‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 13 sur 17 · L’ESCOUADE DES GRECS. — ORGANISATION DES CHANTIERS · texte numérisé non relu

L’ESCOUADE DES GRECS. — ORGANISATION DES CHANTIERS

LES PLANS INCLINÉS. — LES BOURRIQUETS. — LE KILOMÈTRE 83. — PREMIÈRE EXPLORATION DANS LE DESERT DE SUEZ. PREMIÈRE NAVIGATION DANS LES LACS AMERS. — REUNION DES EAUX DE LA MEDITERRANEE ET DE LA MER ROUGE.

M. FERDINAND DE LESSEPS PASSE DIRECTEMENT D’UNE MER A L’AUTRE : L’ISTHME EST COUPÉ.

LE CANAL MARITIME DANS LA PLAINE DE SUEZ. — ISSUE DU CANAL DANS LA MER ROUGE.

Au travail ! au travail ! — Que le golfe Arabique Roule ses flots soumis dans le désert Libyque;

Que le lac desséché se remplisse soudain ;

Que les berges, les quais, sur les sables s’allongent;

Que les hauts murs des docks dans l’eau profonde plongent; Que l’isthme aride et nu redevienne un jardin !

H. de Bornier.

Vous avez fait de l’Afrique une île : vous changez toutes les idées de géographie.

Lord Napier.

Au point où la dépression des lacs Amers cesse, le terrain monte, par une pente presque insensible, jusqu’à 5 mètres de hauteur au-dessus du niveau des eaux, et forme, ainsi, un troisième seuil, — le seuil de Chalouf. Là, les sondeurs avaient reconnu l’existence, au milieu

des sables et des argiles, d’un banc de roche très-dure de 40 à 60 centimètres d’épaisseur, dont la tête, vers le sud, s’élevait à 2 ou 3 mètres au-dessus du niveau de la mer Rouge, tandis que le reste plongeait de 4 à 5 mètres au-dessous de ce même niveau. Les premiers terrassiers ont trouvé a Chalouf des débris de fossiles importants : d’énormes quantités de dents de squale, de débris d’hippopotame et de bouquetin.

Au delà de Chalout, et jusqu’à la mer, on ne rencontre plus à la surface que des

sables coquilliers modernes, fond d’un golfe desséché depuis peu. ce Ces sables coquilliers,

dit M. Lartet, qui a tait une étude géologique de l’isthme, — -reposent sur les argiles gypseuses que l’on voit à Chalouf. Ils s’agglutinent par un ciment rnadréporique qui les transforme, par places, en une véritable roche calcaire. » La traversée du seuil de Chalouf est de

6 kilomètres, et de Chalouf à Suez le canal maritime coupe une vaste plaine sur 20 kilomètres de longueur.

Les opérations de sondage dans le désert de Suez et surtout au seuil de Chalouf étaient

d’une importance capitale. A quelques solides pionniers fut confiée celte mission. Parmi le personnel des sondeurs, deux types sont restés vivants dans le souvenir de ceux qui ont assisté aux premiers travaux. Nous avons esquissé la physionomie de « l’homme au plâtre » ; voici deux croquis dignes du premier. Des noms de ces deux hommes, l’un s’est effacé sous une dénomination caractérisée; l’autre, nous devons le taire, cc Ce fut pour M. de Lesseps ,• — écrivait M. Casimir Lecomte en 1864, — un devoir impérieux de se rendre un compte minutieux de

la constitution géologique des terrains sur lesquels on allait opérer. Il a donc organisé un service de sondage sur toute la ligne, et la Bavière en est, dit-on, l’un des agents les plus actifs. Quant à son assiduité, on va en juger : en allant à Port-Saïd, nous rencontrâmes le bateau sondeur dans le lac Menzaleh, et mes compagnons me parlèrent du caractère tout particulier de son capitaine; c’est, me dirent-ils, un homme d’une grande capacité et d’une scrupuleuse exactitude; il faut cela dans ses fonctions, car le moindre rapport inexact, ou fait à la légère, pourrait entraîner de graves conséquences. Avec la Bavière , rien de cela n’est à craindre : il ne quitte pas souvent son bateau. La seule petite débauche qu’il se permet, c’est une promenade sur la berge du canal après le soleil couché; et lorsque je suis passé près de lui, il y avait, dit-on, quatre mois que cela ne lui était arrivé. J’ai à peine entrevu sa bonne et loyale figure, car c’est tout au plus s’il a pris le temps de répondre aux questions bienveillantes sur sa santé qui partaient de notre canot. Il avait deux ou trois sondes en travail, et toute considération devait céder devant celle qui l’enchaînait à ses

appareils.

