CHAPITRE III
TERRE d'otRANTE. — ROUTE DE POLIGNANO JUSQu'a GALLIPOLI , EN PASSANT PAR BRINDES, SQUINZANO, LECCE, SOLETTA ET OTRANTE.
Nous fûmes obligés de repasser encore à Poli- CrtedeU gnano, et, après avoir traversé une forêf d'nli ,'^»P''»°ate, viers pendant 1 espace de six milles, nous arri- d«'» Terre di vâmes à Monopoli. L'aspect et les édifices de cette ^-"^'0"" ville sont d'un goût italien tout-à-fait moderne, """' c est-à-dire du plus mauvais, sans caractère] sans eflFet, et d'un genre qu'on peut dire audessous du grec des plus bas temps, et même du gothique, qui n'est pas quelquefois sans noblesse. Des sentinelles, que nous trouvâmes à la porte nous conduisirent à un vieux château dont lé casteUan nous reçut avec beaucoup de distinction surtout quand il aperçut les lettres et la signature du ministre.
a VOYAGE PITTORESQUE
Notre suite ordinaire nous attendait dans la cour, car depuis que nous voyagions dans ces provinces du royaume deNaples, nous ne manquions pas de trouver, en arrivant, les oisifs, les curieux du canton. Tout a ses inconvéniens et ses avantages, et loin de nous plaindre de cette excessive curiosité, nous nous en trouvions souvent bien; car parfois, dans le nombre, il se présentait des espèces de ciceroni qui, d'eux-mêmes, sans s'en douter, nous indiquaient des antiquités, des choses fort curieuses que nous n'aurions sûrement pas trouvées seuls. Les Italiens, en général spirituels, mais peu instruits dans les arts, et peu occupés, ont cependant la petite prétention de vouloir connaître ce qu'on vient chercher
chez eux.
Les antiquaires de Monopoli s'étant donc emparés de nous, nous conduisirent à la cathédrale, oii on a conservé dans la sacristie deux inscriptions incrustées dans un mur. A dire la vérité, elles étaient de fort peu d'intérêt; mais on n'est pas toujours heureux en découvertes: l'une, qui n'est qu'un fragment d'inscription grecque , ne porte que ces quatre mots :
MATA T EPMI2 HAPA MINOnOAIN.
'Le commencement de cette inscription ne peut guère s'expliquer, étant très certainement tron-
que, et les deux derniers mots, qui veulent dire près Monopoli, écrits en caractères grecs, indiquent seulement que cette ville a été habitée par une colonie de Grecs. On sait effectivement que Monopoh a été construite des débris de l'antique ville dEgnatia, du temps de l'empire grec de Constantmople, et entre le règne de Charlemagne et l'établissement des Normands dans le royaume de Naples. '
Il y avait encore une inscription latine, mais sur 1 antiquité de laquelle on pourrait bien élever quelques difficultés :
A PARTV VIRGINIS CCLVI
DIVO MERCVRIO MARTIRI
TEMPLVM HOC FVIT DICATVM
IDOLORVM SVBVERSO DELVBRO.
Cette inscription n'indique qu'une chose, c'est que l'église ou le temple où elle se trouve a été consacré à saint Mercure, martyr, et qu'il a été élevé des débris d'un temple et des idoles des païens. L'église peut avoir étéconstruite en 256,
' Il est vraisemblable que l'inscription a été raal copiée • peut-être y avait-il k*t* tov EPMI2. Alors on y pourrait trou-' ver quelque sens, K^r^t étant la préposition grecque qui signifie contra, per, super, etc.; .or. l'arlicle, illum , quem- EPMI2 peut être un nom propre. Au reste, l'inscription quoique n'étant point entière, suffit pour prouver qu'il y à eu dans ces cantons une ville grecque appelée Minopoli "
comme l'annonce l'inscription; mais quant à son antiquité, il est certain , par son style même, qu'elle est très moderne, peut-être du quinze ou seizième siècle, et, d'ailleurs, on n'a commence à dater de l'ère chrétienne que vers le septième siècle , après la chute de l'Empire romain.
