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CHAPITRE VII

CALABRE ULTÉRIEURE. — ROUTE DE SQUILLACE, l'antique scyllatium , jusqu'à REGGIO , EN PASSANT PAR LA ROCELLA, GÉRACE , LES RUINES DE LOCRES, CONDOYANE, etc.

Une rivière assez forte, que nous devions traverser en sortant de Squillace, et qui devient fort considérable à son embouchure, au cap ou Ponte di Stalatti , ne nous permit pas de suivre davantage la côte; en conséquence, nous prîmes par-dessus les montagnes et à travers des chemins dont toute l'adresse de nos mulets eut bien de la peine à nous tirer.

Nous arrivâmes, premièrement, à Montauro, ensuite à un monastère de Chartreux, puis à Guasparissa, et enfin à Monte Pavone, d'où nous descendîmes dans la plaine ; de là nous passâmes leBeltrano, autrefois. Cecinus, et la plaine qui est entre les fleuves Alaca , Colipari, et nombre d'autres torrens qui ne méritent pas d'être nommés^ et qu'on ne reconnaît en été^ qu'à la dévastation qu'ils ont causée en hiver. On tirerait cependant un grand parti des petits ruis-

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seaux qui coulent pendant Tété dans toute cette plaine, si, par des saignées faites avec intelligence, on imaginait d'en conduire les eaux dans les terres.

Dans cet heureux climat, pourvu que les terres soient soignées ou arrosées, elles deviennent des jardins fertiles et délicieux; mais comme Findustrie des hommes est toujours proportionnée aux besoins et à la nécessité, on manque de tout dans le royaume de Naples, par la raison inverse qu'on a de tout en Hollande. La nature a accoutumé les Napolitains aux miracles, ils les attendent tranquillement et y comptent. Les Hollandais, au contraire, qui y croient peu, n'en attendent rien; mais opposent aux besoins qui les menacent un travail opiniâtre, la précaution et l'industrie.

Le pays que nous parcourûmes était planté d'oliviers, de figuiers et de mûriers dont on cueillait les feuilles pour les vers à soie, qui touchaient au moment de la monte; j'en vis plusieurs établissemens chez des paysans : ils les tiennent dans leurs greniers sur des claies de canne, tapissées de fougère, et jettent avec la mauvaise feuille tous ceux qui ne sont pas vigoureux, ou qui retardent sur les autres au changement de peau . L'avantage et la douceur du climat n'obligeant pas à cueillir les feuilles avec précaution , et à les donner, comme en France, souvent fa-

nées et humides, rendent les vers beaucoup plus forts et bien plus faciles à soigner.

Nous arrivâmes au soleil couchant, après une journée plus fatigante que longue, a la Torre di Sant-Antonio, où nous ne trouvâmes qu'une vieille tour, et une petite chapelle bâtie auprès. La tour était si bien occupée par les puces qui s'en étaient emparées avant nous, qu'elles furent les plus fortes, et nous obligèrent à nous retrancher dans la chapelle , où nous fûmes trop heureux de trouver un asile. Nous y allumâmes du feu pour faire cuire des poissons que nous avions achetés de quelques pêcheurs qui venaient de les prendre à notre arrivée, et notre souper fait, n'ayant d'autre lit que nos manteaux , nous nous arrangeâmes de notre mieux sur les marches de l'autel pour y passer la nuit.

Le lendemain, nous voyageâmes en rêvant sur le bord de la mer, et avec d'autant plus de raison que nous mourions de faim; toute cette route est absolument dépourvue d'habitations, et celles qu'on rencontreencoreplusdépourvuesde vivres : il ne nous fut pas même possible d'y trouver du pain. Nous passâmes devant Monasteraccio , situé sur une éminence, sous laquelle était l'ancienne Cocintum, dont le promontoire portait autrefois le nom , c'est aujourd'hui ce qu'on appelle Capo cil Stylo ^ le moins anguleux de tous les caps, car à peine est-il possible de s'aperce-

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llocella ,

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voir de la sinuosité qu'il fait clans la mer. Après le cap nous vimes de loin, sur la montagne, Castel Vetere, bâti, dit-on, des ruines de Caulonia, mais dont on ne trouve aucun vestige et dont l'existence même est encore douteuse.

