CHAPITRE XIV
La Berlin. — La mer d’Azof. — Revue commerciale. — Arrivée à Yeni Kalé. — Un employé de la douane. — Aspect de la ville. — Kerlcli: scs souvenirs Irslori jucs.
Nous avions dévoré de la première à la dernière ligne le Galiynani, que le consul anglais avait eu la bonté de nous prêter; nous avions exploré chaque boutique du Gastinni-Dvor; nous nous étions rôtis dans les rues et rafraîchis sur les remparts; nous avions rendu visite au gouverneur, le prince de Lieven, dans sa retraite d’été; épuisé toutes les somptuosités de notre hôtel, qui nous semblait d’autant moins comfortable, qu’il avait de faux semblants de civilisation. Bref, deux j,ours ne s’étaient pas écoulés que nous étions déjà fatigués de Taganrog. Aussi nous accueillîmes avec joie la nouvelle que le capitaine d’un brick prussien offrait de nous conduire à Kertch si nous étions prêts à partir immédiatement. Nous souscrivîmes à ses conditions, quoiqu’il nous fût impossible d’emballer convenablement nos effets dans un si bref délai. Nous dûmes faire l’abandon de notre voiture ; nous avions vainement cherché un acquéreur pour ce modeste véhicule; mais il semblait que tout le monde eût des voitures à vendre, et naturellement personne n’avait besoin d’acheter la nôtre. Nous nous résignâmes donc à en comprendre le prix dans le total de nos frais de poste. Après tout, le voyage ne nous avait pas coûté cher, et nous ne songeâmes point à regretter l’abandon d’une voiture qui ne
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serait jamais arrivée au terme du voyage, et nous aurait peut-être laissés au beau milieu de la steppe.
Un petit Allemand, sourd, qui se disait le capitaine du brick, nous attendait à l’hôtel; en quelques instants, nos dispositions furent faites pour l’accompagner sur le port, et, après trois heures de navigation, nous atteignîmes son bâtiment, qui devait, si le vent et l’eau le permettaient, nous transporter à Kertch en une semaine.
Nous commençâmes par nous installer, aussi confortablement que possible, dans l’unique cabine du bateau, s’il est permis d’appeler ainsi un trou ménagé sous un escalier, imprégné de l’odeur la plus infecte, contenant une vieille couchette malpropre, une table boiteuse, un almanach, une orange et un grand verre rempli d’huile pour faire l’office de veilleuse pendant la nuit. Le patron, qui vint jeter un coup d’œil sur notre installation, nous apprit (jue ce triste bateau se nommait la Bertha, qu’il avait été construit à Kœnigsberg, contenait deux cent cinquante tonneaux, et était chargé de laines à destination de Cork. Tant que les armateurs anglais ne rencontreront pour le transport des produits russes d’autre concurrence que celle de navires semblables à la Bertha, commandés par de vieilles têtes aussi entendues que notre digne ami, le commandant Kreplein, ils n’éprouveront aucun de ces serrements de cœur que leur donne toujours une réforme des lois de la Navigation; ils n’auront pas non plus à redouter une baisse de prix du fret, dont, au surplus, la Bertha ne s’était jamais avisée, à ce que l’on m’assura. Sans que j’en aie pu deviner la cause, nous jetâmes l’ancre peu d’heures après nous être mis en marche. La nuit était sereine, la pleine lune éclairait la route, qui n’a-
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vait rien de dilficile, et un vent propice enflait nos voiles. Nous étions trop habitués à ces haltes pour nous émouvoir d’un événement de si peu d’importance. J’oubliai bientôt où j’étais, et je m’étendis sur le sale plancher de la cabine. Je ne devais pas avoir d’autre oreiller pendant plusieurs nuits.
Nous naviguâmes quatre jours sur une eau qui ressemblait littéralement à une purée de pois. Notre proue traçait de véritables sillons dans l’écume , qui prenait toutes les nuances possibles en passant du jaune au vert, car la couleur bleue semble bannie de la mer d'Azof. Celte mer n’atteint jamais une profondeur de plus de quarante-deux pieds ; les anciens l’avaient bien caractérisée en l’appelant un marais. Parfois de légers zéphyrs, changeant à chaque instant de direction, semblaient se jouer de nous, en nous tenant arrêtés au milieu de cet agréable étang, et, pour charmer la monotonie de la traversée, nous n’avions que des jours sans nuages et des nuits de clair de lune.
Nous ne pouvions nous promener sur le pont, que des cochons occupaient. On avait dû élever une sorte de rotonde provisoire pour les matelots, dont la place dans l'entrepont était prise par des ballots de laine. Les cochons erraient à l’aventure, et disputaient souvent l’accès de notre cabine «à un chat d’humeur difficile qui avait élu domicile sur le premier bâton de notre échelle. Le chat semblait avoir fait marché avec Wilhelm, le garçon de notre cabine, pour passer quelques instants chaque jour sur la table à manger avant qu’on vint nous prévenir que le diner était servi : nous le trouvions occupé à déguster les plats, d’ordinaire installé au milieu du couvert. A part
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cette injuste préférence et la négligence dont il fit preuve en renversant une nuit la lampe sur ma couche, nous n’eûmes aucun sujet de nous plaindre de Wilhelm, garçon simple et naïf qui parlait un patois allemand inintelligible et qui consacrait aux cochons tout le temps que ne réclamait pas notre service.
