‹ Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]Chapitre 47 sur 96 · SES TEMPLES ET DE SES MONUMENS ANTIQUES · texte numérisé non relu

SES TEMPLES ET DE SES MONUMENS ANTIQUES

La ville de Sciacca , autrefois Thermœ Selinuiitinœ, est une des premières et des plus anciennes de la Sicile; Fazelli, qui était originaire de cette ville , la regardait comme antérieure a tous les établissemens faits en Sicile, soit par les Grecs, soit par les Carthaginois; effectivement tous les historiens de l'antiquité ne nous ont donné aucune connaissance ni du temps où elle a été construite , ni des premiers peuples qui s'y sont établis. 11 y a tout lieu de penser que sa position agréable et fertile, et surtout les bains d'eaux chaudes et minérales qui sont dans ses environs, y auront attiré et fixé plus anciennement que dans d'autres endroits les premières peuplades qui ont habité la Sicile. '

' Le même nom de Thermœ fut autrefois donné , comme nous l'avons dit , à une autre ville de Sicile , près d'Hinière , à cause de ses bains chauds ; on l'appelait en conséquence

Sciacca est encore célèbre par la naissance d' Agathocles, un des premiers princes de la Sicile, et un des plus grands hommes qu'elle ait produits. On sait qu'il était fils d'un potier de terre , et que par la force de son génie et la supériorité de ses talens, il parvint à asservir et gouverner son pays. '

Parmi les différentes fabriques de ces antiques vases d'argile , dont nous nous sommes souvent occupés , et qui étaient si fort en usage chez les anciens, celle de Sciacca parait avoir été une des

Thermœ Himerenses : par la même raison , celle-ci se nommait Themtœ Selinuntinœ , à cause de la ville de Selinunte qui était dans son voisinage. C'est le même lieu qu'on voit désigné dans la Carte Théodosienne par le nom dîAquas Labodes ou Larodes , ainsi que dans l'itinéraire d'Antonin.

• Diodore rapporte que Carcynus , pèred' Agathocles , ayant consulté l'oracle sur les rêves qui le tourmentaient depuis la grossesse de sa femme, la réponse de l'oracle fut que l'enfant dont elle accoucherait ferait un jour le malheur de son pays. Carcynus|, dans l'eflfroi que lui causa cet oracle, crut devoir préférer la tranquillité de sa patrie à tout ce que la tendresse paternelle pouvait lui inspirer pour son fils ; et il ne fut pas plus tôt au monde qu'il donna des ordres pour le faire mourir. Sa femme ne pouvant consentir à une résolution aussi barbare , prit le parti de tromper son mari et de dérober son fils à la mort. Elle alla trouver ceux qui avaient été chargés de ces ordres cruels, et qui, heureusement attendris par la beauté singulière de l'enfant, difi'éraient de les mettre à exécution.

Le petit Agathocles fut alors transporté en secret et élevé chez

ftmnmmsmimmmmÊmsm

•a 22 VOYAGE PITTORESQUE

plus recherchées , et on lui attribue même une grande partie de ceux qui sont conservés dans les principales collections de la Sicile, soit àCatane, soit à Palerme. On peut croire le désir que nous aurions eu de rencontrer sur les lieux et dans le pays même, un de ces vases qu'on eût pu supposer fabriqués par le père du fameux Agathocles, mais à peine en vîmes-nous l'apparence d'un seul

dans toute la ville.

Nous gravîmes la montagne où sont les étuves, imaginées et fabriquées, dit-on, par Dédale, ce génie universel, l'inventeur de tous les arts, partout désiré, et chassé de partout ; qui, après s'être

Héraclydes , son oncle , où il crût en beauté et en intelligence. Il avait atteint l'âge de sept ans lorsque Héraclydes voulant célébrer un sacrifice dans sa maison , invita son beau-frère k y assister. Carcvnus ne fut pas plus tôt entré qu'apercevant Agathocles , involontairement il ne put ôter les yeux de dessus cet enfant , dont il admirait la noblesse et les grâces. Sa femme, qui l'observait , crut pouvoir lui rappeler dans cet instant la perle qu'ils avaient faite • elle lui dit que son fils serait précisément de cet âge s'ils n'avaient eu le malheur de le perdre. A ce souvenir, les yeux de Carcynus se mouillent de larmes ; il caresse de plus en plus son fils sans le connaître , et regardant l'enfant avec attendrissement , il se reprochait sa barbarie et se livrait au désespoir. Alors la mère saisit ce moment de sensibilité pour lui découvrir la feinte et les moyens dont elle s'éUit servie pour conserver un fils qui devait faire un jour leur bonheur. Carcynus , à ce récit , transporté de joie , enlève le jeune Agathocles et le reconduit chez lui , au risque de tout ce qui pourrait en arriver par la suite. (Diod. dk Sic , Lib. XIX. )