Après avoir marché sur de tristes et sablonneuses rives jusqu'à une heure après midi, nous découvrîmes enfin, sur le bord de la mer, la Rocclla, située sur un rocher aride. De loin, cette petite ville a un effet assez imposant; de près , ce n est plus qu'une ruine des plus délabrées, sans une maison habitable. On nous assura, cependant , qu'elle avait été fortifiée autrefois et qu'elle avait même une artillerie formidable; mais, de toute sa splendeur passée, il ne lui reste qu'un mauvais canon de bronze , oublié par le roi catholique, et dont l'explosion, s'il arrivait qu'on vint à le tirer, ferait écrouler au premier coup tout ce qui reste d'édifices dans la ville.

Les habitans se construisent, dans les dehors, de petites habitations, au hasard d'être attaqués par les Turcs, qui font des courses sur ces parages, et qui avaient pris, quelques jours avant notre arrivée, des bateaux de pêcheurs à la vue de ces pauvres Calabrois, malgré la tour de garde, dans laquelle il n'y a pour toute garnison qu'un

vieil ermite.

Il nous parut, au reste, que la frayeur et les alarmes des habitans de la Rocella étaient déjà passées,

car nous rencontrâmes hors de la ville, et près d'une petite ferme située sur le bord de la mer, les apprêts d'une fête rustique, avec des danses et des instrumensdu pays, dont l'ensemble ressemblait, de loin, à un véritable tableau de Teniers. Cet accessoire riant et agréable, et aussi singulier surtout par son opposition avec le pays désert et abandonné d'où nous sortions, servit parfaitement à l'un de nos dessinateurs pour en orner la vue qu'il prit de ce site sauvage et escarpé.

Nous partîmes le matin pour aller à Gérace, Gémce, près

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a douze milles par-delà : c est une ville construite ville de lodans le neuvième siècle, des ruines mêmes de Locres, sur une montagne inaccessible, ainsi que toutes les villes bâties dans ces cantons, lors ou depuis l'invasion des Sarrasins. Le préjugé vulgaire veut que ce soit pour éviter le mauvais air qu'on ait placé Gérace dans un lieu aussi élevé; mais la vérité est que les peuples de ce pays, menacés à chaque instant des débarquemens des Barbaresques, et souvent attaqués à l'improviste, se sont choisis, dans l'impossibilité où ils étaient de se défendre, des habitations d'un abord et d'un accès difficile.

11 est certain que si cette partie de l'Italie eût continué d'être peuplée, et que la nécessité n'eût pas obligé les habitans d'abandonner la plaine et les rives de la mer, tout ce pays serait encore

cres, n°3Gr.

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aussi sain qu'il le fut autrefois. Ce qui y produit le mauvais air, assez ordinaire sur toute cette côte , c'est le séjour des eaux dans les sables , séjour qui provient de l'engorgement des fleuves à leur embouchure et du refluement que la mer occasionne. S'il y avait, dans ce pays , des bras intéressés à ouvrir des canaux à travers les sables continuellement amassés par la mer, l'air y serait bientôt purifié.

La grande église de Gérace est décorée en dedans, de colonnes de toutes grosseurs, que ses habitans ont trouvées dans les ruines de TiOcres. Leur quantité, tant dans l'église haute que dans celle qui est souterraine, et qu'on appelle Sotto Carpo, ainsi que la variété de leurs formes, attestent de combien de monumens antiques elles ont été les dépouilles.

