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LA BROUETTE VOLANTE, LA BROUETTE A CORDE, LES TOILES SANS FIN

CHANTIERS : FELLAHS, SYRIENS, BEDOUINS. — LEÇON DE GEOGRAPHIE AU DÉSERT. LA FOURMILIERE HUMAINE

LE CAMPEMENT d’eL GUISR. — LA MAISON GÏOIA. — LES EXCAVATEURS. — LA TRANCHÉE DU SEUIL.

« Je ferai jaillir des fleuves du liant des collines et des fontaines au milieu des champs; je changerai le désert en lacs d’eau et la terre sans chemin en cours d’eau. »

« Je ferai naître dans la solitude le cèdre, l’épine, le myrte et l’olivier; je planterai dans le désert le sapin, l’ormeau et le buis tous ensemble. »

Isaï E.

Après Kantara le canal maritime traverse de nouveaux marais, souvent sans eau — les lacs Ballah — sur une longueur de 20 kilomètres, jusqu’à El Ferdane.

On continua d’abord dans ce bas-fond la rigole maritime exécutée à travers le lac Menzaleh, et par les mêmes moyens. Là, sous la première couche de sable, les travailleurs découvrirent un banc de gypse cristallisé qui devait, par la cuisson, et débarrassé des chlorures de sodium qui l’imprégnaient, fournir un plâtre excellent pour les travaux de Port-Saïd.

Le lac Menzaleh, avec ses pêcheries, son monde ailé et ses barques innombrables, attire le regard et semble vivre ; aux lacs Ballah, aujourd’hui marais, demain cloaque, pas une barque, pas un oiseau. Ce n’est pas encore le désert, avec ses ondulations de sable roux et sa grandiose

solitude; ce n’est plus ce réservoir qu’emplissent les inondations du Nil, cet ancien a vivier des Pharaons. » C’est la stérilité la plus implacable.

Quand la rigole maritime fut établie à travers ces lacs, on exploita le banc de pierre à

plâtre. Il fallait, là, un gardien d’un dévouement éprouvé, d’une abnégation rare, qui voulût affronter cet épouvantable exil. Un de ceux qui ont visité le canal dès les premiers jours, M. Casimir Lecomte, a dessiné, d’après nature, ce type exceptionnel. « Voici, écrit-il, un brave garçon connu dans l’isthme sous le nom de Y Homme au plâtre. Il vit seul au milieu du marais d’où l’on extrait de la pierre à plâtre en grande quantité. Il fait tirer et cuire sa

pierre, charge ses barques et les envoie sur les points qui lui sont signalés, dirige en un mol l’exploitation ; puis, sa tâche remplie, il renvoie ses Arabes, reprend philosophiquement son livre et sa pipe, et le voilà replongé dans sa solitude jusqu’à ce que les besoins du service le réclament de nouveau.

« Il reste ainsi des semaines au milieu de son marais, sans qu’aucun murmure ne lui échappe, sans qu’un symptôme d’ennui se manifeste; c’est un philosophe pratique dont le sang-froid est inaltérable et le sentiment du devoir toujours éveillé. Sa seule distraction, c’est de recevoir, de temps à autre, quelque camarade en tournée qui sait au juste près de quel poteau il a fixé sa demeure, dont on ne voit qu’à peine l’humble sommet par-dessus la berge du canal, car l’habitant unique qu’il abrite est souvent obligé de changer de domicile. L'Homme au piètre s’établit ordinairement dans le marais, près de son four, afin d’être plus à portée d’en surveiller la marche. Il en avait été chassé, peu de jours avant mon passage, par une inondation qui l’avait surpris la nuit, et ne s’était éveillé que lorsqu’il s’était trouvé dans son bain. Il racontait cela de la manière la plus simple du monde, et comme une conséquence naturelle de sa position.