Ûh

couvert d'autant de crimes que de gloire, était venu trouver Cocahis, roi des Sicaniens et de presque toute la Sicile, pour se dérober à la vengeance de Minos. On voit dans la fable que ce roi poursuivait Dédale pour avoir favorisé les amours monstrueux du Taureau , et de Pasiphaé son épouse ; les plus anciennes traditions de la Sicile veulent que ce soit dans ces étuves que Cocalus fit étouffer Dédale, pour se débarrasser des menaces que lui faisait Minos de lui déclarer la guerre s'il ne lui rendait ce malheureux fugitif ou mort ou vif. Quoi qu'il en soit, c'est à trois milles de Sciacca que sont situées ces anciennes étuves, au sommet d'une montagne qui domine la ville. On leur donne aujourd'hui le nom de Bagni di Santo Calogero.

On a bâti dans ce lieu une abbaye qui sert d'hospice aux étrangers. L'abbé n'y demeure pas, mais en retire chaque année dix mille livres de revenu , et laisse à l'aumône des malades et des voyageurs quelques pauvres ermites qui desservent l'église. Quant aux étuves, aux bains de vapeur appelés sur les lieux / sudatori ^ quoique fort ressemblans à tout ce qu'on connaît en ce genre, dans différens pays , pour les causes comme pour les effets, on peut dire que le lieu même et les différens phénomènes qu'il présente, renferment des détails curieux à observer. '

' En parlant des différens travaux que l'antiquité attribue à

Ift"

1^ ff^.

If

On y entre par une f;rotte d'environ huit pieds carrés d'ouverture, d'où il sort un vent chaud qui, au bout de quelques momens, vous couvre d'humidité et vous fait tomber en sueur de la manière la plus douce et la plus prompte. Cette vapeur, causée sans doute par quelque feu souterrain , parait élancée du centre de la montagne où elle se fait jour à travers les rochers; elle est absolument inodore : plus dense et plus fraîche dans le fond de la grotte, elle paraît plus chaude au contact de l'air extérieur, et lorsqu'elle se charge des vapeurs de l'atmosphère.

La grotte est entourée de sièges anciennement taillés dans le roc pour les baigneurs, car il paraît que de tout temps on a fait le même usage de ces eaux chaudes et de ces étuves. On voulait que nous vissions de l'écriture grecque que le temps , disait-on , rendait indéchiffrable , mais il est aisé de reconnaître les traces des ciseaux à dents avec lesquels on a taillé autrefois les sièges ; ces caractères faits grossièrement et comme par lignes parallèles, polis et usés par les frotlemens et le temps , ressembleraient plutôt à une écriture gothique, mais ne sont ni l'un ni l'autre, et ne peuvent être du grec que pour les amateurs du t^rec et du merveilleux.

Dédale dans la Sicile , Diodore cite les bains de Selinunte comme un lieu où les malades venaient chercher la santé , et l'y retrouvaient avec une sorte de volupté.

.i^a^mU^mursàtm^^t

iiiimminitillltlim

EN SICILE. 2a5

Cette première grotte communique à une seconde par une voûte si basse qu'il faut se coucher à terre pour y entrer. Les malades n'en font, par cette raison, aucun usage, non plus que d'une troisième qui y communique encore. L'ermite que nous avions pris pour nous accompagner, nous dit qu'il était possible d'y pénétrer, mais qu'elles ne renfermaient rien de plus curieux à voir que la première, et que d'ailleurs il était très difficile d'y conserver de la lumière, à cause d'un vent violent qui sortait continuellement du fond de ces souterrains. Un de nous, plus hardi que les autres , voulut cependant en faire l'essai, muni d'une lanterne assez bien fermee ; mais au bout de quelques momens , il fut obligé de revenir sur ses pas , n'ayant pu , malgré sa lanterne, empêcher la lumière de s'éteindre, tant le courant d'air était violent.

D'où perft provenir ce vent extraordinaire qui se manifeste également dans beaucoup d'autres endroits de la montagne, et quelle en peut être la cause, si ce n'est la prodigieuse dilatation de l'air, occasionnée par la chaleur même des matières volcaniques renfermées dans le sein de la montagne? Il nous parut au reste que cet effet très naturel et le bruissement qu'il occasionne ressemble beaucoup à celui qu'on entend dans l'intérieur de la Solfaterra, à l'effloraison du soufre près, et en tout à un volcan à qui il ne manque IV. i5

if

que de la matière pour former et produire les

mêmes phénomènes.'