Nos questions et nos recherches sur l'origine de Gérace rassemblèrent bientôt autour de nous tous les curieux et les antiquaires du pays. Le plus savant d'entre eux, un vieux chanoine, nous mena dans sa chambre, nous fit asseoir, se plaça près de nous et commença gravement un discours sur Locres, qui, au bout d'une demi-heure, se réduisait à nous apprendre que les auteurs avaient tous varié sur la situation de Locres, et que chacun l'avait placée d'après son système et ses idées.

Nous lui fîmes observer que la plupart des au-

teurs dont il parlait n'étaient jamais venus dans le pays, que nous étions sur les lieux, ainsi que lui, et qu'il devait voir, comme nous, qu'il restait des ruines incontestables de cette ville , puisqu'on y trouvait encore des débris de ses murailles, et que comme , à six lieues à la ronde, il n'y a point d'autres ruines, toute discussion tombait d'elle-même. Il convint que nous avions raison , et que cela avait été toujours son avis ; il nous montra des médailles trouvées depuis peu dans un tombeau antique. Il y en avait un grand nombre, mais toutes romaines. Ce bon homme, en voulant les nettoyer, leur avait enlevé ce vernis respectable , cette patina si chère aux vrais amateurs, et les avait frottées de manière à leur ôter tout leur intérêt et tout leur prix. Heureusement pour nous, un autre canonico, moins savant , nous en procura trente en argent et trente en cuivre , entre lesquelles il y en avait beaucoup de grecques bien conservées , et quelques unes de romaines d'une grande beauté.

Après nous être débarrassés de nos antiquaires calabrois et de leurs savantes recherches , nous eûmes , pour dîner, recours au couvent des Ccv pucins, dont le gardien nous reçut avec la franche hospitalité des premiers âges. Le repas ne fut pas somptueux, mais tout ce qu'il nous donna était délicieux, principalement un certain vin grec jaune , qui ne se fait que dans le territoire de Gé*

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race, et qui nous parut joindre toute la maturité des vins cuits à la légèreté des nôtres.

Nous partîmes de là pour chercher à trois milles les ruines de Locres. Nous abordâmes d'abord dans le jardin du chanoine qui avait découvert le tombeau oii étaient les médailles dont nous venons de parler. Indépendamment de celleslà, il en avait trouvé beaucoup d'autres en argent, et huit à dix livres de monnaie de cuivre. Il est vraisemblable que le corps pour lequel était le tombeau avait été brûlé, les cendres en étaient renfermées dans un vase de terre très médiocre. Quant aux monnaies, elles étaient toutes du temps de l'empereur Commode. Le tombeau était fort grand, bâti en briques, et intérieurement décoré de petits piliers en forme de colonnes.

Ce Locrien moderne faisait construire de tous ces débris antiques une espèce de casino^ ou maison de campagne, où il voulut nous conduire. Nous y remarquâmes, entre autres, un petit tombeau en marbre, de dix-huit pouces de hauteur, qu'il venait de faire engager dans le mur. L'inscription qui y est gravée n'indique autre chose que le nom de celui auquel était destiné le monument. On y voit seulement , par le mot Lagon, que c'était un Lacédémonien , nommé f^agellius. Son fils, qui lui a fait faire ce petit monument, y annonce que son père

a vécu cinquante -sept ans six mois et quatre jours. *

A quelque distance du territoire où ces tombeaux ont été trouvés, nous aperçûmes effectivement de longues murailles en ligne droite , qu'on distingue encore à quelques pieds au-dessus de terre. On ne peut douter qu'elles n'aient été celles de l'ancienne ville , et les restes d'un aqueduc creusé dans le tuf, de quatre pieds et demi de large sur six pieds et plus de hauteur, que nous trouvâmes près de là, en sont une nouvelle preuve. '

Ce monument est respectable par son extrême antiquité , et annonce bien la ville à laquelle il appartenait. La forme supérieure de cette ancienne construction était celle d'une voûte en ogive. Cet aqueduc conduisait certainement une grande quantité d'eau , et en contient même encore. Nous le parcourûmes dans une certaine distance, sans en apercevoir la fin; mais, ne nous étant pas munis de flambeaux , nous fûmes obligés de retourner sur nos pas, dans la crainte

■ D <§, M p. VAGELLI. P. L. LACONIS VIX. ANX. LVII. M. VI. n. IIII. FILIVS PATRI B. M. F.

