VOYAGE SUR L ETNA , LES CENT(/M CAVALLI
Environs de
Taormina ,
no» 414 et
Hors des montagnes que nous avions à traverser depuis le fleuve Lettoyano, nous découvrîmes au loin la ville de Taormina, l'ancienne Tauromenium , assise sur une plate-forme entourée de rochers escarpés.
Le premier objet qui frappe la vue est son fameux théâtre , dont on aperçoit les ruines sur la cime d'une montagne. Le chemin antique qui y conduisait est sans doute perdu , ou son sol bouleversé n'en laisse aucune trace; car'depuis la petite baie qui sert de marine à Taormina jusqu'à la ville, on est obligé de gravir périlleusement pour y arriver par un sentier presque perpendiculaire. Il est vrai qu'il est impossible de trouver en même temps une route et plus curieuse et plus amusante à faire , par la beauté et la richesse des sites qu'on rencontre à tout moment ; l'abondance des tableaux qui se présentaient à nous, nous arrêtait pour ainsi dire à chaque pas, et nous passâmes, sans nous
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en apercevoir, une grande partie de la journée à dessiner tous les environs de Taormine; aussi nous n'y arrivâmes qu'à la nuit , et à peine eûmesnous le temps d'aller chez le gouverneur, qui nous reçut parfaitement. Il nous logea au couvent des Capucins, où nous fumes , en entrant , embaumés par l'odeur de la fleur d'orange. Nous soupâmes au réfectoire avec le gardien, qui voulut bien nous faire l'honneur de partager le repas de voyageurs que nous avions apporté , et nous aider à boire d'excellent vin de Syracuse que le gouverneur nous avait envoyé. Nous allâmes dès le lendemain revoir cet honnête gouverneur, et lui faire nos remercîmens. Son palais, qui nous parut fort ancien, a été bâti, dit-on, par les rois d'Aragon : on assure encore que ce fut même dans ce palais où Jean d'Aragon , défait par les Français, vint se renfermer; et l'on prétend qu'il a constaté lui-même ce fait par cette inscription en latin gothique, attachée à un des murs de la tour :
EST MI— HI— ï— LOCV REFVGII.
Le gouverneur voulut nous remettre entre les mains de l'antiquaire du pays, D. Ignalio Castella, si savant, disait-il, que le roi l'avait créé cicérone de Taorminum en titre. Cet homme, en conséquence de la grande opinion qu'il comptait nous inspirer , se mit en devoir de nous
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montrer toutes les curiosite's du lieu, mais avec un tel flegme et avec tant de méthode que nous y serions encore, sans avoir rien appris, si nous ne l'eussions quitté brusquement, sous le prétexte que la grande chaleur nous incommodait, et en le priant de remettre la partie à un autre moment.
Raines de Débarrassés dc notre savant, nous ne per-
Tancien théà- ii • •
tredeTaor- dîmcs pas un momcnt pour aller voir ce magnilï^Tfô. fique théâtre de Taormina , qu'on peut regarder comme un des miracles de la nature , et qui, par son étonnante conservation et sa position admirable , est, sans contredit, un des monumens les plus curieux et une des ruines les plus intéressantes. 11 semble que la nature seule ait voulu donner là le plan , le trait , l'élévation et le site du plus parfait des théâtres, et qu'on n'ait eu que la peine de le façonner à l'usage de l'ancien peuple qui s'était chargé de le décorer.
En effet , l'anse et la forme même de la montagne avaient donné la portion du cercle où l'on n'a fait que tailler les gradins dans la roche , et les surmonter d'une fabrique en mattoni, avec une galerie extérieure et une intérieure qui couronnaient l'édifice; deux, rochers escarpés formaient une avant-scène naturelle; on a seulement construit entre ces deux rochers le proscenium sur une terrasse aussi donnée par le local même ; car les Grecs n'avaient pas , ainsi que nous , l'or-
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gueil de vaincre la nature, en décorant les lieux qui s'y refusent le plus; mais, choisissant des situations heureuses , ils ajoutaient aux faveurs du hasard, et faisaient des choses sublimes, avec les mêmes dépenses que nous employons souvent pour n'en faire que de médiocres. On peut dire qu'on en voit peu d'exemples aussi frappans que celui que nous offre encore l'ancien théâtre dont nous allons nous occuper, et qu'on regarde avec raison comme le plus beau et le plus entier monument en ce genre, de toute l'antiquité, qui se soit conservé.
Quoique la largeur de l'avant-scène ait plus de vingt-deux t^es d'ouverture, qu'il soit sans galerie souterraine, ce superbe édifice est sonore au point d'entendre de toutes ses parties le moindre son articulé, et dans quelque lieu qu'on le frappe, il résonne comme un instrument.
Nous pourrions citer à ce sujet un exemple dans le même genre , extrait d'un voyage d'Espagne. A Sagonte , ancienne ville située à peu de distance de la mer, où est aujourd'hui Noviedro , près de Taragona , on voit les restes encore très entiers d'un théâtre antique, construit et taillé dans les rochers, ainsi que celui de Taorminum. '
• « Le théâtre de Sagonte est construit de manière à être très « sonore. Un homme placé dans la concavité de la montagne
Raines du L' intérêt qui se rattache aux restes précieux dn théâtre de dc cct édificc, ct son importance parmi les mono 417. numens les plus conserves de 1 ancienne Sicile , nous ont engagé à faire graver séparément, et sur une échelle plus étendue et plus rapprochée, Favalit-scène même de ce théâtre antique , comme étant, sans contredit, la partie du monument la plus curieuse à connaître et à examiner. Cette belle ruine est rendue avec la plus grande exactitude , et forme , avec la vue et Faspect général du pays immense qu'on découvre en même temps, un des plus riches tableaux et un des plus imposans qu'on puisse rencontrer.
Le voyageur qui s'est le plus étendu sur cet antique monument, et qui, le premier, nous en a donné les mesures et les détails, est le Hollandais Philippe Dorville. La description qu'on en trouve dans son ouvrage sur la Sicile nous a paru d'autant plus intéressante qu'il l'a accompagnée de recherches curieuses sur la forme et la construction des théâtres anciens. Mais, quant
.. se fait aisément entendre de ceux qui sont à rextrémité «« opposée , et même il semble que le son , au lieu de se perdre, « se renforce. Un de mes amis , placé sur la scène, ayant ré- « cité quelques vers de Y Amphitryon de Piaule , je les enten- « dis très bien du lieu de la salle le plus élevé. On pourrait «« dire que ces rochers ont une voix cinq fois plus forte que « la voix humaine , tant les creux ménagés dans la montagne « ajoutent de la force, de la clarté, de l'énergie à la voix na- «t lurelle. >» {Nouveau f^oyage d'Espagne.)
aux vues et aux plans qu'il y a joints , l'artiste dont il s'est servi aurait pu y apporter plus d'exactitude. "
Ce qui nous a paru d'abord être peu conforme à la vérité est le rétablissement que Dorville présente de ce théâtre, comme ayant été décoré à l'extérieur d'un portique de colonnes qu'il suppose avoir dû régner tout autour de l'édifice. Il parait, au contraire , par la construction encore très entière d'une grande partie de ce monument, qu'il était uniquement composé d'arcades et de pilastres en briques, qui régnaient à l'extérieur, sans nulle autre décoration.
