CHAPITRE XV
Kcrtcli. — Cryptes. — La steppe. — Une voilure tartare. — Pas Je somovar. — Un amusant interprète. — Projet de chemin de fer Je Moscou à Thèodos : e. — Une apparition. — Après minuit. — Karassou Bazar. — Nous approchons de Simpheropol.
Kertch n’était plus qu’une ville turque de peu d’importance lorsqu’elle fut cédée par la Porte h la Russie, en 1774. Mais l’ancienne capitale du Bosphore devait bientôt recouvrer une partie de son ancienne splendeur. Ce fut, il est vrai, au détriment de ces colonies italiennes, qui s’étaient emparées de tout le commerce de la Péninsule, et qui rappellent encore de nos jours le génie entrepre-
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nnnt des puissantes républiques auxquelles elles devaient l’existence.
Je ne sais pour quel motif, inaccessible au sens commun, les Russes ont transféré le centre du commerce, de Théodosie, ville avantageusement située à l’entrée d’un port vaste et profond, sur les côtes du détroit, fermé par les glaces pendant quatre mois de l’année, où les eaux sont basses et le mouillage peu sûr. Tous les vaisseaux doivent s’y arrêter pour faire une quarantaine de quatre jours. Les plus grands attendent que des gabares amènent leurs cargaisons deTaganrog ou de Rostof; ceux dont le tirant d’eau est moindre traversent la barre et vont charger à Taganrog. A leur retour, ils sont obligés de transborder à Yeni-Kalé la moitié de leur cargaison dans des allèges, et de descendre à travers les bas-fonds du détroit jusqu’il Kerteh pour y recharger, système qui fournit une riche moisson aux rapaces équipages des caboteurs grecs, mais qui est extrêmement onéreux pour le public. C’est ainsi qu’une cargaison de fer de Sibérie descend le Don jusqu’à Rostof, est transportée sur des allèges à Taganrog, débarquée, puis embarquée de nouveau pour Yeni-Kalé. En un mot, cette cargaison a été transbordée cinq fois avant d’avoir réellement quitté le littoral de la Russie. Plutôt que de persister dans cet absurde système, il vaudrait mieux construire un chemin de fer de Rostof à Kerteh, sur la côte orientale de la mer d’Azof, à travers les plaines des Cosaques de la mer Noire. Ce serait le dernier coup porté à l’existence de Taganrog, qui, en définitive, ne vit que comme une sorte d’excroissance de Rostof.
Il est très-malheureux qu’un gouvernement, dont la
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sollicitude est si rare, ait égaré ses affections sur Taganrog et sur Kertcli, deux villes quiïi’auraient jamais dû exister. Si Rostof et Théodosie avaient été aussi bien traitées, le prix des articles exportés de ces côtes pourrait être notablement diminué. Théodosie deviendrait un entrepôt, nonseulement des produits du Don, mais de ceux des moindres ports de la mer d’Azof, et un grand nombre de petites barques russes pourraient être employées à concentrer le fret, durant la belle saison, au port le plus favorable de toute la Russie, puisqu’il est le seul où le commerce ne soit jamais interrompu, d’un bout à l'autre de l’année.
Malgré tout, le commerce de ces provinces s’accroît rapidement. Il n’est pas entré moins de mille vaisseaux dans le détroit de Kertch en 1851. Les droits de port et les dépenses attachées au passage du détroit sont, il est vrai, insignifiants, et consistent surtout en présents aux employés subalternes. Par malheur, la nature a plus fait pour fermer l’entrée de la mer d’Azof que le gouvernement n’aurait jamais pu se flatter d’obtenir, même en établissant trente jours de quarantaine à Kertch, dans son ardent désir d’avantager cette ville.
Pendant notre court séjour à Kertch, nous eûmes beaucoup à nous louer de l’hospitalité et de l’obligeance du consul d’Angleterre, 31. Catley, avec lequel nous allâmes visiter une des cryptes les plus remarquables qui eussent été ouvertes.