AprèsavoirexammécequMlfutposs»bledevoi

de ces grottes, sans négliger même celle ou un vie ermite, Santo Caiogero, un des protecteu^ les plus révérés de la Sicile , a passe beaucoup d années, et est mort, dit-on, en odeur de samtete nous prîmes le parti de redescendre dans la plaine; mais nous fûmes retenus quelques moyens par la belle , la superbe vue dont on jouit

■ L-ouvra-e du prince de Torremuzza offre , au sujet de ces eaux lé" Us fort en usage chez les ancien,, et au mo os autaJ^elles le sont aujourd'hui , uu monument assez cuautantque to J ,.^, g,,e<,ue qu. a du

':Z: 'u f^^s Sche . une de c* étuves ou bains pubhcs En r ndant exactement ce qui existe de cette '"-"P»'""' ^^^^^ 1% ande, lettres ou caractères grecs sur une P-- -|»; de ara"re palmes et haute de trois , on trouve , en la tradut- ? „ ati^. 1 ^ratian. salutis propriœ. Le savant bénéd.c- : T) S B^'zi dont le prince rapporte et paraît adopter le 'e°nUme';t pense quava'tcette fin de phrase il devait y avo.r ur "^'p rtiede la pierre le mot .a/e*«^<W«'n , ou un ier: l m.ne genre . qui indiquait que •-;--;

porte de laquelle ou ^<^^X::t:Sr:^ Zr^. '« tous les malades pouvaient, à peu ae iraw,

"^ U'forme particulière de quelques unes des lettres grecques

r =5.,,. b ce Quaioute le prince de Torremuzza , di-

peut fa.re naa. . a ce qu j ^ ^^ ^^^^^ i„scripUon -,

'"•" sIT'u fixer époque, ce savant est porté à fcroire "::,ie detalt t^ d Je 'grande anUquité. ,Ant. IscrH. M Palermo.)

sur la superficie de cette montagne fort élevée et isolée de toutes parts. L'étendue de mer qu'on découvre de là est immense, et les ermites nouis dirent que par des temps très purs on pouvait apercevoir non seulement le cap Bon en Afrique, mais le golfe de Tunis, où était anciennement Carthage.

Nous revînmes à Sciacca , et côtoyant le rivage de la mer, nous trouvâmes toujours une même nature de roche brûlée, blanche et salée. Nous passâmes à l'embouchure d'une rivière«ssez considérable, autrefois nommée Isturus : c'est aujourd'hui le Calata-Belotta , nom qui lui vient d'un vieux château sarrasin bâti près de sa source sur un lieu élevé. Les habitans se servent de ses eaux, ainsi que de celles du Macasoli, rivière qui coule et se jette un peu plus bas dans la mer, pour inonder de vastes plaines toutes couvertes de riz, production très abondante dans toule cette partie de la Sicile. A quatre milles plus loin , et toujours en suivant la côte, nous eûmes encore à traverser le Platani , autrefois Camicus ou Halicus , qui se jette dans la mer près le cap appelé Capo Bianco, sans doute a cause de sa couleur et de la nature de la pierre dont il est formé.

On prétend que ce fut sur ce cap que les compagnons de Minos enterrèrent le corps de ce prince , que Cocalus leur avait rendu en leur

Vf

^o.S VOYAGE PITTORESQUE

disant qu'il s'était noyé dans le bain. Les Sicaniens ayant brûlé leurs vaisseaux, y bâtirent une Ville qu'ils appelèrent Minoa, du nom de leur roi. Cette colonie fut apparemment dispersée dans la suite, et les anciens historiens nous racontent que Doricus, fils d'Alexandre, roi de Sparte,etdelafamilledesHérachdes,etantvenu

réclamer le royaume d'Eryx, comme successeur d'Hercule, bâtit Héraclée dans le même heu ou avait été Minoa ". Depuis, les Egestiens et les CarOiaginois en ayant pris ombrage , joignirent leurs armes et détruisirent cette nouvelle viUc d'Héraclée, dont difficilement on pourrait apercevoir aujourd'hui les moindres restes dans le lien où elle a existé autrefois. •

. Hercule étant venu dans la Sicile , envoya défier k la lutte le r^ Ery. , fils de Venus , d une taille gigantesque e d une re pr7po tionnée. Ery. accepta le défi , et , croyant être sAr de vafncre , il paria son royaume contre les vaches de Gé.-yon, Îue condui ait^Hercule, et qui, perdant cette dépoudle, au- Tt perdu l'espérance de l'immortalité. On -;t que ce Ge^^^^^^^ fut Z par Hercule , parce que , suivant la fable , il nom ris- U tLufs avec de'la chair humaine. Ce héros vamque^^^^ du monstre , laissa aux habitans la souveramete de leu. pays jusqu'à ce qu'un de ses descendais vînt la redemander.