Mais, à ce rétablissement et à ce rang de colonnes près, auxquelles , il est vrai, Dorville semble tenir peu % sa description nous a paru si con-
' Le Fojrage de Sicile par Dorville , imprimé à Amsterdam en 1 764 , est rare. Cet ouvrage , écrit en latin avec une élégance et une pureté peu communes , mériterait d'être plus connu. L'éditeur , P. Burmann , y a joint un volume sur les médailles de la Sicile, plein d'érudition et de recherches savantes. Les vues et les gravures qui accompagnent le premier volume sont d'une médiocre exécution ; mais le second est orné de vingt planches de médailles , gravées avec beaucoup de soin.
' Monendus est autem lector, me omnia hic , ut hodie supersunt représentasse, nihilque adjectum, nisi columnas porticuum , quarum cum basium vesiigia ubique extarent , et capifulorum notœ certœ in parie finis prnpendentibus hic illicforni-
forme aux plans et aux vues que nos dessinateurs ont pris sur les lieux mêmes, que nous croyons devoir traduire en partie cette description ;
« Le théâtre de Taormine, construit sur un « sol fort élevé et dominant sur la mer, est le « premier objet qui attire de loin les regards. Il i( est encore aujourd'hui presque dans son entier, « ou , au moins , il conserve les vestiges de son i< antique forme, car Famphithéâtre, c'est-à-dire « le lieu où les spectateurs étaient assis , les gra- « dins ou degrés , ainsi que les escaliers , étaient r< taillés dans le roc vif. Le reste de l'édifice était (( construit en briques de la plus grande forme; « nous ne savons cependant si elles égalent celles « dont parle Vitruve , qui avaient cinq palmes en « tout sens, ou un pied et un quart romain, « telles que les Grecs avaient coutume d'en em- K ployer dans leurs monumens publics. Le mar- « quîs Maffei dit qu'il a observé des briques de « vingt-une onces dans le théâtre d'Orange.
« Nous ne pouvons déterminer la matière des « colonnes, des portiques et des autres parties « de l'édifice; mais il est probable qu'elles étaient (( de marbre, car on trouve dans les carrières « les plus voisines un marbre diversement
cum viderentur, errait non pofuit ; si quis tamen hic pcccaium qnid senseaf , emprn non picfi^ haheat. (Dorv. , Sicui. , Pnrs prima. )
« nuancé de rouge, et les églises de Taormine « sont décorées de plusiem*s colonnes en ce « genre, quoique nous en ayons remarqué plu- « sieurs de granit ou de marbre de Numidie : (( la tradition du pays est qu'on les a trans- « portées du théâtre pour en embellir les « églises.
« A la sommité du rocher sont deux porti- « ques sur le même plan , appuyés en dehors et u en dedans par quarante-sept colonnes, et sé- (( parés par un mur ^e briques, lequel mur, enf< core existant , est percé de dix arcades en por- (c tiques, qui servaient d'entrée au théâtre. La (( cime de la montagne, en dehors, est presque « égale au plan des portiques; de manière qu'on « pouvait se promener tout autour sur le sommet « du rocher, d'où on jouissait de la perspective « la plus délicieuse sur la ville et sur la campa- (( gne. C'était un site tel que Vitruve le désirait (c pour placer un théâtre, c'est-à-dire sur un lieu « élevé et sonore , ut in eo vox quain clarissime a vagari possit. De tout l'intérieur du portique, i< et des gradins de l'amphithéâtre, qui étaient « en face de l'orient, la vue des spectateurs <( pouvait s'étendre de toutes parts sur la mer et u sur les montagnes. Quant à ce second porte tique, et à ce rang de colonnes dont nous « croyons qu'il était terminé, nous convénojns « qu'on en peut douter, quoiqu'on en voie une
i< partie, et que les voûtes, à droite et à gauche, « le laissent soupçonner.
« Les spectateurs montaient aux portiques par « des escaliers et des degrés qui, vraisemblablece ment, s'élevaient en pente du chemin jus- « qu au somnvet du rocher. Ces escaliers prolon- « gés à l'extrémité des voûtes pouvaient fournir « une entrée aux sièges les plus bas de Tamphi- « théâtre , ainsi que le marquis MafFei dit qu'on « l'avait pratiqué au théâtre d'Orange. De ces « portiques, on descendait. çnsuite sur tous les « gradins , qui paraissent avoir pu être au nombre « de quatorze, sans qu'on eût observé, à ce (( théâtre, ces sortes de divisions, faites pour « séparer les difiérens ordres de citoyens. Ces « gradins, qui étaient ordinairement du double « de la largeur des autres, se nommaient prcef< cinctiones, et se retrouvent sur tous les anciens « théâtres des Romains. *
« Il n'y avait pas non plus de vomitoires, (c c'est-à-dire d'issues dans la partie basse de « Famphithéâtre, qui devait être occupée par
* Autant qu'on en peut juger dans l'état de vétusté et de délabrement où est aujourd'hui cet ancien monument , il y a tout lieu de croire que les gradins destinés à asseoir les spectateurs étaient disposés à ce théâtre comme ils l'ont toujours été à tous les théâtres des anciens, ainsi que Dorville l'observe lui-même. Indépendamment de ce que ces sortes de repos ou de palliers entre les gradins des amphithéâtres étaient néces-
« les chevaliers : on sent qu'il ne pouvait y en (( avoir, puisque les gradins étaient taillés dans « le massif même du rocher. Il nous parut, (( autant qu'on en peut juger par le peu qui sub- « siste encore, que chaque gradin avait en lar- « geur le double de sa hauteur, et il y a lieu de « penser qu'ils étaient recouverts de bois et de (( planches; de là vient que les gradins qui en - « touraient l'orchestre étaient appelés ptimum « lignwn, pour désigner le premier rang des « sièges : et MafFei observe que cet usage était « pratiqué dans plusieurs théâtres.
i< Derrière le rang le plus élevé ou le plus « éloigné de l'avant-scène , et autour de l'amphi- « théâtre occupé par le peuple , il y avait trente- « six niches formées dans le portique intérieur, w alternativement terminées , les unes en demi- « cercle , les autres en angle aigu : il est naturel (( de penser que ces niches étaient destinées à re- (( cevoir des statues, dont les anciens faisaient « beaucoup d'usage pour la décoration de leurs « théâtres. Nous avons cependant soupçonné (f d'abord, ainsi que quelques voyageurs, que
saires pour séparer les différens ordres de citoyens , ce qui était un usage établi et général, particulièrement chez les Grecs , on sent qu'ils étaient nécessaires , ainsi que les petits escaliers placés de distance en distance pour pouvoir monter ou descendre , et placer les spectateurs sans incommoder ceux qui étaient assis les premiers.
« c'était peut-être dans ces niches où Ton plaît çait les vases ou tonneaux d'airain, que les « Grecs et les Romains étaient dans l'usage « d'employer pour répercuter la voix, et lui « donner plus de force et d'étendue ; mais ce « sentiment nous parait renfermer trop d'incer- « titude et de difficulté dans l'exécution, pour c< présenter cette opinion autrement que comro« « une simple conjecture. •
« De chaque côté de l'édifice, au lieu où se « terminent les gradins de l'amphithéâtre , c'est- K à-dire aux deux extrémités de l'avant-scène , « on voit les restes assez entiers de deux corps de « bàtimens en constructions antiques. A ces deux « édifices, presque d'une forme carrée, se joi- « gnent deux autres petits bàtimens de même
• Cette idée paraît d'autant moins admissible ici que l'efiet et l'usage de ces vases d'airain eussent été absolument inutiles à ce théâtre , tant il est sonore par lui-même. Indépendamment de l'exemple du théâtre de Sagonte en Espagne , que nous avons déjà cité à ce sujet , nous pouvons assurer que la même expérience a été répétée plusieurs fois au théâtre de Taormine par les artistes qui en ont été lever les plans et les vues. L'un d'eux , récitant des vers et détlamant d'une voix ordinaire sur la partie du fliéàtre qui formait l'avantscène, était entendu par ses camarades dans les parties les plus éloignées du cintre de l'amphithéâtre, comme s'il eût eu la voix la plus forte possible , quoique la distance soit de trente toises au moins, c'esl-à-dire de plus du double de la grandeur de nos théâtres ordinaires ; cependant c'est en plein air, et les gradins sont presque tous détruits ou recouverts de terre.