On sait que les dernières lettres initiales B. M. F. veulent dire bene merenti Jecit ; expressions de reconnaissance et de tendresse fort en usage dans les monumens antiques.

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de nous égarer, ou de trouver dans les ténèbres quelque malencontre inopinée.

Ce fut à peu de distance de là que nous trouvâmes sur une éminence trois fûts de colonnes doriques antiques , encore à leurs places, et beaucoup d'autres morceaux renversés et en partie enterrés, avec des pierres de taille de même genre que celles du temple de Junon Lacinie. L'entre-colonnement était de quatre pieds six pouces, et le diamètre des colonnes de deux pieds neuf pouces. Serait-ce dans ce lieu qu'était ce fameux temple de Proserpine, ce terhpie si révéré et si riche , que Pyrrhus osa piller lorsqu'il prit Locres, et dont il emporta les trésors à Tarente? crime dont, suivant les historiens du temps, les dieux le punirent en faisant périr sa flotte; car de tout temps l'Italie a été fertile en prodiges. On dit alors que les vaisseaux de Pyrrhus, chargés de ce précieux dépôt, vinrent échouer à la plage même vis-à-vis du temple, et que l'or y fut scrupuleusement rapporté. C'est l'histoire de toutes les madones du pays : toutes celles que nous trouvâmes sur notre route avaient été enlevées par les Turcs, et rapportées sans savoir comment.

Etait-ce encore le temple de Vénus où Denys de Syracuse fit commettre tant de voluptueuses indécences, lorsque, chassé de Sicile, il fut d'abord si bien accueilli des habitans de Locres ^

et peu après abhorré comme un tyran. Les historiens rapportent que , non content d'enlever les filles aux mères, les femmes à leurs époux, il força les Locriens à accomplir le vœu qu'ils avaient fait de consacrer à Vénus la virginité de de leurs filles, s'ils sortaient vainqueurs de la

guerrequ'ilsavaientcontreleshabitansdeReggio.* Pléminius ne fut pas plus religieux à l'égard 4u temple de Proserpine, lorsque Locres, fatiguée du joug des Carthaginois , ouvrit ses portes à Scipion, et que celui-ci eut laissé Pléminius pour y commander pendant l'expédition qu'il préparait en Afrique.

Il semble que Locres ait été destinée de tout temps à être maltraitée par ceux qu'elle accueillait; car, même à présent, ses ruines respectables ne sont pas à l'abri des dévastations et du pillage. Encore journellement on se sert des

' Parmi toutes les folies qui passèrent dans la tête de ce tyran, et dont les anciens historiens nous citent différens traits, celui-ci, rapporté par Strabon, prouve qu'il portait la tyrannie jusque dans le sein même de la débauche : Quos Locros , cum diu rempublicam optimis gessissent institutis , Dionysius Sjracusarum exturbaius doniinatione , scelestissime vexavit. Etenim virginibus in morem nuptariim ornatis pronubum se ipse auspicemve in conclave ingressus : et conductis formosis virginibus in conviviis colutnbas inlegris alis dimiitebat , virginibusque imperabat , ut cas nudœ capturent; quibusdam etiam sandalia indutis inœqualia , alterum sublime , alterum humile , dedecoris causa , jussit ut sic columbas scctarentur. (Strab. , Geogr. , Lib. VI.)