« D’autres lois, il va camper au cœur des marais avec des Arabes et près des puits d’extraction, quand il trouve par hasard une motte de terre suffisante pour y établir une hutte dont quelques gaules, recouvertes de couvertures de poil de chameau, font tous les frais. Mais ses jours de luxe et de confortable sont ceux où il peut s’abriter sous la berge du canal pour surveiller le chargement de ses barques et courir la chance de serrer au passage la main d’un compagnon. Ces jours-là sont marqués comme de grandes fêtes, et l’on sort du coffre unique, qui contient toute la fortune de notre ermite, quelque vieille bouteille envoyée d’Ismaïlia ou de Port-Saïd, et réservée à ces occasions solennelles.

cc J’ai rarement choqué le verre avec un plus vif sentiment de cordialité qu’en cette circonstance. J’ignorerai peut-être toujours le vrai nom de celui dont la mâle figure, calme et résolue, m’a frappé, mais jamais je ne perdrai le souvenir de « l’Homme au plâtre. » Le canal, avec ses 100 mètres de largeur, passe aujourd’hui dans ces lacs, et sur plusieurs points, les bas-fonds existant sur de grands espaces, les eaux de la Méditerranée se sont répandues, formant ainsi des bassins intérieurs où le poisson abonde.

De Kantara a El Ferdane le canal passe à travers quelques ondulations de terrain. Dans ces parties, les longs couloirs adaptés aux dragues, et dont nous avons parlé, n’étaient plus applicables. Il fallait, maintenant, qu’un appareil permît de jeter les déblais au delà des berges élevées. Cette nécessité créa l’appareil dit « élévateur. »

A TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

La drague creuse le canal et déverse les déblais dans un chaland-flotteur placé à côté d’elle. Ce chaland-flotteur est un récipient qui se compose de sept caisses à déblais.

Quand ces caisses sont remplies et que le chaland-flotteur est chargé à plein, il quitte la drague et vient se placer auprès de l’élévateur.

L’élévateur est une voie ferrée qui part du niveau de l’eau et monte jusqu’à 14 mètres de hauteur. Deux poutres en fer s’appuyant, Tune sur un chaland, l’autre sur la banquette du canal, et reliées entre elles par de solides entrecroisements, supportent la voie ferrée aérienne.

Un mécanisme ingénieux, mû par la vapeur, vient prendre l’une des caisses qui sont pleines de déblais dans le chaland-flotteur et l’emporte jusqu’à l’extrémité supérieure du rail-way. Parvenue au terme du trajet, la caisse se soulève comme d’elle-même, laisse s’ouvrir un de ses côtés, et, de cette hauteur de 14 mètres, se précipitent les produits du dragage, colonne de vase délayée qui se répand au delà des talus et forme sur le sol comme une croûte noirâtre que le soleil durcit. Vide, la caisse revient , par la même voie, reprendre sa place dans le chaland-flotteur.

Dix-huit de ces appareils, desservis par sept cents caisses à déblais, auront été employés aux travaux du canal dans les parties où les berges étaient trop élevées pour permettre l’emploi des longs couloirs, et trop loin de la mer et des lacs pour assurer un déversement économique des déblais dans les bas-fonds au moyen de simples porteurs à hélices.

M. Voisin-Rey, ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui aura servi la Compagnie pendant toute la période de construction avec le titre de directeur général des travaux, revendique l’honneur d’avoir conçu l’idée première de l’appareil élévateur.

Les lacs Rallah se terminent à El Ferdane, où le désert commence. Une sorte de bourrelet de sable s’élevant à lm,10 au-dessus du niveau des eaux limite les lacs. Une légère dépression vient ensuite que les eaux envahissent quelquefois et que rectifie bientôt après un nouveau seuil. Ces ondulations se continuent, de plus en plus accusées et de plus en plus étendues, sur un parcours d’environ 10 kilomètres, puis un brusque escarpement oppose aux travailleurs une colline de 16m,57 de hauteur et de 200 mètres d’étendue. Une dernière dépression, sorte de vallée, descend de 4 mètres, et le seuil d’El Guisr, véritable montagne, s’élève graduellement jusqu’à 19m,10 au-dessus du niveau de la mer.