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(f forme, ayant seulement le quart de la gran- « deur des précédens. Ces dernières construc- « tions, ainsi placées à l'extrémité des degrés de (( l'amphithéâtre, devaient beaucoup gêner la « vue de ceux des spectateurs qui étaient assis « dans cette partie de l'enceinte , soit en bas , soit i< en haut, et leur masquer entièrement la vue « du théâtre, qu'ils ne pouvaient plus apercevoir c( ni obliquement ni directement. '
« Les deux principaux corps de bàtimens , « élevés aux deux côtés de l'avant-scène, étaient « distribués en plusieurs chambres , et s'élevaient « de deuxétages, autant qu'on en peut juger par « ce qui en reste aujourd'hui. On communiquait « d'un côté a l'autre par le moyen d'un portique
• Il faut observer que ces deux seconds petits bàtimens en avant du proscenium dont parle Dorville , sont absolument modernes, ce qu'il est aisé de voir par la nature des matériaux et la bâtisse même , qui n'est rien moins qu'antique ; ce que ce voyageur n'a pas assez examiné : il aurait dû remarquer qu'il y a eu en différens temps des constructions modernes jointes au théâtre de Taoïmine , et qu'on y a même ajouté dans plusieurs endroits des créneaux pour servir de défense. Nous savons que ce monument précieux a été malheureusement employé dans quelques occasions comme une forteresse , une sorte de citadelle oii l'on soutenait des sièges dans des temps de guerre , et surtout lors de la révolution de Messine, en 1678. Les Français , après s'être rendus maîtres de cette ville , s'emparèrent de plusieurs forts dans les environs , tels que la Scaletta , SanI Alessio , Taormina , défendus par les Espagnols.
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« assez étroit, qui conduisait sur la voûte, entre
« le mur intérieur et extérieur de Tavant-scène.
(c Quel pouvait être Fusage et l'emploi de ces « deux bâtimens ? c'est ce qu'il est assez difficile « de déterminer. Quant à nous , nous serions « fort porté à croire qu'ils avaient été faits pour « recevoir les acteurs pendant le temps des re- « présentations; peut-être était-ce là où se force maient les chœurs avant de paraître sur la « scène, des espèces d'odeum, de lieux où l'on « chantait, ou bien encore ce qu'on appelait c( strategea, destinés, suivant Vitruve, à former (( des jeux ou exercices militaires. Le marquis fc MatFei , dans sa description du théâtre d'O- « range, parle d'édiHces à peu près semblables, « et employés, à ce qu'il pense, aux mêmes « usages.
i< Quant à l'intérieur du théâtre , c'est-à- (( dire à ce qui formait l'emplacement réservé w à la représentation du spectacle, nous voyons u qu'il était d'abord composé, en partant des « derniers gradins destinés à asseoir les specta- (( teurs, d'un espace plan et égal, qui formait « un peu plus qu'un demi-cercle. Cet espace « était, dans tous les théâtres des anciens , divisé « en plusieurs parties, savoir : l'orchestre, le « thjmelen, le proscenium et le pulpitum, en (c grec Ao^g^or, qui formait la scène même. •
' L'orchestre était, chez les anciens, la partie la plus basse
w Ce pulpitum était, suivant Maffei, formé w d'ordinaire en bois et en planches , et il y a lieu « de croire que ces planches portaient sur l'a- « vance en maçonnerie, encore apparente^ de « notre théâtre de Taorminum ; ainsi on ne doit « pas être étonné si cette partie de l'avant-scène « parait ici aussi resserrée , tout ce qui était en (( bois n'existant plus. C'était au-dessous de cette « partie de l'édifice que s'écoulaient toutes les « eaux du théâtre, par des ouvertures qu'on voit « encore, et qui allaient se rendre dans de « grands réservoirs voûtés et placés au-dessous du « proscenium.
t( Cette magnifique partie de l'édifice était dé- « Corée, comme on le verra sur le plan , de trois « portes ou arcades principales; il paraît que le « nombre n'en était pas déterminé; quelquefois (( il n'yen avait qu'une seule, et d'autres fois cinq, (( comme sur le théâtre d'Orange. Vitruve , qui « ne parle que de trois , dit que ces portes avaient
des théâtres , le lieu où , chez les Grecs , se formaient les danses et les pantomimes. Chez les Romains, c'était la place d'honneur destinée aux vestales, au préteur, aux magistrats. Thjmelen était l'endroit où se plaçaient les musiciens ou joueurs d'instrumens ;/;ro5ce«mm, l'avant-scène même, c'està-dire cette élévation ornée d'architetturc qui terminait le théâtre en face des spectateurs et des gradins de l'amphithéâtre; et entin pulpitum , autrement nommé par les Grecs xo>.7ov, était le lieu destiné au jeu des acteurs et à la représentation des pièces.
Plan géométral du théâtre de Taormina, n<»4i8.
<i différens noms ; la plus considérable , celle du « milieu , devait être ornée comme celle d'un (c palais royal, aida regia. Les deux autres se (( nommaient hospitalia, » '
Nous croyons devoir, à la suite de cette description , donner le plan géométral du théâtre de Taormina, levé sur les lieux avec la plus grande exactitude. Dans la comparaison que nous avons faite de ce plan avec celui que DorviUe a placé dans son ouvrage , nous n y trouvons que de très légères différences; la seule un peu considérable est relative aux deux petits bâtimens carrés dont ce voyageur fait mention , et qu'il ajoute en saillie aux deux côtés du proscenium. L'artiste qui a levé notre plan a cru devoir les supprimer, comme n'étant point, ainsi que nous
' La scène doit être regardée et disposée de sorte qu'au milieu il y ait une porte ornée comme celle d'un palais royal , et à droite et à gauche deux autres portes pour les étrangers. Derrière ces ouvertures , on placera les décorations que les Grecs appelaient/^ermc/o«^ , à cause des machines faites en triangle, et qui se tournent. Dans chaque machine , il doit y avoir des ornemens de trois espèces , qui serviront aux changemens qui se font eu tournant leurs différentes faces ; car cela est nécessaire dans la représentation des fables , comme quand il faut faire paraître les dieux avec des tonnerres surprenans. Audelà de cette face de la scène , on doit faire les retours qui s'avancent , ayant deux autres entrées , l'une par laquelle on vient de la place publique , et l'autre par laquelle on arrive de la campagne dans la scène. (Vitruvb, traduction de Perrault.)
l'avons observé , de construction antique; nous les avons seulement indiqués par des lignes ponctuées.
