MONUMEWS ET SES ANTIQUITÉS
Trè Castagne est un village fort peuplé situé vniagedeTrè sur les flancs de l'Etna. Un ancien volcan , éteint ^'TâV/ sans doute a des époques très reculée? , lui sert de base; il est encore entouré d'autres volcans plus considérables, presque tous cultivés jusqu'à leur sommité, ou couverts des plus beaux bois de châtaigniers. Nous logeâmes chez les Capucins, où, sur la paille fraîche qui nous servit de lits, nous nous remîmes un peu des fatigues de notre voyage ; le lendemain de grand matin, un de nous prit une petite vue de l'intérieur ou de la rue principale de Trè Castagne, et un autre dessina une vue de l'Etna, telle qu'on le voyait L'Ema.vude
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de la maison des Lapucms ou nous avions passé Capncins, la nuit. "^^ ^*^'
A mesure que nous nous éloignions de la montagne, nous calculions les frais de fatigue qu'il faudrait faire pour recommencer une entreprise que les mauvais temps nous avaient forcé d'abandonner; elle est toujours si pénible qu'il n'y a
que la passion de l'histoire naturelle et une extrême curiosité qui puissent en dédommager, et qui soient capables d'y déterminer.
Nous descendîmes encore douze milles pour arriver à Catane, qu'on aperçoit de trois milles de dessus la montagne. Cette ville, située sur le bord de la mer, a été bâtie sur la pente d'un cratère aussi ancien que le monde, et est enveloppée de deux laves qui font frémir des dangers qu'elle a courus et peut courir encore, ainsi que du triste sort qu'elle a éprouvé il y a un siècle ; il est certain qu'il a fallu et l'abondance et la fertilité extrême de son territoire pour donner à ses habitans le courage, ou, pour mieux dire, l'obstination de bâtir et rebâtir dans une situation presque sans port, sans rivières, sans fortifications, qui d'ailleurs réunit peu d'aVantages pour le commerce, et où ils sont toujours exposés à de nouveaux malheurs.
Catane est une des plus belles villes et des mieux bâties de la Sicile ; presque toutes ses rues ont été tirées au cordeau , ses places publiques sont décorées de colonnes et d'édifices réguliers , et les maisons qu'on y a élevées depuis peu d'années paraissent en général, et au premier abord, d'une architecture assez noble. On peut dire, il est vrai, que c'est aux fureurs et aux ravages encore récens de l'Etna que Catane doit toute cette magnificence, puisque ce sont ses malheurs et sa
destruction presque entière qui ont obligé ses habitans à la reconstruire de nouveau.
C'est surtout du côté du port, et sur le bord ^ne gënéraïe de la mer, que l'aspect de Catane a une plus du port Ve* grande apparence : un quai magnifique orné des surîeLrdde plus belles maisons, le palais du prince de Bis- J^^™^'» caris, l'église et le couvent des Bénédictins, et dans l'éloignement ce mont formidable qui termine le tableau ; tout cela réuni forme un coup d'œil imposant et de la plus grande variété.
Cette ancienne et célèbre ville a été, sans contredit, une de celles de la Sicile qui, depuis qu'elle existe, ont passé par le plus de révolu tions, et dans tous les genres, puisque, indépendamment de celles auxquelles le voisinage de l'Etna l'a exposée tant de fois , la fertilité extrême de son territoire lui en a fait peut-être éprouver encore plus de la part des hommes et de tous les peuples qui se sont successivement établis dans la Sicile.
Catane était déjà une ville lorsque les Tyriens, attirés par le commerce qu'ils avaient commencé à faire avec ses habitans naturels , parvinrent a s'y établir à leur place. Ceux-ci en furent a leur tour chassés par les Sicules , peuples venus de l'Italie, et, depuis, les Chalcidiens en dépossédèrent les Sicules, et s'y établirent sept ans après la fondation de Syracuse. Alcibiade, dans la suite, la surprit, lors de l'expédition des Athéniens en Sicile, ^t du siège que Nicias fit de Syracuse. L'armée
s'étant présentée devant les murs de Catane, Alcibiade demanda à entrer seul, et à parler au peuple assemblé au petit théâtre , où il ne fut pas plus tôt arrivé que , avides d'entendre et de voir cet homme extraordinaire, les gardes quittèrent leurs postes pour y accourir; les Athéniens, qui le prévoyaient, saisirent ce moment, s'emparèrent des postes et se rendirent maîtres de la ville.
