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CHAPITRE VI

CALABRE CITÉRIEDRE. — ROUTE DE CORIGLIANO

jusqu'à squillace, l'antique scyllatium, en

PASSANT PAR MÉLISSA , STRONGOLI , COTRONE, CAPO DELLE COLONNE ET CATANZARO.

En sortant de Corieliano, nous fîmes l'espace Carte géograde dix milles au travers d'un bois d oliviers , et mismatique

. Tï ^6 1^ Basill-

nous contmuâmes notre route entre nossano cate avec la et la mer. On prétend dans le pays que ce Ros- riemt'etnïiTsano était lancien port de Sybaris; mais cette ^i^^'^^/ opinion parait peu fondée , puisque l'embouchure du Crati, au fond d'un golfe, était,, et est encore une rade bien plus sûre que celle de Rossano , qui a la forme d'un promontoire, et tous les vents à craindre. Il nous fallut traverser, dans cette matinée, le Celano, le Celenito et le Trionto, trois petits fleuves de la nature des torrens , très périlleux en hiver, guéables en été, et jamais navigables pour les plus petites nacelles. Nous rafraîchîmes ensuite à une masseria (ou ferme) près de Calopizzati, à dix-huit milles de Corigliano et à six.de Cariati. On n'est pas tous les jours heureux, car tout ce pays ne nous offrit aucun site intéressant.

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La ville de Cariati est bâtie sur une élévation très escarpée. Nous avions une lettre pour un des principaux habitans^ qui ne jugea pas a propos de nous recevoir, et nous envoya prévenir de ne pas même nous donner la peine de monter jusqu'à la ville; de sorte, qu'après avoir couché la veille dans de bons lits et ayec des draps bordés de dentelles, nous nous vîmes au moment.de passer la nuit dans une église tombant en ruines, afin d'être au moins à couvert. Heureusement qu'un frère capucin nous céda sa cellule et sa cuisine, où nous nous couchâmes, tant à terre que sur la paille. Cariati n'est qu'un petit bourg misérable : on y arrive par un pont-levis. C'est la seule entrée de cette petite ville, que sa situation , plus que ses murailles , met à l'abri d'une descente des Barbaresques.

Nous partîmes de Cariati de grand matin, et côtoyâmes la mer à travers les sables. De la, en rentrant dans les terres, nous vînmes dîner à Ciro , une des villes les plus élevées de la Calabre. Malgré le délabrement, les ruines et l'air de vétusté de cette Ciro, c'est pourtant la nouvelle ville de ce nom, car l'antique Ciro était près du eap appelé aujourd'hui Jllce, autrefois le promontoire de Crimiso, célèbre par le temple d'Apollon . Ce temple était , dit-on , sur une éminence oii on voit actuellement une église. La ville de Ciro ayant été, sans doute, désolée, détruite à

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plusieurs reprises par les invasions des Turcs, les habitans ont pris le parti d'aller se retrancher audessus de la montagne, a six milles du cap. Ce promontoire est maintenant semé d'orangers, de citronniers et d'une foule d'arbres de toute espèce qui couvrent les ruines de la ville et du temple ; dé manière qu'il ne reste pas la plus petite marque apparente de son ancienne existence. Cependant, en cultivant la terre dans tous les environs , on y a trouvé et on y trouve encore des monnaies, des bracelets (1^ bronze, des lampes de terre, des fragmens de marbre et du mattoni. Nous vîmes une de ces anciennes briques de deux pieds de long sur dix-huit pouces de large , avec une espèce de marque, m^s tellement usée par le temps qu'il était impossible d'y rien reconnaître*

On nous montra quelques poteries antiques, qui étaient sans doute destinées aux usages ordinaires de la vie ; mais elles n'avaient ni la beauté des formes, ni la finesse des vases funéraires grecs qu'on trouve souvent dans les tombeaux des anciens; du reste, sans peintures, et différant peu des vases communs qu'on fabrique actuellement. Dans les médailles que nous pûmes examiner, il n'y en avait que de Tarente , de Métaponte et de Pétille, avec quelques monnaies romaines. On nous apporta aussi une petite figure en bronze dont le travail était absolument dans le genre et

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Tour de Métissa , n<» 35a.

le mauvais goût des temps du Bas-Empire. Tout cela était assez peu intéressant; mais comme le temps commençait à devenir très chaud, nous fumes obligés d'attendre quelques heures, et de laisser passer la grande chaleur avant de continuer notre route.