cc Un autre a encore une physionomie plus accentuée; il organisait, quand je l’ai vu, un service en plein désert, à Clialouf. A cet endroit, le canal d’eau douce se rapproche sensiblement du canal maritime, et la station de Chalouf est appelée à faire un double service assez compliqué. L’organisateur de cette station s’est tellement identifié avec la vie du désert, qu’il ne veut plus la quitter et a refusé tout avancement auquel sa capacité lui donnait droit, mais qui l’aurait mis de nouveau en contact avec les exigences de nos villes européennes. Ce brave compatriote est d’une énergie surhumaine, et l’on m’en a cité une preuve qui pourra la faire apprécier : parti avec un compagnon de voyage de l’intérieur de l’Algérie, il est venu à pied en Égypte. Or, en examinant, le compas à la main, une carte de la côte nord de l’Afrique, on remarque deux choses : les énormes contours de la côte et l’absence de routes et de lieux habités en dehors du littoral. D’où il résulte que ce trajet, qui, à vol d’oiseau et par mer, n’eut été que de 450 à 500 lieues kilométriques, a été presque doublé par les sinuosités auxquelles ont dû se soumettre nos

courageux piétons.

« C’est à des hommes de cette trempe qu’est confié l’achèvement des travaux du canal de Suez. »

Pour dresser le plan en relief de l’isthme, un dessinateur, M. Lecoq de la Frémondière, a passé plusieurs mois, seul, perdu au milieu de la dépression des lacs Amers, ne vivant que de sa chasse et de quelques provisions que le hasard lui apportait par la main des voyageurs appelés à passer les lacs. Nous avons fait cette traversée et nous avons retrouvé

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

quelques-unes des étapes , de ce solitaire marquées par quelques pierres que le charbon brûlé ayait noiicies. Un ami d enfance, un marin que nous supposions dans les océans, et que nous a\ ons retrouvé au Sérapeum, chargé de veiller à l’approvisionnement des dragues, le capitaine Rainouard, répondait simplement à notre première question : « J’ai débarqué à Poi t-Saïd et je suis allé, a pied, de campement en campement, cherchant de l’ouvrage. Je me suis arrêté ici. »

Les travaux de Chalouf à Suez avaient nécessité de grandes agglomérations de travailleurs et une vaste organisation de chantiers. Pendant qu’on éventrait le seuil pour y faire

passer le canal maritime, il fallait ouvrir, dans la plaine, des rigoles creusées à la profondeur de 2 mètres au-dessous du niveau de la mer, où les eaux de filtration devaient permettre l’introduction des dragues à couloirs par le moyen de branchements dérivés du canal d’eau douce. La plaine et le seuil furent vigoureusement attaqués. L’armée des travailleurs, amenée sur les chantiers ainsi créés en plein désert, se mit à l’œuvre et remplit sa tache. « Il va quelque chose de particulièrement intéressant, disait l’un des entrepreneurs, M. Rorel, c’est la parfaite tranquillité et l’application au travail de tous ces ouvriers ramassés de tous côtés , , et qui ne sont pas , il faut bien le dire , la fleur des ouvriers. Eh bien , il n’y a jamais sur nos chantiers ni troubles ni agitations; nous avons suffisamment de facilité à nous faire obéir. L’exécution de ces grands travaux exerce même une influence morale très-marquée sur les populations qui y prennent part. Tout se fait dans les conditions de la plus grande liberté, sans pression aucune, grâce à notre respect pour les engagements pris et à notre exactitude dans le payement des salaires. Ces populations, habituelle ment foulées et maltraitées, et n’agissant que sous la contrainte, ont vu que sur les chantiers du canal de l’isthme de Suez elles étaient bien traitées, bien payées; il en est résulté parmi elles, pour tout ce qui intéresse nos travaux, une très-heureuse impression, une grande bonne volonté, et, en somme, tout ce monde-là s’empresse de contribuer de grand cœur à une œuvre qui ne profitera pas seulement aux individus, mais à la civilisation du monde. »