Après le départ des Athéniens, Arcésilas, général des Catanois, la livra à Denys, qui en rasa ks murailles, en envoya les habitans à Syracuse, et donna son territoire aux Campaniens. Prise pendant la première guerre punique par Valérius Messala, l'an de Rome 49' % et devenue colonie romaine , elle suivit dans la suite des siècles le sort de la Sicile, fut dévastée par les Sarrasins, puis par les Normands, encore plus destructeurs : devenue le partage du comte Roger, ce prince en rétrécit l'enceinte pour la rendre plus forte ,
' Parmi le butin et les différentes richesses que Messala
emporta de Gatane, une des principales curiosités qu'il fit
porter à Rome fut un cadran solaire , instrument jusqu'alors
inconnu des Romains : il fut placé sur une colonne , auprès
de la tribune aux harangues. M. Varro primum statutum in
publico secimdum rostra in columna tradit , bello punico
primo , a M. Falerio Messala consule , Catina capta in Sici-
lia: deportatum inde post XXX annos , quant de Papyriano
horologio traditur, anno urbis CCCCLXXXXI, nec congriic-
hant ad horas tjus îineœ. ( Plin. , Lib. VU. )
ce qui ne l'empêcha pas d'être encore ravagée par Frédéric II , autre dévastateur de l'Italie. Ce fut cet empereur qui fit bâtir à Catane le château qu'on voit aujourd'hui entouré par cette lave terrible, qui, en l'année 1669, pensa détruire toute la ville, et lui forma comme un nouveau port bien avant dans la mer.
Vingt-quatre ans après, en 1693, Catane fut de nouveau renversée presque en entier par un tremblement de terre qui écrasa dix-neuf mille de ses habitans, et la réduisit au seul château que la lave avait entouré, à quelques murs de la grande église, et à ce qui restait des antiquités, dont les bases solides n'avaient pu être dérangées, et qui d'ailleurs conservaient trop peu d'élévation pour pouvoir être plus détruites à cette époque qu'elles ne l'étaient auparavant. Quelques années après, les habitans commençant à se rassurer un peu et à revenir de leur effroi, se logèrent dans de méchantes cabanes qui entouraient les ruines de leur ville, jusqu'à ce qu'enfin elle ait été définitivement rebâtie, comme on la voit, sur un plan régulier, avec des rues droites, longues et larges. Tout ce qu'on pourrait reprocher à la construction de la nouvelle Catane , c'est que, par la manière dont les rues sont disposées, dans les grandes chaleurs, et lorsque le soleil est à l'heure du midi, la direction en est telle qu'on y est presque toujours sans ombre.
Cette incommodité pour les voyageurs et les étrangers, quiy sont moins accoutumés, est d'autant plus fâcheuse qu'il y a peu de villes dans la Sicile qui méritent autant de curiosité , et soient aussi intéressantes a parcourir pour leurs antiquités et leurs anciens monumens. Malheureusement le plus grand nombre de ces édifices est tellement enseveli sous les ruines et les décombres de l'ancienne Catane , ou bien encore recouvert par les laves de l'Etna , qu'il a fallu tout le courage et en même temps toutes les connaissances du prince de Biscaris dans les arts et les antiquités pour parvenir à les déterminer;
On aurait peut-être à regretter, dans la reconstruction actuelle de cette nouvelle ville, que toutes les dépenses faites par ses riches habitans n'aient pas été dirigées avec un peu plus de goût; car si au lieu des vastes palais et de presque toutes les églises, construites en général d'une architecture contournée ou surchargée d'ornemens, on y eût bâti dans un genre noble et simple, Cartane eût été, sans contredit, la plus magnifique ville de la Sicile.
Place damar- Une des placcs publiques de Catane dont on n°4a8. ' cstîmc le plus et la forme et la construction, est la place du marché ; on peut même la regarder comme une des plus agréables et des plus régulières qui existent dans aucune ville : c'est un carré d'architecture d'un excellent genre, coupé
aux angles , et décoré d'arcs et de portiques soutenus sur des colonnes de marbre.