Nous vînmes coucher à la tour de Mélissa, demeure ordinaire du prince de Strongoli : le hasard nous y conduisit comme il y arrivait de son côté, ce qui nous détermina à nous y arrêter. Ce prince nous reçut en loyal seigneur châtelain qui accueille des chevaliers; rien ne ressemblait davantage à un vieux château gothique que cette tour de Mélissa, posée sur une éminence isolée de toutes autres habitations et entourée de quelques vieilles for tificitions assez mal en ordre. Le prince revenait de la chasse avec sa suite , lorsque nous arrivâmes avec la nôtre au pont -le vis. Son équipage était nombreux, et se trouva cependant logé, ainsi que nous, dans la même tour; après un bon souper, et une conversation qui fut fort vive et fort gaie , nous allâmes nous coucher.

Le lendemain notre hôte, aussi obligeant, aussi noble que simple dans ses manières, nous donna des gens pour nous accompagner à Strongoli, où il avait envoyé dire de nous préparer un bon dîner. Strongoli est l'ancienne Pétilie, république grecque qui résista à Annibal et resta

lie, n" 353.

seule de toute la Grande-Grèce fidèle aux Romains. La ville était située très avantageusement sur une haute montagne fortifiée par la nature , et avec des murailles de quinze pieds d'épaisseur.

On aperçoit, en arrivant à Strongoli, des ves- strongoli, antiges de la richesse et de la magnificence de l'ancienne Pétilie; toiis se.s environs sont encore semés de fragmens et de morceaux de colonnes cannelées dont les chapiteaux étaient d'ordre dorique et du genre de celles de Pestum. On y trouve aussi une grande quantité de colonnes entières de granit d'Egypte, indestructibles au temps , intransportables par leur poids , et qui deviennent, par leur nature indissoluble, les archives de l'univers. Si on eût voulu en faire usage pour quelque construction moderne, il y aurait eu de quoi décorer un grand temple, ou donner à un palais un caractère que n'ont aucun des édifices existans du pays.

Nous vîmes, sur la place publique, le piédestal d'une statue de marbre de Paros, sur lequel la ville de Pétilie avait fait graver le testament d'un de ses habitans, nommé Parménion. On y voit que ce Parménion avait légué la plus grande partie de son bien a la république ; mais Finscription étant fort longue, nous ne pûmes la copier, et nous nous contentâmes d'en prendre une en caractères grecs qui se trouvait sur la porte

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d'une des maisons de la ville, quoiqu'elle neût

d'autre mérite que son antiquité. '

On nous dit qu'on trouvait souvent dans les environs de Stroiigoli des médailles d'or et d'argent, mais elles n'y restent pas long-temps : l'ignorance et l'avarice des gens du pays rendent nulles presque toutes ces découvertes intéressantes. Les Capucins même venaient de fondre une médaille d'or de plus d'un pouce de diamètre pour avoir une cloche de plus, et dans la crainte que le prince ne la leur demandât. Il y avait chez un particulier de la ville une petite idole d'or de trois pouces; malheureusement il était en voyage, et il fut impossible de la voir : tout ce qu'on put nous montrer fut une médaille en cuivre, représentant d'un côté la tête de Pyrrhus, et de l'autre une tête de femme couronnant

' Eni rtMNÀSIAPX MINATOY KPITTIOY MINATON

MEPIAA MAPIOY KPITTIOT

MINATOY OSTEnN ANETEE

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XPHMAT.

Sous le gymnasiarque Minatus, fils de CriUius Minatus, on a placé, à frais communs, les cendres de Marius Crittius Minatus. *

* Ce Minatus devait être, suivant toute apparence, à la tête de quelque gymnase ou coUégc célèbre de l'ancienne PetiUa , puisqu'on lui donnait le titre de gymnasiarque.

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le héros, avec le mot Pétille; ce qui pourrait prouver que cette ancienne république n'était pas alliée des Romains du temps de Pyrrhus, ou qu'elle ne leur aVait pas été aussi fidèle du temps de ce héros que lors des guerres d'Annibal.