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pierres et des anciens matériaux de ses édifices pour toutes les constructions modernes du pays. Indépendamment des restes du temple dont nous venons de parler, on trouve dans le lieu où était cette ancienne ville d'autres ruines en mattoni, qui ont encore jusqu'à quarante .pieds de haut, mais tellement dégradées qu'il serait impossible d'en déterminer la forme sur les points de construction qu'elles présentent. On peut conjecturer cependant, par la masse de la plus grande de ces ruines et l'épaisseur de ses murailles, que c'était quelque édifice public bâti à la manière des Romains , et comme il n'y avait pomt a ouverture pour donner entrée au jour, il est vraisemblable que c'étaient des thermes.

Plus près de la mer, on trouve encore plusieurs restes d'édifices et de fragmens antiques, construits en briques et en pierres , dans le goût des bâtimens grecs du moyen âge; ce qui pourrait être aussi la ruine d'un de leurs bains. Enfin, tout RninesdeLo- Ce qu'on pcut apcrccvoir de ces anciennes con-

cres et tour .

dePagiiapoii, structious atteste que la ville de Locres était im-

mense , et sa position aussi belle qu'avantageuse. Elle était située dans une plaine entourée de montagnes fertiles, et au fond d'un golfe dont la sinuosité est beaucoup plus prononcée qu'il n'a plu aux géographes de le tracer, étant presque également distant du cap Corinthum ou Stylo, et du cap Zephirium ou Bruzzano, préci-

DU ROYAUME DE NAPLES. i^S

sèment où on trouve sur la carte de Zannoni la tour de Pagliapoli, Il paraîtrait donc que si d'Anville, dans sa carte de l'Italie ancienne, a placé les ruines de Locres beaucoup plus bas et plus près du cap Bruzzano, anciennement appelé cap Zephirium , ce n'a été que pour se conformer aux anciens auteurs , qui ont nommé ces Locriens de la Grande-Grèce , Locri Epizephirii, comme étant situés près du cap Zephirium , et pour les distinguer d'un autre peuple du même nom qui habitait la Locride, contrée de l'Achaïe , dans la Grèce propre, au pied du mont Parnasse.

Nous parcourûmes en différens sens tout l'espace qu'il y a depuis cette tour de Pagliapoli , construite sur le bord de la mer, et qui n'est qu'une espèce de phare ou fanal bâti à la manière des Grecs du temps du bas-empire, ou peut-être dans des temps plus modernes; mais nous ne trouvâmes, jusqu'auprès du cap même de Bruzzano, aucun autre vestige d'antiquités. La solitude et l'abandon de ces rives isolées et désertes, et quelquefois par là funestes aux voyageurs, ont donné à l'artiste qui en a dessiné la vue , l'idée de représenter sur celle-ci une troupe de sbires, espèce de maréchaussée du pays, qui fond sur des bandits dont cette partie de l'Italie est souvent infestée.

Nos recherches sur les ruines de Locres nous

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conduisirent plus loin que nous ne comptions,

et le soleil était près de se coucher avant que

nous eussions pensé où nous irions passer la

VuedeiaviUe nuit. Nous toumâmes au hasard du côté de Con-

de

Condoyane, dcfyane, h trois milles de là, sur une pointe de montagnes où jamais voyageur ne! s'est avisé de s'arrêter. Aussi notre arrivée imprévue y fit une sensation terrible. Toutes les femmes se sauvaient dans leurs maisons et en barricadaient les portes. Le pauvre syndic nous reçut en se résignant , comme devant un fléau du ciel ; enfin , ce ne fut pas sans peine que nous vînmes à bout de trouver dans ce malheureux village une chambre , où nous couchâmes par terre.