Quoi qu'il en soit, n'ayant absolument rien trouvé d'intéressant dans ce lieu de Monopoli , nous en partîmes de grand matin, parce qu'il nous restait un long trajet à faire pour arriver à Brindisi, Le lendemain , nous rencontrâmes a sept milles, les ruines de l'antique Egnatia, qui font voir encore l'étendue de cette ville. Elle était considérable, et arrivait jusque sur les bords de la mer. On aperçoit encore quelques vestiges, qui pourraient être ceux d'un môle. Il est vraisemblable que la construction de ce mole n'était pas antique, mais qu'il avait été élevé sur les bords de la mer, des débris de l'ancienne ville, dont les murailles sont encore, en quelques endroits, de cinq pieds d'élévation, et en très grosses pierres posées à sec. Nous distinguâmes même au milieu de ces débris , et malgré le blé qui y était semé , les traces interrompues des rues et quelques angles de maisons.
A force de chercher, nous découvrîmes l'entrée d'une longue voûte, qui formait apparemment la substruction de quelque forteresse antique : c'était une espèce de corridor souterrain.
se prolongeant assez loin, dans une forme carrée dont on ne voit plus que deux côtés. Quoique ce fragment soit ce qu'il y a de plus conservé des rumes d'Egnatia, il est difficile qu'il puisse donner une idée de ce que pouvaient être autrefois les édifices de cette ancienne ville. Tout ce qu'on en peut dire, c'est que ces antiques débris ne tiennent en rien des ruines romaines, ni pour les matériaux, ni pour la manière de les employer.
Celte bâtisse est entièrement de tuf marin mêlé de coquillages, telles que sont toutes les pierres qu'on trouve sur les rives plates de l'Adriatique : espèce de pierre fort tendre qui peut se couper et s'enlever par couches régulières. On peut croire que c'est cette manière d'exploiter les carrières dans le pays qui leur donne l'apparence de constructions antiques, au point qu'un voyageur qui ne les observerait pas avec attention y serait trompé. On ne trouve pas, au reste, dans les environs, ni un seul fragment de colonne, ni l'apparence d'un seul grand édifice. Il paraît qu'on ignore absolument le temps de la destruction d'Egnatia, et par qui elle fut détruite.
Notre journée fut assez monotone; nous traversâmes un pays triste, dépeuplé, et ne rencontrâmes que de vieux oliviers, des pâturages ou brûles ou marécageux, rien enfin qui méritât d'être observé. Nous allâmes rafraîchira unemas-
ÉIÉ
séria ou ferme du prince de Franca- Villa , à vingtsix milles de Monopoli; et, continuant notre route en suivant la mer, nous trouvâmes, à sept milles de Brinde, des fragmens de ruines construites en mosaïque, sans pouvoir deviner quel en avait pu être l'emploi, h moins que ce ne fussent des fragmens de quelques tombeaux places sur la voie Appienne , qu'on aperçoit encore au-dessus du sol, à la hauteur de quatre pieds et demi , et flanquée, de quinze en quinze pieds, d'arcs-boutans carrés de même bâtisse.
La pluie qui survint avait hâté la nuit; notre mauvaise fortune nous fit entrer dans un chemin creux qui aboutit tout a coup à la mer, de façon que nous ne pouvions plus ni avancer, ni retourner sur nos pas : cependant nous jugeâmes, à quelques lumières que nous aperçûmes à peu de distance, que nous étions proche du port; le parti le plus prudent fut donc de descendre de voiture, et bien nous en prit, car, pendant que nous cherchions un passage a travers les buissons, nos voituriers, qui s'étaient avisés de marcher sur le bord de la mer, enfoncèrent tout à coup dans la vase, au point que les mules, qui avaient fait quarante six milles dans le jour, y restaient sans faire aucun effort pour en sortir. En accourant à leur secours, nous tombâmes de mal en pis; car en voulant faire éviter à une voiture qui n'était pas encore engagée dans ce mauvais pas, l'acci-
dent des deux autres , nous la dirigeâmes dans un autre chemin où elle ver<îa.
La nuit était obscure, nous commencions a craindre de ne pouvoir sortir de cet embarras qu'en nous chargeant nous-mêmes de notre bagage et en gagnant la ville à pied : un miracle amena d'autres voyageurs (car à Brindisi un voyageur est une chose inouïe), un baron hollandais ayant entrepris le même voyage que nous, arrivait le même jour à Brindisi, avait enfilé le même chemin, et se trouvait, à la même heure, dans la même position avec ses voitures, qui, jointes aux nôtres, formaient un convoi nombreux, composé de neuf calèches , dix-huit chevaux et vingt-sept personnes qui ne s'entendaient pas, ne se voyaient point et ne pouvaient concevoir ce qui les rassemblait dans un pareil embarras.