Les tremblemens de terre ont, à diverses époques, tellement bouleversé le sol de Strongoli, tout formé de collines , de vallées et d'éminences, qu'il serait difficile de juger actuellement de la grandeur et de la forme de l'ancienne ville. Les secousses y ont été si for|es , que les débris des murailles antiques dont on trouve des restes encore assez entiers, quoique posés su rie rocher, et de quinze pieds d'épaisseur, sont absolument inclinés et hors de tout équilibre. On ne put nous donner absolument aucun renseignement sur l'histoire de la destruction de Pétilie, ni cofnment et dans quel temps elle a pris le nom de Strongoli. Tout ce qu'on peut savoir, c'est que le château , qui est aussi pauvre de forme que de construction, étant bâti sur la partie la plus escarpée et dominant sur le pays, les princes , qui y résidaient autrefois, pouvaient s'y défendre. Mais au temps de la conquête du royaume de Naples , le roi catholique en enleva les canons , ainsi que ceux de Mélissa et de toutes les forteresses des barons de cette partie de la Calabre, On peut croire qu'avant ce temps , et moyennant ces retraites inabordables, les barons napolitains

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pouvaient aisément faire connaître leur mécontentement et quitter la cour, à laquelle ils craignaient moins de déplaire qu'aujourd'hui.

Tanucci , ministre peu aifné pendant sa vie, mais qui, à bien des égards, avait un mérite très utile à un gouvernement monarchique, na pas été moins hardi à l'égard des moines, aussi riches et aussi puissans que les barons. Souvent, sur notre route, nous rencontrions des maisons religieuses et pas un religieux; on nous dit que ces maisons se trouvant réduites à deux ou trois moines, qui consommaient tranquillement les revenus de leur fondation, sans être d'aucune utilité, le gouvernement avait jugé à propos de permettre aux fondateurs de réclamer les legs de leurs ancêtres, aux seigneurs de reprendre leurs droits, et qu'ensuite le roi s était emp^é du reste.

Pour en revenir à 1^ principauté de Strongoli, nous apprîmes qu'elle valait cinquante mille livres de rente, et serait î^psceptible d'un produit plus considérable si on faisait exploiter les mines de soufre, de plomb, de mercure, d'or et d'argent qui existent dans les montagnes; car il y a de tout en Calabre, et de tout en abondance : c'est peut-être le pays de l'univers le plus riche et le plus fertile pour toute espèce de productions. On est bien étonné, avec tant d'avantages réunis, de ne trouver, au milieu -de ces trésors de la na-

ture, que des villages en ruines, que des habitans pauvres , sans habits , ou portant ceux de la misère, et avec des figures ou débiles ou sauvages. '

En quittant Strongoli, nous descendîmes dans la plaine pendant l'espace de huit à neuf milles; nous arrivâmes sur les bords du Nieto, torrent plus considérable que les autres, et qu'on peut appeler une rivière , puisqu'il faut au moins un bac pour la passer. Du bord du Nieto, nous nous avançâmes à travers une plaine de onze milles, parfaitement unie, très cultivée, et où on recueillait, dès le 22 mai, du lin et de l'orge. Cette plaine est bordée et terminée par une chaîne de montagnes qui finit au cap Colonne, et forme un golfe, au fond duquel est située Cotrone, autrefois la fameuse Crotone, une des plus célèbres villes de la Grande-Grèce , où fut récole de Pythagore, et qui était la patrie du fameux athlète Milon, le vainqueur de Sybaris; à l'imitation d'Hercule^ l'antiquité nous représente

* Une des productions de la Calabre , et qui y fait même un objet de commerce assez considérable , est la manne. C'est à Cariati et à Strongoli qu'on trouve la meilleure , et qu'on en fait les plus fortes récoltes. Les propriétaires des arbres qui la produisent sont obligés de la vendre toute au roi ; celle de la meilleure qualité , qu'on nomme in canola , pour deux carlins la livre, et celle qui est inférieure , qu'on appelle infrasca, pour huit grains. Ce revenu est affermé trente-deux mille ducats.

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Crotone, b" 354.

ce redoutable Crotoniate vêtu d'une peau de lion

et armé d'une massue.