La grande place, piazza del Duomo, est beau- Place de rocoup plus vaste , mais n'est pas aussi régulière ; ^n^Tag^* elle possède deux fragmens d'antiquité fort curieux et fort heureusement groupés. C'est un morceau d'obélisque de granit d'Egypte, qu'on a élevé sur le dos d'un éléphant formé de lave de l'Etna , symbole antique de Catane. On n'est point d'accord sur le temps où cet éléphant a été fait; quelques personnes le croient seulement du temps du Bas-Empire : cependant le plus grand nombre pensent que ces deux fragmens curieux sont véritablement antiques , ainsi qu'une autre partie d'obélisque conservée dans le muséum du prince de Biscanis^ et que l'un et l'autre avaient autrefois servi d'ornemens aux anciens cirques de Catane. Quoi qu'il en soit, ce monument a été rétabli depuis peu, à l'imitation de la fontaine qu'on voit à Rome vis-à-vis l'église de la Minerve, d'après le dessin de Bernin, et dont il avait, dit -on, trouvé lui-même le modèle sur une médaille antique.
On n'a pas fait un si bon usage d'un nombre de colonnes superbes qui ont été découvertes à l'ancien théâtre de Catane , et qu'on a adaptées à la façade de la principale église , bâtie d'abord par Roger, et rétablie sur ses mêmes ruines de-
Il'»
puis le tremblement de terre. On voit dans une des sacristies de cette église un tableau fait dans le temps, représentant avec exactitude le chemm qu'a parcouru la terrible lave de 1669, avec la vue <le la ville, telle qu'elle était alors. Vue de l'en- Ccst SOUS ccttc égUsc, ct dcvant son portail, va^lot'a":: qu'étaient autrefois les thermes de l'ancienne t::'::^^::: Catane. Le prince de Biscaris eut la bonté de ^''^'''^^^''^ nous conduire lui-même à cette excavation, qu'il a fait faire à ses frais, ainsi que celles de l'amphithéâtre, entreprises et dépenses d'autant plus louables qu'elles trouvaient moins d'admirateurs parmi ses compatriotes. On peut dire que ce prince a rendu à la Catane moderne la gloire de son ancienne splendeur, puisque, par une étude réfléchie et des recherches très difficiles à suivre, il a pu venir à bout d'expliquer, et de faire en partie connaître ce qui y reste encore enseveli dans la nuit des attérissemens et de la destruction.
Ce que le prince Biscaris a fait excaver des thermes de l'ancienne Catane, quoique considérable, n'est qu'une petite partie de ce grand édifice, et consiste dans une galerie extérieure, avec deux portes d'entrée, et un péristyle intérieur qui distribuait peut-être dans des appartemens de bains. Ce péristyle est composé de portiques portés sur des piliers avec des voûtes à plein cintre. Les voûtes sont enduites d'un stuc
qui paraît avoir été composé de cendres de lave, sur lesquelles étaient modelées des figures portant sur des rinseaux d'arabesques. On voit encore, dans la manière dont le travail était fait, comment ces figures étaient tracées sur l'enduit avant d'y ajouter le relief, et comment les premières masses.de l'édifice avaient été construites en laves avant de recevoir la couverte et l'enduit de stuc avec lequel on perfectionnait l'ouvrage.
11 est difficile déjuger de la forme et des détails de cet ancien édifice, l'eau qui s'échappe des anciens conduits ayant empêché de fouiller jusqu'à son premier sol; on voit seulement dans l'épaisseur des murs les aqueducs qui servaient de décharge aux eaux de la partie supérieure. On a trouvé dans celle-ci les chambranles et les trumeaux de pierre auxquels les portes étaient attachées ; mais les fondations de l'église qu'on a construite au-dessus, ainsi que celles des maisons particulières, ont arrêté des recherches qui auraient pu devenir encore plus intéressantes.
Le prince de Biscaris nous conduisit aux fouilles Raines et exde l'amphithéâtre, qui sont bien plus considé- rampS râbles, et peuvent donner une idée de la grandeur *^^^J^^*^^°«» de ce monument antique ; les uns croient que sa destruction doit être attribuée aux princes normands; d'autres la font remonter jusqu'à ïhéodoric, dans le cinquième siècle, et pensent qu'on se servit même alors des matériaux qui le com-
posaient, pour construire les murs de Catane. Ce qu'on voit aujourd'hui de cet édifice peut à peine faire juger des détails et de l'ensemble de son élévation ; ce n'est plus qu'un squelette dont on a ôté jusqu'aux briques ou mattoni dont il était revêtu , et auquel on n'a laissé que les grosses masses et des piliers construits en lave, qu'on n'a pu enlever, ainsi que la construction en moellons de même matière, qui ne valait pas la peine de l'être.
