‹ Voyage pittoresque autour de mondeChapitre 27 sur 34 · PAR M. A. DR CHAMISSO · texte numérisé non relu

PAR M. A. DR CHAMISSO

élanceé ([lie l’on apeixoit d’iiiie grande distance ; et enfin le volcan de Taal, cjui menace [larlicnlièreineiit la ville de Manille dont il n’est éloigné que d’une huitaine de lieues en ligne directe.

Je désirais voir l’intérieur du pays; je m’arrêtai à l’idée de visiter ce cratère redoutable, et je demandai les [lasseports nécessaires. Les autorités espagnoles prétendirent m’honorer en ni’einharrassant d’une nombreuse escorte militaire. Cette course devait durei' huit jours . je n’avais besoin que d’un guide chez les Tagals paisibles, timides, et hospitaliers; je supportais seul les Irais de mes excursions scientifiques, et je mettais ma vanité à bien payer les hommes que j’employais ; je composai avec l’ostentation espagnole, et je partis enfin le 12 janvier 1818 de Tierra-Alta près Cavité avec six chevaux ([ue commandait don Pépé, sergent de milice tagale, qui me servait à-la -fois de garde, de guide, et d’interprète.

Des bords rians de la haie de Manille, couverts d’habitations, de jard inset de rizières, on s’avance an sud dans le pays à travers des savanes et des forêts; les bourgades sont rares et pauvres, mais on y voit des églises, et des couvens sonqitueux. Le terrain, composé [lartout de tuf volcanitjue, s’élève insensiblement; et l’on parvient, sans avoir monté de ciîte, à une crête escarpée , de la- (]uelle ou découvre à ses pieds la vaste lagune Bonghong, au milieu de laipielle le volcan de Taal forme un amphithéâtre de cendre et de scories , de l’intérieur dnc[uel s’élèvent de légers nuages de fumée. Ile désolée, dont la lisière offre à jieine (pielque verdure.

De ce point de vue on descend vers l’ouest, à travers des forêts, au nouveau bourg de Taal , situé sur la mer de Chine, à l’embouchure de la décharge de la lagune. J’y laissai mon escorte; et, frétant un léger canot, je m’endiarquai, dans l’après-midi du i5, avec don Pépé et un de mes Tagals. Nous mimes environ trois

heures à remonter, à travers une sinueuse el rianle vallée, le eouraut ra|)ide et peu profond qui forme aujourd’hui la décharge du lac; c’était , antérieurement <à l’éruption désastreuse de 1754 un canal profond que remontaient les barques marchandes el les champanes qui visitaient l’ancien bourg de Taal, situé sur la lagune. Nous nous arrêtâmes le soir à une cabane de pécheur voisine du lac, et nous nous rembartpiâmes de nuit |)Our traverse!' jusqu’à l’ile. C’est alors que don Pépé me conjura sur toute chose d’être discret, de veiller sur mes paroles, et de ne point irriter inconsidérément les puissances de l’abyme ; car le volcan, indifférent pour les Indiens, a toujours retloublé de furie chaque fois que des Espagnols l’ont ahordé. .le lui représentai, sans cependant dissiper ses craintes, que je n’étais point Espagnol , mais un Indien d’une terre étrangère— un Puisse.

La lagune a pour le moins une douzaine de lieues de circuit ; la profondeur en est grande. On prétend que vers le milieu la sonde ne trouve point de fond; l’eau en est saumâtre, mais potable; on la dit remplie de requins el de crocodiles; je n’ai vu pourtant aucun indice de ces animaux, el je me suis baigné avec sécurité au pied du volcan. Nous abordâmes l’ile au-dessus du vent, du côté de l’est, et nous attendîmes l’aube mollement couchés dans les hautes herbes qui croissent auprès de la grève el servent de pâturage à quelques bestiaux.

■A. l’approche du jour nous gravîmes, environ en un quart-d’heurc, sur un terrain de cendres et de scories, la côte nue et escarpée au pied de laquelle nous nous trouvions. Les premiers rayons du soleil nous frappèrent sur les créneaux de cette enceinte sauvaffe.