Avant d'arriver a la Crotone moderne, on passe sur les ruines de l'ancienne , qui éuit bâtie en demi-cercle au fond du golfe et sur le fleuve Escarus ou Esaro qui la traversait. Ce n est plus maintenant qu'un misérable ruisseau bourbeux; hors les temps d'inondations, ce faible ruisseau se perd dans le sable et n'arrive à la mer que par filtration. La nature des montagnes entre lesquelles il coule étant d'un grès fin et mouvant, peut absorber une partie de ses eaux. Cette fameuse ville, dont les murailles avaient douze milles de circuit, est restreinte aujourd'hui et renfermée dans une petite pointe de terre, où était sans doute autrefois une forteresse; et cette même ville, qui avait pu mettre cent mille hommes sur pied dans la guerre des Sybarites, n'a maintenant au plus que cinq mille habitans. Il est même assez vraisemblable qu'ils ne tiennent en rien de cette vertu athlétique qui rendit Crotone si fameuse dans l'antiquité.

Les Romains s'emparèrent de Crotone par surprise l'an de Rome 475. Elle fut détruite ensuite par les révoltés de Regium , qui égorgèrent la garnison romaine. Les ruines de l'ancienne ville s'étaient conservées jusqu'au temps de Charles- Quint. Ce prince imagina d'en bâtir un château, et d'y élever des murs d'une hauteur d'autant

plus inutile qu'ils furent construits après l'usage de l'artillerie , et nullement propres à lui résister. 11 démolit tout ce qui restait de précieux vestiges de son ancienne splendeur : aussi ne retrouve-t-on absolument rien de l'ancienne Crotone, et son sol n'est maintenant couvert que de magasins de grains et de fromage, dont on fait de grands chargemens et qui forment tout le commerce du pays.

Nous nous reposâmes un jour à Cotrone; quoique munis de plusieurs lettres de recommandation, nous n'aurions su où passer la nuit, si un honnête négociant que nous ne connaissions pas, et que nous ne pûmes voir qu'un moment, ne nous eût fait conduire à une maison qui n'était point occupée ; il eut même l'honnêteté de nous faire apporter tout ce qui pouvait nous être nécessaire.

Le lendemain, nous allâmes voir le port, commencé à grands frais par le roi d'Espagne, port qui ne sera cependant praticable que quand on aura trouvé le moyen d'empêcher que les sables mouvans de ces parages ne le remplissent a mesure qu'on le creuse. On ne peut encore y faire aborder que des felouques, quoique deux cents hommes y travaillent sans relâche ; et cependant, si jamais on se lasse de continuer ces travaux , ce port si avantageusement situé, d'une si parfaite sûreté, deviendra un marais pestiféré et produira

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du mauvais air dans celte ville, autrefois connue et fameuse par sa salubrité. Nil Crotone salubrius , dit Strabon ; Pline en parle aussi avec les plus grands éloges. *

Nous ne voulûmes pas cependant quitter cette ville, jadis si renommée , sans emporter au moins quelque souvenir et une idée de sa situation, quoique ce soit peut-être la vue la plus aride , et la moins pittoresque de cette partie de ritalie. Nous n'étions plus qu'à huit milles de distance du cap Colonne, et c'est à un mille de cette pointe de terre que nous trouvâmes les carrières , exploitées par des forçats , d'où on tire la pierre qui sert à rétablir le port de Cotrone. Il paraît que ce n'est qu'une espèce de tuf, une concrétion de coquillage marin et de sable, comme une écume de mer déposée sur la terre et durcie par le temps. On ne peut même douter de cet effet physique , en examinant avec attention la tranche de ces carrières. Quoiqu'élevées de cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, on voit facilement qu'elles sont composées

' Si l'on en croit les anciens historiens, les antiques traditions au pays, elles rapportent que MyscUus et Archias , consultant en m'ème temps loracle d'Apollon sur le lieu oii ils devaient bâtir leur ville , le dieu leur laissa le choix des richesses ou de la santé. Les richesses touchèrent Archias ; Mysellus demanda la santé. Archias fonda Syracuse , qui devint la plus opulente ville de la Grèce ; Mysellus fonda Crotone, dont les habitans furent célèbres par la force du corps.