Il faut que le canal maritime passe à travers ce seuil pour porter les eaux de la Méditerranée dans la vaste dépression qui le suit et qui sera, dans l’avenir, le port intérieur de l’isthme, ce le lac Timsah. »

Sur ce point devaient être concentrés tous les efforts. Cette barrière devait être abattue. La rigole maritime, arrivée jusqu’au pied du seuil, permit les approvisionnements par Port-Saïd. Le campement d’El Ferdane, où quelques abris avaient été élevés, devint l’entrepôt de ravitaillement. Deux puits, qui ont été pratiqués, fournissent de l’eau, et les arbustes qui croissent dans toutes les dépressions procureront un élément suffisant de chauffage.

Les pêcheurs du lac Menzaleh ont accompli leur tache; il appartiendra aux autres populations de l’Égypte d’éventrer cet obstacle énorme.

Avant d’appeler ces contingents, que le gouvernement égyptien s’était chargé de fournir, il fallait préparer les moyens pratiques de les utiliser. L’opération était double : elle ne consistait pas seulement à creuser le sol, mais aussi à transporter les déblais sur les sommets. Aux hommes incombait la tâche de fouiller la terre; trois appareils différents devaient assurer l’enlèvement des déblais, soit : la brouette volante, la brouette à la corde, le plan incliné ou toile sans fin. Les terrassiers avaient à couper le seuil jusqu’au moment où, l’eau de la Méditerranée y pénétrant, les dragues élargiraient la rigole maritime exécutée.

Une charpente munie d’un levier transversal, oscillant comme une balance, maintient roides dans l’espace deux câbles en fil de fer. Suivant que le levier penche d’un côté ou de l’autre, des wagons suspendus au câble sont hissés au dépôt des déblais ou précipités vides au fond de la tranchée. Telle est la brouette volante. Elle est d’application facile tant que la rigole maritime n’a pas atteint 3 mètres de profondeur. A 3 mètres, la brouette à la corde remplace la brouette volante.

Il faut maintenant que l’ouvrier brouette les déblais au sommet d’un talus. Une voie, faite de planches, est tracée sur la déclivité. Au haut, un piquet muni d’une poulie laisse tomber jusqu’au fond les deux extrémités d’une corde enroulée à la poulie. La brouette, pleine en bas, est assujettie à la corde, et pendant qu’un ouvrier dirige sa brouette vers la hauteur, sur le chemin de bois, deux autres Arabes tirent à eux la corde et assurent l’ascension des déblais. Jusqu’à 5 mètres de profondeur ce système est applicable.

A 5 mètres, l’ascension serait trop pénible. L’ingénieur en chef de la Compagnie, M. Mougel-Bey, invente un cc plan incliné » ou et toile sans fin. » Une voie est formée sur les talus, et sur cette voie est adapté une sorte de grand bras de charpente le long duquel monte une toile munie de poches où se déversent les déblais. Au sommet, un double manège met l’appareil en mouvement.

Pour abriter les ouvriers qui vont arriver de toutes parts, on a construit, sur le seuil, de vastes constructions et des entrepôts d’approvisionnements.

Six chantiers principaux sont établis sur les 14 kilomètres à creuser dans le seuil d El Guisr; le chef des chantiers, M. Feinieux, a tracé les tâches à donner aux Arabes.