Ces débris consistent en de gros pilastres carrés, terminés par une corniche composée régu-r lièrement de quatre grosses pierres de lave, et portant les arcs qui formaient la galerie extérieure. Une seconde galerie sur laquelle était portée la rampe des gradins, distribuait par des escaliers dans des corridors supérieurs et dans les vomitoires. On a trouvé dans cette fouille une rue basse qui tournait autour de l'amphithéâtre, et l'isolait d'un terrain plus élevé dont il était environné. On croit remarquer, au dérangement des assises de pierres, qu'un tremblement de terre l'ayant ébranlé, on a adapté aux premiers pilastres d'autres piliers qui coupent la saillie de la corniche par de nouveaux arcs, et vont, en traversant la rue, poser sur le mur principal pour assurer tout l'édifice.
Cette espèce de rue basse ou de galerie intérieure, est représentée dans la gravure n° 43ï-
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EN SICII^P. 4gg
Au moyen des fouilles et des excavations qui ont été faites autour de l'amphithéâtre , il est possible de pénétrer assez avant dans cette première galerie, où l'on distingue parfaitement la construction des pilastres dont elle était formée, ainsi que la corniche ou entablement qui les couronnait. La galerie était percée en arcades de huit pieds neuf pouces de large; les arcades découvertes, au nombre de douze, ont chacune neuf pieds quatre pouces de largeur, et seize pieds onze pouces de hauteur. Les pilastres, ou piedsdroits qui les séparent, ont quatre pieds un pouce de large sur quatre pieds neuf pouces d'épaisseur. • .
On s'était servi sans doute de ses arcs-boutans pour communiquer de la rue haute aux galeries supérieures. On y trouve encore , comme à Orange, les pierres au travers desquelles passait la charpente qui portait les toiles dont on couvrait l'amphithéâtre. La construction n'en est pas à pierre sèche, mais la lave grossière et spongieuse avec laquelle elle a été faite est liée par un ciment qui est demeuré aussi dur, aussi indestructible qu'elle.
Ce monument était enseveli et oublié dans des décombres depuis des siècles, et ce n'est qu'en prenant des nivellemens lors de la dernière construction de Catane qu'on en a découvert les ruines, ou au moins ce qui suffisait pour indi-
5oo VOYAGÇ PITTORESQUE
qiier que le reste du monument était caché sous le sol d'une place publique appelée Piazza Stesicorea, ou Porta d'Aci. Une partie de ces ruines , qu'on aperçoit extérieurement , est très clairement indiquée par l'arrachement d'iùi mur circulaire qui paraît à fleur de terre, et qui portait la voûte de la plus basse des galeries intérieures , de sorte que le sol actuel de la place n'est plus qu'à la hauteur de cinq gradins audessus du niveau de Taréne. Les mêmes inconvéniens qui ont arrêté les déblaiemens des thermes, ont mis des bornes à la curiosité et aux généreuses recherches du prince de Biscaris. ' Rétablisse- Ccst pour y supplécr en quelque façon, et phitbéà'tre dé d'après les points dd constructions antiques enqïîUxiste core apparens, et dont on a pu assurer la forme sous terre, ^^ Tétendue , que l'un de nos artistes a imaginé
' Voici la description qu'il fait lui-même de ce monument : La longa età, il difuso di questo edificio, la barbarie de tempi, the non seppero conoscere il merito di si riguardevoli opère , ridussero l'anfiteatro di Catania al segno di essere stimato non piii un singolar preggio , ma una déforme rçvina. Talefu dipinto al re Thcodorico per ottenerne il permesso di valersi délie piètre di esso per innalzare le mura délia citta ; onde distrutti i superiori ordini , ne rimase il solo inferiore ; ma le disgrazie de tremoti , innahando con le rovine délia citta il circonvicino ierreno , restb questo del tutto sepolto : in maniera, che a tempi nostri era già posta in dubbio la esistenza di esso, e ad onta dell' autorità de catanesi scrittori , fu dal signor Dorville totalmente negata. Ma sia il forestière giudicc di questapalpabile verità. Si conduca nella Piazza Stesi-
l-jr ri '^*
EN SICILE. 5oi
d'élever le rétablissement de cet amphithéâtre , tel que nous le donnons sous le n"* 4^3 de notre Atlas. Nous avons pensé qu'il serait agréable de réunir ce rétablissement, quoique absolument de l'invention du peintre , à la vue exacte qui le précède , afin de rappeler l'idée et la forme de ces édifices célèbres de l'antiquité.