Sur la même planche et au-dessous du plan Rétabiissegéométral , nous avons fait graver l'élévation de v^utscèneoi; Tavant-scène de ce théâtre , mais restaurée et en- //thSt" de tièrement rétablie. Ce rétablissement a été com- '^^°'^°^^°«» posé d'après ce qui existe sur les lieux , et ce que la forme et la construction antique du théâtre ont pu faire supposer. Nous avons pensé qu'il serait intéressant d'avoir ainsi une idée de la manière dont ce superbe édifice devait être anciennement décoré , et de pouvoir le comparer avec les différentes descriptions des théâtres anciens.
Ces vastes monumens ayant été dans toute l'antiquité , et chez les Grecs particulièrement , le lieu d'assemblée générale du peuple , l'endroit où se traitaient toutes les affaires publiques, où l'on donnait les fêtes, les spectacles, il était nécessaire que cette partie de l'édifice fût décorée d'une architecture permanente; il paraît même qu'elle était presque toujours d'une grande magnificence, et tel que devait être, suivant toute apparence, le théâtre de Taorminum.
Les espèces de socles ou niassife de construction qui subsistent encore au-devant et le long de l'a^rant-scène, n'ont pu servir que de bases
ou stylobate à des colonnes saillantes qui décoraient cette riche et superbe façade d'architecture ; les pilastres , dont on voit distinctement les restes , et qui devaient répondre aux colonnes, en sont une nouvelle preuve. ^
Ces trois grandes ouvertures, dont une dans le milieu , beaucoup plus vaste et plus élevée que les deux autres, s'accordent parfaitement avec la reconstruction et le rétablissement que nous avons cru devoir faire graver. Il en est de même derenlablement, et de la corniche qui régnait le long de Favant-scène. Cette corniche était sans doute soutenue par les colonnes dont il reste sur place des parties assez entières, avec des chapiteaux qui en indiquent Tordre, ainsi que le genre de décoration de tout l'édifice .
Quant à l'usage et l'emploi de ces portes ou arcades , nous nous garderons bien de décider si c'était, comme le suppose Cl. Perrault, d'après le passage de Vitruve que nous avons cité, l'endroit où l'on plaçait les différentes décorations des pièces dans le moment de la représentation ; ou si, suivant le sentiment du marquis Galiani, ces châssis triangulaires de décoration, versa^ files irigonos^ étaient placés des deux côtés de l'avant-scène , ainsi qu'il a cru être autorisé à l'iraiaginer, d'après le théâtre d'Herculanuni. Rien ne nous parait être plus difficile à accorder avec une décoration d'architecture toujours Subsi-
stante, et d'une proportion trop vaste, pour pouvoir être recouverte et cachée dans toute son étendue par des décorations changeantes , ainsi qu'il est d'usage sur nos théâtres modernes. Rien n'est même capable de fixer, à cet égard, notre mcertitude, aucun des auteurs anciens ne s'étant expliqué d'une manière assez claire pour que, d'après eux, on puisse avoir une opinion constante.
Un seul passage d'Ovide semblerait indiquer que les anciens avaient , ainsi que nous , des décorations qui s'élevaient sur la scène pour servir de fond à leurs théâtres : mais c'est Ovide qui parle d'un usage connu de son temps, fort postérieur à celui des Grecs, et qui aurait été impraticable à exécuter dans des théâtres de l'étendue de celui-ci. Ce passage, intéressant à citer, est tiré de l'endroit des Métamorphoses où le poète dit que Cadmus ayant semé les dents du serpent , suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Minerve , il en sortit des hommes tout armés , avec lesquels il fut ensuite bâtir la ville de Thèbes : *
Sic , ubi tolluntur festis aulœa theatris , Surgere signa soient ; primumque ostendere vultum , Cœtera paullatim ; placidoque ediicta tenore Tota patent; imoque pedes in margine ponunt.
( Metamorph. , L. ni. )
' « Ces guerriers semblèrent s'élever et sortir de terre , ainsi « que sur nos théâtres nous voyons des hommes paraître peu
Il est impossible de pouvoir donner une idée de la manière dont cet édifice antique était décoré dans la partie extérieure qui fait face à TEtna , et d'assurer s'il était orné d'un portique de colonnes, ainsi que Dorville les indique sur son plan, toute cette partie du monument étant entièrement tombée en ruines ; mais ce qu'on peut dire être toujours ée même , et toujours également beau , également admirable , c'est cette étendue de pays immense qu'on aperçoit du théâtre même , et plus encore des terrasses qui environnent le penchant de la montagne au pied du théâtre; tableau le plus grandiose et le plus étonnant.
Vac deFEtna Si dans le pajs que nous parcourons il y a des dcTaorraina, sitcs d'une tcllc étcuduc , d'unc telle richesse vanNscèneda ^^c l'art Dc Saurait y atteindre , celui dont nous n«*4ao! désirerions donner une idée offre de grandes difficultés; la gravure, en effet, ne peut rendre que très imparfaitement cet espace immense , ce vague des airs dont la peinture seule, par le charme des couleurs , approche quelquefois.
Qu'on imagine d'abord sur les premiers plans du tableau d'énormes rochers qui s'élancent dans les nues , et servent de rempart et d'abri à la
« à peu : d'abord on ne leur voit que la tête , ensuite les « épaules ; par degrés, toute la figure s'élève d'un mouvement tt tranquille et uni , jusqu'à ce qu'enfin elle paraisse poser les « pieds sur le théâtre, et marcher sur la scène. »
ville moderne de Taormine, bâtie, comme par amphithéâtre, sur une plate-forme circulaire qui règne au pied d'un de ces rochers. La vue s'étend de là sur une large baie , au bout de laquelle coule le fleuve Alcantaro , autrefois rOnobla : plus loin, de riches campagnes décorent l'immense base de l'Etna ; de grands bois le ceignent dans sa moyenne région, des neiges perpétuelles couvrent la plus haute de toutes , son sommet enfin se perd dans l'espace, et vomit des torrens de fumée. En se retournant vers le midi de la Sicile , on aperçoit les plaines riantes de Leontium qui s'avancent dans la mer par différens caps formant autant de plans, tous plus riches les uns que les autres; celui de Catane, d'Augusta, et jusqu'à celui où est bâtie Syracuse, qu'on aperçoit à peine, et qui se perd dans la vapeur. Voilà quelle est la vue de la galerie du théâtre de Taormine , et ce qui servait de perspective aux spectateurs placés sur les gradins supérieurs.
Le côté par lequel on entrait au théâtre n'était pas moins vaste ni moins riche : d'une part , on découvrait toute la côte de la Sicile, les montagnes qui la bordent , celles de la Calabre , la pointe de l'Italie , qui ne semble plus qu'une longue presqu'île , et la mer allant en se rétrécissant jusqu'au phare de Messine. On peut imaginer si, avec le motif qui nous faisait voyager, la
jouissance d'un tel spectacle devait nous plaire. Aussi étions-nous tous occupés et dans le ravissement. Un de nos dessinateurs prit la vue de l'Etna d'un point où on l'aperçoit en entier, ainsi que tout le pays qui y conduit , depuis l'ouverture même de l'avant-scène du théâtre. Un autre fit celle dé l'intérieur et de la totalité du monument, prise du fond et de la partie supérieure des gradins ' , et notre architecte en leva le plan avec un soin scrupuleux. Ces détails étaient nécessaires pour faire connaître ce beau reste de la magnificence des Grecs.