Les chevaux n'en pouvant plus, les voitures sur le côté, les paquets dispersés, telle était notre situation lamentable, lorsque des torches allumées vinrent enfin éclairer cette désastreuse scène, qui ne laissait pas cependant, au dire de nos peintres, d'avoir, à la lueur des flambeaux, son piquant et son effet pittoresque; mais n'ayant pas le temps défaire un tableau, nous nous mîmes en devoir de chercher a tâtons, de ramasser à peu près tout ce qui était tombé dans la boue et de gagner Brindes non sans beaucoup de peine.
■fl
Nous y arrivâmes enfin; notre premier gîte fut une auberge qui avait plutôt Tair d'une écurie que d'une maison destinée à servir d'asile à des voyageurs. Nousobtînnies très difficilement, après nous être reposés quelques minutes, d'être conduits chez le consul, qui heureusement nous reçut bien, et nous consola en nous offrant un souper et de bons lits.
Vue de^ Brin- Le lendemain, remis de nos fatigues, nous alno 323. lames voir le port de Brindes , ce Brindisi ou Brundusium, si célèbre sous l'ancienne Rome, où s'équipaient les flottes les plus formidables et qui joignait , par la navigation , l'Italie à la Grèce tlueraw ^' ^ ^^"' rOrient; son port est un vrai miracle pariieduport delà naturc daus un pays aussi uni et aussi neu
deBrindes, ,.11 j; i • ti . . "
n* 3a4. susceptiblc d abri. 11 consiste aujourd'hui en une grande rade formée par deux jetées isolées et naturelles, dont un château, bâli sur l'une d'elles, défend l'abord ainsi que l'entrée de la rade, d'où on peut sortir par le même vent qui y fait entrer. Au fond de ce port est un canal qui communique à un bassin en demi-cercle dont la ville est entourée, et qui devait produire autrefois le plus magnifique effet, lorsque de nombreuses flottes bordaient fastueusement le quai de cette ville.
Ce fut la prise de Brindes par les Romains qui acheva de leur donner l'Italie, où ils n'eurent alors de bornes à leur empire que celles de l'I-
DU ROYAUME DE NAPLES. g
talie même. Il est aisé de voir de quelle importance elle devait être, puisque, indépendamment de ce que c'était un des plus beaux ports de l'Adriatique, la possession de Brindisi mettait les Romains dans le cas , non seulement de prévenir les descentes des Grecs, mais encore d'y équiper des flottes pour les aller attaquer jusque dans leur pays.
On nous fit voir aussi les pilotis que César y avait fait faire pour fermer le port de Brindes lorsqu'il y assiégea Pompée; c'est ce qui en a commencé la destruction par l'amas de sable que ces pilotis y retinrent. Les Vénitiens achevèrent depuis de le fermer en coulant à fond des bâtimens pleins de pierres et de maçonnerie : tous ces embarras n'avaient laissé qu'un très petit passage, si peu profond qu'à peine les petites barques pouvaient arriver au bassin, où l'eau ne se renouvelant pas, devenait un marais pestilentiel pendant quatre mois de l'année.
L'ouverture du canal, déjà assez avancé pour faire entrer les vaisseaux facilement, rend ce port au commerce et la célébrité à Brindes, qui peut redevenir pour Naples ce qu'elle fut jadis pour les Romains. Le peu de profondeur du canal prouve combien les bâtimens des anciens prenaient peu d'eau. On voit, à droite, la ruine d'un puits antique qui faisait partie d'une maison que, dans le pays, on prétend avoir appartenu à
>j li
Cicëron; mais rien n'est moins certain : on aurait pu nous montrer de même la maison où est mort Virgile, s'il était possible de conserver la moindre idée d'une ville qui a dû changer de face autant de fois, soit dans les guerres civiles de Pompée , soit dans celle de Marc-Antoine , et qui fut, par la suite, absolument détruite par Totila vers le milieu du sixième siècle.