M. Ferdinand de Lesseps, de son côté, traitait le même sujet dans une conférence. « La population, disait-il, est composée de Grecs, de Dalmates, de Français, d’Italiens, de citoyens venus de toutes les parties du monde. Songer à organiser méthodiquement et à l’avance cette population, c’eût été perdre son temps. Beaucoup de personnes m’avaient conseillé d’étudier et de faire des règlements. On m’avait exposé une foule de doctrines. Je n’ai jamais aimé les doctrines avant la pratique.

« Nos travailleurs vivent suivant leur religion : les Orientaux suivant la loi musul-

mane, les étrangers suivant la loi de leur pays. Il était fort difficile, dans un désert si éloigné du inonde civilisé, de savoir ce que deviendraient ces populations composées de gens qui n’avaient peut-être pas tous des antécédents irréprochables.

ce Un Parisien, qui était chargé de diriger quinze cents Grecs, avait, un jour de payement, mis de l’or sur sa table; cet or fut une cause de désordre. Les Grecs, en le voyant, n’avaient pu s’empêcher de se jeter dessus comme sur une proie. N’ayant aucune police, aucune autorité à invoquer, mon Parisien passe là-dessus; mais, grâce à son énergie et à l’autorité personnelle qu’il a su conquérir, il est parvenu à maintenir ces quinze cents hommes sous ses ordres et à se faire restituer ces sommes détournées. S’il y a des pierres à enlever, un travail difficile à faire, on envoie l’escouade des Grecs, qui est très-intelligente et qui s’est très-bien conduite depuis ce méfait.

« Eh bien , cet exemple m’a prouvé que dans une population de travailleurs il ne faut que deux choses : expulser celui qui ne veut pas travailler, laisser partir celui qui n’a pas envie de rester. J’ai suivi le principe de la liberté, et depuis cinq ans nous n’avons pas eu à nous en plaindre.

« Mais il faut remarquer que nous avons placé au milieu des agglomérations de travailleurs des ministres de leur religion : des popes pour les Grecs, des imans pour les musulmans, des prêtres pour les chrétiens. C’est ainsi que mon ancien professeur de philosophie a été nommé curé à Ismaïlia, et pratique la philosophie dans l’isthme, tout en prêchant les saints dogmes de notre religion.

« Nous avons maintenu les populations qui sont venues à nous, sans un commissaire de police, sans un gendarme, sans un sergent de ville. J’ai souvent voyagé seul, ou avec un simple domestique arabe, la nuit comme le jour, et jamais je n’ai eu la moindre crainte, ni couru Je moindre danger. Tout le monde vit là dans la plus parfaite harmonie. La sécurité existe au désert sans autorité d’aucune espèce... Seulement, il y a le travail, car là où il n’y a pas de travail, on ne peut vivre en sécurité. »

Le chantier de Chalouf conserva jusques au dernier jour un grand caractère d’originalité. Ce n'était en somme qu’un vaste campement oriental où les tentes spacieuses, solidement fixées au sol, furent les premiers abris, et des baraquements le plus grand luxe. Les fellahs y avaient entassé des huttes de toutes formes et de toutes dimensions; les chameaux et les ânes, parqués en cercle, formaient comme l’enceinte du village. Le soir, des danseurs égayaient ce « monde », qui se sentait, là, mieux chez lui que partout ailleurs dans l’isthme. A quelques mètres du campement, la tranchée béante reçut jusqu’à 8,000 travailleurs : 4,000 creusant le sol , 4,000 transportant les déblais sur les hauteurs, cc Les hommes sont vigoureux, presque nus, a écrit un voyageur; la plupart viennent de la basse Égypte et des environs du Caire. Chaque contingent est désigné par le lieu de sa provenance, et je reconnais les noms des villages que j’ai traversés dans ma visite aux Pyramides. » Pour arriver sur les chantiers , des groupes venaient à pied , traversant le désert, préférant suivre librement cette route, leurs provisions de voyage sur le dos.

