‹ Voyage pittoresque a travers l'Isthme de SuezChapitre 3 sur 17 · HALTE DE CARAVANE. LE BAC · texte numérisé non relu

HALTE DE CARAVANE. LE BAC

« Égypte sois glorieuse et fi ère ! On rouvrira l’antique canal d’Ornar; ce travail, œuvre prodigieuse, dont nos aïeux, une fois déjà, ont eu la gloire. »

« Cet isthme, c’est un devoir sacré de le briser; la terre s’indigne et gronde de le voir exister encore : le percer, c’est l’éventrer avec douleur; mais, alors, nos douleurs à nous disparaîtront pour jamais. »

Cheik Réfaah.

Dès la première heure du jour Port-Saïd reprend son animation. Le quai voit s’entasser les marchandises qui doivent être transitées de la mer Méditerranée à la mer Rouge, et parmi les tas de charbons et les ballots de toute sorte se font un passage les voyageurs qui vont s’embarquer pour Kantara, Ismaïlia, Suez et les chantiers échelonnés le long du canal.

Les chalands ventrus reçoivent les marchandises. Le remorqueur qui va emporter les chalands est prêt à recevoir l’amarre, le canot postal semble impatient de reprendre son labeur quotidien : la chaudière ronfle, le sifflet annonce le départ. En route !

Le canot, laissant flotter à l’arrière le drapeau égyptien et portant au mat le guidon de la compagnie, carré d’étoffe bleu sur lequel se dessinent en blanc ces deux lettres : I S — (Isthme de Suez), - — passe à travers la flotte commerciale qui remplit le bassin, et, parvenu au milieu du port, tourne le cap vers le canal.

L’entrée de cette voie navigable a un caractère de grandeur qui frappe l’esprit. Le contraste qui éclate entre Port-Saïd qu’on vient de quitter si bruyant, si vivant, et cette nappe d’eau immobile, largement endiguée par des talus d’une rectitude sévère, sorte de fleuve immense dont le courant aurait été brusquement arrêté, saisit, étonne le voyageur. Les barques, dont les voiles blanches se gonflent, glissent sur cette eau dormante qui semble trop lourde pour être ridée : C’est que la brise passe par-dessus les digues, vient s’engouffrer dans la voilure

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

et ne descend pas jusqu’à l'eau si bien protégée. Ce spectacle est étrange ; on ne peut réprimer un mouvement de surprise bien naturelle.

Nous avons dit ce qu’était cette partie de l’isthme alors que la première caravane d’exploration s'v aventura : un vaste marais séparé de la mer par un lido. Ce lac — le lac Menzaleh — avait 135,000 hectares de superficie ; ses bords mesuraient 220 kilomètres. De Port-Saïd à l’extrémité du lac, sur une longueur de 44 kilomètres, le canal maritime était à creuser presque entièrement, le fond de ce « désert limoneux », suivant l’expression d’Amrou, ne descendant pas au-dessous de 2 mètres. Cette mer intérieure, ou, pour mieux dire , cet étang alimenté par le Nil qui s’v déverse et par la Méditerranée qui ronge parfois le lido et s’y fait une voie d’inondation, était livré à l’exploitation de la pèche ; de là, sur quelques points de la cote, aux environs du Nil , sur des îlots naturels, sur des bancs de sable émergeant des eaux, des villages pittoresques, faits de paille et de boue, où vivaient les pêcheurs. « Chaque nuit, a écrit Berehère, qui vit le lac Menzaleh avant le canal, — chaque nuit les barques partent en flottille pour aller poser leurs filets dans les endroits les plus poissonneux du lac, laissent un homme commis à leur garde et viennent le relever quand le jour commence à poindre. Nous rencontrons plusieurs de ces pêcheries, indiquées par de longues perches, des bouées flottantes et de petites plates-formes peu élevées au-dessus de l’eau, tantôt artificielles, tantôt formées de roseaux. C’est là que le gardien se tient blotti, surveillant de l’œil ses filets dont la longue corde est attachée près de lui, guettant au passage et suivant du long canon de son fusil le gibier qui arrive à sa portée. Il n’est pas de langue de terre, pas de longue savane couverte de joncs et de roseaux, qui ne soit habitée par de nombreuses troupes d’oiseaux; leur nom est légion; l’air est plein de battements d’ailes.. . Maintenant, faites voguer dans le lac les flottilles de barques occupées nuit et jour à la pêche; peuplez l’espace de longues files de flamants, de pélicans et de grues ; voyez ces eaux aujourd’hui calmes se creuser parfois en longues lames sous le souffle des vents, vous aurez la physionomie du lac Menzaleh, le jour. » Matharieh et Menzaleh étaient les paisibles entrepôts des pêcheurs. Cette existence d’exil que menaient ces pêcheurs devait être troublée, et le canal, réunissant deux mondes, devait arracher à leur isolement ces populations si longtemps condamnées.