Il n'existe plus rien de tout ce faste de Brnndusium, que les restes de deux colonnes qui avaient été élevées dans ce lieu, et dont l'une s'est conservée, comme par miracle, absolument entière; mais il n'y a plus que le piédestal de la seconde, avec un seul morceau du fût de la colonne, qui , suivant les apparences, renversée par un tremblement de terre, est restée comme suspendue et posée en travers sur son piédestal. Ces deux colonnes de marbre blanc, de cinquantedeux pieds de haut, étaient sans proportion : le fut de la colonne ayant beaucoup trop de hauteur pour le diamètre. Quant au chapiteau , quoique assez mauvais, il mérite attention par la manière dont il est composé. Ce sont quatre figures de Neptune , placées comme autant de cariatides à chaque angle du chapiteau : un même nombre de figures de femme, qui occupent chaque face du tailloir, et huit tritons en forme de volutes à chaque angle. Ce singulier chapiteau était surmonté d'un piédestal qui pouvait porter vraisem-
DU ROYAUME DE NAPLES. ii
blablement une statue , et qui aujourd'hui ne supporte qu'un mauvais entablement.
On a raisonné diversement sur l'utilité et l'emploi de ces colonnes : quelques personnes ont pensé qu'elles avaient été élevées pour servir de phare au port, et ce sentiment est appuyé sur ce que effectivement elles se trouvent dans la direction du canal. Mais, outre qu'un fanal était placé d'ordinaire sur la partie du port la plus avancée dans la mer, ces colonnes n'étant point percées, auraient été d'un usage très incommode pour le service de la lanterne. Ne serait-ce pas plutôt (et ce sentiment paraît le plus vraisemblable) un terme posé à la voie Appienne, qui aboutissait à Brindes? Pourquoi n'aurait-on pas élevé un monument à l'extrémité de cette voie publique, comme on en avait élevé un à Rome pour marquer la première pierre milliaire , Brindes étant alors, dans cette partie, la frontière de l'empire , et ayant été long-temps le seul
port de l'Adriatique où venaient s'embarquer les Romains ?
On a joint, dans des temps modernes, une inscription à ce monument, mais qui paraît n'y avoir aucun rapport, et ne donne, d'ailleurs, aucun éclaircissement sur son usage ni sur le temps ou il a ete eleve.
Il y avait encore dans la ville quelques restes d'antiquités, et, entre autres, des débris d'anciens
thermes, mais ils sont aujourd'hui presque entierement détruits, ainsi que Taquéduc qui y apportait Teau. Les murailles , bâties depuis par Charles-Quint, Font e'té aux dépens de ces thermes. On peut dire que ce prince a dévasté ritalie, en démolissant tout ce qu'il rencontrait de monumens pour bâtir partout de grands murs aussi tristes qu'inutiles. Il n'existe d'un peu remarquable à Brindes qu'un vieux château bâti par Frédéric II, et un autre, sur le môle, par Alphonse d'Aragon.
Au reste, l'air de cette ville a été jusqu'ici très malsain, et surtout dans l'été, ce qu'on ne pouvait attribuer qu'à l'état déplorable dans lequel on laissait son port depuis fort long-temps; quant au sol, au territoire qui entoure la ville, il est excellent, et produit des vins et des huiles de la meilleure qualité. On y rencontre souvent ou des médailles ou des tombeaux ou d'autres fragmens antiques, seuls indices qui puissent faire reconnaître ce qu'était autrefois cette ville célèbre.
On nous fit voir plusieurs camés très beaux qu'on y avait trouvés dans différens temps. Un riche particulier de cette ville, nommé Ortensio Léo, a fait, avec beaucoup de connaissance et de goût , une collection de médailles grecques qui prouvent l'antique origine de Brindisi, et jusqu'à quel point les beaux-arts y ont été connus.