Une galerie de pierre, qui a trente-six yards de long et environ vingt pieds de haut, conduit à un mausolée carré, surmonté d’une coupole. Toutes ces constructions sont extrêmement massives; elles ressemblent, pour ainsi parler, à des ruines cyclopéennes. Dans quelques-unes de ces
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cryptes, on a trouvé des sarcophages qui ont été envoyés au musée de Saint-Pétersbourg avec les objets intéressants qu’ils contenaient. On en conserve d’autres dans le petit temple de Thésée, sur la montagne de Mithridale, qui a été convertie en musée.
En revenant à travers la steppe, nous songions tristement à ces milliers d’acres d’un sol magnifique qui s’étendaient autour de nous. Ces immenses terrains, qui pourraient porter les plus belles récoltes du inonde, paraissent destinés à rester incultes, jusqu’à ce que la population agricole de la Russie soit libre de se répandre dans ces parties de l’empire, qui offrent les plus grandes ressources, et où une race nouvelle est nécessaire pour remplacer les Tartares aborigènes qui disparaissent rapidement.
Il est difficile de s’expliquer ce déclin d’une race, dans un riche pays auquel il ne manque que le travail de l’homme. La colonisation d’un territoire par un peuple industrieux et civilisé a sans doute amené la décroissance et l’entière disparition des premiers possesseurs du sol, toutes les fois que les deux races n’ont pu vivre l’une à côté de l’autre. Mais peut- il en être ainsi en Crimée? Les slaves barbares ne sauraient se vanter d’être plus civilisés que les tribus tartares, qui possédaient originairement celte contrée, et le territoire était assez vaste pour suffire largement aux besoins des deux populations. Le manque d’eau n’est qu’un mal accidentel, résultant du défaut d’initiative et de l’insuffisance des travaux d’irrigation. Le sol ne le cède à aucun autre en Europe. On a vu le blé de sarrasin de Kertch remporter le prix à la grande exposition de Londres. D’ailleurs, il serait difficile d’apprécier exactement toutes les ressources de la péninsule, quand
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les étrangers rencontrent encore plus de difficultés pour s’v établir que les Russes pour y émigrer. En vertu d’un ukase récent, aucun étranger ne peut posséder en Crimée, une perche de terre avant de s’étre fait naturaliser sujet russe. Or c’est une condition que l’on n'accepte pas volontiers. A peine pourrait-on s’y résoudre avec la certitude d’une magnifique rémunération.
Kertch contient une population de dix mille habitants, dont l’unique affaire se réduit à expédier un peu de sel à quelques-uns des ports russes. Celte ville ne possède par elle-même aucune ressource, et elle doit uniquement sa prospérité à la politique qui a ruiné Théodosie et comprimé l’essor du commerce dans la mer d’Azof.
Notre premier voyage en poste nous avait assez peu réussi pour que nous fussions résolus à ne pas en faire une seconde épreuve. Nous traitâmes avec un Tartare, qui s’engagea à nous conduire en deux jours à Simpheropol, située à une distance de cent trente milles. Vers le soir, il vint nous prendre à notre porte, dans une longue voilure, semblable à une charrette de roulier. Elle était traînée par trois petits ponies, qui ressemblaient à des rats, et tellement remplie de paille, qu’il paraissait impossible de s’y installer. Cependant, après avoir placé nos bagages, il nous resta encore une litière confortable, et je m’ensevelis bientôt dans la paille, également insen sible aux puces et aux cahots, dont mon compagnon se plaignit amèrement le lendemain matin. Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nos bidets, malgré leur excentrique aspect, étaient d’excellents marcheurs. La route courait au milieu d’une steppe qui, bien que moins onduleuse, nous rappela le pays des Cosaques du Don.
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Aux stations de poste, le Tartare indolent remplaçait le Cosaque grossier. Quelquefois aussi il n’y avait pas de maître de poste, et, par conséquent, pas de somovar. Le fait nous arriva, à notre grande consternation, dans un village dont l’apparence promettait merveilles. Nous avions parcouru soixante-quinze milles en un peu plus de vingt heures, et nous commencions à sentir le besoin d’un repas substantiel. La maison, qui était affectée au logement des bêtes et des gens, se composait uniquement de deux chambres. Encore les avait-on converties en magasin de blé de l'Inde, et, pour garder de toute avarie cette précieuse marchandise, les portes et les fenêtres restaient toujours ouvertes. Notre Tartare portait sagement avec lui sa nourriture et celle de ses ponies. Il avait déjeuné avec un énorme melon d’eau et un large quartier de pain noir : il se mit à dîner de la même façon. C’était effrayant de le voir dévorer ces tranches de melon, dont nous connaissions, par expérience, les désastreux effets. Nous ne songeâmes même pas à le prier de partager avec nous son menu.
