‹ Voyage pittoresque dans le BrésilChapitre 27 sur 38 · MŒOEURS ET USAGES DES INDIENS · texte numérisé non relu

MŒOEURS ET USAGES DES INDIENS

[ES ne faudrait pas qu'un Européen qui n’a vis

té du Brésil que les villes maritimes, qui ne connaît que les plus riches propriétaires, les employés ou le peuple des villes, s’arrogeät le droit de prononcer sur l’état du pays et sur ses habitans. Cependant cela n'arrive que trop souvent, et trop souvent aussi on rend des jugemens, on

émet des vues qui sont également entachés d’inexactitude et de partialité. La seule

chose qui puisse établir une opinion saine et digne d'attention, c’est une longue résidence dans l’intérieur du pays, c’est une fréquentation habituelle et familière de la partie de la population qui se voue à l’agriculture, je veux parler des colons. Sous ce rapport nous pourrons recommander l'excellent ouvrage de l'Anglais Koster à tous ceux qui veulent bien connaître l’état du Brésil : il a passé plusieurs années à la campagne dans la province de Pernambouco. Les bornes de notre ouvrage et le but que nous nous proposons, ne nous permettent pas de toucher ce point autrement que d’une manière générale.

On peut bien imaginer que le genre de vie, les mœurs, la position sociale du colon brésilien varient selon les divers degrés d’aisance dont il jouit. Mais le genre d'industrie dont il fait sa principale occupation, exerce sur lui une influence encore bien plus grande; cette industrie est ordinairement ou l'éducation des bestiaux ou l'agriculture, et celle-ci a encore différentes branches. La condition du colon est modifiée aussi par le plus ou moins d’éloignement qui sépare ses domaines de la côte, des grandes villes et des routes fréquentées.

On peut regarder comme les plus considérés parmi les colons, les propriétaires des exploitations de sucre; d’une part, parce que leurs plantations sont pour la plu-

part dans le voisinage de la côte, dans les contrées où la population est plus nom-

breuse, dans les lieux où la culture est le plus ancienne; de l'autre, parce qu’elle exige une plus grande dépense en instrumens, en mobilier, en esclaves. Mais aussi on rencontre chez eux moins d’originalité, moins de simplicité de mœurs que chez les petits colons de l’intérieur, car la plupart d’entre eux passent leur vie dans les villes maritimes au milieu d’un luxe européen. Ordinairement on retire une triple utilité des terres d’une plantation de sucre. Il y a une grande forêt pour fournir à

able; une autre portion du

la consommation du bois, qui est toujours très-considé

domaine est destinée à la plantation proprement dite : une troisième division est parti-

culièrement réservée à la culture des grains et d'arbres fruitiers de toute espèce, pour

subvenir à l'entretien des habitans de la colonie. Enfin, outre ces trois sections il en existe

une qui est spécialement affectée aux esclaves. Indépendamment de tout cela il reste

. "à ray Û alles presque toujours une vaste étendue de terres sans aucune culture; car, lorsqu elles sont

fort grandes, il est très-peu de colons qui possèdent assez d'esclaves, ou qui soient assez

riches en argent pour exploiter toute leur propriété. Par la même raison il arrive auss que dans un domaine on crée de nouvelles plantations en abandonnant les anciennes, qui reprennent alors un aspect sauvage. Cela se fait surtout quand la terre commence à s’épuiser, quand elle ne fournit plus des produits aussi abondans qu'autrefois. Dans la suite, lorsque la population s'accroitra, il faudra sans doute que le campagnard brésilien apprenne à ménager son terrain , et à lui rendre ses forces productives par des moyens artificiels.

Voici quels sont, en général, les bâtimens d’une exploitation à sucre : la maison

d'habitation du propriétaire ou du surveillant, avec une petite écurie pour les chevaux

de monture; les huttes des Nègres, qui très-souvent sont rangées en deux lignes égales des deux côtés de la maison et forment une espèce de cour; le moulin à sucre; la

ablissemens soient

sucrerie et la raffinerie (caza de purgar). H est rare que tous ces réunis sous le même toit. Les grandes plantations ont la plupart une chapelle particu-

lière; mais toutes doivent avoir un lieu spécialement destiné au culte. Le bloc (cepo)où

l’on attache les Nègres récalcitrans, est le plus souvent dans la sucrerie. Les plantations

qui ont trente ou quarante esclaves et tout autant de chevaux et de bœufs, sont considérées comme importantes; mais celles du premier rang ont au moins quatre-vingts Nègres. Il n’est pas besoin d'autant de bâtimens dans les plantations où lon ne cultive que le manioc, le maïs, les féves, le coton : les travaux y sont plus simples, et les produits, si l'on en excepte le coton, sont plus exigus. Le tout consiste en une maison d’habitation pour le colon et sa famille, en huttes pour les Nègres, en écuries et en un hangar (rancho), qui est destiné à préserver de la pluie toute sorte d’ustensiles et les récoltes,