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d'un lit de quinze pieds d'épaisseur de ce même tuf, posé sur une glaise tendre et grasse, et qui ne tient en rien de l'autre matière. Cette espèce de pierre est presque indestructible , ce qui reste du temple de Junon Lacinienne en est la preuve.

Ce temple fameux de Junon Lacinienne était bâti à la pointe du cap, et lui donnait son nom. Sa situation devait être imposante; placé sur une langue de terre, qui s'avançait comme une plateforme au milieu de la mer, il dominait et était vu d'une grande étendue de terre et de mer. Quoique absolument détruit, ses ruines colossales donnent encorel'idéedu grand effet qu'il devait produire. Annibal fut le premier destructeur de ce temple, un des plus vastes qui aient existé dans l'antiquité. Les Grecs qui étaient dans son armée, lors de son départ, ne voulant pas le suivre en Afrique, s'y retirèrent, comme dans un asile sacré; il les poursuivit avec la flamme, et les y ensevelit sous ses ruines. Les tremblemens de terre ont achevé de détruire cet antique édifice , et par des secousses si violentes, qu'ils ont dérangé jusqu'à l'alignement des murailles; cependant il y reste encore des pans de murs assez élevés, et ce qui est assez extraordinaire, une colonne tout entière et absolument isolée. Cette colonne faisait partie du péristyle, et portait avec beaucoup d'autres, un immense fronton.

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La forme générale et l'enceinte du temple était un carré long , de cent soixante- trois pieds huit pouces de large sur cinq cent quinze de profondeur. La face orientale, où se trouvaitrentrée, était, suivant toute apparence, la seule qui fut ornée de colonnes. L'ordre en était dorique , sans base , et'du même genre que les temples de Pestum, mais d'une dimension beaucoup plus grande, comme on le voit par une colonne restante qu'on a déchaussée à Fentour , et qui porte sur onze assises de pierres de taille d'un pied d'épaisseur. Comme on a enlevé tout ce qu'on a découvert, il est difficile de savoir absolument si l'édiflce était porté sur des gradins régnant au pourtour; mais ce qu'on peut croire, d'après les vestiges, c'est qu'il y avait un parvis et des degrés qui descendaient jusqu'à la mer; quoique tout cela soit rompu par les vagues , on aperçoit encore des parties de fabrique recouvertes par les eaux , et à plus de trois cents pieds du péristyle. Nous cherchâmes en vain pour découvrir s'il régnait un ordre extérieur autour du temple; mais, à en juger par la largeur de l'édifice, il était indispensable qu'il y en eût un en dedans pour porter les voûtes ou la couverture. Cependant l'aire ou le sol du temple étant labouré et semé , n'a pu nous laisser entrevoir aucun indice , et on a si exactement enlevé tout ce qu'il a été possible d'emporter des matériaux antiques ,

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qu'il est impossible de se former une idée de la construction intérieure de ce temple.

Les murailles étaient d'une largeur considérable, bâties en caissons de pierre perdue , revêtus en taille jusqu'à une certaine hauteur, et plus haut en ouvrage réticulaire ^ En parcourant les environs du temple , nous trouvâmes bien d'autres débris , et même quelques restes de petites distributions de maisons particulières , avec d'anciens pavés faits en mosaïque. U y en avait de rompus par l'escarpement de la mer, ce qui prouve à la fois, et que le temple n'était point absolument isolé sur le cap, et que la mer a gagné et repris sur cette langue de terre si susceptible d'être battue et tourmentée par les orages.

Après avoir parcouru toute l'étendue et la superficie du cap Lacinien, et tenté assez inutilement de lever le plan de ce temple si révéré dans l'antiquité, nous nous contentâmes de prendre une petite vue assez pittoresque d'une an- CapCoionna, cienne tour carrée qui a l'air d'avoir servi de corps-de-garde , et qui domine sur le bord de la

' On sait que les anciens avaient différentes manières de poser et d'arranger les briques dans la construction de leurs murs ; plus ordinairement elles étaient placées diagonalement les unes sur les autres : c'était ce qu'on appelait opus reticulatum , et opus incertum , quand les murs étaient construits de pierres de différentes grandeurs, et taillées inégalement, comme on voit encore les voies romaines.

