YEN1-KALÉ
vants. J'en étais venu à douter si nous n'étions pas entrés dans quelque ville abandonnée, lorsque tout à coup nous vîmes apparaître à l’extrémité d’une mystérieuse avenue une longue et silencieuse procession d’hommes à grande barbe qui s’avancaient deux à deux. Leurs robes traînantes, leur démarche mesurée, donnaient à ces hommes une sorte de majesté. Sans doute ils rendaient les derniers devoirs à quelqu’un des leurs. A peine pouvionsnous les entrevoir un instant tandis qu’ils passaient dans le clair de lune. Ils disparurent bientôt, et nous n’avions pas même entendu le bruit de leurs pas. Quelques heures après, au milieu des réalités d’une hutte de poste, je me demandais si je n’avais pas été le jouet de quelque illusion en croyant assister à des funérailles arméniennes dans la vieille cité tartare de Karassou-Bazar.
Cette ville, une des plus grandes et des plus originales de la Crimée, contient une population de près de quinze mille âmes. Les Juifs industrieux, les Arméniens, les Tarlares, qui habitent Karassou, y ont établi de nombreuses manufactures de cuir, de savon, de chandelles, etc.
Le Kara-Su, ou la rivière aux flots noirs, coule au pied de la ville et féconde une vallée fertile qui produit des céréales et du tabac en quantités considérables. Les vastes pâturages des steppes du voisinage permettent en outre aux habitants d’élever de grands troupeaux de bétail. Près de ce lieu, le galant Potemkin fit construire un palais pour y recevoir l’impératrice Catherine. Quelle ne dut pas être la surprise de la ezarine de se voir entourée de toutes les superfluités de la civilisation dans ce coin reculé de son empire!
A gauche de la route de poste de Karassou-Bazar, à
ET KERTC1I.
Simpheropol, de nombreuses colonies allemandes sont établies sur la pente des collines, aii milieu d'un paysage magnifique. Nous avions fait, avec les mêmes chevaux, cent vingt-cinq milles en trente-sept heures. Après avoir chassé devant lui son attelage pendant deux nuits consécutives, notre Tartare était épuisé. Bêtes et gens demandaient le repos. Aussi ce fut avec une vive satisfaction qu’après avoir gravi une abrupte montée, nous aperçûmes à nos pieds la nouvelle capitale de la Crimée. I)e la base du Tchatir-Dagh, la fertile vallée du Salghir s’étend en plaines richement cultivées, au milieu desquelles les blanches maisons et les belles églises de Simpheropol semblent à demi cachées par une végétation luxuriante. A gauche, le Tchatir-Dagh portait sa crête imposante à une hauteur de cinq mille pieds, comme s’il eût dédaigné de se confondre avec les cimes avoisinantes. Je songeai aussitôt au Table-Mountain du cap de Bonne-Espérance. A la vue de Simpheropol, nos chevaux se mirent à galoper comme si leurs naseaux eussent aspiré le terme de leur course; le Tartare, joyeux, leur abandonna les rênes, et, tandis que nous nous précipitions au bas de la vallée, entre deux rangs de hauts peupliers, nous nous efforçâmes de débarrasser nos vêtements des brins de paille qui les couvraient et de secouer pour la dernière fois la poussière de la steppe.
SIMPHEROPOL