•le cherchai , en suivant trois ou quatre cents pas vers le nord , le bord du cratère , le point de vue d’où je l’ai dessiné. Il présente l’image d’un vaste cirque d’un contour irrégulier , son

plus grand diamètre de l’est à l’ouest, peut avoir au-delà d’un quart de lieue de longueur; l’enceinte en est d’une hauteur inégale, et présente des pitons et des brèches; l’escarpement laisse distinguer les couches de scories diversement colorées, qui sont comme les assises de la construction. Un étang sulfureux , uue nappe d’eau jaune occupe à peu près les deux tiers du fond ; cet étang baigne vers le sud-est le pied de quelques collines de soufre qui brûlent tl’un feu trampiille; on voit l’eau qui les approche bouillonner par intervalle. Un cratère commence à se former comme la moraine d’un glacier autour de ces collines ardentes , et les enserre, en arc de cercle, du midi à l’orient.

Je lemarquai , dans la partie de l’enceinte diamétralement opposée à moi, un éboulenient de terre sur la pente duquel je me flattai de pouvoir descendre dans le fond du cratère ; et je jugeai que pour gagner ce point , je parviendrais à tourner le précipice dn côté du nord en en suivant la crête. Je me mis aussitôt en marche avec mes deuxTagals, et la première partie de notre route ne nous offrit que les difficultés que je m’étais attendu à rencontrer. Don Pépé avait perdu sa timidité ; il paraissait s’enorgueillir de son audace et me répétait avec complaisance, que jamais homme n’avait encore fait le tour du gouffre, et que nous serions à jamais les seuls qui eussent suivi ce sentier. Je lui fis remarquer que des bœufs ou des buffles l’avaient frayé avant nous. J’ignore en effet ce qui peut porter ces animaux à quitter leurs pâturages pour fréquenter sur ces hauteurs désolées un sentier toujours prêt à s’abymer sous leur poids. Nous ne fûmes pas, sous le vent dn cratère, sensiblement incommodés des vapeurs de soufre.

Cependant l’arrête que nous suivions se trouva en plusieurs endroits ah,solument inaccessible, et nous fûmes, à diverses reprises, contraints de redescendre vers la lagune, et de chercher à avancer sur un plus grand cercle le long des flancs de la montagne, qui,

coupés de profondes ravines , opposaient incessannnent de nouveaux obstacles à nos progrès toujours tardifs et difficiles. Le soleil connnençait à s’abaisser, lorsqu’enfin nous atteigninies le but ([ue nous nous étions proposé.

Cette partie du cratère est celle ((u’ont attaquée les eaux tpi’il a vomies dans ses dernières éruptions. Les ravines qui sillonaient les terres éboulées au dedans du précipice, nous offraient divers sentiers. Mes Tagals s’employèrent avec zèle à les reconnaître et je parvins moi-même à descendre jusqu’à peu piès aux deux tiers de la profondeur ; mais la pente devenait toujours plus rapide et plus coupée et je me vis enlln arièté par un précipice de plusieurs toises d’escarpement. Des cristaux capillaires dalun revêtaient les parois de ces ravines. Peut-être serais-je parvenu à mon but si j’avais pu me fournir à Taal des cordes que j’y avais inutilement demandées, et donner encore un jour ou deux à poursuivre cette reconnaissance, ce que ne permettaient pas l’approcbe de notre tlépart et le jour fixé pour me rendre au vaisseau.

A la chute du jour nous redescendimes au bord de la lagune à travers des terrains déchirés par l’écoulement des eaux, ,1e n’eus pas le tenqts de visiter les collines parmi lesquelles devait se trouver le cratère collatéral qui s’ouvrit en 1^04, au pied du cratère principal. Ma barque était du coté opposé de file ; j’envoyai ordre à mes bateliers de venir à moi, et j’allai moi-même à leur rencontre. Nous nous rembarquâmes.