Les ruines et les excavations de l'antique théâtre de Catane ne sont pas moins curieuses à voir; mais ce monument est tellement dégradé, tellement dépouillé de tout ce qui a pu servir à son embellissement , qu'il nous a été impossible d'en prendre aucune vue ni aucune idée; la ville est remplie des richesses de tous les genres qu'on en a retirées, soit en statues, soit en colonnes, soit en marbres précieux qui ont été employés à décorer différens édifices.
corea , oggi chiamata Porta di Aci , la superficie del terreno gli mostrerà gran parte di una délie muragUe, che informa circolare comparisce afior di terra. Indî entrando nella strada di rimpetto alla chiesa del S. Carcere , ivi trouera l'ingresso , che lo introduce nel sotterraneo , che era la loggia esteriore , che per longo tratto sotto terra cammina. Dove è maggiore lo scavo si scopre non picciola parte dell' esteriore , vedendosene ire archi perfettamente scoperti. Tutta la gran mole è formata di riquadrate piètre di lava , lavorate con artificio incredibile. Tutti gli archi erano formati di grossi mattoni, come mostrano alcuni avanzi , e i sesti impressi nella fahbrica. Os servi ilviaggiatore, che uno de' granpilastri anticamente pati,forse non reggendo al gran. peso , ed il riparo datogli daÏÏ accorta architetto. ( Viaggio di S ici lia. )
5oa VOYAGE PITTORESQUE
Nous sommes disposés à croire que ce théâtre a été autrefois placé dans la coupe d'un ancien cratère. Sa forme, naturellement circulaire, avait invité lés habitans de Catane à se servir de son emplacement; sa pente présentait des gradins faciles à perfectionner; et sa position, qui procurait la vue de la mer et du paysage le plus riche, avait suffi pour déterminer les Grecs à la préférer à toute autre, suivant leur usage ordinaire de placer ces sortes de monumens.
Ce qui reste de celui-ci prouve incontestablement qu'il a été construit et revêtu avec la plus grande magnificence. Il parait qu'il était absolument de la même forme que le théâtre d'Herculanum; quelques gradins conservés heureusement, et un corridor qui prend depuis l'entrée, parallèlement et attenant à la scène , donnent la proportion juste de sa grandeur, et par le cintre des maisons modernes qui sont bâties sur les murs de la galerie supérieure; on peut encore distinguer la forme de son intérieur, avec la courbe delà portion du cercle qu'il décrivait.
La scène, dont il n'existe plus rien, était décorée de grandes colonnes de granit. Ces colonnes, placées aujourd'hui à la façade de la principale église , étaient portées sur des piédestaux d'un seul morceau de marbre; il reste encore un de ces piédestaux que le prince de Biscaris a fait transporter dans la cour de son palais , et qui
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est d'un très bon genre de décoration. La cour du muséum de ce prince est remplie de divers fragmens en marbre , des chapiteaux , bases^ frises et corniches de ce théâtre de Catane; et toute la ville est jonchée des fûts de colonnes en granit, de différente grandeur, qui entraient dans la composition de ce monument , et «ont autant de preuves de sa magnificence.
Attenant à ce grand théâtre, il y en avait uif autre plus petit qui y communiquait par un escalier, et servait ou pour les répétitions, ou pour jouer a couvert; c'était peut-être encore un lieu destiné a faire de la^musique, comme nos salles de concert. Nous avons vu qu'on avait trouvé un semblable petit théâtre à Pompéi, encore en grande partie couvert de cendres ; celuici est également trop encombré dans les ruines pour juger parfaitement de sa forme intérieure; tout ce qu'on peut apercevoir^ c'est que l'extérieur de. la partie circulaire était décoré de pilastres portant des arcs, et que ces arcs étaient surmontés d'un attique. Près de cet édifice , on voit les restes d'une petite chapelle en rotonde , aussi de construction antique, et qui probablement appartenait à des bains. Le forum , lieu où se rendait la justice, était très voisin de ces bains, ainsi que les prisons, dont il ne reste presque plus rien , mais qui ont été reconnues avant la dernière réédification de Catane.
5o4 VOYAGE PITTORESQUE
Il y avait encore dans remplacement où est aujourd'hui le riche couvent des Bénédictins d'autres thermes magnifiquement revêtus en marbre, décorés de figures et de pavés en mosaïque : il en existe des fragmens considérables dans le palais du prince. Un morceau de cette mosaïque, placé à une des portes, avec une inscription latine, pourrait faire croire qu elle était de construction romaine. Parmi ces différentes espèces de mosaïques antiques , on a été assez heureux d'en retirer une en compartimens de marbre de Grèce, et assez entière pour servir de pavé à un des appartemens de la princesse de Biscaris.
