‹ Voyage, où Il vous plairaChapitre 2 sur 26 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

légitimes, toutes ces bonnes fortunes intermédiaires qui ne peuvent manquer à des voyageurs de lionne volonté

Sans compter, ami lecteur, que nous espérons bien vous conduire — sans encombre — sans accidents — sans culbutes — sans trop de paroles et sans trop de frais (est-il bien d'en parler?), que vous dirai je ! à l'abri du froid lui-ménie. — pour peu que vos portes soient bien closes et vos cheminées bien garnies, — tout au bout de ce monde d'abord, cela va sans dire , et même un peu dans l’autre , pour peu que vous y soyez disposé

Tout cela, songez-v bien, sans qu il vous soit besoin de rien quitter, ni vos enfants qui sont les plus aimables du monde et qui ne sont de trop nulle part — nulle part moins qu'ici. — ni vos amis qui vous aiment , ni le coin de votre feu que vous aimez, rien enfin de cequi vous plaît ou de ce qui vous relient, ni ceci ni cela dont vous savez le nom mieux que moi.

Partirel rester, rester et partir, voilà le problème que nous entreprendrons de résoudre, si vous voulez.

“ A ce compte-là , qui ne partirait? C’est si Ihjii de partir, et cela peut être si nouveau ! El qui ne resterait? c’est si doux de rester, — et si facile !

Mais à quoi lion chercher a une chose aussi simple des rai-

MA ST-PHOPOS.

Mins auxquelles il maiiqui'ra certainement d'èlrc raisonnables, et qui n'en seronl pas moins lionnes pour cela ?

Il s'agit de partir, parlons donc! dussions-nous ne savoir jamais pourquoi nous sommes partis

D'ailleurs, qui u compagnon n maître, dit -on; n’est-ce donc pas, quoi qu'il arrive, où il cous plaira, qu’il nous faudra aller?

défaut; mais un seul défaut, si petit qu'il soit , c’est encore trop dés que le diable s’en mêle, et vous savez, lecteur, que le diable s’en mêle toujours.

Notre héros était de la nature des girouettes, et on eût dit que c’était véritablement le vent qui l’emportait, quand ce n’était point un caprice.

C’est, je crois, ce que les Espagnols appellent une humeur andantpnque.

— On n'est bien , disait-il , que lit ou l’on n’est pas.

Et là-dessus, il jiarlait.

Le monde était pour lui un terrain ('lissant sur lequel il n’avait jamais pu venir a bout de si* fixer; et quand ce n’était pis de la Chine ou du Pérou , c’était tout au moins de Pontoise qu’il revenait.

Autant vous dire qu’il avait la manie des voyages , et que cette manie l’avait plus d’une fois mené et ramené d'un bout du monde a l’autre. Mais puisque le monde a un bout, si loin qu’on aille, il faut bien revenir : ce qui le prouve , c’est qu’au moment même où commence notre histoire, notre héros précisément revenait ; et revenait, s’il faut l’en croire, pour ne repartir jamais.

ta vérité est qu’il était amoureux.

Ne le plaignez pas, lecteur, ne l'est pas qui veut; et

VOYAIÎP Ol! 11. VOLS PLAIRA. 7

ccci montre, selon moi, qu'il n’avait laissé sur les •'ramies routes ni sou bon cœur, ni son bon sens.

Que deviendrait-on si l’on n’aimait pas?

J’ajouterai, en passant, que si, à force de changer, comme il arrive à tout voyageur, son cheval borgne contre un cheval aveugle, son or contre de l’argent, et de courir deux lièvres à la fois sans jamais en attraper aucun , il avait écorné tant soit peu son patrimoine, il lui était resté pourtant, sinon de quoi courir encore, nu moins de quoi vivre avec honneur et sans mendier. O détail n’est point inutile. Mesdemoiselles, car j’ai a vous dire encore que mon héros est sur le point de se marier, et que, ce matin même, il a acheté ce qu’on appelle, je crois, une corbeille de mariage.

— J’ai fait mon dernier voyage, me dit-il en m'apprenant cette bonne nouvelle ; décidément , la liberté consiste à être enchaîné à ce qu’on aime.

— Mon cher ami , lui dis-je , recevez mes compliments, vous pouvez bien avoir raison.

Son nom était Franz.

Celui «le sa fiancée? — je ne puis vous le «lire. Si vous le voulez, nous lui donnerons le nom, — le nom si doux de celle que vous aimez. Mais quoi! vous n’avez |>oinl . vous n'avez plus d’amie? Alors, choisissez, entre ceux-ci, le nom qui vous plaira : voulez-vous Marguerite,

VOYAr.K «I II. \OI S Pl.AlltA

ou 1.0101(1', ou Juliette, ou Héloïse, ou Laure, — ou Julie? Si dépourvu qu’on soit, ou a toujours bien qui aimer parmi ees {glorieuse* filles de la Poésie.