. Cette ancienne Héraclée , élevée sur les ruines de Minoa , ;ille plus ancienne encore, est souvent désignée par l un o« ;ire nom dans tous les historiens. Il paraît que cette HéraclTe de Sicile fut, pendant un temps, une vdle assez pu.sinte mais toujourl en guerre , soit avec Carthage , que son Toi nage impor unait . et dont elle jalousait le commerce.

Toutes nos recherches ayant donc été parfaitement inutiles, nous quittâmes là les bords de la mer, et rentrant un peu dans les terres, nous vînmes diner à Monte Allegro , village pauvre et misérable , situé sur un triste rocher et entouré d'autres rochers arides et incultes.

De Sciacca à Monte Allegro il y a vingt-quatre milles que nous avions faits tout d'une traite; il nous en restait encore dix-huit pour arriver a Girgenti, mais comme on nous dit que Siculiana, petit bourg que nous devions rencontrer à moitié chemin , était entouré de mauvais air, nous résolûmes de pousser jusqu'à Girgenti, quelque heure qu'il fût. Nous passâmes effectivement par un pays très sauvage, des vallées désertes, traversées par des ruisseaux et des lacs d'une eau puante, avec la même nature de terres blanches et arides.

soit avec d'autres villes de la Sicile , telles que Sege^te ou Syracuse. On doit croire, au reste , que son règne fut de peu de durée. On voit , dans Athénée et Diodore , qu'elle fut successivement ravagée par Denys le Tyran etpar Agatbocles. Enfin , à l'époque oii les Romains se rendirent maîtres de la Sicile , Cicéron nous apprend que cette ville était alors si misérable et si dénuée d'habitans que le sénat fut obligé d'y envoyer une colonie. On ignore absolument l'époque de sa destruction totale , et quoique Fazelli prétende que de son temps on pouvait encore découvrir l'étendue de ses murailles , qui avaient deux milles de circuit , on peut assurer que c'est une de ces anciennes villes de la Sicile dont on retrouve aujourd'hui le moins de traces.

23o VOYAGE PITTORESQUE

Dès que nous eûmes passe le bourg de Sicu liana , le pays changea et nous parut s'embellir, mais malheureusement pour nous la nuit étant survenue , nous empêcha d'en jouir ; nous ne parvînmes au môle ou port de Girgenti qu à la nuit absolument fermée. Le mole est à quatre milles de la ville , on y monte par un assez beau chemin qui passe entre le mont Tauro, à gauche , où étaient campés les Carthaginois, lors du second siège d' Agrigente , et le Campo Romano a droite, qui a conservé ce nom du camp que les Romains avaient pris pendant ce même siège.

Nous rencontrâmes sur notre chemm un torrent ou petite rivière anciennement appelée J^ra- .as, et arrivâmes enfin â Girgenti par le même chemin escarpé et tortueux que Dédale avait construit pour rendre la citadelle de Cocalus imprenable. Ce chemin était fait avec tant d art, que trois ou quatre soldats, suivant le rapport de Diodore, auraient pu en empêcher l'accès a une armée entière. Tant arctwn et Jlexuoswn ejns fecit aditum, ut a triwn aut quatuor hominum prœsidio dejendiposset. Il y a peu de temps qu on a élargi cette route et l'entrée de la ville , ou l on voit encore les traces de la vieille porte, et la roche telle qu'elle existait. H était onze heures du soir lorsque nous arrivâmes ; toutes les portes des maisons étaient fermées, et nous ne trouvâmes plus les émissaires de (ielias pour nous rece-

voir et pour nous conduire au palais de leur maître. *

Nous fîmes même une fort triste épreuve de l'hospitalité agrigentine , autrefois si renommée ; car , après avoir promené nos chevaux déjà har^sés , dans les rues périlleuses de la ville, après avoir éprouvé les refus des gens même de notre consul , qui ne voulurent pas venir jusqu'à la porte pour nous parler, nous fûmes obligés de revenir à un faubourg par lequel nous avions passé en arrivant , et, après y avoir frappé inutilement à toutes les portes et à tous les cabarets, nous nous estimâmes heureux de trouver un méchant grenier où l'on ne put nous donner pour souper qu'un melon d'eau, et pour lit qu'un tas de blé.

Le lendemain de grand matin nous retournâmes â la ville, avec le projet de faire usage des lettres de recommandation qui nous avaient été données, «et comme nous en avions entre autrco pour l'évêque de Girgenti , le cardinal Branciforte , nous fûmes bien reçus. Un de ses grandsvicaires se chargea même de nous trouver des logemens; mais sans attendre l'effet de ses soins obligeans , nous retournâmes avec empressement

'Gelias, citoyen d'Agrigenle , connu dans l'antiquité par sa magnificence et ses libéralités. Il éleva à ses frais de somptueux édifices , et fit de grandes dépenses pour l'utilité et l'embellissement de la ville.