A chaque chantier, des villages entiers sont créés, cc Nous serons vraiment bien heureux, écrit un des pionniers de l’œuvre, quand tous les Arabes seront bien abrités. Personne n’est plus intéressant qu’eux, ni surtout plus intelligent. En voici un exemple : Quand les brouettes

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démontées sont arrivées au désert, on s’inquiétait du temps nécessaire pour les mettre en service. Deux charrons européens nous en donnaient trois ou quatre par jour. On essaya des indigènes. D’abord ils ne furent pas bien adroits, mais au bout de deux jours d’apprentissage ils surprirent bien tout le monde; quarante-huit d’entre eux, dont au moins moitié enfants de huit à douze ans, sont arrivés à fournir cent quinze à cent vingt brouettes par jour. C’est vraiment merveilleux, quand on pense que ces hommes et ces enfants n’avaient jamais vu une brouette ni même touché un outil autre que le fajs qui sert à piocher la terre. Je suis convaincu désormais que rien n’est impossible aux travailleurs égyptiens, qu’ils

seront bientôt les meilleurs dans tous nos ateliers et qu’avant la fin de nos travaux l’Égypte possédera autant de bons ouvriers qu’il en faudra pour exécuter les plus grands ouvrages. » Tout était prêt : les ouvriers pouvaient venir. Chaque chantier est divisé en petits ateliers de déblais destinés à être faits à la tache par escouade de dix ouvriers en moyenne.

En tête de chaque atelier, on trouve une inscription en arabe indiquant le cube total des terres à enlever et le prix alloué pour l’exécution complète du travail.

A ceux de l’Égypte vinrent se joindre les descendants des anciens Philistins, accourus des contrées bordant le désert de Syrie, et des Bédouins, ce Pendant une de nos dernières courses au désert, écrit M. Ferdinand de Lesseps, je faisais visite au chef des Annadis, tribu de 40,000 âmes répartie sur les frontières d’Égypte et de Syrie. Ce chef, entouré de plusieurs cheiks des tribus voisines, me demanda des explications, non sur le travail en lui-même qu’il connaissait, car nous employons ses hommes comme courriers depuis quelques années, mais sur Futilité et le but de notre entreprise. Je traçai sur le sable la carte du monde, et je montrai comment, partant de l’Europe et de la Méditerranée, traversant l’Égypte et aboutissant aux mers orientales, ce courant de l’ouest vers l’est mettra en communication 250 millions d’Européens avec 700 millions d’Africains, d’Asiatiques et d’Océaniens; je montrai, de l’autre côté, cette ligne qui, du détroit de Gibraltar, contournant toute l’Afrique et le cap de Donne - Espérance , coupe deux fois l’équateur, et, longeant Madagascar, n’arrive que par cet immense détour dans cette mer des Indes placée, au moyen du canal de Suez, à 4 et 500 lieues seulement de la Méditerranée. Après avoir examiné le tracé que je mettais sous leurs yeux et suivi attentivement ma courte démonstration, ces hommes, émus, frappés de la grandeur du projet, levèrent les bras au ciel et se mirent à louer Dieu; car ces créatures primitives, nourries dans les solitudes du désert, voient partout le doigt divin, et c’est à Dieu qu’elles rapportent l’hommage de tout ce qui leur paraît noble et beau. » Dans l’isthme, 7000 de ces Bédouins accoururent.

Vingt mille hommes creusaient le canal dans le seuil d’El Guisr, et en attendant que M. Sciama-Bey, alors ingénieur en chef de la Compagnie, secondé par M. Cazaux, entreprît et exécutât ce canal d’eau douce qui a amené l’eau du Nil, à travers un désert de 125 kilomètres, sur toute la ligne des travaux pour approvisionner les travailleurs, il fallait aller chercher l’eau douce à 30 kilomètres : une journée de chameau. Chaque bête portait deux barils contenant chacun 125 litres d’eau. 2,000 chameaux furent employés à

ce service.

