‹ Voyage pittoresque d'un anglais en RussieChapitre 52 sur 62 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Dernières considérations.

En naviguant sur le Danube, si l’on n’a que de rares occasions d’observer les habitudes sociales ou les sentiments politiques des populations riveraines, on a du moins tout le loisir de se livrer à ses réflexions. On peut alors se retracer les scènes diverses du voyage. On oublie les petites contrariétés de chaque jour pour ne se rappeler que le bonheur, que l’irrésistible attrait d’une vie errante et libre.

Il paraîtra peut-être au lecteur que je ine suis malignement étendu sur le peu de comfortde la civilisation russe; si je l’ai fait, c’est dans l'unique pensée de donner une idée fidèle du pays que nous avons parcouru. Quand tous les passagers à bord du Boreas eurent feuilleté mon album, il me fut permis de recueillir un peu mes souvenirs. J’essuyai néanmoins plus d’une interrogation. — Ah! monsieur fait ses impressions de voyage? — Je dus même laisser voir à quelques curieux quelques-unes de mes notes et de mes esquisses. Puis je me mis à repasser dans mon esprit tous les incidents de notre longue pérégrination depuis Saint-Pétersbourg.

Mes recherches et mes observations devaient porter plutôt sur le commerce de l’empire russe que sur sa puissance militaire. La tâche était plus facile, et, d’ailleurs, je n’avais pas de raison de supposer que les forces de terre et de mer de la Russie appelleraient prochainement l’attention du monde. Je m’aperçus bientôt que je m’étais proposé le sujet le moins important; car les ressources militaires de l’empire sont développées aux dépens du commerce et de la civilisation. C’est à peine si le gouvernement russe tolère les découvertes de la science et juge à propos d’encourager l’esprit d’entreprise. Il accorde sans doute sa haute protection au commerce d’exportation, qui remplit le trésor; mais on peut dire qu’il a toujours prohibé le commerce d’importation. Favoriser l’importation, en effet, ne serait-ce pas ouvrir la porte «à ces tendances civilisatrices et libérales que le gouvernement russe redoute par-dessus tout, car son pouvoir n’est fondé que sur la barbarie et l’ignorance? Aussi le czar devait-il envisager avec anxiété la prospérité commerciale des principautés danubiennes et du littoral de la mer Noire, et peut-être faudrait-il chercher dans ce sentiment la véritable cause de la guerre actuelle.

Je sais qu’en Russie on a prêché la croisade et représenté la guerre avec la Porte comme une guerre religieuse et sainte. Mais il ne faut pas perdre de vue l’état intérieur de l’empire russe. La moitié de l’immense territoire que l’on appelle aujourd’hui la Russie d’Europe a été annexée dans les soixante dernières années. La moitié des habitants de l’empire se compose de vaincus, plus ou moins hostiles au gouvernement de l’autocrate. Parmi eux, seize millions ou environ, le quart de la population entière de

la Russie, ne professent pas la religion grecque. Le nombre des seuls sujets mahométans s'élève à deux millions et demi. Et cependant le czar n’a pas craint de proclamer que la guerre qui commence est entreprise pour la défense de la religion grecque !

Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte pour reconnaître que, dans l’empire russe, la désaffection est partout. Les luthériens et les catholiques romains des provinces de la Baltique pourraient-ils envisager sans indignation une guerre qui leur apporte la ruine et qui s’ouvre au nom d’une foi qu’ils méprisent? Les sentiments des Polonais ne sont pas douteux. Les fertiles provinces du littoral de la mer Noire, qui ont été successivement détachées de l’empire ottoman, n’ont pas encore appris à aimer le joug des czars, et la domination moscovite n’est pas moins odieuse pour les grecs de la Bessarabie que pour les musulmans de la Crimée. Toutes ces populations rentreraient avec joie sous le protectorat de la Porte.

A l’extrémité orientale de l’empire russe vivent, au milieu des steppes sans limites, ces Cosaques qui sont les meilleurs soldats du czar, mais qui regrettent encore leur ancienne organisation républicaine. De la Tauride et des bords fertiles de la mer d’Azof aux déserts salés de la Caspienne, errent, sans se fixer jamais, un demi-million de Kalmoucks et de Nogays, source continuelle d’inquiétudes et de craintes pour le gouvernement. Parlerons-nous de la Crimée, dont la population musulmane et guerrière a gardé souvenir de sa première indépendance, et supporte avec impatience un joug abhorré? La situation difficile du gouvernement russe dans les provinces transcaucasienne» a* toile besoin d'être signalée? L’indomptable

Schamyl ne peut-il pas se promettre aujourd’hui de ressaisir une complète indépendance? Telle est la situation de l’empire. Les éléments qui composent la nation russe n’ont pas plus de cohésion que le sable. On parle de la puissance d’un souverain qui commande à des millions d’hommes. Cette puissance va être éprouvée. Ne voit-on pas qu’en étendant leur domination sur des peuples si divers de religion, de mœurs, d’intérêts, les czârs se sont condamnés à une irrémédiable faiblesse?’

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