Du théâtre , dont nous ne pouvions nous arracher, nous revînmes dans l'intérieur de la ville pour y examiner les différens restes d'antiquité qui pourraient encore s'y trouver. On nous conduisit d'abord à un couvent de Capucins, près de la porte duquel nous trouvâmes un aqueduc antique; mais malheureusement on en a élevé de modernes a deux reprises, qui couvrent ou masquent l'ancien, et empêchent de pouvoir s'en rendre un compte exact.
Tout ce que nous pûmes voir, c'est qu'il y arrivait des eaux de plusieurs côtés, et qu'à l'endroit où elles se joignaient, le canal était de grandeur à y passer le corps d'un homme. Plus haut, d'autres aqueducs apportaient sans doute
• Voir la planche n° 4i6.
de l'eau dans cinq piscines très vastes, dont la première, encore parfaitement conservée, donne le plan et la coupe des quatre autres qui suivent, adossées contre la montagne- Ces piscines étaient, quoique moins grandes , absolument dans le goût de celle que nous avons vue à Bayes , appelée la Piscina mirabile. Elles avaient pu lui servir de modèle , si celles de Taormine étaient l'ouvrage des Grecs, ou elles auront été bâties d'après celle de Bayes, si celles-ci étaient l'ouvrage des Romains: c'est ce qu'il est difficile, et même impossible d'éclaircir.
Ces édifices forment de grands carrés longs, avec des arcs portés sur des piliers. On voit encore l'ouverture qui y apportait ks eaux , celle par où s'écoulait le trop plein des réservoirs, un escalier pour y descendre, et enfin une écluse pour les vider absolument, et en ôter le limon. L'eau de toutes ces piscines se rendait à une Raines d'uu naumachie, qui était au milieu de la ville , et antique, vaidont on tiouve les vestiges de tout un côté. Cette ^peié^^A^T partie de construction antique est décorée en n« 4^1.' niches ou arcades de onze pieds de largeur, séparées par des piliers carrés et saillans dans l'entre-deux de chaque arcade : toute cette ancienne muraille, construite en brique, était peut-être autrefois revêtue de marbre. Nous trouvâmes sur les briques des espèces de marques ou d'empreintes qui avaient assez la forme
de lettres ou de caractères grecs, mais si eflacëes qu'il ne fut pas possible de les transcrire. Quelques autres vestiges que nous découvrîmes dans Tintérieur des maisons voisines nous donnèrent le côté parallèle, et, par conséquent, la largeur de l'édifice, qui était de vingt-quatre toises deux pieds; mais nous ne pûmes trouver les arrachemens de mur qui pouvaient en fixer la longueur. 11 reste encore sur pied dix-huit de ces arcades.
Ce qui formait le bassin de cette naumachie est, depuis long- temps, rempli de terre, et planté d'orangers, et toute la partie qui pouvait servir à renfermer les spectateurs se trouve aujourd'hui entourée d'un mur ou d'une terrasse de jardin, avec des berceaux de vignes en treillage. '
Les rues de la ville moderne, les cours, les
* Il est peu vraisemblable, malgré l'opinion assez généralement établie dans le pays , qu'il y ait jamais eufme naumachie dans cette partie de Taormine. La position du lieu oii l'on suppose qu'elle a été , et rcscarpement de ce côté de la montagne , suffisent pour persuader le contraire. D'ailleurs la décoration même des murs , tels qu'ils existent encore en ligne droite, avec des niches propres à recevoir des statues, n'a rien qui rappelle la forme de ce genre de monument des anciens , qui paraît avoir toujours été circulaire. On peut croire que ce mur antique décoré d'arcades faisait plutôt partie d'une place publique, ou de quelque autre monument dont nous ignorons l'usage.
maisons sont partout coupées d'arrachemens de murs antiques, de conduites d'eau, etc.; plusieurs écuries de Taormine sont encore pavées en mosaïques. Nous trouvâmes dans une rue un fragment d'une de ces mosaïques d'un genre et d'une dureté extraordinaires; elle était formée de cailloux de toutes grandeurs et de toutes couleurs, liés ensemble avec un mastic si fort qu'on avait pu scier le bloc, et en polir la tranche. Cette composition produisait un pavé aussi brillant que solide , avec la beauté des brèches les plus précieuses.
Les églises de Taormine n'ont rien de remarquable, sinon la variété des marbres du pays dont elles sont décorées : on peut dire qu'ils sont plus nombreux et plus abondans que beaux et agréables par la vivacité des couleurs. Nous vîmes au couvent d^s Dominicains un grand cloître entouré avec des colonnes de ces marbres du pays. Cette architecture régulière paraissait former un contraste assez singulier avec le sauvage des montagnes dont on la voit entourée , et qui la dominent d'aussi près.
C'est sur la pointe de ces roches escarpées que sont posés, d'une part, le théâtre de Taorminum, et de l'autre, le village de la Mola, qui est une principauté de la Sicile. Nous trouvâmes encore dans une église de moines, située sur la place publique de Taormine, plusieurs fragmens de
marbre , qui ont été découverts en creusant les fondations d*une maison près de ce couvent ; une de ces inscriptions grecques nous parut mériter d'être transcrite ici :
. G AHMOS TfîN TAVPOMENITAN ^
OATMniN OAYMniOS ME2TON NIKASANTA nY0IA KEAHTI TEAEION.
Populus Taormini Ofympium Oljmpii ftlium
plénum victoriam in pjthiis equo velocl perficientem. *
Près de la porte qui conduit à Messine, on rencontre une fabrique antique qui sert de maison à un particulier, et n'a rien de curieux; mais, en dehors de la porte, nous remarquâmes un grand nombre de tombeaux et plusieurs autres constructions dans le même genre; ce qui fait croire que ce quartier était consacré aux sépultures. Le premier de ces tombeaux est si entièrement ruiné qu'il est impossible d'en découvrir la forme. On y trouve cependant deux parties circulaires, avec l'incrustation du marbre blanc dont il était revêtu; une autre partie droite est également revêtue en marbre , avec
« Le peuple des Tauromenitains accorde ces honneurs à Olyrapis , fils d'Olyinpis , pour avoir remporté le prix de la course des chevaux aux jeux pythiens.
..ÏS-
des panneaux d'une saillie presque insensible : nous pûmes distinguer encore deux troncs de colonnes formées en mattoni ; mais tout cela est si enterré et si effacé, qu'on ne pourrait que très difficilement démêler les constructions antiques d'avec les murs modernes qu'on a élevés sur le même sol. Il y avait encore près de là un autre grand tombeau ou plutôt une espèce de temple construit en grosses pierres de taille, posées à sec, et élevées sur trois gradins qui régnaient au pourtour. On en a fait une petite église, ce qui l'a fort dénaturé. Ce tombeau avait sept toises de long sur quatre toises deux pieds de large; m^is il est impossible aujourd'hui de savoir s'il avait quelque chose d'intéressant.
On trouve encore plusieurs autres tombeaux dans les environs, mais qui ne sont pas aussi grands; ils sont tous d'une forme carrée, recouverts en stuc, avec des pilastres aux angles, élevés aussi sur trois gradins ; ils ont dans l'intérieur environ douze pieds en carré, et sont décorés à la manière des Romains, avec des niches pour y déposer les cendres , et ujie principale niche pour le personnage le plus distingué. On peut penser que ces tombeaux sont d'un âge postérieur à César, qui , après avoir chassé de Taormine les habitans naturels du pays^ y plaça une colonie romaine. Aujourd'hui tous ces monumens, si respectables par leur antiquité, servent d'habita-
lions aux paysans , qui s'y logent et en font des
écuries.