En 1862, un actionnaire « incrédule » visitait l’isthme. « En approchant du seuil, a-t-il écrit, j’entendais un bourdonnement qui augmentait à mesure que nous avancions. Je pensais bien que ce bruit était causé par les travailleurs, mais j’étais loin de m’attendre au spectacle que j’allais découvrir. La tranchée nous était cachée par une dune qui, une fois franchie, nous laissa découvrir les travaux à perte de vue : de chaque côté du canal, des milliers d’hommes travaillant en chantant, montant gaiement, portant leurs couffins pleins de terre, descendant la berge un peu rapide, puisque l’eau coule dans cette partie du chantier et que le seuil est élevé de 19 mètres au-dessus du niveau de la mer, — descendant, dis-je, avec une rapidité un peu forcée. Souvent l’un d’eux perd pied, roule dans la tranchée, mais pas bien loin, car le flot qui monte est là pour le retenir; puis, de rire et de recommencer à descendre pour remonter encore. Il y avait quinze mille hommes environ sur ce chantier; on aurait dit, à distance, autant de fourmis entrant dans leur trou et en ressortant aussitôt. Les fellahs qui sont au fond de la tranchée creusent et remplissent les couffins, que d’autres viennent prendre et portent sur la berge. Les cheiks de chaque village sont là, surveillant leurs travailleurs et travaillant même avec eux... J’ai xisité en détail cette berge, terminée ou à peu près; j’ai examiné

certitude, que non-seulement les berges n’auront rien à craindre du contact des eaux, mais qu’au contraire elles seront fortifiées par ce même contact. »

Les ingénieurs de la Compagnie avaient imaginé, nous l’avons dit, divers moyens mécaniques pour faciliter leur tâche aux fellahs. L’entrain que mirent ces derniers à creuser le canal fut tel, que ces appareils ne purent lutter avec l’activité des hommes. Et ils chantaient en accomplissant ce labeur! «Lorsque vous voulez attirer les oiseaux, disait l’iman de la mosquée d’El Guisr où venaient prier ces travailleurs, jetez du pain, et les oiseaux viennent; voulez-vous appeler des hommes, semez la justice, et les hommes viendront. »

Pendant que le canal se creusait ainsi vigoureusement, sur le plateau se construisait le campement d’El Guisr. Partant des bords de la voie maritime, une large rue se prolonge perpendiculairement jusqu’à la chapelle catholique, qui a été érigée dès l’origine des travaux. A gauche, ce sont les parcs simplement limités et dans lesquels s’accroupissent les chameaux. A côté se groupe le village arabe, entassement de tentes blanches et de gourbis bruns. A droite, une hôtellerie à l’européenne ceinte d’une vérandah, et, à côté, la demeure de l’ingénieur de la division, M. Gioia.

La construction est élégante dans sa simplicité; mais il faut pénétrer dans l’intérieur

À TRAVERS L’ISTHME DE SUEZ

pour y découvrir un miracle. Le campement a été bâti en plein désert; et quel désert! Le point culminant de l’isthme ignorait le brin d’herbe et la goutte d’eau. La stérilité la plus implacable l’avait calciné. Pour alimenter d’eau douce la ligne des travaux, depuis lsmaïlia jusqu’à Port-Saïd, il fallait refouler le Nil dans des conduites qui devaient passer par ces hauteurs. Une machine à vapeur fut installée à lsmaïlia dans ce but. Le seuil d’El Guisr eut ses réservoirs.

Mais celui qui campait à El Guisr n’était pas seulement un praticien habile, un ingénieur absorbé dans sa science. Né en Italie , M. Gioia était aussi un artiste, et un artiste résolu. Il devina ce que l’eau douce parvenue jusqu’à lui pouvait accomplir de merveilleux, et il créa, là, sur ce désert, sur ce sommet brûlé, un jardin que les arbres les plus verts et les fleurs les plus belles ont envahi. Cette oasis est devenue l’étape obligée de tout voyageur. Là, sous la verdure, chantent et s’ébattent les oiseaux dans une volière artistement combinée ; un jet d’eau chante dans un bassin autour duquel piétine une mouette fidèle.