Mais comment creuser un canal dans un marais? Les bas-fonds ne permettaient pas d’y lancer des dragues ; le sol inconsistant, vaseux, fluide, ne permettait pas d’y construire des chantiers. M. Ferdinand de Lesseps nous dira lui-même combien le problème était compliqué et comment il en trouva la solution.

« I ne fois que la ville de Port-Saïd a été fondée, dit M. de Lesseps, nous avons commencé, après y avoir établi des ateliers, à exécuter de grands travaux dans le lac Menzaleh. Le lac

A TRAVERS L’ISTHME HE SUEZ

Menzaleh a 44 kilomètres de Port-Saïd à Kantara. Il était très-difficile , au milieu des inondations de ce lac, qui laisse des dépôts de limon, de pratiquer un chenal suffisant pour y introduire des dragues. Il y a des endroits où l’eau est si peu profonde qu’elle ne peut même pas porter un radeau.

cc U fallait que les hommes vinssent s’enfoncer dans la vase, et que, ramassant la boue avec leurs mains, la serrant contre leur poitrine, ils la portassent à droite et à gauche pour former des bourrelets.

cc De cette boue remuée sous le ciel brûlant de l’Égypte s’exhalait une odeur d’hydrogène sulfuré insupportable; mais, ce qu’il y a de remarquable, c’est que la salure des eaux du tac est telle, que ses émanations n’ont pas été dangereuses pour la santé des hommes. Nous avons eu le bonheur de ne pas avoir plus de malades que dans les autres localités. J’ai souvent passé des journées, même en plein été, au milieu de ces travaux, et je n’en ai pas souffert. Du reste, les pêcheurs du lac Menzaleh, population saine et vigoureuse, sont accoutumés à placer les filets de pêche et à pousser leurs barques dans les bas-fonds en marchant dans le lac avec de l’eau jusqu’à la ceinture, La Bible dit que le lac Menzaleh était le vivier des Pharaons...

cc Je dois avouer, continue M. de Lesseps, que le premier chenal à travers le lac Menzaleh était pour moi le point le plus difficile de notre travail, et c’est là que je craignais, non pas l’impossibilité, mais d’immenses obstacles; et lorsqu’on disait que nous tentions un travail impossible, et qu’on parlait de la navigation de la mer Bouge, des sables et de tant d’autres objections dont je montrerai le peu de valeur, on ne songeait pas à nous opposer ce qui était l’objet constant de nos préoccupations : le passage à travers le lac Menzaleh, qui n’aurait pu être exécuté sous un climat autre que celui de l’Égypte, parce que, si cette niasse molle n’avait pas été séchée par le soleil aussitôt que placée en forme de digue, il n’y avait aucun moyen connu dans l’art de l’ingénieur pour triompher de ce formidable obstacle. Là était la vraie difficulté de l’entreprise, et personne ne songeait à nous attaquer sur ce point.

cc Au fur et à mesure qu’on parvenait à former de chaque côté de l’étroit chenal de simples bourrelets, on faisait glisser au milieu un radeau plat, et, avec des nattes de roseaux, on construisait une sorte d’abri où les ouvriers passaient la nuit. Nous n’avons pas employé les contingents à ce premier travail, mais des hommes libres et de bonne volonté. »

La population du lac Menzaleh a donc concouru noblement à l’œuvre civilisatrice et c’est grâce à elle que le canal a pu être creusé à travers le lac, son domaine. Ces pêcheurs, au nombre de 15,000 environ, ont d’ailleurs un passé historique digne d’eux. Grâce à M. Marie tte-Bey , ce savant que le souverain d’Égypte a su apprécier, on découvrait, à l’époque même où ces travaux s’exécutaient, et sur la rive occidentale du lac Menzaleh, une allée de sphinx dont les types se retrouvent dans les traits des pêcheurs. Ils seraient donc de race assyrienne. Sur l’épaule d’un des sphinx découverts, M. Mariette a lu le cartouche du Pharaon du temps de Joseph, qui était son premier ministre, et qui habitait le village du Tsane, l’ancienne Avaris ou Tcinnis.