L'origine de Taorminum n est point connue, et se perd dans la nuit des temps; mais il paraît qu'elle fut considérablement augmentée , lorsque Denys, dans la quatre-vingt-quatorzième olympiade, 4o3 ans avant J.-C, ayant pris et détruit Netx'ify ses habitans vinrent occuper cette ville. La campagne du côté du midi est jonchée de fabriques et de constructions antiques, sans forme, à la vérité ; mais elles montrent encore quelle était la grandeur de l'ancienne Taormine, aujourd'hui réduite à trois mille pauvres habitans, qu'une imposition de 36,ooo francs de gabelle met encore chaque année à la mendicité.
Vaedei'E.na, L'Etna , cc mont formidable , qui occupe à lui Ta^n'cies scul ùnc étcuduc dc pays immense , et qu'on
Aagustins, à apgrcoit en entier des hauteurs de Taormine, y
Taormine, r ^ « i i i i i
110422. produit les plus beaux fonds de tableaux, et les plus imposans. Construite en amphithéâtre et sur le penchant de rochers escarpés, cette petite ville présente à tout moment des sites neufs, et piquans par leur singularité. La vue que nous donnons est prise d'une maison de religieux Augustins , dont les jardins sont formés par des terrasses élevées les unes au-dessus des autres.
Les bons religieux , possesseurs de cette habitation pittoresque, nous en firent les honneurs de leur mieux; mais le soleil, déjà très
chaud , nous empêcha de nous y arrêter. Taormine est un des lieux de la Sicile où le climat est le plus inconstant, et quoique nous y ayons trouvé, dès le commencement de l'été, des chaleurs excessives, on nous assura que, dans certains temps de l'année, on y éprouve des fi-oids violens. Sa position, déjà très élevée par elle-même, et, de plus, entourée de montagnes escarpées, et couvertes de neige pendant plusieurs mois de l'année, peut expliquer cette singularité ; le voisinage de l'Etna y peut encore contribuer, et fait souvent éprouver aux habitans de cette ville des courans d'air d'une rigidité à laquelle on ne peut reconnaître le climat de la Sicile.
Nous partîmes de Taormine le surlendemain de notre arrivée. A deux milles au-dessous nous rencontrâmes une espèce de môle formé par la lave; il faut que cette terrible lave, dont l'origine et l'époque sont perdues depuis des temps infinis, ait «été une des plus formidables qui soient jamais sorties de l'Etna, puisqu'elle s'est étendue jusqu'à vingt-cinq milles de la bouche du volcan , c'est-à-dire à plus de huit lieues du centre.
A quelque distance de là est le fleuve Alcantaro, autrefois Onobla, sur le bord duquel était bâtie Nct^oç, Cette ancienne ville fut fondée par les Chalcidiens de l'Eubée , qui abordèrent en cette contrée et en chassèrent les habitans , environ 700 ans avant J.-C. Elle peut donc être re-
ri
gardée comme une des premières villes de la Sicile, et Tune des plus entièrement détruites par Denys le Tyran, qui en rasa les maisons, les murailles, et donna son territoire aux Syracusains. Il y a lieu de croire que ce qui est resté de ses ruines, a été recouvert de la même lave dont nous venons de parler. Cette lave occupe tout le pays; sa nature est si compacte que le temps n'a pu opérer en elle aucun changement, ni en altérer la couleur, presque noire; elle est d'ailleurs d'une dureté extrême , quoiqu'elle soit spongieuse comme les scories du Vésuve. '
Nous marchâmes dans les cendres jusqu'à Giari, où nous vînmes coucher. Plus on s'approche de l'Etna, plus le pays devient fertile et couvert de productions. La plaine la plus basse est occupée par des champs immenses de lin et de chanvre , arrosés par des ruisseaux abondans^ ce qui produit dans tout ce canton un air assez
» « On voit dans Diodore que cette mcmc lave fut vomie « par l'Etna , au temps de la seconde guerre punique , lorsque « Syracuse était assiégée par les Romains. Taurominum en» « voya un détachement pour secourir les assiégés. Les soldats « furent arrêtés dans leur marche par ce courant de lave , qui «t avait déjà gagné la mer avant leur arrivée au pied de la « montagne , et qui leur coupa entièrement passage , et les « obligea de retourner par la croupe de l'Etna l'espace de plus M de cent milles. Il a ajouté que ce qu'il avançait était appuyé « sur des nscriplions tirées de quelques monumens romains « qu'on a trouvés sur cette lave, et que d'ailleurs il était confirmé « par plusieurs des anciens auteurs siciliens ; et comme le fait
malsain. Cet inconvénient n'empêche pas que le pays ne soit couvert de la plus étonnante végétation ; les vignes , les mûriers et les arbres fruitiers de toute espèce semblent y Croître à l'envi. C'est l'image de l'âge d'or, et l'on serait presque tenté de croire et de se persuader plus que jamais que, pour le bonheur d'un pays, il y faut un volcan.
Nous commençâmes à juger de la hauteur de l'Etna par la comparaison que nous en faisions avec le Vésuve que nous venions de quitter; quoique ce dernier volcan soit beaucoup plus près de Naples et à une distance qui n'est que moitié de celle où nous nous trouvions alors de l'Etna, cependant celui-ci nous paraissait déjà sur notre tête.
Nous résolûmes d'y monter de ce côté de Taormine, et de descendre ensuite par le che-
u a dû arriver il y a environ deux raille ans , si les laves de- « viennent régulièrement, par le progrès des années, des « champs fertiles , on imagine que celle-ci devrait au moins <i être labourable depuis long-temps. Cependant il n'en est « pas ainsi : elle est à peine couverte de quelques végétaux a clair-semés , et elle est absolument incapable de produire u du blé et des vignes. Il y a , à la vérité , d'assez gros arbres u croissant dans les crevasses , qui sont remplies d'un très « beau terrain ; mais il s'écoulera probablement encore quel- « ques siècles avant qu'il y en ait assez pour que les proprié- » la ires puissent en faire usage. » (Brydone, Foya^e en Sicile. )
min de Catane, afin de raccourcir le trajet et de mieux connaître aussi la totalité de la montagiie. Nous prîmes donc pour guide a Giari celui qui a coutume d'aller chercher la neige, et nous nous mîmes en route dans la matinée du 1 1 juin. Il en était tombé beaucoup dans la nuit, et tout le sommet en était couvert : comme nous pensâmes que cette neige se fondrait dans la journée, cela ne nous arrêta point. Nous montâmes pendant trois heures, et retrouvâmes dans cette traversée la température du printemps, déjà perdue pour la plaine.
Toute la base de l'Etna nous parut couverte . de ce côté , par les plus délicieuses campagnes , semées de bosquets et de bois qui présentaient la verdure la plus fraîche, une nature jeune, riante, vivace, abondante; enfin, l'idée qu'on se fait des Champs-Elysées. Mais on peut dire aussi que l'enfer des Grecs semble avoir été imaginé ou copié d'après l'Etna. Il faut aussi être poète, pour peindre et pour décrire son Tenare et son Elysée, car tout ce que la nature a de grand, tout ce qu'elle a d'admirable, tout ce qu'elle a de plus effrayant peut se comparer à l'Euia, et l'Etna ne peut se comparer à rien.
