. Si les Turks continuent à les confondre, ils ne feront aucun progrès dans la civilisation, tandis que les chrétiens, qui ont une religion purement spirituelle, se perfectionneront sans cesse: or si les Turks restent stationna ires, tandis que les chrétiens se perfectionnent autour d'eux, il faudra bien qu'ils finissent par succomber. Le pouvoir absolu ne peut guère, il est vrai, se maintenir que par l'uniou ou du moiiis par l'alliance du pouvoir

586 VOTA,OE MILITA ms

politique avec le pouvoir religieux; mais c'est là soo plus grand vîce^ parce qu'il opprime l'homme, non seulement dans sa vie publique, mais encore dans sa vie privée et jusque sur son lit de mort.

La civilisation est le résultat du perfectionneiiieot de l'homme et de celui de la société. L'un est reffét de l'autre; mais quand la société est plus perfectionnée que l'homme , comme dans les vieux états civilisés, conquis par des peuples barbares, il faut que ces peuples adoptent , comme les Tartares à la Chine, les mœurs de la société conquise, ou bien cette société dégé* nère, parce que le^ mœurs du peuple conquérant cor^ rompent le gouvernement. C'est ce qui est arrivé à l'empire grec, conquis par les Turks. Cet empire avait conservé dans sa vieillesse les arts de la Grèce qui avaient civilisé Rome; et c'est avec ces arts que les Turks conquirent d'abord une partie de l'Europe, où la civilisation romaine s'était graduellement éteinte depuis l'invasion des Barbares du nord; mais ensuite, 'quand les arts de la Grèce eurent par la prise de Constantinople reflué vers l'Italie et qu'ils eurent pénétré de l'Italie jusqu'au cœur de l'Allemagne, les chrétiens d'Europe réagirent sur les Turks, parce que les premiers cultivèrent ces arts et que les autres les négligèrent. De là les progrès des uns et le déclin des autres, à dater de cette époque. Les dirétiens cultivèrent les arts de la Grèce et améliorèrent avec ces ^aits leurs institutions politiques, tandis que les Turks demeurèrent stationnaires : ce qui explique la diffé* rence actuelle de l'état social parmi les chrétiens et parmi les Musulmans; et si ceux-ci ne veulent pas se mettre au niveau des autres et qu'ils continuent de

DANS h'EMVmE OTHOMAN. 687

lutter avec eax, il n'est pas. difficile dé prédire quel est celui des deux peuples qui demeurera vainqueur. Mais la lutte entre eux sera longue et sanglante, parce qtte les chrétiens trouveront des résistances partout , ici dans la nature du terrain , là dans celle de la population , et plus particulièi^ement encore dans l'étendue de l'empire.

La Tiirkie, comme tous les pays barbares, présente à une armée envahissante des obstacles naturels, presque aussi difficiles à surmonter que ceux que l'art peut créer dans des pays civilisés. Ces obstacles proviennent de la difficulté des chemins, de la rareté des villes et des subsistances, du défaut de police dans les campa* gnes et de la barbarie même des habitants qui, rentrant dans les bois à l'approche de l'ennemi, s'y cachent comme des bétes fauves^ et qui, ignorant le droit des gens, ne font point de quartier aux envahisseurs et n'en reçoivent point d'eux.

La Turkie d'Europe est peuplée de trois à quatre millions de Musulmans, presque tous armigères, et il serait plus difficile qu'on ne croit d'expulser cette population guerrière du sol qui la nourrit, pour la jeter sur les côtes de l'Asie^Mineure, où elle ne trouverait en abordant aucun moyen de subsistance. Il est probable que la plupart des Turks préféreraient de périr les armes à la main , plutôt que d'abandonner le pays oii ils sont nés , et qu'ils s'y défendraient avec tout le courage du désespoir : ce serait une guerre d'extermination qu'il faudrait leur faire, et qui coûterait presque autant de sang aux vainqueurs qu'aux vaincus.

Les Turks trouveraient encore d'autres moyens de résistance dans l'étendue de leur empire. Il n'en mk

pas des grands états, comme des petits. Un petit état se brise au moindre choc, et ii est conquis, dès qu'il est envahi; mais un grand état se soutient par sa propre masse, et pour le soumettre^ il ne suffit pas de l'envahir, il faut le mettre en lambeaux. IjA révolte qui éclate dans une province est comprimée dans une autre, et la conquête est toujours précédée ou suivie de Tanarchie et de la guerre civile; mais enfin, quelque résistance que les Turks pussent opposer aux chrétiens, cette résistance aurait un terme, et les Turks finiraient par être conquis ou démembrés, s'ils ne voulaient pas réformer leur gouvernement, parce que la barbarie ne peut suppléer à l'art.

Voyons donc quels pourraient être pour le reste de l'Europe les résultats d'une réforme ou d'un changement de domination en Turkie.

Page 1