Par bonheur, nous avisâmes une maison d’apparence tout à fait respectable, où nous fûmes fort bien accueillis. Nous étions chez le seigneur du lieu. Mais, malgré toute son affabilité, il se perdait eu conjectures sur ce que nous pouvions attendre de lui, lorsque parut un vieux petit Français tout ratatiné, qui, sur-le-champ, se décerna les fonctions d’interprète. Nous eûmes bientôt à nous louer de son intervention en voyant revenir notre hôte avec un somovar fumant, une bouteille de vin de Crimée, quelques fruits magniliques et d’autres provisions. Le repas, des plus satisfaisants, fut égayé par les récits du petit Fran-
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çais. Il avait; nous dit- il, visité l’ Angleterre avec Ta lleyrand (sans doute comme son valeti, et il nous accabla de questions sur Louis-Napoléon et sur Paris, qu’il n’avait pas vu depuis trente ans. Pauvre vieillard! depuis trente ans, il ne connaissait le monde que par la Gazette d’Odessa. Ce Français était le précepteur du fils de notre hôte, que nous vîmes bientôt revenir avec deux enfants mutins. Déjà nous avions entrevu la femme du seigneur russe, tandis qu’elle nous considérait curieusement au travers de la porte entrebâillée. Notre hôte entama la conversation par une brusque interrogation sur le régime des chemins de fer anglais. « Dans votre pays, nous demanda-t-il, les actions de chemins de fer sont-elles vendues par la couronne ou par des compagnies ? » Il s’ensuivit un débat fort embrouillé sur l’utilité d’une voie ferrée de Moscou à Théodosie. Le petit Français, notre interprète, entremêlait les demandes et les réponses d’admonitions continuelles à ses élèves. En voici un exemple : « Monsieur dit en réponse à votre réflexion... Pourquoi agitez-vous la porte de cette façon, Ivan?... que cette ligne de fer serait principalement consacrée au transport du sel de la Crimée dans l’intérieur de la Russie... Ivan, êtesvous donc le concierge?... Mais le prince Woronzoff a fait au projet une opposition décidée. Le prince soutient qu’un chemin, de fer de Moscou à Théodosie ruinerait la ville de Kertch, dont la prospérité lui importe beaucoup plus que le bien-être du pays... Finissez, Alexis, de grimacer et de rire, je n’ai rien dit de si plaisant, ce me semble... 11 n’y a donc pas lieu d’espérer que notre projet de chemin de fer soit bien accueilli par le gouvernement. »
Il était évident que notre hôte était profondément in-
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téressé dans la question. Il possédait d'importantes salines dans le voisinage, et le chemin de fer aurait sans doute traversé une grande partie de ses propriétés. Je fus très-frappé des raisons que le petit Français faisait valoir pour démontrer la supériorité de son projet sur celui d'une ligne de Moscou à Odessa, qui, comme je l’ai appris, a été décrétée depuis. Le principal avantage du port de Théodosie sur les autres ports russes, à l’exception de Sébastopol, qui est exclusivement un arsenal maritime, c’est que, dans aucune saison, je l’ai déjà fait remarquer, il n’est fermé par les glaces. Située au milieu du jardin de la Russie, Théodosie a des mérites qui sont refusés aux autres ports de l’empire, et l’opulence dont autrefois elle a joui, en concentrant le commerce de la mer Noire, l’appelle en quelque sorte à être la tête de ligne, d’une grande voie de communication. Les vins, les fruits du Sud, seraient alors portés, en quelques jours, jusqu’au cœur de l’empire, ainsi que les produits de l’Europe, qui, seuls, peuvent rendre la vie tolérable dans ces contrées barbares.