Près du couvent des Bénédictins et des murs de la ville antique , on a trouvé les fragmens d'un ancien temple de Cérès, ceux d'un gymnase , et une naumachie , dont on voyait des vestiges avant que la lave de 1669 les eût recouverts, et dont on aperçoit encore dans la même lave deux arcades de l'aquéduc qui servait à conduire les eaux. ' >
La connaissance de tant d'édifices publics de tous les genres , construits et rapprochés dans un si petit espace, qu'ils en laissaient très peu aux maisons particulières, doit faire conclure que cette ville a été décorée à plusieurs époques différentes, ou, comme nous l'avons déjà fait remarquer à Pompéi , que les maisons étaient
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infiniment petites , en comparaison des édifices publics; ou encore que l'ancienne Catane était plus décorée que grande , et, par conséquent, beaucoup plus riche que peuplée. On peut dire que la ville actuelle de Catane ressemble fort , à cet égard, à l'ancienne; car, quoiqu'on en fasse monter la population à soixante mille âmes, on ne rencontre dans les rues que des couvens, des églises et des palais , et dans les intervalles seulement quelques maisons particulières.
11 est difficile d'assigner le beau temps de cette splendeur de l'ancienne Catane, si c'est depuis l'arrivée des Grecs jusqu'au temps d'Hiéron P', frère de Gélon, qui, après en avoir chassé les habitans et les avoir remplacés par des Péloponésiensetdes Syracusains, la fit appeler Etnea, et chercha à en paraître le fondateur. Elle portait encore ce nom , lorsqu'ayant donné du secours aux révoltés de Syracuse, Denys, pour s'en venger, rasa ses murailles, et donna de nouveau son territoire aux Campaniens. Après la mort de ce tyran, les habitans de Catane ayant chassé à leur tour les Campaniens, rendirent à la ville son ancien nom ; ce sont tous ces changemens , ainsi que les médailles frappées dans ces divers temps , qui ont fait croire qu'Hiéron ou Denys avaient bâti une ville d'Etnea , qui a été placée au hasard dans toutes les géographies, sans cependant qu'on en ait jamais pu savoir la véritable si-
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tuation, ni qu'on en ait trouvé aucun vestige qui ait pu faire soupçonner son existence. U serait peut-être plus naturel de croire que cette e'poque de la magnificence de Tantiqué Catane arriva pendant la longue paix dont jouit la Sicile durant le règne d'Hiéron II ; ou après la troisième guerre punique , lorsque les Romains ayant détruit les dévastateurs de cette ile, en restèrent les tranquilles possesseurs.
La grande quantité d'inscriptions latines trouvées dans les diflérens édifices, les thermes, l'amphithéâtre, le gymnase et les naumachies, dont l'usage n'était connu que des Romains, pourraient faire pencher pour cette dernière époque, dont l'espace se prolonge jusqu'aux incursions des Sarrasins, qui commencèrent par piller les. temples, casser les statues, et fondre celles qui étaient de métal pour pouvoir les emporter. Ensuite vinrent les Normands, qui, non moins barbares, dépouillèrent pieusement les plus beaux édifices des marbres dont ils étaient revêtus pour en bâtir leurs gothiques
églises.
A ce temps de barbarie succédèrent les prétentions de tous les princes de l'Europe sur ce délicieux pays ; elles donnèrent lieu à nombre de forteresses , qu'on éleva à la hâte avec ces débris déjà dénaturés, et qui se trouvent aujourd'hui réduits a si peu de chose qu'on douterait presque
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de leur ancienne existence , si dans le bouleversement total, le désordre même n'en eût sauvé quelques échantillons en les enfouissant, et si le goût des arts, perpétué dans quelques heureux individus, ne dérobait chaque jour une petite partie de ces fragmens précieux aux injures du temps et de l'ignorance.
Ce serait le moment de parler de l'immense et superbe cabinet du prince de Biscaris, qui forme, sans contredit, un des objets de curiosité les plus intéressans de toute la Sicile; car non seulement ce prince a fait découvrir, comme nous venons de le dire , tout ce qu'il a été possible de faire revivre des anciens monumens de Catane, mais il a rassemblé dans son muséum une si riche collection d'antiquités qu'un volume suffirait à peine pour la décrire, et nous ne l'entreprendrons point.