Sur ces médailles , qui sont très belles, il y avait, d'un côté, une tête d'Hercule, entourée de k peau du lion, ou une tête de Neptune, avec le trident, et au revers, un homme assis sur un dauphin, et tenant divers attributs, comme une lyre, une victoire, une corne d'abondance ^ On fait remonter son origine à Diomède, et même au temps de Thésée; ses compagnons la bâtirent, dit-on , au retour de l'expédition de la Toison d'Or. ^
Après avoir fait nos adieux à l'honnête consul de Brindes, nous quittâmes cette ville pour parcourir l'Iapygie , ou l'ancienne Messapie, et nous nous acheminâmes vers Lecce, la capitale moderne de l'ancien pays des Salentins. Nous avions vingtquatre milles à faire. Nous sortîmes de Brindisi; après avoir traversé une plaine déserte l'espace de quinze milles, nous arrivâmes à Squinzano , très beau village dont nous donnons une vue, prise sur sa principale place, et nous poursuivîmes notre route dans cette éternelle plaine , aussi triste que les oliviers dont elle est couverte! enfin nous aperçûmes Lecce , dont la vue est, de
• Voir la planche des médailles , n» 290.
«Brindes fut la patrie du poète tragique Pacuvius, qui vivau vers 1 an 1 54 avant J.-C. Il était neveu d'Ennius, et acquit a Rome une grande réputation par ses tragédies. Il mourut a Taren te. Il ne reste que des fragmens de ses poésies. On estimait, dit-on, surtout sa tragédie à'Oreste.
Village de
Sqaînzano ,
i4 VOYAGE PITTORESQUE
loin, si plate et si étendue, qu'on la dessinerait sur une aune de ruban. Nous y arrivâmes à une heure; à six, Fennui commençait à nous gagner. C'est, dit-on, une des plus belles villes du royaume de Naples , et c'est peut-être en effet la mieux bâtie. Toutes les maisons, toutes les e'glises y sont belles, ou, ce qui est plus exact, elles y sont toutes laides; car, s'il n'y en a pas une qui ne soit bien construite et très décorée, il n'y en a pas une aussi qui soit bâtie et ornée dans un bon goût.
On a élevé dans la grande place le fût de la seconde colonne renversée de Brindisi , auquel on a ajouté un mauvais piédestal et un plus mauvais chapiteau , sur lequel est placé un gros saint, qui semble menacer d'écraser tous ceux qui le regardent. Il n'y a rien de plus pitoyable que ce monument , si ce n'est une fontaine sans eau très estimée dans le pays, et une petite figure équestre de Philippe II, en pierre, du même genre, et qui a la même réputation. Cette place, qui est celle du marché , et la plus considérable de la ville , est bâtie sans aucune régularité ni aucun dessin.
La seule des constructions modernes de Lecce
qui mérite quelque attention , est l'intérieur du
Cloître des cloitrc du couvcnt des Dominicains. Ce n'est ce-
^TLecce?'' pendant qu'un vaste carré long, entouré d'une
galerie portée par des colonnes accouplées,
DU ROYAUME DE NAPLES. i5
dont l'effet est assez bon , quoique les colonnes ne soient pas d'une belle proportion ; mais cette cour a un caractère sage et noble qui repose les yeux du travail fatigant de la façade extérieure de l'édifice , et de tous ceux de cette ville moderne.
Personne ne put nous dire le temps où Lecce fut bâtie ; à la quantité de vases étrusques qui s'y sont trouvés et qu'on y trouve encore, on ne peut douter que son territoire n'ait été occupé par quelques grandes cités où les arts même furent connus. ^
Nous voyons dans les savantes Recherches de Mazocchi sur l'origine de Lecce , qu'il y eut dans cette partie de la Messapie une colonie très ancienne , fondée par des Grecs sous le nom de AvKicLvoi, dont il rapporte même deux médailles. Depuis et dans le même lieu s'établit une colonie romaine , sous le nom de Lupia : de là , par corruption et par succession de temps , la même ville a été appelée Lecce,
On nous fit voir à l'archevêché un petit bronze représentant Hercule brisant une colonne, qui, bien qu'il ne soit pas du plus beau style , n'est pas sans mérite. Nous regrettâmes fort de n'avoir pu voir le cabinet d'un marquis de Palmiria, qui se trouvait alors à Naples, et qui est, diton, rempli d'antiquités trouvées dans le pays même.
i6 VOYAGE PITTORESQUE
On dît aussi que Lecce, qu'on pourrait croire être la ville d'Aletum ou Aletium, communiquait, par un souterrain , à Rugia ou Rudia, ancienne ville détruite, à trois milles de celle-ci. On prétend que ces deux villes, unies d'inte'rét, se prêtaient mutuellement des secours, et que Guillaume-le-Mauvais, roi de Sicile, qui en faisait le siège , n^aurait pu s'emparer de Tune ni de l'autre, si, après une longue défense de la part des assiégés , il n'eût enfin découvert et rompu la communication et les secours qu'elles se prêtaient. Il ne reste plus rien de Ruggia, sinon les traces de son enceinte et quelques tombeaux souterrains , où on trouve des vases dont les figures sont grecques. Ce fut apparemment Guillaume-le-Mauvais qui détruisit cette ville et celle de Lecce , dans le douzième siècle ; car le plus ancien de ses édifices est du temps de Jeanne P®, reine de Naples, dans le quator-
zième.