Obligés de partir de Taganrog à l'improviste, nous avions retiré notre linge encore mouillé des mains de la blanchisseuse. Le premier jour que nous passâmes à bord de la Bertha , nous nous amusâmes h le faire sécher dans les gréements, et nous perdîmes ainsi une chemisette et deux mouchoirs, qui étaient imprudemment pendus trop bas, et qui furent dévorés par les porcs. Le second jour, nous tentâmes de pêcher quelques poissons; ils abondaient dans cette eau saumâtre et gluante, mais nous n’avions pas d'engins convenables, et nos efforts maladroits ne les décidèrent pas il abandonner leur élément. Après avoir épuisé tous les passe-temps qui nous étaient permis, nous n’avions rien de mieux à faire que de nous étendre sur nos sacs de laine, de regarder voltiger la spirale de fumée qui s’échappait de nos cigares, et de spnger aux hasards dangereux des étincelles mourantes que notre souffle lançait dans 1 air. Une seule eût suffi pour consumer le digne Kreplein, Wilhelm, les cochons et le reste.
Notre bateau glissait paresseusement au milieu de quelques barques du pays ; parfois nos blanches voiles allaient donner contre le mât d’un vaisseau marchand anglais, le seu I de tous ces bâtiments qui peut-être éprouvât une impatience réelle des longueurs de la route. Les Russes ne se préoccupent pas du temps; le vapeur met quatre jours pour aller à Kerlch, c’est-à-dire pour une traversée de cent
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quatre-vingts milles: il touche à Marianopol à Berdianski, à Gheïsk, et s’arrête un jour clans chaque port, sans aucun motif connu.
Par combien de phases diverses a passé le commerce de ces parages depuis l’époque où furent établies sur les côtes les premières stations de pêche des Milésiens, qui fournissaient d’esturgeons les gourmets de la Grèce ! Tanaïs, alors regardée comme une ultima Thulé, était si peu connue, que son existence est aujourd’hui presque révoquée en doute. Bien des siècles après sa disparition, des galiotes vénitiennes, génoises et pisanes, chargées des riches produits de l’Orient, sillonnèrent côte à côte le Bosphore cimmérien, tandis que les colons de ces républiques rivales disputaient le monopole du commerce des bords du Don à la fameuse horde d’Or, qui était en communication directe avec Samarcande. Ces colonies florissantes disparurent à leur tour, et, pendant trois cents ans, un zebeck turc fut le seul navire qui, de temps à autre, traversa la mer à Azof, forteresse construite sur les ruines de Tana, et peut-être de Tanaïs.
Une nouvelle puissance a succédé aux Ottomans, aux colonies italiennes ou grecques, et le commerce a repris dans ces parages une importance qu’il ne doit plus aux richesses de l’Orient, mais aux ressources mêmes des pays qui avoisinent le littoral. Les vaisseaux qui traversent aujourd’hui la mer d’Azof ne sont plus frétés avec les soies de la Chine, mais avec le blé de la Tauride, et, chose digne de remarque, tandis que les Anglais ont monopolisé par une route différente l’ancien commerce des Grecs et des Italiens avec l’Orient, leurs vaisseaux néanmoins se montrent en plus grand nombre que ceux d’au-
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cune autre nation dans le fameux Palus-Méotide du monde antique.
Je ne fus pas fâché, en montant sur le pont, après avoir passé (juatre nuits dans notre étroite cabine, de voir que nous étions à l’ancre dans le détroit au milieu d’une légion de bâtiments, et je fus encore plus satisfait d’apprendre que la chaloupe était prêle à nous conduire à terre. Nous quittâmes la Bertha sans regret, et je ne veux me souvenir aujourd’hui que du biscuit de mer, et de l’excellent caviar qui, pendant la traversée, avaient fait la base de nos repas. Le pain était un aliment inconnu à bord de ce bâtiment, primitif. Quand nous abordâmes, le soleil se levait derrière la côte asiatique du Bosphore Cimmérien, et répandait la lumière et les ombres sur l’ancienne forteresse turque deYeni-Kalé, dont les murailles délabrées couronnent, un groupe de rochers au pied desquels se cache un village plus misérable encore.
Nous mîmes pied à terre sous le regard investigateur du douanier le plus désagréable que j’eusse jamais rencontré en uniforme de soldat russe, et nous nous préparâmes à subir un examen inévitable, bien que nous n’eussions fait que passer d’une ville russe dans une autre. On nous fit entrer et déposer nos bagages sous un vieux hangar, où il nous fut ordonné d’attendre le réveil du chef delà douane, que l’on ne pouvait déranger sous aucun prétexte. Comme il n’était que six heuresdu matin, et que les officiers russes ne sont pas d’une ponctualité remarquable, nous prîmes la liberté de désobéir à cette injonction, et, malgré les instances et lesmenacesdes employés subalternes, nous nous dirigeâmes incontinent vers la maison du grand personnage dont le sommeil était si religieusement protégé. Nous