I il

',êi

gns n» 48a

aSa VOYAGE PITTORESQUE

revoir et parcourir les lieux où était située la célèbre Agrigente , et que nous n avions fait que traverser en arrivant la veille, et presque à

• tâtons. . . ,

Ce pays était pour nous d'une telle curiosité,

il nous parut si riche, si abondant, (|ue nous

aurions voulu nous arrêter à chaque moment

pour dessiner et conserver tous les points de vue

Euvîronsde qui sc présentaient à uo US. Un de ceux qui nous

Girgeiiti,et ^«rurcut Ic pluspiquansfutdcssiné près du fleuve

torrent antre- r *^ * . / * J'«,.,.;

fois nommé Agragas , que nous avions traverse avant Q arrifleuve^^ra- ^^^ ^ Girgcnti. À en juger par ce qu'il est aujourd'hui , on doit croire que cette petite rivière a, ainsi que la ville même a laquelle elle a donné son nom , beaucoup perdu de ce qu'elle était autrefois; car ce n'est plus qu'un petit torrent encaissé dans des ravines fort profondes , et qui n'a rien de majestueux; mais le pittoresque, le mouvement des terrains dont il est environné , son nom surtout si célèbre dans l'histoirç de l'ancienne Sicile , ne nous permirent pas d'aller plus avant sans en prendre une vue : elle nous a paru d'autant plus intéressante que, dans l'endroit d'où l'artiste l'a dessinée, on apercevait dans réloignement la ville de Girgenti, l' Agrigente moderne , située sur les hauteurs. *

• Celte rivière , appelée aujourd'hui dans le pays Dra^o , eswde peu d'étendue , et prend sa source au nord de Girgenti , dans des montagnes près d Aragona. Elle passe auprès des

EN SICILE. a 33

Le terrain. sur lequel l'ancienne ville d'Agri- g^^^J^qu^ïe gente a autrefois existé, étant composé de plu- "^'^^^^^^^ sieurs monticules, ou hauteurs très distinctes , on n» 483. peut assez facilement , de la partie la plus élevée, apercevoir çn entier tout l'espace qu'elle devait occuper. Cette découverte nous fit naître le projet d'enlever sur les lieux mêmes un plan, et comme une carte à vol d'oiseau , qui puisse en donner à peu près une idée. Cette carte ayant été levée à la hâte , et sans aucun des instrumens nécessaires pour une telle opération, ne doit pas être d'une grande exactitude; mais nous pensons qu'elle doit suffire. pour rendre a peu près compte de la forme et de la situation de cette ancienne

ville. «

Placée à peu de distance de la mer et entre deux rivières, dont l'une, l' Agragas, coule au pied de ses murs , et l'autre, plus éloignée, an-

murs de l'ancienne Agrigente , et reçoit uiie autre petite rivière nommée Fiume di San Blazio , avant de se rendre dans la mer. Les Agrigentins avaient, suivant l'usage de ces anciens peuples , fait un dieu de leur fleuve Agragas , qu'ils représentaient sous la forme d'un enfant. Ils lui élevèrent une statue en ivoire , qui fut envoyée , au nom des habitans d' Agrigente , au temple de Delphes.

• Nous avons vu avec plaisir que ce plan ou plutôt cet aperçu du site général de l'antique Agrigentum, levé par nos dessinateurs, et sur la seule inspection des lieux, se trouvait conforme à la carte que le père Pancrazio en a donnée dans son ouvrage des antiquités de cette ville.

a34 VOYAGE 1>1TT0RESQUE

ciennement nommée Ipsa, bordait un de ses faubourgs, cette ville, d'une étendue immense, éuit bâtie sur plusieurs hauteurs. La plus élevée, et qui porte encore son ancien nom, Monte Lamico, est occupée aujourd'hui par ]a ville moderne de Girgenti. C'était autrefois la forteresse d'Agrigente, située, comme le dit Polybe,^ur des rochers escarpés et d'un accès très difficile , quœ ab exteriore parte, vora^ine alla atque inaccessa circumdatur. j • -i

A côté de cette forteresse , et sur la droite , il y a une autre colline qu'on appelait Rupes Jthenea, ou Colle Mineivale, parce qu'on y avait élevé un temple à Minerve. Un espace plus uni et beaucoup plus étendu , terminé par le fleuve Agragas, formait proprement la ville même d Agrigente. C'est le fong des murs de cette principale porte de la ville qu'étaient construits , et presque sur un même alignement , le plus grand nombre des temples de cette ville magnifique , tels que ceux de la Concorde, de Junon Lacime. d'Hercule, etc. , et un peu plus au midi, le célèbre temple de Jupiter Olympien, autrement le

temple des Géans.