Cette ville moderne serait une des plus belles qui existent, si elle eût été bâtie avec un peu de goût; car la beauté de la pierre et des matériaux lui donne la plus grande apparence, mais l'emploi qu'on en a fait est détestable : tous les édifices sont surchargés de la plus mauvaise et de la plus inutile sculpture. C'est d'autant plus fâcheux, que la ville est bâtie très solidement. On la regarde comme la plus belle
du royaume après Naples. On ose même la comparer à cette dernière, s'il est permis de comparer a tapies une ville sans port, sans fleuve sans grands chemins, sans population et presque sans commerce, si ce n'est celui d'une dentelle assez grossière qui se fabrique à Lecce, et à laquelle nous vîmes travailler toutes les femmes de la ville.
Nous laissâmes nos calèches à Lecce, et primes des chevaux de selle pour nous transporter à Otrante; mais, n'ayant pu partir que l'après-midi, . il fallut nous résoudre à aller coucher à Soletta En sortant de Lecce, on trouve d'abord des carrières dont la pierre se tire de la grosseur qu'on veut; étant tendre en sortant de la carrière et d un grès fin et égal , on peut la tailler, la couper et la tourner à volonté. A deux milles plus loin on trouve un vallon charmant couvert de conl structions, et ensuite le village de San-Cesare, Je plus beau et le mieux bâti que j'aie vu de ml
H.?'7''':r'''* T '^'^g-'I^ritë de la province
de la Poudle et de la Terre d'Otrante que la
beauté des villages qu'on rencontre sur la route
et dont les vues ressemblent souvent à celles
qu on pourrait désirer à des villes considérables
A quelques milles plus loin, on découvre le Ca™„a„H
Campamllo de Soletta, où nous arrivâmes une ^W^
heure avant la nuit par le plus raboteux chemin '^
i8 VOYAGE PITTORESQUE
qu'il soit possible de trouver. Nous fîmes usage de notre lettre du préside de Lecce : sans cette précaution, nous eussions été siirs découcher sans souper au milieu de la place publique. Mais nos recommandations avec le nom du ministre firent une si grande frayeur au syndic, que sa stupéfaction pensa annuler l'effet de la protection avec laquelle nous voyagions; jamais nous ne pûmes le rassurer.
Heureusement pour nous, le lieutenant du syndic, qui avait apparemment un peu plus de tête que lui , vint à notre secours et nous proposa de nous loger à un couvent de Capucins : on ne se souciait guère de nous y recevoir, mais la peur et la menace de réduction des aumônes nous firent ouvrir les portes. Une fois entrés, nous nous apprivoisâmes avec les pères, nous leur dîmes que nous voulions souper au réfectoire, manger comme eux, coucher comme eux ; alors nous nous trouvâmes frères, amis, compagnons de misère, enfin à Taumône des mendians : le souper ne fut cependant pas mauvais , on nous donna même de bon vin ; en sortant de table, nous fûmes conduits à la cellule du prieur, qui était bon homme, fort gai, et, de plus , fort bon musicien ; il nous chanta du Piccini , traduit en franciscain : après cela , nous allâmes nous coucher sur des lits de capucins, c'est-à-dire sur de la paille qu'on nous
DU ROYAUME DE NAPLES. jg
arrangea dans des chambres, heureusement assez propres.
Cette manière de recevoir les étrangers n'a pl«.s, il est vrai, rien du faste de l'antique Salente, dont Soletta se vante d'être issue. Nous y cherchâmes en vain quelques vestiges 'd'antiquité; mais ce qu'il y avait de plus ancien n'était absolument que de l'architecture gothique.