et à fournir un asile aux bêtes de somme et aux esclaves des voyageurs. Ajoutez encore

un petit moulin pour le manioc, et vous aurez tout ce qui est nécessaire à l'établissement d’une pareille plantation. Les matériaux sont fournis par la forêt, au milieu de laquelle se trouvent la plupart de ces établissemens. Les bâtimens forment plusieurs cours, qui sont entièrement entourées de murs et où l’on place les bêtes à cornes et

les moutons. Immédiatement autour de la maison on voit les jardins et les champs,

qui alimentent de légumes et de fruits les personnes qui l’habitent. L'opération dont

le but est de couper et de brûler la forét pour y établir une plantation nouvelle,

est appelée rocada; la plantation elle-même s'appelle roca, le colon roceiro. Le

soin le plus important pour un roceiro doit être de saisir à propos le moment de

D RE 5 ï , lannée où il convient de brüler le bois et de préparer le sol du domaine, afin de

ne pas laisser écouler le temps de semer et de planter. Une fois les terres préparées, il n’y a ordinairement presque rien à faire jusqu’à la récolte, si ce n’est toutefois de veiller à les tirpation des mauvaises herbes. Le colon se réserve personnellement la surveillance à exercer sur les esclaves: et comme ses domaines sont le plus souvent fort vastes, cette occupation suffit pour absorber une grande partie de la journée.

En général, rien n’est plus simple que le genre de vie d’un roceiro, et rien ne saurait être plus faux que les idées qu'on se fait en Europe de loisiveté et de la sensualité d’un colon brésilien, idées qui toutes proviennent des rapports qu'on nous fait sur les Indes orientales et Surinam. S'il n’en jugeait que par l’intérieur de leur maison, par leurs vêtemens, par leur nourriture, un Européen aurait peine à croire que la plupart de ces colons sont aisés, et que beaucoup d’entre eux sont même riches. La maison d’un colon aisé n’a qu'un étage : les murailles sont en terre glaise, et quel-

quefois blanchies. Les fondations, qui s'élèvent à peu près de deux pieds au-dessus

du sol, sont en blocs de granit non taillés. Le toit, recouvert de la ges tuiles creuses, dépasse de huit à douze pas les murailles de l'édifice, et il est supporté par des colonnes de bois. Tout autour règne un balcon appelé varanda, ce qui rappelle les maisons des paysans de quelques cantons de la Suisse. La porte est un peu plus élevée que le sol, et on y arrive au moyen de quelques degrés. D’abord on entre dans une grande pièce, qui sert ordinairement de salle à manger pour tous les habitans de la maison. Derrière cette salle est la cuisine ; c’est la véritable demeure des esclaves domestiques , qui se réunissent autour d’un foyer fort bas. Deux chambres sont ordinairement placées à droite et à gauche du premier salon; lune appartient au maître de la maison, l’autre est ouverte à l’hospitalité. À côté de la cuisine et à l'angle de la maison il est une chambre destinée aux femmes, ayant sortie sur la varanda, qui forme ici un compartiment séparé. Il y a aussi une chapelle destinée au culte domestique, et le plus souvent elle est sur la varanda à l’autre angle de la maison. La cuisine communique avec le jardin par une porte de derrière et un escalier. Les portes et les volets sont fort grands et d’un bois fort lourd : il n’y a point de vitres. Les meubles ordinairement ne sont autre chose que

de grands coffres, où lon renferme les habits et les autres effets semblables : souvent

(34) on s’en sert comme de siéges et de bois de lit. Il y a aussi de grandes tables. C’est tout au plus si dans l'une des chambres laté rales on trouve quelques meubles plus élégans, tels que miroirs, etc. Le plancher est, ainsi que les plafonds, revêtu de nattes de bambou : les esclaves de la maison les tressent; on les enduit des couleurs les plus vives, et leur aspect est très-agréable.

Le vêtement des hommes consiste en une chemise de coton et en un pantalon de même étoffe. Le pied est nu, mais chaussé d’une sorte de grandes pantoufles (tamancas), qui sont quelquefois garnies d’éperons, pour être toujours prêt à monter à cheval; car il est rare que le colon fasse à pied le plus court trajet. Dans l'intérieur de la maison les dames ne sont guère vêtues que d’une chemise de coton blanc, et sil survient un étranger, elles s'enveloppent d’un gros shwal de coton.

