‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 30 sur 62 · YEN1-KALÉ · texte numérisé non relu

YEN1-KALÉ

frappons ; un grand gaillard se présente à la porte sur la pointe du pied, et d’un air inquiet, désespéré, se livre à la plus expressive des pantomimes pour nous recommander le silence. Il fallait que son maître fût un homme intraitable. Nous l’invitâmes à voix basse à nous introduire sur-le-champ : il se recula de quelques pas en arrière, comme frappé d’étonnement et d’horreur de la témérité qui avait pu nous suggérer une aussi coupable pensée.

Nos représentations étant vaines et ce garçon prenant un air insolent, je frappai soudain avec ma canne deux coups qui, à Londres, auraient fait honneur à un valet de pied. La figure du Russe prit, par enchantement, une expression persuasive et suppliante, et je finis par comprendre que, pour un rouble, il consentirait à troubler le sommeil de son maître. Mais ces bonnes dispositions étaient venues trop tard : presque au même moment, roulé dans les plis d'une vaste robe de chambre, un personnage vint îi nous d’un air affable. C’était le chef de la douane. Avec une politesse exquise, il jeta un rapide coup d’œil sur nos bagages et sur les passe-ports que nous lui présentions, et, sans témoigner le moindre déplaisir, sans nous insinuer qu’il s’attendait à quelque gratification, il nous annonça galamment que la cérémonie était terminée. L’insolent soldat qui avait prétendu nous condamner à plusieurs heures d’attente, et le domestique qui avait refusé d’éveiller son maître gratis, ne manquèrent pas d’implorer un vodka pour prix de leurs signalés services.

Yeni-Kalé ressemble à ces cités désertes et qui tombent en ruines sur les bords de la mer Rouge. C’est le

ET KERTCH

même aspect morne et sans vie : les remparts de la forteresse, les masures de la ville, les rochers escarpés, la mer immobile, tout concourt à l’illusion. Néanmoins, dans une rue étroite et tout orientale, nous remarquâmes quelques pittoresques costumes, dont les couleurs éclatantes et variées égayaient la sombre uniformité de Yeni-Kalé. Avec un peu d’imagination, nous aurions pu nous croire transportés au cœur de l’Asie. Les larges pantalons tombant jusqu’à la cheville, les corsages ouverts et les voiles aux plis iloltants du costume des femmes faisaient une agréable diversion avec les robes à taille courte des femelles russes. Les pantoufles turques et les jaquettes brodées des hommes étaient en harmonie avec leur teint basané, et dénotaient leur origine asiatique.

La population de Yeni-Kalé se compose entièrement de Grecs et de Tartares. On trouve dans les environs un grand nombre d’antiquités et de débris des anciennes colonies grecques, et, à peu de distance, des fameuses sources d’eaux minérales et bourbeuses que nous n’allâmes pas visiter.

On nous amena bientôt une espèce d’omnibus dépourvu de sièges et à moitié rempli de paille. Ce véhicule était traîné par une paire de mules si petites, qu’on aurait pu facilement les mettre dans la voiture. Nous nous confiâmes cependant à leurs forces, bien qu’elles nous parussent incapables du travail auquel on les destinait, et nous fîmes tant bien que mal, de soubresauts en soubresauts, l’ascension de la côte rapide qui nous éloignait de la ville. Parvenus au sommet, nous admirâmes la vue de Kertch et de sa large baie. Au delà du détroit, les contours irréguliers des collines découpaient l’horizon, et les maisons de la

YENI-KALÉ

ville s’étageaient sur les rampes abruptes de la montagne de Mithridate. Ce panorama nous rappela de loin celui de la baie de Naples.

La distance de Yeni-Kalé à Kertch est de sept milles environ. On les franchit à travers la steppe, accidentée et verdoyante. Nous descendîmes dans un hôtel placé au centre d’un rang de belles maisons qui font face au quai et donnent à la ville un aspect imposant du côté de la mer.

Kertch est presque la seule ville de Russie qui soit complètement bâtie en pierres. Les maisons sont belles et paraissent solides. Il nous semblait que nous avions quitté le pays des cabanes de bois et des toits verts, des êtres à barbes rouges et à peaux de mouton. Nous n'étions pas fâchés de trouver enfin des édifices et des hommes plus dignes de la température propice qui commençait à nous sourire. Kertch est un des lieux de la Russie méridionale qui offrent le plus d’intérêt pour les antiquaires. Cette ville, la Panticapée de Strabon, fut fondée à peu près au milieu du septième siècle avant Jésus-Christ par les premiers colons milésiens qui vinrent s’établir dans la Tauride; deux cents ans après, elle devint la capitale du royaume de Bosphore, et la résidence de ses rois.

Pendant trois cents ans, Théodosie et Panticapée eurent un commerce florissant : la péninsule cimmérienne était devenue le grenier de la Grèce. La conquête de cette contrée par les Romains porta un coup funeste au royaume du Bosphore, dont la prospérité dépendait surtout d’un marché qui devaitbientôtcesser d’exister, et Panticapée fut pour Mithridate une proie facile à l'époque où il subjugua le reste de la Tauride.

C’est dans cette ville que s’enfuit le célèbre roi de Pont,

et kertch.

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