Ce précieux cabinet rassemble tout ce que la Sicile, et Catane en particulier, ont produit de plus curieux, comme vestiges et fragmens d'architecture des anciens, médailles , monnaies antiques et modernes de toutes les villes de la Sicile, mosaïques antiques, matériaux à bâtir à la manière des Grecs et des Romains , autels, patères, ustensiles de sacrifices, vases cinéraires, beaucoup de morceaux de sculpture antique, et dans le nombre un torse colossal, qui peut être comparé à ce qu'on connaît de plus beau en ce genre.
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Outre une collection de vases en terre cuite des plus précieuses, par le nombre, les formes et la pureté des figures qui y sont représentées, ce prince a réuni dans son muséum d'histoire naturelle de toute la Sicile, soit des productions de la mer, comme plantes, coquillages, poissons, etc.; soit des productions de la terre, comme minéraux, végétaux, matières volcaniques, marbres, pierres précieuses et animaux : ensuite les pétrifications, les congélations, les cristaux, lesdiamans, matrices de diamans, etc.; tout cela est arrangé avec un ordre qui indique à la fois la science , les connaissances et le goût : nous y remarquâmes encore une grande quantité d'armures antiques, et de costumes singuliers de différens pays, soit anciens, soit modernes.
Le Muséum des Bénédictins de Catane renferme aussi une belle collection d'antiquités ; mais il serait nécessaire d y mettre plus d'ordre, et de distinguer les morceaux vraiment précieux d'avec une foule d'inutilités entassées sans choix et sans intérêt. On y trouve, parmi des quantités d'instrumens de cuisine en fonte qui n'ont d'autre mérite que leur ancienneté, plusieurs ustensiles antiques de la beauté et de la pureté , pour Texécution et les ornemens, de ceux du cabinet de Portici. L'histoire naturelle est encore en plus mauvais ordre : des choses les plus
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communes sont mêlées avec les curiosités les plus rares.
Ce qu'on voit , entre autres , de plus remarquable chez ces religieux, sont des vases antiques connus sous le nom à! étrusques. Cette collection, l'une des plus nombreuses qui existent, a été en entier découverte en Sicile. La majeure partie de ses vases est de la plus grande beauté, pour la forme et la perfection des peintures.
Le vaisseau ou la galerie dans laquelle on a réuni cette collection, est décorée avec une richesse infinie, ainsi que la maison, dont les dehors fastueux sembleraient plutôt annoncer le palais d'un prince que la demeure de simples religieux ; leur église est également de la plus grande magnificence, mais, malgré tout ce faste répandu à grands frais, ce que nous trouvâmes vraiment de remarquable par sa singularité et sa perfection, ce sont des orgues faites par un religieux de cette maison. Tous les jeux, et particulièrement ceux qui imitent les instrumens à hanche et à corde , y sont portés jusqu'à l'illusion la plus complète. Nous en remarquâmes un surtout qui imite l'écho d'une manière si parfaite qu'on suit le son dans les lointains, jusqu'au moment où il se perd dans l'espace. Ce même religieux a composé des clavecins et des forte-piano qui ne lui font pas moins d'honneur;
5io VOYAGE PITTORESQUE
nos facteurs les plus renoiïiniës en envieraient la
perfection.
Nous allâmes, en sortant, voirie jardin qu'on a joint à cette superbe maison, et dont la principale curiosité est d'avoir été fait et planté d'un bout à l'autre dans la lave même. Les allées sont pavées avec une espèce de mosaïque, entièrement composée de briques éraaillées en différentes couleurs, et les plates-bandes revêtues de pierres. Ce genre de décoration nous parut présenter plus de singularité que d'agrément et de goût , et ressemble assez à de grands plateaux
de dessert.
On voit au bout de ce jardin le chemin que
parcourut la lave de 1669, après avoir comblé
un marais qui bordait de ce côté les murailles de
Catane ; elle entra assez avant dans la ville pour
renverser trois cents maisons, et enterrer, entre
autres , une partie de la construction de l'ancien
couvent *des Bénédictins.
Tombeau an- Lcs Capucins de Catane ont été moins mal-
iaXtrca- traités que les Bénédictins par les laves de
pucins.àCa- l'E^^a : on nous fît voir dans leur jardin plu-
tane , ^ . I
n''433. sieurs constructions antiques, et surtout quelques tombeaux, dont l'aspect et la forme pittoresque méritèrent l'attention d'un de nos dessinateurs.