Le lendemain dès la pointe du jour, et sans prendre congé des sauvages habitans de Condoyane, nous quittâmes un lieu qui fournit cependant à un de nos dessinateurs un des points de vue des plus pittoresques de tout le pays. Il représente le fleuve ou torrent Ciamouti, coulant entre les montagnes sur la cime desquelles est située Condoyane, et allant se perdre de cascades en cascades jusque dans la mer. Nous y descendîmes à travers les plantations de mûriers, et tirâmes droit à la pointe de Bruzzano, que nous doublâmes en sens contraire, le chemin le long de la côte ayant été rompu par l'effort des vagues, depuis le cap Bruzzano jusqu'au cap Spartivento.

Toute cette plage ne présente que des rives tristes, d'un sable gris et mouvant, très fatigant au marcher ; nous laissâmes a droite le bourg de Crepacore, sur la pointe d'unemontagne, n'ayant trouvé sur notre route qu'une seule maison où nous ne voulûmes pas nous arrêter, parce que le soleil était encore trop élevé. Il fallut donc doubler le promontoire d'Hercule, actuellement nommé Cajj Spartivento, où aboutit et finit une des branches de l'Apennin, par des montagnes de terre blanche, de la nature de la terre à pipe, dont la tranche, rayée horizontalement, est d'un effet très singulier.

^ La mer était très orageuse à l'extrémité de cette côte, quoiqu'il n'y eût point de vent, et la rive était couverte de débris de vaisseaux , ce qui donnait à tous ces parages un aspect effrayant et sauvage. Ce cap très anguleux fait perdre tout à coup un pays, et en découvre un nouveau. Nous vîmes pour la première fois la Sicile, notre terre promise : l'air était vaporeux, et malgré ce petit malheur, nous pûmes apercevoir l'immense base du mont Etna, dont la cime se perdait dans les nues. Dans cet aspect, le cap Pelore étant encore couvert par les montagnes de la Calabre, tou te la Sicile ne semble être que la base prolon crée de l'Etna, ce qui fait paraître l'île beaucoup plus petite qu'elle n'est.

Nous espérions coucher à Porto di Palizze,

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petit bourg placé à peu de distance du Cap Spartivento , mais nous trouvâmes toutes les maisons fermées, et on ne voulut pas recevoir nos chevaux dans celles qui étaient sur le bord de la mer. On nous envoya à un château appartenant au comte Poulietti. Le soleil était couché, le vent fraîchissait, et nous marchions a l'aventure; car aucun de nous ne connaissait la route. Nos guides n'étaient ni plus instruits, ni plus rassurés que nous; nous ne trouvâmes personne au château indiqué. Les rochers s*approchant de la mer, la route se rétrécissait : la nuit devenait, d'ailleurs, de plus en plus obscure, et la vague menaçait de ne point nous laisser de passage. Enfin nous commencions à croire que nous coucherions sur la plage; notre parti était pris, mais nos malheureux chevaux avaient fait quarante milles, et la campagne ne leur offroit que des rochers et le sable le plus aride.

Nous continuâmes donc de marcher jusqu'à une roche absolument escarpée, et dont la chute arrivait â la mer. 11 n'y avait pas moyen d'aller plus loin , et nous commencions k être vraiment inquiets de ce que nous deviendrions , lorsqu'à travers les vagues et les écueils nous trouvâmes à tâtons un sentier étroit et presque à pic, que nous gravîmes avec courage, sans savoir où il nous conduisait et presque sans espérance de pouvoir le continuer.

Après l'avoir suivi pendant quelque temps, une faible lumière se montra enfin au loin et nous servit de phare pour nous conduire au plus Ignoré de tous les ports, à une espèce de vieille Rochers et maison ou antique château isolé sur la pointe ^80"^' dun rocher. Ce lieu sauvage et comme aban- "^''^• donne se nomme Bova. Nous trouvâmes en arrivant la maison pleine de gens de fort mauvaise mme, armés de couteaux, de fusils, et ayant tous Tair de fort méchante huméïir : il est certain que nen n'était moins rassurant, et ne pouvait être mieux comparai à une retraite- de voleurs.