Au chantier, les travailleurs étaient embrigadés, sous la surveillance de leurs propres

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

cheiks et mis en lace de la tâche qui leur était assignée à environ 30 mètres cuhes de déblais par homme, soit un mois de travail. La paye était publique.

Les fellahs avaient ouvert la tranchée du seuil de Chalouf, dans sa partie la plus

elevee sur 4 kilomètres environ de longueur, et l’avaient descendue à 3 mètres au-dessous du

niveau de la mer, lorsque la substitution du travail des machines au travail des hommes fut décidée.

L’idée première, pour terminer le canal maritime à Chalouf, avait été d’amener l’eau douce sur ce point, comme on l’avait fait au Sérapeum, et de créer ainsi des lacs artificiels où les dragues seraient venues. Deux dépressions naturelles qui se trouvaient sur ce chantier paraissaient devoir favoriser ce projet. Mais l’étendue de terrain à submerger était si considérable, comparée au travail à exécuter, que les entrepreneurs renoncèrent à leur premier projet. Le programme fut de continuer, mécaniquement, le creusement du canal à sec, en

conservant aux deux extrémités des barrages pour arrêter, au nord, l’eau de la Méditerranée

en î emplissant les lacs Amers, au sud leau de la mer Rouge * jusqu’au moment où le canal,

parvenu a une profondeur de 3 mètres au-dessous du niveau de la mer, pourrait recevoir les eaux des deux mers et les dragues.

L’exécution des terrassements se fit donc à la brouette, au moyen de contingents d ouvriers venus de toutes parts et librement sur les chantiers. Pour monter les brouettes pleines de déblais sur les talus, on créa, de distance en distance, un système de « plans inclinés » qui produisit les meilleurs résultats.

Les plans inclinés, ou voies tracées Je long des talus formés par l’excavation, étaient placés alternativement sur l’une et l’autre rive, perpendiculairement à l’axe du canal. Chaque « plan incliné » partait du fond de la tranchée et aboutissait sur la hauteur. Par cette voie, montaient les wagons, attirés par des treuils à chaînes et des machines à vapeur. Chaque « plan incliné » desservait une longueur d’environ 200 mètres de tranchée, soit 100,000 mètres cubes environ. Chaque wagon recevait 2 mètres cubes, et chaque « plan incliné » pouvait monter jusqu’à 400 mètres cubes de déblais par jour. Le rendement moyen était de 350 à 375 mètres cubes.

Des pompes rotatives, placées de loin en loin, enlevaient l’eau que les infiltrations amenaient au fond de la tranchée, et qu’une rigole allait déverser dans les lacs Amers.

Ce fut un spectacle étrange que cette vaste excavation au fond de laquelle s’agitait une véritable fourmilière humaine, tandis que le long des talus, comme mus par une puissance invisible, on voyait de loin en loin des wagons monter et descendre sans s’arrêter jamais.

VOYAGE PlT.TOKES.0l FE

Sur la hauteur, une sorte de large voie de halage est pratiquée, qui va aussi loin que le regard peut s’étendre, encombrée par * les locomobiles et les pompes à vapeur.