■Village d'Iso

la,

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mer. La vue de cette seule colonne isolée, qui existe encore du temple de Junon , et qu'on aperçoit en même temps, nous la rendit intéressante.

Nous continuâmes notre route , et tirâmes vers Isola , en passant sur le mont de la Sibylle; il est assez difficile de savoir pourquoi on appelle ainsi cette petite montagne. L'air était très pur, la mer parfaitement calme. Nous cherchions de tous nos yeux dans la pleine mer, et avec un grand désir de découvrir cette lie fameuse de Calypso , que les cartes anciennes placent à peu de distance de ce promontoire. Etait-elle sortie tout entière du cerveau d'Homère, ou la mer aurait-elle repris cette corbeille de fleurs, que Fénelon a si bien décrite sur la foi d'Homère , et que d'Anville a placée dans sa géographie antique , apparemment par respect pour tous deux. C'est ce qu'il y a tout lieu de croire, car nous ne vîmes pas l'apparence d'une ile.

Isola est une petite ville dans les terres , qui domine sur une plaine étendue et agréable. Les Turcs y ayant fait des descentes à plusieurs reprises, on l'a entourée de murailles. Cette petite ville nous parut une des plus agréables de celles que nous avions rencontrées dans notre route ; elle ressemblait parfaitement à un joli village hollandais, d'autant plus que nous y arrivâmes un jour de marché, qui avait attiré beaucoup de

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monde dans la place publique. Presque toutes les maisons sont fort basses , n'ayant pour ainsi dire qu'un seul rez-de-chaussée ; et comme elles sont accompagnées de grands arbres et de paysages qui les séparent les unes d'avec les autres, le coup d'œil etl'ensemble nous plut tellement, qu'un de nos artistes la dessina.

Après nous être reposés à Isola , nous revînmes gagner la mer, et partîmes pour Torre d'Annibale , à six milles de là. Ce lieu , autrefois fortifié avec un château , a quelque apparence de loin. La ville est bâtie dans une petite île qui tient au continent par une langue de terre, sur laquelle ou avait construit un môle. Le nom seul d'Annibal y ajoutait de l'intérêt et augmentait notre curiosité ; nous entrâmes donc avidement dans la ville, et nous fumes bien étonnés de la trouver déserte et ruinée de la manière la plus déplorable. La mer venait s'y briser avec un bruit efifroyable contre des rochers éboulés, tout y ressemblait au naufrage, et, pour achever le tableau , nous y trouvâmes des mâts rompus , des ancres, des canons, et enfin, tous les agrès d'un vaisseau naufragé depuis peu , et répandus sur la

côte.

On nous montra quelques morceaux de vieilles murailles dans la mer, en nous assurant qu'ils avaient été bâtis par Annibal , lorsque le sort lui étant devenu contraire, il se retira chez les Bru-

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tiens y et qu'il fit construire cette muraille pour mettre à l'abri les vaisseaux qu'il attendait d'Afrique. L'aspect de ce lieu et le mauvais choix du port , peuvent prouver à quel point de nécessité il était réduit, puisque ce fut là son unique ressource.

Torre d'Annibale ne méritant pas de nous arrêter plus long-temps, nous remontâmes sur nos chevaux pour aller coucher plus loin. Nos guides ignoraient le chemin, car celui que nous suivions était tout-à-fait détourné; aussi nous trompâmes-nous, et après nous être égarés et avoir fait près de quarante milles dans notre journée, passé de nuit un fleuve assez considérable (le Tacina), nous fûmes réduits à nous arrêter dans la première chaumière , où nous fimes le plus frugal de tous les soupers, et couchâmes sur le plancher. Pour comble de malheur, des poulets qui couchaient avec nous dans la même chambre entretinrent toute la nuit une conversation bruyante avec d'autres poulets qui étaient à un quart de lieue de là.