Il y avait enfin une dernière partie, ou un faubourg d'Agrigente, qu'on appelait Neapohs ou la Villeneuve , plus près du fleuve Ipsa. C était dans les dehors de ce faubourg, qu'étaient placés les sépultures et les tombeaux des Agngen-

tins , dont il existe encore des débris innombrables. Quant à ce monticule ou espèce de tertre isolé, qu'on voit au midi de la ville, en se rapprochant de la mer, c'est le lieu où les Romains avaient établi leur camp , lorsqu'ils vinrent faire le siège d'Agrigente. Ce mont porte encore le nom de Campo Romano. C'était de l'autre côté d'Agragas sur le Monte Toro, que les Carthaginois placèrent leur armée lorsqu'ils vinrent contre les Romains au secours d'Agrigente. '

i4ii

- La ville d'Agrigente surpasse la plupart des autres villes par ses fortifications et par la beauté et la magnificence de ses édifices. D'ailleurs , comme elle est bâtie à dix-huit stades de la mer , elle a abondamment toutes les commodités qu'on peut en recevoir. Outre cela, son circuit est parfaitement fortifié et par l'art et par la nature ; car ses murailles sont bâties sur un rocher qui lui sert de fondement, et qui a été rendu inaccessible par le travail des hommes oîi il ne Tétait pas de luimême. Cette ville est entourée de rivières j du côté du midi, par un fleuve qui porte le nom de la ville , et du côté de l'occident d'hiver, par un autre appelé Hfpsas. Mais, du côté oii la ville regarde l'orient d'été , il y a une forteresse qui est environnée par le dessus d'un précipice qui lui sert de fossé , et qui n'a au-dedans qu'une seule avenue par oîi l'on y peut aller de la ville. On voit au haut de cette citadelle un temple de Minerve et de Jupiter Atabyrien, comme chez les Rhodiens ; car Agrigente étant une colonie de Rhodiens , c'est avec raison qu'on y adore ce dieu sous le même nom que les Rhodiens l'adorent. Outre les autres ornemens , qui sont en abondance dans cette ville, il y a de beaux temples et de magnifiques galeries. Pour ce qui est du temple de Jupiter Olympien , quoiqu'il ne soit pas des plus somptueux , il ne le cède

a36 VOYAGE P1TT0RES(^UE

Tomb..a .n. Un dcs premiers objets de curiosité de l'an- 'r/an^^r;;. àenne Agrigente est un tombeau antique orné 'Gtr;:n.f: de bas-reliefs, précieusement conserve dans "°*'*- l'é"lise cathédrale de Girgenti; monument si connu , si vanté , enfin si célèbre , qu'il est devenu en ce genre la première curiosité de la Sicile. Nous examinâmes avec beaucoup d'attention cet ancien sarcophage , qui sert à présent de fonts baptismaux; et, d'un commun accord, nous convînmes qu'il était bien au-dessous de sa réputaUon; remarquant surtout les dissemblances dont il est rempli , c'est-à-dire des beautés de style et de composition , avec des deuils gi-ossierement faits et de la plus faible exécution, nous

néanmoins i aucun de ceux de la Grèce, n. par la grandeur, ni par la beauté de Tenlreprise. (Polï.« , trad. de Duner. )

Rien nest plus exact que ccUe description, puisquon retrouve sur les lieux mêmes, encore parfaitement indiqué , le circuit de cette ancienne ville, l'étendue et les restes de ses murailles, 1. position des différentes élévations sur lesquelles elh éuil autrefois construite, également entourée de deux rivières, Tlpsa etl'Agragas, ainsi que la distance de la mer désignée par Poljbe. Son étendue devait être très considérable. Nous voyons dans Diogène de Laërce qu Agngente avait dix mille pas de circuit , et que , dans ses temps de splendeur, elle avait contenu jusqu'à huit cent mille habitans

Mais, de tous les anciens historiens, Diodore de Sicile et celui qui est entré dans le plus de détails sur les mœurs , e luxe et les richesses des Agrigentins. Nous donnerons dans la suite de celte description quelques traits empruntés à cet hislorieii.

nous accordâmes tous à penser que ce monument avait été commencé par quelque statuaire habile, qui en avait avancé plus ou moins chaque face , mais qu'on ne Tavait terminé que plusieurs siècles après, et quand Fart était tombé dans la barbarie; ou encore que ce tombeau ayant été gâté par le temps, on Favait restauré tant bien que mal.