Aucune lave n’a coulé du volcan de Taal. Il semblait n’avoir jeté que des scories , des cendres et des eaux. Son éruption la plus mémorable est celle de 1764, décrite au long par .fuan de la Conception (1). On sendilait avoir perdu la mémoire des érup-

(1) K. c. T. xm, cap. IJ, §

— a, p. 345 et suivantes.

tioiis antérieiiî’es, dont l’une avait eu lieu vers la fin du dix septième siècle, et la dernière de toutes le 24 septembre 1716 (i).Les feux étaient éteints , et l’on recueillait du soufre dans le cratère. Le volcan commença en août à jeter de la fumée, en septembre il vomit des flammes, et la terre trembla. Du 3 novembre au 12 décembre l’éruption fut continue et sa violence toujours croissante. Il lança des cendres, des sables, des pierres ardentes, du binon, des feux et des eaux. D’épaisses ténèbres occasionnées par des nuages de cendres, des ouragans, des éclairs et des tonnerres, des bruits souterrains semblables à des décharges d’artillerie , des secousses terribles et prolongées se succédèrent incessamment durant cette longue scène d’horreur. Plusieurs bourgades furent ensevelies sous les cendres. Le cratère, insuffisant à l’éruption, s’élargit considérablement , et il s’en ouvrit un second qui vomit également du limon et des feux. On vit même, sur plusieurs points de la lagune en effervescence , les feux se frayer un passage à travers la profondeur des eaux. La terre s’ouvrit en plusieurs endroits, et l’on remarqua entre autres une profonde crevasse qui s’étendait au loin dans la direction de Calamba. Le volcan continua longtemps encore à jeter de la fumée. Les éruptions subséquentes ont été de plus faible en jilus faible (2).

Dr. Adelbert uk Cka.mis.so.

Le 21 janvier nous eûmes connaissance de Poulo-Aora , Poulo- Timon et Poulo-Pisang ; des au nord du détroit de Banca et

(i) Caria eciificante ô Viage à la provincia de Taal y Balayan, por Don Pedro Andre.s de Castro y Amædo, 1790. Foi. 26. Manuscrit déposé à la bibliothèque de Berlin.

{^2) Voyez Entdeckungsreise von Otto von Kotzebue, Weimar, 1821, T. III; Bt'nierkungeii und .\nsichten von .Adelbert von Chamisso. Die Philppinen-lnseln.

Billiton. Le 28 on vit l’île Gaspar, au milieu de ce détroit, et le I (i3) février au soir, on laissa tomber l’ancre le long de Sumatra, à cause du courant qui était contraire. Nous fûmes aussitôt accostés par un grand nombre de bateaux malais qui nous apportèrent des perroquets, des singes, des poules, et de trèsgrosses tortues. Ils nous vendirent ces objets extrêmement cber.

Nous nous séparâmes en (;et entiroit de VEglantine, qui fit voile pour l’île Bourbon et File de France.

Le 2 (i4) février nous sortîmes du détroit île la Sonde par un très - beau temps. Nous étions si près de la côte de Sumatra , que nous entendions le ramage des oiseaux; la côte de Java nous offrait aussi un aspect enchanteur.

Le i8 (3o) nous vîmes le cap de Bonne-Espérance. Le lendemain nous étions mouillés dans la baie tle la Table, elle était remplie de bàtimens hollandais et anglais. Il s’y trouvait aussi VUranie, frégate expédiée jtar le roi de France, sous le corninaudemeut de M. Freycinet, pour faire des observations dans le Grand-Océan ; nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de plusieurs ofllciers de ce vaisseau.

Le 20 mars (1 avril') un coup de veut de sml-ouest s’éleva avec tant de force que plusieurs des bâtiments mouillés dans la rade furent obligés de filer leur cable. Quoique nous fussions à la distance d’un (piait de mille de terre, le vent nous apporta des tourbillons de sable. Aucun canot nejHitse mettre en mer, toute communication fut aussi interrompue entre la terre et les bâtiments.