Nous nous arrêtâmes dans un cabaret, afin d'y faire nos provisions pour le soir, et nous nous remîmes en route. Deux heures après, nous avions quitté la région des vignes , et commen-
cions à entrer dans ce qu'on appelle Begione silvosa, A cette hauteur, les arbres commencent a s'élever , nous trouvâmes là les restes d'une vieille forêt de châtaigniers d'une grosseur monstrueuse, et bien faite pour attester la prodigieuse fertilité que répandent les cendres volcaniques, car ces colosses sont posés presqu'à cru sur la lave , et y tiennent par des racines qui , couvrant presque horizontalement le sol, vont chercher la nourriture et la sève entre les fentes de cette même lave, et parmi quelques veines de cendres.
On est encore plus dans l'étonnement quelques châtaignier
> 1 > • y^ j >^ de l'Etna , ap-
momens après , lorsqu on arrive au Centum Ca- pdé Centuin valu y ou les Sept Frères y nom donné à un seul ^^f^^ châtaignier, vieux comme le monde. Le cœur s'en est ouvert par la vétusté. Il n'en reste plus que la couronne de l'aubier, divisée en sept souches, qui s'élèvent comme autant d'arbres et portent des branches énormes. Nous fîmes, à plusieurs reprises, le tour de la totalité du tronc , et nous comptâmes soixante-seixe pas pour arriver d'où l'on était parti , c'est-à-dire vingt-cinq pas dans un de ses plus grands diamètres', et seize dans son plus petit.
L'ensemble de cet arbre est si monstrueux qu'il présente plutôt l'aspect d'un bosquet ou d'une touffe de plusieurs arbres, que le produit d'une seule et même végétation. Cependant, en examinant de près, on voit que sept souches
48o VOYAGE PITTORESQUE
aussi grosses n'auraient pu être produites si près Tune de l'autre, et d'ailleurs les déchirures sont si exactement en opposition les unes aux autres, et tellement tendantes au même centre, qu'il ne. peut rester aucun doute que ce ne soit un seul et même arbre. ^
Une semblable production compte bien des siècles, et fait à TEtna des archives qui pourraient paraître excessivement reculées : en calculant le temps nécessaire à la lave du volcan pour être susceptible de quelque végétation , celui qui s'est écoulé depuis cette première fermentation jusqu'à celle qui a pu produire un tel arbre, le temps qu'il lui a fallu pour parvenir à une si prodigieuse grosseur, et arriver ensuite à l'état de dégradation oii il est, et enfin celui qui s'est passé depuis qu'on le connaît dans cet état de vétusté. Ces calculs sont si infinis , et le total si immense, qu'on n'ose se charger de l'entreprendre. '
' Rien ne serait plus incertain que le résultat des calculs qu'on prétendrait faire pour déterminer l'antiquité de l'Etna , ainsi que l'ancienneté des productions qu'on trouve répandues dans différentes parties de la montagne. L'Etna vomit souvent une quantité immense de cendres grises qui recouvrent les laves de plusieurs pieds de hauteur. Cette cendre n'est qu'une espèce d'argile desséchée , qui reprend dans l'eau un peu de sa ductilité , et qui est propre à la végétation dans l'instant même oii elle est rejetée par le volcan. On croit, en général, qu'il faut plus d'un siècle à la lave pour qu'elle puisse recevoir assez d'altération k sa surface pour devenir
EN SICILE. 48 f
Il faut dire aussi que ces colosses sont le fruit du concours de bien des circonstances qui leur sont propres, telles que l'exposition, les vents, la région ; car , dans la partie plus élevée de la montagne, le même arbre devient long, feuille, mince, et semble être d'une autre espèce. Il faut encore se rappeler que la nature du châtaignier est si vivace qu'il arrive quelquefois que le cœur de l'arbre se détruit, s'ossifie et meurt, et que Taubier et l'écorce lui survivent ; ces parties de larbre s'accroissent même à une telle force qu'elles produisent et soutiennent souvent les
propre à la végétation et nourrir le moindre lichen ; mais on n'a pas prévu le cas où le volcan peut recouvrir de cendres argileuses les laves les plus nouvelles , et les rendre à la végétation cent ans avant l'époque où le travail lent de l'atmosphère eût pu seul opérer cet effet.
Des faits bien i^Ius certains, et qui reportent évidemment l'existence du volcan long-temps même avant la retraite des eaux de la mer de dessus cette partie de la Sicile et peut-être de toute l'île, c'est la quantité de laves qu'on retrouve dans plusieurs cantons de la base de l'Etna , recouvertes de plusieurs couches horizontales de pierres calcaires , et nommément à Aderno , Paterno , la Trezza , etc.
On voit dans tous ces lieuï les couches successives des produits de l'eau et du feu monter k une élévation de plus de deux cents toises au-dessus du niveau actuel de la mer , et ,à plus de trente milles de distance de son rivage. On aperçoit encore des courans de lave qui vont se perdre sous les montagnes calcaires de Carcaci , près d'Aderna. Les matières volcaniques y sont ensevelies sous plus de cinq cents pieds de pierres calcaires coquillaires en couches horizontales.
plus grosses branches , sans le secours du tronc. L'e'tendue des branches de cet arbre prodigieux ne répond point à la grosseur de la souche, cependant eUes ont encore soixante-dix-huit pas de diamètre dans leur plus grande extension , ce qui fait plus de deux cents pieds. On a bâti dans le centre de l'ar^ire , avec de la lave , une méchante baraque de sept pas de longueur sur huit de large et autant de hauteur. Si, au lieu de cette misérable cabane , .on eût élevé , sous cet épais feuillage, un autel simple et rustique, rien peut-être n'eût plus ressemblé à Tidée que nous nous formons des temples de nos druides : le site sauvage et désert de ces forêts, la vétusté de Farbre, tout semble fait pour rappeler le souvenir de ces anciens prêtres des Gaulois , et leurs mystérieux sacrifices. '
' La réputation de cet arbre aux cent chevaux a diminué depuis que quelques voyageurs , plus instruits et plus observateurs que ceux qui les avaient précédés , ont remarqué que ce châtaignier fameux n'était autre ckose qu'un arbre anciennement recepé par le pied , et dont la vieille souche avait repoussé , comme il arrive souvent , de nouvelles tiges : c'est ce qu'on voit partout et dans toutes les forets. Une végétation plus active, plus vigoureuse qu'ailleurs a donué à ces nouiteaux jets une force et une grosseur cousidérable , mais qui ù'a cependant rien qui tienne du prodige. Parmi les divers détails que nous trouvons dans différens voyageurs sur la grosseur énorme de ces châtaigniers de l'Etna , on voit qu'il y en a plusieurs de bien plus élevés et de plus considérables que celui des Centum CavaHi, qui n'ont qu'une seule tige et soixante-seize
bienir°"'"*'' P'-^ductions de la nature sont bien faues pour retracer à l'esprit le gigantesque don les poètes nous peignent la taille de ces noirs Cyclopes qu. habitaient l'Etna ; mais si l'espèce
traord.na,re, la race des habitans de cette montagne s est encore conservée d'une proportion
vieillards y deviennent aveugles, et souvent ceux qu ne le sont pas encore ont les paupières éraillees , rouges et douloureuses. Serait-ce l'air volcanisequils respirent, ou la cendre volatile t corrosive qui leur déchire perpétuellement les fibres de cet organe délicat? Cette même poussera s attache à leur peau , s'y colle par la Lns-
pration, et leur donne à tous la couleur des forgerons. Au reste, ils he sont rien moins que
La pluie nous prit aux Centum Cavalli, nous
pieds de tour. On y rencontre aussi des chênes d'une grosseur extraord.„a.re , et qui ont plus de quarante pieds ^J^"'
dépemt, grossiers et sauvages, horridi aspectu. J'ai .rouvé
gers , et ou les hommes n ont pu être corrompus par d'autre,
hommes 1 espèce humaine dans son état naturel fet ce oj^on
ppelle de honnes gens , des gens vrais, affables t offilux
Is sont de belle figure ; Tair pur et serein de la montagTeles
rend d.spos, ga.s et joyeux ; les femmes sont très jolies elle
fïimes obligés d'enfoncer la porte de la cabane , et de nous y loger. Le vent de sirocco ayant ramassé tous les nuages de la plaine, en couvrit la montagne et la fit disparaître à nos yeux. Nous espérions que la pluie, tombant en abondance, nous rendrait la cime plus pure , la plaine plus dégagée de vapeurs, et que le lendemain, au lever du soleil , nous pourrions arriver jusqu'au sommet de l'Etna : nous continuâmes notre route par le mauvais temps, et effectivement, lorsque nous eûmes marché encore deux heures , le vent changea, et nous vîmes avec joie les masses énormes des nuages qui tombaient de collines en collines, et s'étendaient au loin au-dessous de
nous.