L'antique Salente, bâtie par Idoménée, et qui devmt la capitale des Salentins, était, selon Strabon, sur le bord de la mer. Il est vrai que ceux qui soutiennent 'que Soletta est cette ancienne Ville, prétendent aussi, pour appuyer leur sys-" teme, que la mer couvrait alors le pays qui est entre elle et la rive actuelle , sans vouloir prendre garde qu'Hidrontum et Gallipoli, qui occupent la rive aux deux côtés de Soletta, étaient des villes aussi anciennes que Salente. Quoi qu'il en sou dans l'état actuel de Soletta, je ne crois pas que Fenelon y amenât son prince pour y apprendre k gouverner : car les Idoménées sont aussi rares dans le royaume de Naples qu'ailleurs. ^
Les vases étrusques quon a trouvés et qu'on trouve encore en grand nombre dans le territoire de Soletta , attestent indubitablement l'antiquité de son existence, peut-être sous un autre nom. On dit qu'on a trouvé dans les sépultures des ossemens d'une grandeur démesurée; mais
■Or
it
"Village de Monlié, n" 328
personne ne put nous en faire voir. Il y a, au reste, une nuit très obscure répandue sur l'histoire de cette ancienne ville et sur le temps de sa destruction. Un prince de Tarente, comte de Soletta, y fit élever, dans le quatorzième siècle, un caftipanillo très beau et du meilleur goût de ce temps; nous l'avons fait graver planche 327 de notre Atlas.
Nous partîmes de Soletta à neuf heures du matin, et deux heures après nous arrivâmes à six milles de là, à Moglié, village dans le genre de San-Cesare. A trois milles plus loin, on rencontre Muro, ville antique dont Strabon fait mention comme une des treize qui occupaient le pays nommé Japy^ia, mais il n'entre dans aucun détail sur son compte. Nous trouvâmes effectivement les murs de son ancienne enceinte, qui était de trois milles, construits en pierres de taille énormes, de trois assises de front, composant neuf pieds d'épaisseur. Ces murs sont encore à la hauteur de trois pieds dans de certains endroits et construits à sec, assise par assise.
On peut faire une remarque, c'est que toutes ces villes antiques de l'iapygia avaient la même forme, la même grandeur d'enceinte et la même manière d'être bâties, comme si c'eut été le même fondateur qui les eut construites; il n'existe aucun autre témoignage de l'antiquité de Muro, pas une monnaie, pas un vase étrusque, quoi-
qu'on nous assurât qu'il s'en était trouvé. Le bailli, qui était aussi l'apothicaire et le savant du lieu, nous parla latin, nous cita des passages grecs, et, qui plus est, donna l'orge à nos chevaux, mais ne put nous faire voir une seule médaille de son pays.
Nous le quittâmes pour aller à Otrante , qui est a huit milles plus loin, par des chemins presque impraticables, traversant cependant d'excellens pays et de superbes villages. A trois milles d'Oirante, le pays s'élève, et lorsqu'on est arrivé sur les hauteurs, on 'découvre l'Albanie et les côtes de la Grèce, comme si on devait y aller coucher. Nous ne vîmes pas d'aussi près cette Grèce fameuse, sans quelque regret de ne pouvoir nous embarquer sur-le-champ pour la visiter, et eu même temps sans un retour de tristesse, en pensant que ce pays, qui avait produit les plus grands hommes dans tous les genres, qui avait été le berceau de tous les arts, où ils avaient tous été portés jusqu'à leur perfection, était plongé maintenant dans les ténèbres de l'ignorance, et souvent fermé aux recherches et aux regards des curieux par la grossièreté de ses habitans; il l'était de plus pour nous, à cause de la peste et de l'effrayante quarantaine qu'il eût fallu essuyer, si nous nous étions permis cette petite excursion, pour laquelle il ne faut que six heures quand le vent est favorable.
^tJlillllj^
Port el ville
d'Otrante»
Avant d'arriver à Otrante, ou descend dans un vallon qu'on peut comparer à un paradis terrestre, à un vallon des Champs Elysées. La nature n'est nulle part plus riche et plus généreuse : des arbres de toute espèce plantés les uns sous les autres dans des champs de blé, ou au milieu des vignes qui croissent superbes encore sous cette ombre à triple étage. Les pignons, les citronniers, orangers , figuiers , étaient si élevés que nous les prenions pour de gros noyers. L'air doux du printemps, l'odeur de la fleur d'oranger et le chant du rossignol achevaient de parer et d'embellir ce beau vallon, qu'il faut chanter et qu'on ne peut décrire.