Le lendemain de grand matin , nous continuâmes notre route par un chemin très uni dans un pays fertile en blé , et bordé de monti- Caianzaro, culcs couvcrts de troupcaux. Nous avions qua- Cakb^euité- tre milles à faire pour arriver à Catanzaro , qui est la capitale de la Calabre ultérieure. Elle est bâtie sur le sommet et la crête d'une montagne

neure, n« 357.

escarpée, entourée d'autres montagnes encore plus élevées, et ceinte de deux torrens qui se joignent au bas de la ville, et arrivent à la mer par une vallée large , profonde et d'une fertilité extrême ; ce qui forme une échappée de vue riche et agréable. Quant à la ville même, elle est sans nul intérêt et sans curiosité . Elle fut bâtie dans le neuvième siècle.

La salubrité de l'air de Catanzaro , la fertilité de son territoire. Font augmentée et peuplée. Les habitans y sont moins indolens que dans les autres villes delà Calabre; il s'y fait une grande quantité de soie qu'on y file et qu'on y travaille; mais cette soie est d'une qualité forte et rude; ce qui vient , à ce qu'on dit, de ce qu'on nourrit les vers avec des feuilles de mûriers noirs, plus communs dans ce canton que les mûriers blancs.

La population de Catanzaro est de douze à treize mille âmes; c'est une des villes de l'Italie où les femmes sont le plus généralement belles. Nous allâmes voir le préside , à qui nous avions à remettre les lettres du ministre , qui y ajouta l'ordre le plus ample aux syndics de son département, de nous donner tous les secours dont ce pays est susceptible, et dont les voyageurs ont un si grand besoin.

Après avoir pris la vue de Catanzaro, et telle qu'elle se présente en y arrivant, nous descendîmes de la ville, qui devient une espèce de laby-

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"Vae de la Rochetta , n^ 358.

rinthe par la fatigue qu'on éprouve à y aborder ou à en sortir : sa situation cependant n'est pas sans intérêt, en ce que se trouvant à l'endroit le plus resserré de l'Italie, elle est voisine des deux mers , et pourrait être importante si on avait besoin de former une ligne pour séparer cette partie du royaume de Naples d'avec l'autre , comme il a pu arriver du temps des guerres entre les Romains et les Bru tiens.

Nous descendîmes dans la belle vallée qui règne au bas de la ville. Le torrent, qui s'est fait un grand et large chemin, est bordé de cassines et de jardins frais , arrosés, et plantés d'orangers et de mûriers qui rendent ces habitations si agréables qu'elles font déserter Catanzaro pendant une grande partie de l'année.

Nous arrivâmes bientôt sur le bord de la mer à une tour moderne , où d' Anville place le Castro d'Annibale. Cependant on n'y trouve aucun vestige^ aucune apparence de port, ni autre édifice; mais à trois milles plus loin, toujours en suivant le bord de la mer , en un lieu appelé la Rochetta, qui forme une plage très étendue et très isolée, nous trouvâmes une ruine très considérable. Nous la reconnûmes pour avoir été une vaste église, mais du temps du Bas-Empire, et conservant encore le grand caractère des temps anciens) sans mélange de gothique.

11 parait que ce monument, aujourd'hui aban-

donné, a servi autrefois de forteresse, qu'il a même soutenu des sièges , ce qu'on reconnaît à des créneaux élevés aux combles , et à des courtines ajoutées et appuyées aux murs de l'église : nous fûmes assez surpris de trouver dans l'intérieur plusieurs de ces bombes en pierre de même calibre et de même nature que celles que nous avions vues a Otrante, et que les Turcs y avaient jetées. Cette observation pourrait faire penser que ces espèces de mortiers à boulets ont été en usage avant le canon , et dès le commencement de la découverte de la poudre.

La quantité de ruines amassées autour de celleci, prouve incontestablement qu'il y avait là une grande ville , et l'examen de tous ces débris ne peut laisser douter que ce ne fût là véritablement le site de l'antique Scyllatium, quoique Squillace, qui est une autre petite ville de la Calabre, à très peu de distance de là, se flatte d'avoir été élevée sur ses ruines ; mais la situation escarpée de cette dernière ville, d'ailleurs éloignée de la mer, parait être une preuve que Squillace n'est qu'une ville moderne , puisqu'il y a peu d'exemples qu'aucune colonie grecque se soit établie sur les montagnes : on sait que cet usage ne s'est introduit que depuis le temps où les descentes des Turcs et des Arabes ont obligé les habitans de toutes ces petites villes de quitter les bords de la mer, et de se retrancher par des si-

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iio VOYAGE PITTORESQUE

tuations difficiles et presque inabordables; d'ailleurs le sommet de la montagne de la Squillace moderne ne paraît point avoir pu être occupé par une grande ville.