Mais, quand un gouvernement néglige des avantages aussi certains, dans l’absurde crainte de porter préjudice à deux ou trois petites villes privilégiées, il méconnaît tous ses devoirs, comprime l’élan de la fortune générale, et blesse les intérêts de ceux-là mêmes qu’il prétend favoriser. Cependant, ainsi que je le fis observer à notre partial ami, il était à peu près inutile de discuter la valeur de tel ou tel projet, dans un pays où le public n’a pas voix au chapitre. Peut-être aussi ce pauvre Russe se faisait-il des illusions. Si l’on eût comblé tous ses désirs par la création d’un chemin de fer de Théodosie à Moscou, il aurait
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dû solliciter encore l’autorisation d’en profiter pour le transport de ses produits. D’un autre côté, une voie de fer est-elle appelée à rendre des services dans un pays où il n’y a pas de route macadamisée, pas de chemins locaux qui permettent aux consommateurs et aux producteurs d’arriver jusqu’à la ligne ? En résumé, le nouveau chemin de fer de Moscou à Odessa répond au grand et unique objet de la politique russe, qui est, nous l'avons dit, le rapide transport des dépêches et des soldats. En loyaux sujets du czar, les marchands d’Odessa se montrent très-satisfaits de pouvoir, de temps à autre, expédier quelques colis à Moscou, au prix d’une gratification à la police et aux employés russes.
Nous cheminions à travers des plaines de thym sauvage, fatigués d'un paysage sans couleur, de la solitude du lieu et de la chaleur accablante, quand nous distinguâmes confusément, au milieu de nuages de poussière, une apparition colossale qui s’avançait vers nous avec lenteur et majesté. Était-ce quelque monstre de la steppe dont nous devions redouter l’approche? Nous ne tardâmes pas à reconnaître les formes bizarres de deux chameaux qui traînaient une énorme charrette où se tenaient acroupis des Tartares. A peine eûmes-nous le temps d'observer leur équipage, qu’ils s’étaient dérobés derrière les tourbillons de poussière que soulevaient nos chevaux. La rencontre était aussi saisissante qu’inattendue. En croisant ces marcheurs du désert, qui poursuivaient leur route, silencieux, nous nous sentîmes pénétrés de notre isolement, nous eûmes conscience de l’immensité au milieu de laquelle nous nous trouvions perdus.
De temps à autre, nous traversions de grandes troupes
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d'outardes qui ne s’effrayaient pas plus de noire approche que des pigeons apprivoisés, étonnées seulement de notre audace à les troubler dans la tranquille possession de leurs domaines. Je reconuus bientôt que l'outarde rôtie est une excellente chère. C'est la base de tout repas dans les hôtels de la Crimée.
Les touristes qui ont voyagé pendant de longues journées sur la steppe pourront seuls comprendre notre émotion en apercevant enfin les contours irréguliers de montagnes éloignées, qui se détachaient sur le ciel embrasé du soleil couchant. Jusque-là, nous n’avions observé sur le sol d’autres illégalités que celles formées par des piles de melons d’eau. Les montagnes dont nous nous approchions nous promettaient le terme de notre course monotone.
A deux heures et demie du matin, je fus réveillé par une violente secousse, et je reconnus qu’en essayant de tourner l’angle d’une ruelle tortueuse, dans une ville tartare, nous avions failli nous briser contre les murs. L’accident ne me contraria point : nous pûmes jouir d’une scène bien faite pour nous dédommager des ennuis et des fatigues de la route. La plus profonde obscurité enveloppait les défilés étroits dans lesquels nous étions engagés. Parfois cependant un pâle et vacillant rayon de lune se glissait jusqu’à nous, entre de vieilles maisons si rapprochées les unes des autres, qu’elles semblaient se toucher. Les verandahs étendaient de tous côtés leurs ombres. Aucun aboiement solitaire ne venait avertir les habitants de notre présence. Il régnait en tous lieux un grand silence; on eût dit que ces comptoirs fermés que nous heurtions en passant n’avaient jamais été occupés par des vi-