La nourriture du colon est tout aussi simple. On commence le repas, qui a lieu vers le soir, par servir de la farine de manioc avec des oranges, puis viennent des féves noires avec du lard ou de la viande salée. Quelquefois on y ajoute une poule et du riz : le dessert consiste en fromage et en fruits. La boisson la plus ordinaire est l’eau. Cette frugalité est due à une tempérance naturelle, car lorsqu'on recoit des étrangers, ou dans les grandes occasions , il ne manque ni de plats fins, ni de vins d’Europe, ni d'autres friandises. On en sert aux voyageurs lors même qu'ils ne sont pas connus du tout. Le maître de la maison leur tient compagnie, s’entretient avec eux, les engage à boire en portant leur santé, et quand ils se sont rassasiés, il s’assied

à la même table avec sa famille pour y prendre son frugal ordinaire. Dans les

plantations plus vastes, on fait, il est vrai, cuisine à part pour les esclaves; mais là où ils sont moins nombreux, et surtout dans les plantations lointaines de l'intérieur du pays, les maitres mangent patriarchalement à la même table qu'eux.

Les colons brésiliens, et surtout ceux qui jouissent de quelque considération, sont fort cérémonieux dans leur conduite envers les étrangers et dans leurs relations sociales ; ils ont beaucoup de la politesse bruyante et verbeuse des Portugais. Il est vrai que les offres de service dont ils accablent l'étranger, ne sont souvent que de vaines formules, surtout dans les pays où les visites sont très-fréquentes ; mais il y aurait beaucoup d’injustice à ne voir dans leur conduite que de la fausseté. Souvent ils tiennent beaucoup plus leurs promesses qu’on ne devrait s’y attendre d’après de pareilles exagérations.

Quoique le genre d'agriculture du Brésil exige de la part du maître peu de réflexion et peu de travail, et qu’il puisse par conséquent passer dans loisiveté la plus

ande partie de son temps, il recoit de la nature qui lentoure, et de la solitude

(35) dans laquelle il vit, assez de dispositions au développement et à l'usage de toutes ses

facultés corporelles, et de beaucoup de capacités intellectuelles et de qualités mo-

rales. Les da

sers dont le menacent les animaux féroces ou des hommes pervers, soit lorsqu'il est dans sa demeure solitaire, soit lorsqu'il voyage; la distance immense qui le sépare des lieux habités, où l’appellent ses affaires ou ses plaisirs, sont des circonstances qui le forcent à s'appliquer dès sa plus tendre enfance au maniement des armes, à la chasse, à l'équitation et à l’art de dompter les chevaux. Il ne faut donc pas s'étonner que les colons brésiliens soient pour la plupart des hommes résolus , habiles, vigoureux. En général, tel est l’état de la société et des relations civiles, surtout dans les contrées éloignées des principaux siéges du gouvernement, que l’homme isolé est souvent mis dans le cas de se faire droit, de se procurer satisfaction à lui-même, ou de repousser l'attaque dont il est objet. Dans ces occasions les esclaves dont il est entouré se chargent volontiers du soutien de sa cause. Il faut ajouter à ces périls l'influence de quelques familles dans certains districts, influence qui date souvent des premiers temps de la colonie, et quia plus d'une fois paralysé l’action du gouvernement; soit que quelques familles et leurs adhérens occupent toutes les places d’une province

et fassent tourner à leur utilité particulière l'influence des loi

; soit qu'elles sop-

posent à force ouverte à l'exécution de ces lois, parce qu’elles comptent sur leurs

relations avec la cour ou avec les grands fonctionnaires, sur la lenteur des informations

judiciaires et sur la coupable indulgence du gouvernement. Il est vrai que devant une administration plus sévère on voit de jour en jour s'évanouir ce système, qui a quelque rapport avec la féodalité du moyen âge, ou du moins avec la féodalité en décadence ou avec ses commencemens. Aujourd’hui encore on voit dans les provinces éloignées les qualités personnelles et les liaisons de la famille l'emporter de beaucoup sur la position sociale et les droits des fonctionnaires publics. Lorsque les gouverneurs des provinces, les capites mores des districts, etc., joignent à leur autorité légale un grand courage individuel, de la sagesse et de la droiture, il leur devient très-facile de faire exécuter et respecter les lois et les ordres du gouvernement ; mais quand ils manquent de

ces qualités, la prééminence dans toutes les affaires revient très-souvent à un particulier

qui les possède, et qui s’en sert pour gagner la multitude; il s’en fait alors une clientèle sur laquelle il peut compter. Toute la question est de savoir si cet homme exercera son influence au profit du repos public, ou bien s’il en usera pour le troubler. Cet état de choses à fait naître une classe d’hommes à part, et ces hommes font profession de se faire droit à eux-mêmes dans toutes les occasions. De nombreux exemples nous

apprennent que ces valentoés ont souvent commis pendant des années entières les

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