C ISMAÏL
M. Ferdinand de Lesseps avait, de son côté, adressé le télégramme suivant à l’empereur Napoléon :
« Sérapeum, 18 mars 1869, midi.
« L’entrée des eaux de la Méditerranée dans les bassins des lacs Amers vient d’avoir lieu avec succès complet en présence du vice-roi.
K Lesseps. »
Et l’Empereur répondait :
« Paris, 18 mars 1869, 5 heures 85 minutes.
«: L’Empereur des Français a M. de Lesseps.
« J’apprends avec plaisir l’heureux résultat de votre entreprise. L’Impératrice joint ses félicitations aux miennes.
ce Napoléon. »
Quelques jours après, le prince et la princesse de Galles visitaient, à leur tour, les travaux du canal de Suez, et ils admiraient le déversoir qui, en douze heures, avait jeté 4 millions de mètres cubes d’eau dans les lacs Amers.
« Lorsque le prince et la princesse, dit le Times, arrivèrent au barrage, plusieurs ouvriers
se trouvaient aux écluses avec des leviers et de grands marteaux. M. de Lesseps conduisit Leurs Altesses Royales sur un pont étroit ou sorte d’estacade placée en travers du goulot du lac et
d’où l’on pouvait voir à l’aise la chute de 1 eau.
« Après que le prince et la princesse eurent vu la nature de ce travail, à un signal
donné, une douzaine à peu près de ces écluses furent ouvertes, et l’eau marine se précipita en nappes blanches comme du lait.
« Après avoir, pendant un certain temps, contemplé cet intéressant spectacle, le couple
royal retourna au Sérapeum et à Ismaïlia, cette Venise du désert. »
M. Lavalley avait dit : « La totalité de l’eau à introduire est de un milliard 900 millions
Imp . Lemerciei & Cie Paiis
A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ
de mètres cubes. L’écoulement aura lieu du 1er mars au 1er octobre pour la Méditerranée et du lor juillet au l r octobre pour la mer Rouge ; pendant 6 mois de la Méditerranée , pendant 3 mois de la mer Rouge, à raison de 40 mètres par seconde au commencement, et de 70 mètres par seconde à la fin. » Tout a été suivant les prévisions. Aujourd’hui les lacs étant remplis, les navires quittent le canal pour pénétrer librement dans cette mer intérieure que semblent limiter, à l’horizon, les montagnes de l’Attaka.
Tl est une partie des lacs Amers ou s’est produit un spectacle intéressant : « Nous marchons dans le Sud, écrivait Rerchére en 1862, et, du plateau de Toussoum, dont nous franchissons les dernières pentes, j’ai pu embrasser la route que je devais parcourir. Devant nous, les sables s’étendaient comme une mer dorée jusqu’aux premiers contre-forts des montagnes, dont les reliefs s’accusaient plus sensibles à mesure que nous en approchions, et l’on pouvait distinguer les croupes du Gebel-Geneffé et du Gebel-Awebet, qui se détachaient en violet sur l’Attaka, teinté de l'azur et du bleu le plus tendre.
ce Le temps était beau, le ciel sans nuages, l’air chaud nous enveloppait comme une caresse, et ce grand pays vide où je n’entendais nul bruit, nul cri d’oiseau, où j’apercevais seulement la marque des pas de ma caravane laissée sur le sable, me paraissait magnifique et plein de grandeur...
« Le soleil commençait à baisser et teignait d’admirables couleurs le fond des montagnes. La profonde coupure où je marchais, à moitié dans l’ombre, faisait comme un cadre aux lacs, tout lumineux encore, et j’arrivais à ma tente, dressée au milieu des tamaris d’El- Amback, comme le crépuscule prenait possession du ciel. »
Le voyageur traverse, le lendemain, les lacs Amers : « La matinée entière s’était passée au campement. Les chameaux erraient en liberté, et je les voyais chercher, çà et là, quelques touffes d’alfa ou les nombreux buissons d’une petite plante à feuilles vertes et grasses, dont ils sont très-avides.
« Appuyé aux dunes que j’avais traversées la veille, Aïn-el-Amback, qui tire son nom d’une
source abondante, limpide et légèrement saumâtre, coulant au milieu des joncs et des arbustes,
est un vaste terrain boisé qui s’étend au nord-est du lac. Des plantes blanchâtres comme celles
de la mer, de nombreuses efflorescences de sel et des débris de coquillages couvrent le sol.
« A partir de la source et des arbres, qui allaient, épais et touffus, se perdre dans
l’est, était une plaine dorée, semée de bouquets sombres, se déroulant comme une peau de
tigre, et sur laquelle se formaient de beaux mirages. »
La forêt d’El-Amback est maintenant sous l’eau. Quelques cimes désordonnées de tamaris,
émergeant, l’indiquent encore. Quand le soleil envoie ses derniers rayons sur ce tableau
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et que des nuages font à l’astre un vêtement de pourpre, l’embrasement du lac est fantastique. On dirait des milliers de bras qui s’élèvent du sein des eaux. Sur la rive sont accourus en foule les flamants, les grues, les pélicans, tous les hôtes du lac Menzaleh en émigration. Et c’est dans cet incendie un concert indescriptible.
Puis le soleil disparaît, les eaux alourdies reflètent les dernières lueurs, la nuit
arrive, prompte, et le silence envahit les lacs.
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