Nous avions déjà passé la région qui produit les grains et les arbres fruitiers. Les châtaigniers disparurent et cédèrent le terrain aux chênes , ceux-ci aux sapins et aux bouleaux. La montagne se découvrait et se montrait toujours plus étendue, plus immense, à mesure que nous en Sommité de approchions. Nous touchions presque à la neige \^l'Reglll' perpétuelle , à cette partie de l'Etna appelée Re- ^^Zt' 8^^^^ Scoperta, et cependant cette sommité de
ont la peau très blanche et les yeux fort vifs ; les hommes sont brûlés par le soleil , mais grands , sains , très prévenans , francs , serviables ; en un mot , on se trouve dans ces villages , qui sont bien peuplés , au milieu d'une excellente espèce de gens. (Riédksel , Voyage en Sicile.)
'ti
EN SICILE. /ï85
la montagne nous parut, seule, encore plus haute que n'est le Vésuve , depuis le niveau de la mer jusqu'à son sommet. Il n'y avait plus de vapeur sur notre tête que la colonne de fumée qui sortait de la terrible bouche, et nous marchions avec courage , lorsque le perfide sirocco reprit avec plus de violence, et ramena de nouveau sur nous d'épais brouillards. Nous arrivâmes ainsi a tâtons à Cazotte, asile déplorable, sans portes ni fenêtres, et qui ne nous offrait pour chaises et pour lits que des laves aiguës et déchirantes.
Nous avions quitté les fleurs et les rossignols, et nous étions retournés au plus terrible des hivers. Comme nous étions horriblement mouillés, notre premier soin fut de faire couper un arbre , et de faire un si grand feu que nous enfiammâmes les deux mauvaises traverses qui soutenaient la plus triste de toutes les habitations. L'eau nous manquait, nous fûmes obligés de boire de l'eau-de-vie et de manger du fromage pour notre souper, au milieu d'une fumée épaisse qui nous aveuglait. Nous passâmes ain^i la nuit enfermés dans nos manteaux, sortant à chaque instant pour consulter les astres, et savoir s'il nous serait possible de continuer notre route, toujours dans l'espérance de pouvoir arriver au point du jour à la région glacée. Notre désir et notre impatience nous firent tout braver , et quoique le temps fat très défavorable, nous pen*
sâmes que peut-être le vent pourrait changer avec le jour.
Nous nous remîmes en chemin , et nous fîmes encore quelques milles à travers des torrens de lave et des débris de sapins renversés , des cendres âpres et tranchantes, des scories noires et ferrugineuses , mêlées seulement de points blancs et vitrifiés. Nous gravîmes, nous tournâmes plusieurs montagnoles plus ou moins anciennes , plus ou moins élevées, mais toujours de la même forme et de la même nature, avec les mêmes accidens, c'est-à-dire un composé de cendres, de scories, ressemblant à un entonnoir renversé, au sommet cette cavité plus ou moins étendue, qu'on appelle cratère, formée de laves , et au centre , cet amas de matières calcinées qui s'épaissit a. la longue, et finit par fermer la bouche du volcan. '
Nous ne rencontrâmes d'êtres vivans que des
« Hamilton, dans son Foyage sur VEtna, dit qu'il a compté jusqu'à quarante-quatre de ces petites montagnes , accumulées les unes à côté des aulnes, rangées comme en ligne, et formant une chaîne autour de l'Etna dans la moyenne région du côté de Gatane , toutes d'une forme conique , et ayant chacune un cratère , dont plusieurs étaient couverts de grands arbres en dedans et en dehors. Les pointes ou sommets de ces montagnoles, de celles qu'on peut croire les plus anciennes, sont émoussés , et les cratères , par conséquent, plus étendus et moins profonds que ceux des montagnes formées par des explosions plus récentes, et qui conservent en entier leur forme conique et pyramidale.
troupeaux de chèvres , aussi sauvages que celles de Polyphème , et condamnées à un éternel hiver. Les nues ayant de nouveau ramené la nuit, nous fûmes obligés de retourner à notre triste gîte. Nous y restâmes malgré nous jusqu'à la moitié du jour, mais le temps devenant encore de. plus en plus mauvais, et, par surcroît de malheur, nos provisions manquant tout-à-fait, il nous fallut y pour cette fois, lever le siège de la montagne , que les brouillards s'obstinaient à défendre; mais en nous promettant d'y retourner aussitôt que le temps nous le permettrait.
Nous remontâmes à cheval et prîmes le chemin de Catane par un temps si obscur et un brouillard si épais que nous avions peine à nous, apercevoir et à nous suivre les uns les autres. Nous cheminions tristement au flanc de la montagne pour nous rendre au bourg appelé Trè Castagne. Tout ce que nous pûmes observer pendant trois heures de marche , c'est que le chemin n'était ni aussi difficile ni aussi dur que celui que nous avions fait la veille. Nous foulions des cendres plus ou moins fermes, alternativement grises, noires et rougeâtres ou de couleur de' rouille : celle-ci était la plus forte; la jaune, plus légère, paraissait être la plus ancienne , et comme une eflloraison de l'ensemble des matières volcaniques. Nous entendions de loin gronder le tonnerre'; son bruit fut sourd pour nous ^
fit
fil
tant que nous fûmes au-dessus, ou dans Forage même ; mais lorsque , continuant de descendre , nous nous trouvâmes à notre tour presse's par le nuage , nous entendions le tonnerre dans son plus grand effet, reproduit et prolongé par l'echo de chaque valle'e; c'était un feu roulant, rehaussé de Téclat de la bombe. é
Jamais il n'y eut voyage plus malencontreux , et surtout plus contrarié par toutes les intempéries de Fair, les unes après les autres 5 le brouillard s'était changé en grésil, puis en pluie qui nous rappela celles de Naples ; car depuis notre départ de cette ville, nous n'en avions pas vu tomber une seule goutte. Nous continuâmes cependant notre marche par une averse épouvantable, qui nous permettait a peine de voir le chemin que nous avions a tenir ; lorsqu'enfin elle fut un peu diminuée , nous fûmes assez étonnés d'apercevoir au loin la mer et son rivage , où il faisait un beau soleil. Nous jouîmes de ce spectacle jusqu'à Trè Castagne, où la pluie pous accompagna.