11 y a cependant deux côtés qui , vus de loin, sont encore d'un grand effet; mais en somme, ce n'a jamais été un morceau digne du beau temps des Grecs , ni de la réputation qu'il a. Le sujet ressemble si fort a celui de Phèdre et Hippolyte, ancienne tragédie d'Euripide , qu'il n'est pas possible de douter que ce n'ait été le sujet que se sera proposé le sculpteur. Le premier côté , le plus apparent et le plus fini , est sans contredit celui qui mérite le plus d'attention; il représente un héros prêt à monter à cheval , une femme qui le quitte avec douleur, ou veut le retenir, des chiens , etc.

Dans la partie opposée , l'autre grand côté , on voit une chasse au sanglier : ce morceau est très inférieur au premier pour le style comme pour l'exécution. Le troisième côté représente un homme embarrassé dans les traits de ses chevaux épouvantés, et traîné sur les débris de son char fracassé. Enfin, dans le quatrième, le plus conservé , on voit une femme éplorée, que plusieurs

fi

Sll Â

ht-

râ

ml

autres secourent et cherchent à consoler. Cependant, comme on veut que ce soit un tombeau, et qu'on prétend qu'il a été rapporté de Carthage avec les statues précieuses que Scipion envoya aux Agrigentins après la prise de cette ville, on en fait le tombeau de Phintias , tyran d' Agrigente , qui fut chassé du trône, et mourut à Tunis, ayant été tué a la chasse par un sanglier. '

Cette explication semble plus d'accord avec la partie qui représente une chasse au sanglier, car on remarque que ce sanglier est sculpté dans la forme ef dans la même action que celui qu'on trouve sur toutes les monnaies frappées sous le règne de ce prince. Mais Phintias, qui mourut proscrit et abhorré par son peuple , ne trouva sans doute personne pour le pleurer, et encore moins de sculpteur à Tunis pour faire si pompeusement son tombeau. Il en est de l'allégorie comme de la métaphysique, chacun y voit, ou se croit en droit d'y voir ce qui lui plait et ce qui convient à son opinion. Pourquoi ne seraitce pas aussi l'histoire d'Adonis que Vénus veut

. Ce serait presque le sentiment du père Pancrazio , quoiqu'il soit loin de le donner pour certain. Stante Odunque la proposta ci cauteia , noi non possiamo presentemente a manifestars^i quai sia di certo il nostro sentimento intorno al sigJiificato di qucsto sepolcro , abbiamo indizio e congettura che ' appartenerpossa a Fintia, ultimo tiranno d' Agrigento.i? aj^c. ,

tom. II. )

empêcher d'aller à la chasse , et son désespoir après la mort de son amant ? Quoi qu'il en soit , nous avons pris, avec la plus grande exactitude, les dessins des quatre côtés de ce monument.

Il y a encore aux archives de la même cathédrale un superbe vase grec qu'on peut regarder comme un des plus grands et un des plus beaux monumens de l'antiquité dans ce genre.

Nous parcourûmes ensuite toute la ville moderne de Girgenti, sans rien trouver qui nous parût mériter d'être cité. Il y a bien une église, Santa Maria dei Greci, élevée sur les ruines d'un temple antique dédié à Jupiter, mais il a été si défiguré par les constructions modernes dont il est entouré , qu'il est impossible d'en prendre une idée. On prétend que ce temple avait été bâti par Phalaris, ce tyran d'Agrigente qui se rendit fameux par ses cruautés, et se fit tellement abhorrer des ses sujets qu'ils le lapidèrent.

La situation actuelle de Girgenti, sur une montagne escarpée, en rend l'abord et presque toutes les rues impraticables, non seulement pour les voitures, mais encore pour les mulets dont on se sert dans le pays. La ville moderne n'occupe, comme nous l'avons dit , que le terrain de la citadelle de l'ancienne Agrigente, forteresse bâtie, à ce qu'on prétend , par Dédale , pour y placer les trésors de Cocalus, roi des Sicaniens, un des premiers peuples de la Sicile. Le Mont Camicus,

sur lequel elle avait été construite éuU devenu, un d^ quartiers d'Agrigente, et était joint a b ville même par un pont fort eleve qui régna, sur un vallon très profond, appelé aujourd hu, rai di San Leonardo.