L'un de ces tombeaux est carré, d'une construction très massive et sans nul ornement;
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l'épaisseur de ses murs semble indiquer qu'il était terminé par une pyramide. La fabrique de ce tombeau, faite alternativement en mattoni et en pierres, ainsi que l'intérieur, décoré de niches, annoncent une construction romaine. Cette ruine nous parut peu intéressante; mais l'aspect et les accessoires pittoresques qui environnaient un autre monument du même genre méritèrent notre attention. Ce tombeau, de forme ronde, est de la même fabrique que le premier, et mieux conservé; revêtu en stuc, il est décoré de pilastres, avec une petite corniche. Plusieurs groupes de cyprès l'entourent et lui conservent encore le caractère de son antique usage : l'intérieur de ce tombeau est carré avec des niches ; au-dedans il y aune plate-forme ronde, sur laquelle devait être une statue ou une urne cinéraire. Tout ce quartier, construit hors de la ville, çtait, à ce qu'il paraît, consacré aux sépultures de l'ancienne Catane, car dès qu'on fouille et qu'on travaille à. la terre, on trouve des vestiges et des débris de monumens funèbres.
On voit, au milieu du cloître de ces Capucins, un puits qui mérite d'être remarqué, a cause de la beauté des sculptures et des arabesques dont il est décoré. Ces ornemens sont de la main du Caggini, sculpteur sicilien, qui vivait dans le quinzième siècle; on peut dire qu'ils ont toute la beauté , le fini et l'élégance de l'antique. Nous
Citerne re trouvée sous les
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5i2 . VOYAGE PITTORESQUE vîmes aussi, dans une chapelle de l'église, un buste en marbre d'un évêque de la famille de Paderno, fait par le même artiste, et qui prouve qu'il avait un grand mérite en plusieurs genres. La terrible lave dont nous avons déjà parlé rufesT plusieurs fois, ce torrent enflammé sorti du pied ^'^*"'' de Monte-Rosso , dans la fameuse éruption de 1669, se répandit dans une étendue de près de quinze milles, et vint battre les murs de Catane, qui résistèrent à son choc et à ses efforts; mais après s'être élevé contre ces murs au point de former un massif égal à leur hauteur, il se répandit de nouveau , et coula ensuite comme un fleuve de feu jusque dans la ville.
Après avoir détruit une grande partie de Catane, cette effroyable lave avait, dans ce désastre, comblé et fait disparaître une source d'eau qui coulait près des murs de la ville. La perte de cette source était d'autant plus fâcheuse pour les malheureux habitans de Catane, que l'eau en était très abondante et parfaitement bonne. Après des travaux considérables, et une fouille faite dans la lave même , à la profondeur de quarante pieds, on a été assez heureux pour retrouver cette source précieuse qui coulait sur une autre lave encore plus ancienne, et se perdait dans les sables. Dans ces excavations, on descend jusqu'à la source , par plusieurs escaliers adroitement construits dans la lave même, et
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une partie de ces escaliers est appuyée sur les anciens murs de Catane.
Tout près de là , et dans une autre excavation faite par les ordres du prince de Biscaris , on a trouvé les ruines d'un bain et d'une étuve, qui appartenaient sans doute à quelque maison particulière de l'ancienne ville. En réfléchissant sur la quantité de monumens antiques dont on retrouve à tout moment des vestiges , on ne peut douter que Catane n'ait, à plusieurs époques, éprouvé le sort des malheureuses villes d'Herculanum et de Pompéi.
Quoiqu'il soit bien difficile de se former une idée des révolutions par lesquelles elle doit avoir anciennement passé , il serait peut-être possible de faire le partage de ses différentes antiquités, et d'assigner à chaque âge ce qui peut lui avoir appartenu. On donnerait, par exemple, aux Grecs le temple de Cérès, le grand et le petit théâtre; l'histoire de ce temps, qui parle de ces trois monumens, parait s'accorder assez avec cette idée, puisqu'elle dit, entre autres, qu'à l'expédition d'Alcibiade, ce héros harangua le peuple dans le petit théâtre; ce qui prouve qu'il y en avait deux. L'amphithéâtre, lanaumachie, le gymnase et le grand aqueduc pourraient être postérieurs, et du temps de la colonie romaine qui vint s'établir à Catane, puisqu'on sait que ce genre de monumens était plus à l'usage des