Sous la vérandah intérieure, minutieusement découpée à jour et enguirlandée de plantes grimpantes, il est impossible de ne se point croire transporté en Europe dans un buen retir o amoureusement conçu. Cette galerie donne accès aux appartements de l’ingénieurartiste qui sont un musée : gravures de choix appendues aux murs, porcelaines rares et bronzes du goût le plus pur sur des bahuts de la meilleure époque, faïences persanes, grotesques chinois, ivoires merveilleusement ciselés, spécimens de l’art égyptien, tentures et tapis de haute valeur. M. Gioia a réalisé la prophétie d’Isaïe : cc Je ferai naître dans la solitude le cèdre, l’épine, le myrte et l’olivier; je planterai dans le désert le sapin, l’ormeau et le buis tous ensemble, » pendant que M. de Lesseps accomplissait, lui, la parole du même prophète : cc Je ferai jaillir des fleurs du haut des collines et des fontaines au milieu des champs; je changerai le désert en lacs d’eau et la terre sans chemin en cours d’eau. »

Les fellahs avaient terminé leur tâche. Le seuil était assez creusé pour que les machines à vapeur vinssent prendre leur poste de travail. Un nouveau problème se posait : Comment draguer un canal et enlever les déblais au fond d’une telle tranchée? Un entrepreneur, M. Couvreux, inventa l’appareil qui devint la solution de ce problème : l’excavateur. Il fallait enlever 4 millions de mètres cubes.

Sur la berge, une locomobile, placée sur deux rails qui se continuaient parallèlement au canal, devint le moteur principal. De cette locomobile descendait, le long du talus, un

chapelet de godets en fer, lesquels, en montant, se remplissaient. Des wagons recevaient

les produits du dragage, et lorsque ces wagons étaient en nombre assez grand pour tonner un train, une locomotive les emportait au sommet par des successions de voies ferrées superposées en lacets.

M. Couvreux devait amener le canal à une largeur et à une profondeur suffisantes pour que les dragues ordinaires pussent y pénétrer et approfondir la voie maritime. Le 1er février 1866, cet entrepreneur achevait sa tâche. Ce fut une véritable fête qu’un témoin a décrite : ce A onze heures du matin le dernier wagon de cette entreprise était rempli, et, au lieu de le conduire à la décharge, comme ceux qui l’avaient précédé antérieurement, il était triomphalement amené en gare à l’entrée du campement. Le train était composé de trois locomotives pavoisées de drapeaux et de banderoles et de plusieurs wagons ramenant, au nombre de trois cents environ, les ouvriers et les employés de l’entrepreneur. Tous portaient en trophée les outils, les pelles et les pioches qui leur avaient servi à exécuter leur longue et rude tâche. » Un banquet réunissait, le soir, autour de leur chef, les travailleurs, et l’un d’eux s’exprima ainsi : cc J’espère que M. Couvreux me permettra de prendre la parole pour le féliciter, au nom de tous, de la bonne réussite de son oeuvre glorieuse, de l’œuvre qui nous a donné du travail depuis plusieurs années. Chacun de nous a fait son possible, suivant sa

capacité, pour l’y aider, mais tous nous devons proclamer hautement que c’est son intel-

ligence qui nous a guidés, son activité qui nous a servi d’exemple, son courage surtout qui nous a soutenus, et que c’est sa bienveillance et sa bonté paternelle qui nous ont fait oublier l’exil dans un pays étranger et désert. Un tel patron, messieurs, a droit à une confiance aveugle, à un dévouement absolu. »

Les dragues des entrepreneurs chargés de terminer le canal dans cette partie, MM. Borel et Lavalley, pénétrèrent dans la tranchée, et c’est ainsi que le canal maritime a franchi le seuil d’El Guisr. Du plateau, ou est la ville, on descend au canal par un

escalier monumental, et c’est un spectacle grandiose que cette immense excavation au

fond de laquelle passent les navires.

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