Quand le canal, ainsi creusé, fut assez approfondi pour permettre l'entrée des dragues, ces héroïques travailleurs quittèrent les chantiers et reprirent leurs traditionnelles occupations. L or français quils avaient ainsi noblement gagné devint pour eux une épargne bénie et le premier signe de ralliement entre l’Europe et l’Égypte.

Les dragues creusèrent d abord un chenal de quelques mètres de largeur, ayant en moyenne 1 ,50 de profondeur. Cette voie navigable était indispensable pour assurer une communication facile entre Port-Saïd el les chantiers établis sur toute la ligne du canal jusqu’à Kantara. Les terres ainsi enlevées étaient entassées sur le bord, formant la berge définitivement tracée d’un côté.

Cette rigole maritime étant achevée, les dragues redoublèrent d’ardeur jusqu’au moment ou le canal, ayant ses 100 mètres de largeur et ses 8 mètres de profondeur, existât. C’est dans ce canal definitif que les remorqueurs entraînent les chalands chargés de marchandises, que les canots du service postal transportent rapidement les voyageurs, que les barques pleines d’approvisionnements et les lourds steamers naviguent.

Les berges se sont durcies au soleil. Comme de véritables murailles, elles maintiennent le lit du canal et reçoivent, sans abandonner une parcelle d’elles-mêmes, les soufflets des vagues que soulèvent les hélices poussant les vaisseaux.

Le lac Menzaleh , littéralement coupé en deux par ce bras de mer qui va rejoindre le golfe Arabique, a fait au soleil le sacrifice voulu; le canal n’est déjà plus tracé au milieu des eaux : toute la pai tie du lac qui ne reçoit plus les déversements du Nil s’est asséchée, et sur le sol maintenant durci les caravanes qui suivent les berges s’arrêtent et campent. Quelques flaques persistent, cà et là; mais vienne un été et ce terrain sera totalement conquis.

Le canal maritime va ainsi, droit devant lui, jusqu’à l’extrémité du lac Menzaleh, à Kantara.

C’est dans cette partie du canal que furent utilisées les dragues à long couloir. Il faut décrire un tel appareil pour juger de la grandeur des moyens employés.

Sur un ponton en fer de 33 mètres de long, de 8ra,30 de large, de 3m,16 de creux et de lm,50 de tirant d’eau, fonctionne une machine à vapeur de 35 chevaux nominaux, développant jusqu’à 7,875 kilogrammètres sur les pistons.

fout un monde est mis en mouvement par la chaudière qui présente une surface de chauffe de 108 mètres carrés.

Six chaînes énormes maintiennent l’appareil en place.

Le ponton est fendu et par cette fente descend dans l’eau un puissant bras de fer de 19 ,o0 de longueur. Par ce bras descendent, vides, des godets arrachant chacun 300 ou 400 litres de terre au fond du canal et qui remontent, pleins.

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

En tournant à l’extrémité supérieure de cette voie, les godets se vident dans des chalands qui, une fois remplis, vont jeter leur chargement à la mer. Mais ce transport à la mer des débiais devenant onéreux par la distance à parcourir, l’art de l’ingénieur inventa une sorte de couloir qui résolut le problème économique de l’expulsion sur place des déblais.

Sur la drague même fut construit un immense échafaudage s’élevant jusqu’à 14m,80 au-dessus de l’eau, et les godets remplis furent élevés jusqu’à cette hauteur comme par un prolongement du bras de fer qui les conduisait au fond. Arrivés à la plate-forme supérieure, les déblais tombent dans un couloir qui les dirige sur les bords du canal, par un trajet variant de GO à 70 mètres. Un enchevêtrement grandiose de poutrelles treillagées et rudement boulonnées, supportées par des chalands solides à plat sur l’eau, soutient l’appareil. Cet échafaudage gigantesque a la docilité d’un jouet : une plaque tournante permet de l’orienter suivant les nécessités du dragage.

Les déblais déversés dans ce couloir ne sauraient y rester et en obstruer la voie : un jet de vapeur précipite dans ce chemin tracé un flot incessant qui délaye la terre, tandis qu’une chaîne munie de râteaux descend, sans s’arrêter jamais, tout le long du couloir.

Chacune de ces dragues enlève annuellement de 300 à 350,000 mètres cubes de déblais. U en est qui ont enlevé jusqu’à 3,000 mètres cubes en une journée.