La tourmente ne s’apaisa ipie le 22 mars (3 avrilj. Nous rencontrâmes au Cap M. Mund qui recueillait des plantes pour le muséum de Berlin.

Le 8 (20) avril nous partîmes du Ca|), et le 12 (24) nous aperçûmes File Sainte-Hélène. Désirant nous y procurer de Feau et

fies lafraicliissenieiits, dont on nous avait dit an Cajj qu’il nous serait permis de nous y pourvoir, malgré le séjour de Napoléon Bonaparte dans cette île, nous nous en approchâmes lentement. Bientôt un brig de guerre anglais arriva sur nous, puis nous héla, suivant l’usage , et nous envoya un ofHcier pour savoir le motif qui nous amenait à Sainte-Hélène, ajoutant quêtons les vaisseaux de guerre avaient la faculté d’y relâcher, mais qu’elle était refusée aux navires marchands. Il ne tarda pas à nous quitter; et, comme il était assez tard, nous poussâmes au large. Le lendemain matin nous revinmes vers la baie. Nous n’étions plus à peu près qu’à deux milles de distance de la côte, lorsque, à notre surprise extrême, un boulet, parti d’une batterie, se dirigea vers nous. Il était évident qn’on ne voulait pas nous laisser avancer davantage: nous virâmes de bord. Lbi canot s étant détaché du vaisseau amiral , pour nous accoster, nous finies la manœuvre nécessaire pour aller au-devant de lui; un second boulet nous fut envoyé. Il fallut obéir à l’avertissement (jii’il nous donnait et nous éloigner. Le canot parvenu le long du bord , plusieurs officiers y montèrent pour remplir les formalités usitées. Ils nous dirent que le bâtiment de garde, qui nous avait parlé la veille , s’était mépris en nous déclarant (pie les vaisseaux de guerre pouvaient venir près de file ; c’était tout le contraire; les navires marchands jouissaient seuls de cette permission; cependant on avait à l’instant averti par un signal le gouverneur qui se trouvait dans l’intérieur de file et sans doute il donnerait l’ordre de nous admettre; en conséquence on nous conseilla de nous approcher lentement de la baie ; nous venions de nous conformer à cet avis. Un troisième boulet nous dégoûta de l’envie de nous diriger de nouveau vers la côte.

On con(ioit que la curiosité nous fit adresser aux officiers anglais beaucoup de questions sur Bonaparte; ils ne parurent pas du tout disposés à nous satisfaire, et se bornèrent à nous dire que

depuis un leiups assez considérable il menait une vie Irèsretirée, qu’il ne recevait aucune visite et qu’il demeurait dans l’intérieur de l’île.

Les officiers nous quittèrent. Nous attendîmes inutilement une réponse jusqu’à midi et demi. Comme on ne nous l’apportait pas , et qu’il y avait trop de risques pour nous à l’aller chercher, nous n’eùmes pas d’autre parti à prendre que de continuer notre voyage vers l’Europe.

Nous vimes en rade de Sainte-Hélène sept vaisseaux de guerre, dont un seul était de 8o canons.

Le t8(3o) avril nous eûmes connaissance de File de l’Ascension; le 20 mai (2 juin), de Florès une des Açores. Le 4 (16) j^'in nous laissâmes tomber l’ancre dans la rade de Portsmouth, près de Cotves, dans File de Wiglit. Il s’y trouvait un navire américain que nous avions vu aux des Sandwich et à Manille; il avait traité à la côte nord-ouest de l’Amérique des pelleteries qu’il avait vendues avantageusement à Canton , et était allé charger à Manille du sucre pour Amsterdam.

Le 21 juin nous sortîmes de cette rade. Le 3o ( 12 juillet ) nous étions à Copenhague, d’où nous partîmes le même jour. Après avoir mouillé à Réval, le ii (23) juillet, nous rentrâmes le 19 (3i) juillet à Cronstadt, trois ans et un jour après en être sortis.

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