Il n'existe plus le moindre vestige de cette citadelle , et on n'en reconnaît la position , d après la peinture que nous en font les anciens historiens, qu'à 'escarpement seul du rocher su lequel elle était située. Toute cette roche etaU creusée et formait au-dessous un labyrinthe souterrain, avec plusieurs issues par lesquelles on ;:;:.; f^re L sorties secrètes. Nous avions le projet de descendre et de parcourir ce qui exiL encore de ces antiques ^f^'^^;;''''^^ ils nous parurent si obscurs, et d une telle étendue, que nous vîmes promptement combien .1 serait dangereux d'y pénétrer sans les plus grandes précautions. De longues et immenses galeries percées en quinconce , forment a chaque croisée des chambres carrées , avec quatre portiques égaux. La crainte de nous perdre dans ces vastes et ténébreux labyrinthes, nous engagea a revenir sur nos pas, après nous y être promenés quelques momens. Nous remarquâmes seulement que ces galeries ont été taillées dans un tuf mêle de coquillages, si tendre, qu'il se coupe facilement avec un couteau , et qu'il ne durcit qu a air.

C'est surtout en parcourant les campagnes Temple de

* 1 Janon a

d'Aerieente et les restes nombreux de ses temples Agrigente, et de ses monumens antiques, qu'on peut se former une idée de ce que devait être cette ville célèbre, une des plus anciennes de la Sicile, et la seconde, après Syracuse, pour les richesses et la magnificence. Un de ses principaux édifices était le temple de Junon Lacinie, situé à l'angle oriental de la partie méridionale de la ville : il était élevé sur un grand stylobate , ou socle de dix pieds de hauteur, qui sert de base à tout l'édifice, et présente une plate-forme au couchant et à l'orient du temple : c'est de ce côté qu'en était l'entrée. On montait à cette plate-forme par deux escaliers latéraux de six marches, qui coupaient par moitié trois gradins formant l'élévation totale du stylobate. C'est sur ce soubassement que sont les quatre gradins sur lesquels posent les colonnes sans bases , d'ordre dorique et cannelées, formant un carré long de treize colonnes de profondeur sur six de large.

Ce monument, quoique fort dégradé, offre encore la ruine la plus belle , la plus imposante et la plus pittoresque en même temps. Les treize colonnes du flanc septentrional existaient encore au commencement de ce siècle ' ; mais il en est tombé six à deux reprises depuis moins de six

' Le dix-huitième.

anL et trois autres sont si ébranlées, et dans ^n quilibre si périlleux, qu'on ne peut espérer " 'ells se soutiennent encore 1-f «^fj/^^^^^^ un climat comme celui de la S.c.le , ou la gelée et le dégel ne donnent aux pierres aucun mouvement sensible de dilatation, pour que ces debr.s pXleux puissent subsister dans la même place f^npckxe Quelques années.

"Alalce'du côté du couchant, il reste tro.s colonnes entières et trois diversement dégradée . î a nartie de l'entrée l'est presque entièrement. On doit remarquer, dansle soubassement ou sty- ?oLt:,U'an^e du couchant de la face septentrionale . une petite porte carrée. Elle servait d'entrée à u.ie petite galerie souterrame q«. formait le pourtour du temple ; au-dessous et aplomb du péristyle et de la galerie supérieure.

cette espèce de couloir communiquait dans 1 in- 3 ieur de l'édifice par deux escaliers places a côti de la porte. C'était vraisemblablement u.^ entrée particulière réservée pour les prêtres, et nar laquelle ils se rendaient au temple. ' On'peut juger, P- l'effet que présente en-^^^ cet antique monument, maigre 1 état de ruine et de dégradation où il est aujourd'hui , de celui qu'il produisait lorsqu'il était en son entier, et cômbL cette architecture , qui peut paraare Crde et massive au premier abord, devait être noble et majestueuse par l'élévation de ce grand

socle qui lui servait de base et comme de piédestal.

Nous voyons dans Pline que c'est dans ce temple de Junon qu'on conservait une des plus précieuses peintures de Zeuxis; elle représentait la déesse, et ce célèbre artiste avait cherché à lui donner une grâce et un caractère tout divin. Pour parvenir à ce point de perfection auquel la nature semble arriver si rarement , même dans la conformation des plus belles femmes, Zeuxis avait demandé qu'on amenât devant lui les plus jolies filles d'Agrigente, pour choisir celle qu'il jugerait digne de lui servir de modèle; mais n'ayant pu trouver réuni dans une seule cet ensemble de formes et de proportions qu'il désirait , il en retint cinq, pour ne prendre dans chacune qiie ce qu'elle offrait de véritablement parfait. * •

Du temple de Junon nous passâmes au temple vaesdu de la Concorde, le plus conservé des monumens p^edeiaCon.

' '^ corde a Agri-

de la Sicile , et le seul dont on ait pris quelque g«nte , prises

1 * J- .• 1 defaceetlaté-

som. 11 est dans la même direction que le pre- raiemem,

Page 1