Dans une savante communication faite par M. A. Lavalley à la Société des ingénieurs civils, cet entrepreneur de travaux du canal s’exprimait ainsi, à propos de ces dragues à long couloir : « Nous eûmes à chercher le moyen de mettre sur chaque rive au moins

200 mètres cubes de déblais par mètre courant. Nous fûmes assez heureux pour trouver dans l’emploi de longs couloirs la solution complète du problème. Il fallait, pour cela, donner aux dragues une hauteur inusitée, construire des couloirs de 70 mètres de longueur, les supporter, les relier à ces dragues. On ne pouvait conserver, même en les exagérant, les dispositions qui avaient suffi pour les petits couloirs. L’accroissement des dimensions augmentait singulièrement les efforts des différentes parties.

« Enfin, puissamment aidés par le concours éclairé et dévoué de M. Lecointre, l’ingénieur en chef des forges et chantiers de la Méditerranée, nous sommes arrivés à des moyens pratiques de réaliser le transport des déblais dans les conditions imposées. »

Cette heureuse solution, non-seulement assura « l’exécution de plus de la moitié du canal, de la portion la plus difficile; » mais elle permit « d’améliorer le tracé et d’adopter un profil infiniment meilleur. »

A l’extrémité méridionale du lac Menzaleh, le tracé du canal, sorti de la région des eaux

stagnantes, coupait une route fréquentée par les caravanes allant d’Égypte en Syrie. Ce point

se nommait El Kant ara (le pont). La s'élevait, jadis, une ville importante, rivalisant avec Péluse, Tanis, Rhamsès, Taphné et vingt autres cités florissantes qui se partageaient le delta du Nil,

Les caravanes portant aux Syriens les produits de l’Afrique et aux Égyptiens les merveilles créées par Sidon et par Tyr, les richesses emportées à Jérusalem et à Balleck, tout cela passait forcément à Kantara, par le pont jeté sur les eaux basses, en un point du désert où se conservait un puits.

La ville antique de Kantara fut détruite en l’an 344 de notre ère par les Perses vainqueurs, alors que sa population s’élevait, croit-on, à plus de 500,000 âmes; elle fut réédifiée par les Romains et condamnée une seconde fois à l’abandon. Ce sol, visité par les soldats de la République française, a vu pour la troisième fois une grande ville se former.

Une ancienne inscription, recueillie dans le temple de Karnac, à Thèbes, témoigne de l’ancienne splendeur d’une ville aux environs de Kantara.

En creusant le canal maritime sur ce point, les terrassiers ont découvert, à leur tour, neuf lampes antiques, d’origine romaine, portant des marques de fabrique, et trois amphores de la même époque. Les ouvriers ont aussi trouvé dans les déblais un simple bouton de cuivre orné du bonnet de la Liberté entouré de lauriers. Ce bouton est de ceux que portaient les soldats de la République pendant l’expédition de Bonaparte en Egypte.

Le canal a coupé la route, mais un bac a été installé par la compagnie pour passer les caravanes d’une rive à l’autre. La création du premier chantier à Kantara fut une simple réunion de quelques maisons mobiles , en bois , et de deux constructions en pisé pour recevoir les ouvriers. Une briqueterie fut organisée, qui devait fournir les matériaux nécessaires aux constructeurs. Une grande Sakié (puits à roues) qui avait été abandonnée tut réparée et munie d’une noria qu’un bœuf mettait en mouvement.

La nouvelle se répandit bien vite, en Égypte et en Syrie, qu’un commencement de ville, avec des vivres et surtout avec de l’eau, venait de se former à Kantara; il y eut aussitôt une pins grande affluence de caravanes.

Mais lorsque l’eau douce, l’eau du Nil, fut amenée par les travailleurs jusqu’à Kantara, les caravanes prirent un véritable développement commercial. Pendant les six derniers mois de l’année 18G4, le bac de Kantara passait d’une rive à l’autre, venant d’Égypte ou de Syrie, 42,929 chameaux, 9,350 chevaux, 2,489 mulets, 2,835 baudets, soit 57,603 bêtes de somme chargées de marchandises; 3,392 bœufs, 23,063 moutons, 18,575 chèvres.

Un tel mouvement a bien vite donné au chantier de Kantara l’importance d’une ville : plus de 7,000 habitants ont été comptés.

Des deux côtés du canal la ville s’est développée. Sur la rive Asie, une large rue part perpendiculairement au quai, au point où aboutit le bac, et se continue jusqu’à la limite des constructions. Des maisons bien bâties, en un style semi-oriental semi-européen, bordent cette grande rue qui est munie d’un chemin de fer américain sur toute sa longueur.