La ville d'Otrante et la mer terminent ce charmant tableau et achèvent d'en faire un lieu délicieux pour ceux qui aiment la nature pour elle-même et sans le secours de l'art. Au reste, le charme cesse quand on est arrivé à Otrante, qui n'est plus qu'une petite ville, où trois mille habitans sont resserrés dans de hautes murailles , et dans des rues étroites et mal pavées.
Nous nous levâmes le lendemain de bonne heure, dans l'impatience de chercher et d'apercevoir quelques restes de k fameuse Hidrontum, de voir le mont et le temple de Minerve, mais quel fut notre chagrin de ne pas trouver une seule pierre , une seule trace de tant de richesses ; jamais, au contraire, pays plus pauvre et plus
ruiné que celui-là. Otrante fut, dans son origine, colonie grecque. Ses médailles, sur lesquelles on lit encore taPQNTINON, en sont la preuve', successivement elle est devenue la conquête des Romains, des Maures, des Goths et des Turcs.
La première rareté qu'on nous fit voir à Otrante fut la cathédrale^ où on nous montra de grandes armoires remplies d'os des martyrs que fit Achmet Géduc, général des troupes de Mahomet II, sous le règne de Ferdinand V d'Aragon, roi de Naples. Ces martyrs étaient de braves gens dont les corps ne sont pas plus conservés que ceux de tous les particuliers, dont on voit les reliques dans les autres parties de l'Italie. On nous fit descendre dans une église souterraine au-dessous de la cathédrale, et qui n'a de curieux que d'être soutenue par des colonnes antiques de toutes formes, grosseur et hauteur; il y en a, dans le nombre, d'un marbre très précieux, tel que le jaune antique, et un marbre violet fort rare appelé Pavonazzo,
On nous conduisit de là à une chapelle dédiée à San-Pietro, où on nous raconta que cet apôtre venant d'Antioche à Rome, prêcha l'Evangile et dit la première messe qui ait été dite en Italie et en Europe. On conserve ce primitif autel; sur la porte de la chapelle, on voit une ancienne in-
' Voir la planche de médailles , n* 290.
scription grecque en mosaïque, mais elle est si détruite qu'il est presque impossible de la lire. On y a supplée par celle-ci, écrite au-dessous en mauvais latin :
Hic Pbtrvs Occidvis Jesvm Christvm, primvm
EVANGELISAVIT, ARAMQVE EREXIT.
Nous allâmes de là au temple de Minerve, où ndf s ne trouvâmes qu'une église de Minimes et des miracles, car les miracles nous accompagnaient partout. On regarde effectivement comme tel, dans le pays , la fermeté et le courage prodigieux avec lesquels les citoyens d'Otrante défendirent leur ville pendant le siège qu'en fîrentles Turcs en 1480, quoiqu'ils fussent dépourvus d'artillerie, dont on commençait à connaître l'usage, et que les Turcs, au contraire, en eussent une formidable. On en trouve encore des témoignages à chaque pas dans la ville, où on a conservé des boulets de pierre de vingt pouces de diamètre, que les Turcs envoyaient avec des mortiers énormes, à la manière des bombes. Le cruel Géduc, qui commandait le siège, furieux de la longue résistance des Otrantains et des pertes considérables d'hommes qu'il éprouva, se vengea sur les prisonniers qu'il fit à la prise de la ville.
Il ne faut pas oublier un trait de fermeté précieux à l'histoire de ce siège d'Otrante : le comte de Marco , gouverneur de la ville , pour toute ré-
DU ROYAUME DE NAPLES. aS
panse aux sommations que lui faisait Géduc d'ouvrir ses portes et de se rendre, donna ordre de lui apporterles clefs de la ville, et les fit jeter dans un puits en présence des députés. Cette réponse, aussi courageuse qu'énergique, était digne des premiers temps de Rome.
Voici deux inscriptions, gravées sur un piédestal de pierre dure, que nous trouvâmes parfaj^ement conservées, comme elles sont écrites ici.^
IMP. CAES. M.
AVRELIO. ANTO.
NINO. AVG. TRIB.