Pour moi, si vous le permettez, je l'appellerai Marie, parce que j'aime ce nom.

Kt quand je vous aurai dit : — Que Marie était une de ces tendres fleurs qui poussent sur les bords du Ithni pas bien loin des myosotis , ces chers brins d’herbe allemands, dont on abuse un peu «le nos jours , — et qu elle aimait Franz — comme Franz l’aimait , — et quelle l’avait aimé avant «le savoir ce que c’élnil qu’aimer; —

Kl quand je vous aurai «lit encore que nous sommes avec Franz dans la maison de l’excellente madame Fonder, la mère de Marie ; que la soirée est avancée, que nous sommes en hiver; que Franz, après avoir cherche tous h's prétextes possibles pour retarder son départ, a été oblijjé de se lever, de saluer, et de dire adieu une lois encore , et à demain , à sa fiancée , à sa more . <'l au vieux major de Home, l’ancien ami de la famille; —

Kl quand j'aurai ajouté : que, bien que tout semble

Franz n? s’aperçut }u'ü était couvert de neige qu'en se retrouvant au coin de son feu

un VliK O! IL VOIS n. M lu.

aller pour le mieux, ni Franz., ni le vieux major u'onl l'air content; et <|ue ce dernier, en partant, a jeté à notre héros, en lui offrant sa canne et son chapeau, qu'il feignait tle ne pas trouver, un reqard où |>ou\ aient se lire a la fois l'inquiétude et la méfiance ; et que Marie, d'ordinaire si tranquille , avait l'air triste, et que Franz, qui avait remarqué sa tristesse , était parti tout déconcerté, et ne s’était aperçu qu’il était tout couvert de neiqe qu'en se retrouvant auprès de son l'eu ; — j'aurai dit tout ce que je sais, et n’aurai rien de mieux a faire que d'écouter à mon tour Franz lui-même, et de le laisser parler, ou écrire pjuti'd : car ce qui va suivre, je l'ai trouvé écrit' de sa propre main dans des • ... ’

papiers qu'il me donna la veillé de son maria;;*'. Nous savez que quand on se marie , il y a îles choses qu'on ne veut ni perdre ni {jarder; on les confie alors à un ami — qui les confie à un autre, et c'est ainsique, d'ami en ami, tout arrive, ami lecteur, jusqu'il vous, lit pourquoi pas?

(l'est donc le portefeuille de Franz que nous allons ouvrir ensemble. — Je dis portefeuille , je pourrais dire album tout aussi bien, car Franz avait la singulière manie, quand il n’avait point d’encre dans son encrier, ou que sa plume se refusait à traduire sa pensée, de prendre

li \OYAr.E Oli IL H)IS 1*1. A I IS A .

son crayon, et île dessiner alors au lieu d'écrire; — et , qui pis est , lorsque sou crayon était cassé , il lui arrivait même quelquefois île faire «les vers — faute •le mieux.

i OU II NA L DK KIIAN L.

— 4LIUN I» l’I» MOIIMt QUI *4 St HtHlER —

« Hélas! hélas! me «lisje* , <|uanil j’eus les pieds dans mes pautoulles.que s’esl-il donc |>jisse V ■■

Je mi‘ rappelais liien qu’ii un certain moment de notre conversation , le vieux major avait rudement secoué son fauteuil par un mouvement

IV VOYAGE Ot: II. VOLS 1*1. Al II A.

inaccoutumé «l'impatience : » Encore! encore! •> sé taitil écrié.

I ne larme avait roulé lentement sur la joue rose «le ma douce Marie et sur la jolie bourse qu elle a hâte «le finir pour l’offrir au vieux major la nuit de Noël.

<>tt(“ larme était rest«*e attachée un instant sur les mailles «lu filet, comme une pierre précieuse, eide la «die était tombée sur mon rieur. La bonne mère avait levé l«*s yeux, en soupirant, sur sa charmante lill<*. Son regard bon et triste semblait lui «lire : — Il faut te resigner, ma fille. Dieu le veut ainsi.

Mais pourquoi <-ette colère «lu vi«*ux major? pourquoi cette larme de Marie? — Voilà <•<> «|ii<* ji* n«* pouvais parvenir à m’expliquer.

Pour me distraire, j'allumai ma pipe, après lavoir Imurrée avec soin «le très-bon kanasler, «‘t je saisis sur ma table, entre une certaine «|uantile «le volumes ijui sv trouvaient amoncelés, le premier «pii me tomba sous la main : —

('.'était un volume «le la collection <l<>s

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