Après le seuil de Chalouf, certaines parties pouvaient être creusées sans le secours des «plans inclinés». A l’origine, les escouades se partageaient le travail de creusement proprement dit et le transport des déblais. Un fellah eut un jour l’idée de faire concourir à sa peine son fidèle compagnon, un bourriquet. L’âne se chargea, à lui tout seul, du transport des déblais, et son maître put ainsi gagner une double journée. L’exemple fut vite imité et les entrepreneurs eux-mêmes profitèrent de la leçon. Du Caire, on expédia dans l’isthme des régiments de bourriquets, et l’on vit bientôt, sur les chantiers, ces intelligentes bêtes prendre largement leur part du grand travail. Avec une docilité remarquable, J’aide aux longues oreilles descend au fond de la tranchée, portant en travers sur ses reins une sorte de grand sac évasé aux extrémités, qu’il présente au terrassier. Celui-ci remplit le sac de lourdes pelletées de terre, et quand le bourriquet se croit suffisamment chargé, il se retourne et part, au petit trot, vers la voie, faite de larges madriers posés en lacets sur le talus, qui le conduira sur la hauteur. L’âne va et vient, ainsi, du matin au soir, sans relâche, et il y en a comme cela des milliers au service des travailleurs. Mais il faut éviter de mettre en branle la cloche qui tinte l’heure des repas; maître bourriquet a trop appris ce langage : au premier coup de battant il s’arrête et ne discute pas l’opportunité du signal. Ce chantier aura été le dernier de son genre dans l’isthme, mais le plus vivant, le plus actif, le plus complet. Le canal maritime est désormais ouvert à travers le seuil et la plaine, les derniers fellahs, avec leurs bourriquets fidèles, n’ayant plus qu’à égaliser le terrain si tourmenté qui borde la grande voie où passent, toutes voiles déployées, les barques venues de Suez ou de Port-Saïd.

Au kilomètre 83, le banc de roche qui obstruait le canal a été enlevé. Des pompes puissantes, aspirant chacune 120 mètres cubes d’eau par heure, épuisaient les infiltrations, pendant que les mineurs faisaient sauter le bloc avec de la poudre. Cinq plans inclinés ont été employés à déblayer cette partie. Les roches et la terre qui recouvrait formaient ensemble un cube d’environ 150,000 mètres.

De la première exploration dans le désert de Suez M. Ferdinand de Lesseps a fait le récit suivant : « Pendant que mes compagnons étaient absents, je fus averti qu’une escouade de trente à quarante bachi-bozoucks avait arrêté plusieurs de nos hommes, chargés de prendre des échantillons du terrain où nous nous trouvions, dans le désert , pour servir aux études du canal d’eau douce. On me dit que nos ouvriers avaient été conduits dans un village. Je pris un cheval et je me rendis seul au lieu indiqué, seul afin d’éviter un

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

conflit qui pouvait être malheureux, car nos compagnons étaient armés. J’entrai dans un carrefour où ie peuple était réuni, et où se trouvait un chef de bataillon du Caire, qu’on disait attaché à la police, et qui nous avait suivis depuis cette ville en campant toujours à quelques heures de nous. Je l’interpellai et lui demandai d’exhiber ses ordres, ce qu’il ne put faire. Je lui reprochai sa violence vis-à-vis d’une caravane, lui rappelant que l’usage en Orient était de s’adresser d’abord au chef de la caravane. En même temps je fis un geste qui me donna aussitôt, aux yeux de la foule groupée autour de nous, une incontestable supériorité sur ce personnage. Puis je lui annonçai que j’allais expédier un courrier au vice-roi pomme plaindre de lui, et je le prévins que, s’il ne me rendait pas les gens qu’il détenait sans mandat, nous les enlèverions à main armée. Cet incident indique assez les manœuvres qu’on avait pratiquées contre nous en l’absence du vice-roi.

cc Les prisonniers nous furent rendus. Lorsqu’ils avaient été arrêtés, on leur avait mis la chaîne au cou et on les avait menacés, s’ils voulaient nous suivre, de les envoyer aux galères. Je leur lis donner une indemnité et ils nous suivirent avec enthousiasme.

« Pendant ce temps, on faisait courir le bruit, à Alexandrie, que nous avions été abandonnés par nos chameliers, que nous errions dans le désert, et même que nous avions été assassinés.

« Nous poursuivîmes notre exploration. Le désert de Suez était alors quelque chose d’affreux, on n’y rencontrait aucune habitation, aucun être vivant; il fallait porter tout avec soi. Les animaux eux-mêmes sont tellement épouvantés de la solitude du désert, que les moutons et les volailles destinés à la nourriture de la caravane, et qui sont mis en liberté lorsque l’on forme le campement, viennent d’eux-mêmes au point du jour se grouper autour des voyageurs pour ne pas être abandonnés, et que si une poule est restée attardée sous quelque buisson, elle suit la marche de la caravane et vient s’abattre contre la cage qui se balance sur dos d’un chameau.

cc C’était ce désert dont nous venions prendre possession et qu’il fallait songer à vivifier et à faire habiter par nos travailleurs.