Nous parcourûmes toute la plaine qui est audessous; elle est terminée par le cap Stalacti, rocher escarpé et prolongé jusqu'à la mer, qui fixe incontestablement l'espace où on peut chercher Scyllatium ; nous n'en avions trouvé aucun vestige jusqu'à nos ruines de la Rochetta, auxquelles on n'a pas encore donné de nom , et qui ne sont qu'à deux milles de là. D'ailleurs les historiens et les vieilles traditions du pays seraient parfaitement conformes à ce sentiment. Il y est dit queCatanzaro fut bâtie par Fagizio, procurateur de cette partie de l'Italie , sous Nicéphore, empereur de Constantinople; que cette ville a été construite des ruines de Scyllatium , que les Sarrasins la dévastèrent , et qu'elle fut rebâtie à l'endroit où elle existe actuellement. D'après ce fondement, ne doit-on pas conclure que la Rochetta, qui se trouve entre les deux fleuves de Corace, autrefois Crotalus, et un autre fleuve sans nom connu , est le véritable Scyllatium , bâti entre deux fleuves; que l'église grecque est la Catanzaro de Nicéphore, et que Squillace n'est qu'une ville seigneuriale, ainsi que Catanzaro, une ville très moderne.

Le reste des ruines qu'on voit autour de l'é-

DU ROYAUME DE NAPLES. m

glise sont des mêmes matériaux que cet édifice, c'est-à-dire de grandes et larges briques, quelques unes en ouvrage réticulaire, ce qui annonce une antiquité plus reculée. A quelque distance de là, nous aperçûmes un tombeau assez conservé, de forme ronde, avec onze niches égales : on peut croire que ce dernier monument est un ouvrage romain. Il résulterait donc, d'après ces observations, que Scyllatium aurait trois époques; la première, du temps de sa fondation par les Athéniens; la seconde, au temps où une colonie romaine y fut établie, et enfin à sa réédification par Nicéphore. Nous crûmes aussi distinguer la forme d'un théâtre, la partie circulaire et l'arrachement des murs de l'avant-scène ; mais tout cela était si détruit qu'il serait difficile de s'assurer de la vérité.

Toutes nos observations, nos réflexions ter- VuedeSqniiminées, nous nous acheminâmes vers Squillace, î.a*inerderfn! en remontant un torrent qui cascade très pitto- %"^s<^y^^*resquement sur des rochers de granit, et fournit ^^ ^^^• plusieurs paysages absolument dans le genre de ceux qui se rencontrent dans le milieu des Alpes. Enfin nous arrivâmes à la ville ^ plus agréable à dessiner qu'à habiter; il est aisé de voir qu'elle n'a jamais été rien moins qu'une ville grecque , et on peut dire qu'on n'y trouve d'autres ruines que les maisons même qu'on habite : elle renferme cependant deux mille habitans. Sur la

partie la plus élevée est un château absolument ruiné, qui n'a rien de curieux que l'élévation et le pittoresque de son site.

Le syndic de Squillace nous logea dans une chambre où nous eûmes bientôt, comme de coutume, tous les curieux de la ville autour de nous. On nous parla beaucoup de médailles trouvées dans tous les environs, mais on ne put nous en montrer une seule. Cependant un abbé, qui était sans doute Fantiquaire du pays , nous conduisit dans sa cave, dont il faisait son muséum, et nous fit voir cette inscription bien conservée , sur un marbre de cinq pieds et demi de longueur et vingt-deux pouces de hauteur; elle avait été trouvée au bas de la montagne , près de la rivière, selon toute apparence sur un aqueduc qui portait les eaux à l'antique Scyllatium, et dont l'empereur Antonin avait fait la dépense :

Imp. Caesar t. Aelivs

Hadrianvs Antoni'nvs Avg. pivs Pontif.

Maxim, trib. potest. vi. cos. m. p. p. Imp. ii.

COLONIAE MINEflVlAE AVG.

SCOLATIO AQVAM DAT.

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