L'accueil qu'od nous fit au premier abord ne fut pas des plus agréables, mais comme avec de la resolution, de la fermeté et de l'honnêteté on trouve asile partout, nous n'eûmes pas plus tôt rendu compte de l'objet de notre voyage et de 1 embarras dans lequel nous nous trouvions, ne connaissant ni le pays ni les chemins, que nos hôtes , qui nous avaient paru , au premier coup dœil, si étranges et si rébarbatifs, firent bientôt de bon cœur et avec franchise, tout ce qu'ils purent pour nous recevoir. Nous ne trouvâmes pour souper qu'un gros chou cabus, que quelques mariniers allèrent nous chercher à leur barque : c était tout ce qu'ils possédaient de comestible avec un peu de pain et de vinaigre. Nous mangeâmes jusqu'à la côte le gros chou, qui nous

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,3o VOYAGE PITTORESQUE

parut tendre et délicieux; on nous sema de la paille hachée à terre, nous bûmes à la santé de rÉtat et de nos hôtes, et nous nous couchâmes gaîmenl, au milieu de tous ces gens, qui nous imitèrent, et qui n'avaient assurément nulle envie

de nous faire du mal.

Le lendemain on fut sur pied à la pointe du jour, peu arrêté', conime on peut croire, par la bonté des litâ. Nous apprîmes que les camarades de gite, qui ncMis avaient fait si grand' peur, étaient les gens d'équipage d'un petit bâtiment de pêcheurs, brisé par la vague, et échoué sur des roches et des écueils , à peu de distance de Tendroit où nous étions.

Dès que le soleil fut levé, nous retournâmes avec empressement au bord de la mer, et au pied des rochers sur lesquels nous avions passé la niiit, pour^ouir encore du coupd'œil de la Sicile et de FEtna. Nous vîmes de loin le sommet de la montagne découvert et fumant. Elle ne nous parut pas si étonnante à cette grande distance, sa forme conique, sa base allongée, et son élévation se trouvant surtout sans objet de comparaison, diminuaient beaucoup Fidée gigantesque que nous nous en étions formée, et ce ne fut qu'en réfléchissant sur les neiges dont nous la voyions couverte à la moitié de sa hauteur, et malgré les chaleurs de l'été, que nous eûmes une idée plus juste de sa prodigieuse élévation.

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DU ROYAUME DE NAPLES. ,3i

Il était difficile de quitter un site aussi intéressant, aussi pittoresque que la marine de Bova, où peu de voyageurs ont été et iront probablement, sans en conserver une vue : aussi fut-elle dessinée pendant que les pêcheurs chez lesquels nous avions passé la nuit jetèrent leurs filets à la mer, pour nous avoir un peu de poisson.

Nous nous mîmes ensuite en chemin pour ga- Passage da gner le cap ou Punta délia Saetta, mais avant d'y fleT/; a/^I, arriver nous fûmes encore arrêtés par un nou- d^h dtlt' veau torrent qu'il fallut passer à gué. Heureuse- ^^^'^^i '^"ment que tous ces torrens. qui. Phi ver et à la fonte des neiges, doivent être formidables, ne sont que des ruisseaux quand les chaleurs, qui, dans ce pays, arrivent de bonne heure, se font ressentir. Les gens à pied dont nous nous servions pour guides, les traversèrent facilement, et dans celui-ci, nos chevaux n'avaient de l'eau qu'à moitié jambes. L'aspect de ces rochers escarpés, de ces montagnes arides qui terminent la chaîne des Apennins, nous parut si sauvage, surtout en les comparant avec tous les lieux et les plages unies que nous avions parcourus le long de la côte delà mer Adriatique, qu'un de nos dessinateurs prit en passant une vue de ce torrent appelé Fiume Alice,

Nous arrivâmes à la fin à ce cap tant d*ésiré, et cité sur la carte Punta délia Saetta. A partir de ce cap ou promontoire, le pays change tout à

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