« Des hommes courageux et dévoués commencèrent sous mes veux à y établir des campements. »

La caravane reconnut le terrain et fixa le premier tracé du canal. M. Mougel-Bey et M. Ilardon accompagnaient M. de Lesseps. Et pendant que les explorateurs poursuivaient énergiquement leur but, M. Larousse, ingénieur hydrographe de la marine impériale française, complétait, dans les eaux de la mer Rouge, les sondages de la baie, afin de déterminer d’une manière précise le point où s’ouvrirait l'embouchure du canal.

En 1869 le désert de Suez était définitivement vaincu. « Quel spectacle! écrivait

M. le comte de Galbert, un des administrateurs de la Compagnie qui visitait l’isthme pour

la troisième fois; 20,000 hommes, noirs du Soudan, Barbarins, Indiens, fellahs, Européens,

femmes et enfants, et tout cela, Dieu sait dans quels costumes! Une véritable fourmilière

humaine, travaillant les uns à la couffe, comme aux premiers jours des travaux de

l’isthme, les autres à la brouette, d’autres avec des ânes, des buffles, des chameaux, et

au milieu d’eux tous les engins de l’industrie moderne, les voies de fer, la vapeur les machines à épuisement... Que sais-je! Ce merveilleux panorama se piolonge pendant mètres. La tranchée n’a pas moins de lüü mètres à la ligne d’eau, beaucoup plus < ans certaines parties, et 20 mètres au plafond. La plus grande partie de cet immense tiavai

Aj 0 y 00 #

« Ce n’est pas seulement de l’étonnement et de l’admiration que l’on éprouve en

v0vant ce panorama sans pareil : c'est presque de la stupeur! »

Quelques semaines après le voyage de M. le comte de Galbert, les flots envahissaient

celle partie du canal maritime, et l'eau de la mer Rouge n’était plus séparée des lacs Amers, emplis de l’eau de la Méditerranée, que par un barrage artificiel.

Le 15 août, le premier coup de pioche était donné aux hallages et Ion Sue/, la véritable inauguration de « l'union des deux mers. » Le ministre des travaux publics d'Égypte, Al i-Pacha-Moubarek , représentant le khédive Ismaïl, présida la cérémonie. « Ce jour-là, dit-il, représente la triple fête de l’Empereur Napoléon, de la France et de la civilisation; car l’ouverture de la communication entre les deux mers ouvre une nouvelle

ère au progrès et à la civilisation du monde. »

Le 28 septembre, les barrages étaient définitivement enlevés, et le niveau se

Irouvail établi sur toute la ligne du canal. Ce jour-là, M. Ferdinand de Lesseps se rendait directement et sans interruption, à bord de son vapeur, de Port-Saïd à Suez en quinze heures.

L’isthme était définitivement coupé.

Les dragues approfondirent la voie.

Le canal maritime franchit désormais la plaine de Suez, et vient, par une magnifique courbe, aboutir à la mer Rouge, dans la rade où sont ancrés les paquebots des Indes.

Du dernier kilomètre, la vue va jusqu’à Suez; on dirait qu’une simple langue de terre sépare le canal maritime de la ville ancienne et du goltè rentrant dans les terres. Sur ce cap sableux on voit le dernier campement - le campement de la quarantaine. A l'issue du canal maritime, le regard est attiré vers une sorte d’îlot émergeant à plat au milieu de la rade et qu'un fil noir semble rattacher à Suez. C'est là le <c terre-plein » de la Compagnie, c’est-à-dire le terrain créé artificiellement et sur lequel doit s’élever la nouvelle Suez. Une jetée, supportant un railway, relie le terre-plein à la ville.

[as montagnes de l’Attaka sont le tond du tableau.

Riou pinxit lmp Le mercier &.G^ Paris .Eugène Cicen lifch.

Page 1