Les rues transversales conduisent, à droite et à gauche, aux bazars bien approvisionnés et aux villages grecs ou arabes groupés aux environs. Il règne à Kantara comme un certain

air de gaieté; on voit déjà se créer sur ce point une sorte d’étape joyeuse ou les caravanes s’arrêteront. Kantara est pour les chameliers ce qu’est un port de relâche pour les marins. Rien n’est curieux à observer comme Kantara, de jour et de nuit : dès que le soleil monte vers le ciel, la rue spacieuse est encombrée d’Arabes poussant leurs bêtes au bac, de pasteurs bédouins conduisant leurs troupeaux, de cavaliers, de sais, de chameliers. Ce ne sont que des cris, une animation extraordinaire, une véritable ardeur au travail. La nuit tombe, et aussitôt chevaux, chameaux, boeufs, moutons et chèvres d’être liés au piquet, entravés, garrottés, parqués. Chameliers et pasteurs ont donné Ja garde des marchandises et des animaux à un veilleur de bonne volonté, et c’est lentement, fumant le chibouk, que ces maîtres de caravanes se dirigent vers le village arabe où les attirent des modulations de flûte et des refrains aimés.

Sur l’autre rive du canal, Kantara se continue dans une sorte de vallée formée par deux collines de sable. Ces monticules sont un abri derrière lequel campent les caravanes avant de traverser le canal. Là, le canal est bien véritablement la frontière qui sépare l’Afrique de l’Asie; aussi la halte y est-elle de tradition. On dirait que « le voyage » ne commence véritablement que de « l’autre côté. » Et puis, le calme est si profond en cet endroit! on s’y approvisionne si abondamment de toutes choses! On y retrouve l’eau du Nil!

Ces groupes de chameliers, ces sais, ces marchands faisant le kief, — ce far mente des Orientaux, — sont autant de tableaux intéressants.

Soit qu’une inondation de lumière tombe du soleil, soit que le vent brûlant, le khamsin, alourdisse l’air, le repos est forcé. Débarrassés de leurs fardeaux et de leurs selles, les chameaux, accroupis ou debout, dorment paisiblement. La femme, la mère le plus souvent, et le oaaled, l’enfant, concassent le café pendant que les herbes sèches, arrachées en route, ont été embrasées et que les flammes bleuâtres font chanter l’eau dans le récipient de cuivre. Le maître de la caravane, assis sur une éminence, fumant son chibouk, et le chamelier appuyé sur son fusil, attendent le moment heureux où leurs lèvres brûlées humeront le moka. Le vieux cheik, assis à l’écart, s’isole dans sa somnolence tandis que la fellahine est allée remplir son amphore à la ville. Tout autour, à trois, à quatre, à six, le reste de la caravane devise de mille choses , et il faudrait un événement bien grave pour troubler ce kief général. « Quand la caravane est arrêtée, dit un poërne arabe, tout ce qu’il y a de mauvais dans le sang des hommes et des bêtes s’évapore : il se fait une grande pureté dans les corps. » Le repos, c’est l’heure du travail pour les femmes et les enfants, l’heure du recueillement pour les vieillards et des plaisirs permis pour les jeunes hommes.

Derrière la colline où campe la caravane, l’Europe s’est installée. Pas un seul des nombreux voyageurs qui ont visité les travaux du canal n’a oublié le « buffet de Kantara » construit sur le bord du canal, comme sur une plage. Là, accostent les barques et le canot postal; là s’ancrent un instant les navires. Ces drapeaux qui flottent dans l’air, ces kiosques légers qu’envahissent les plantes grimpantes sont un irrésistible attrait. 11 faut passer sous un arc de triomphe pour pénétrer dans les « salles vertes » où les rafraîchissements les plus variés sont offerts par d’affables hôteliers. Et sur la plage, ce sont des montreurs d’ours venus du Liban, des éleveurs de singes, des aimées quelquefois, des bateleurs toujours.

Mais la caravane a fini son ldef, chameaux et bourriquets ont été rassemblés. C’est une affluence bruyante. C’est à qui passera le premier. Le bac est encombré : le gardien jette un cri, 1 engrenage d’une roue que fait mouvoir un Arabe mord la chaîne tendue d’un côté à J autre du canal, le pont mobile quitte la rive et avance lentement vers les eaux.

Kan tara sera le point de transit des échanges entre l’Égypte et la Syrie. Quelque

envalus par l’Europe que deviennent les bords du canal, ce campement, devenu ville, conservera son type asiatique et africain.

Page 1