‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 137 sur 137 · QE D HE STE · texte numérisé non relu

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aiguë qui enleva dans un seul été les quatre cinquièmes de la population, Les habitants de plusieurs villages disparurent en quelques semaines; les survivants ne pouvaient enterrer les morts, et, sans le secours des trappeurs et des marchands, la peste aurait probablement achevé de détruire ce que la fièvre avait épargné. En 1830, le territoire de l'Orégon, et surtout les bords du Colombia, furent de nouveau ravagés par un cruel fléau qui enleva environ les deux tiers de ses habitants, Il se manifesta sous la forme d'une fièvre épidémique, qui occasionnait un frisson général, suivi d’une chaleur si brûlante que ses victimes se jetaient quelquefois dans l'eau pour trouver un peu d'adoucissement à leurs souffrances, Des villages entiers furent dépeuplés par cette terrible maladie , et l'on mit le feu à quelques autres pour éviter les dangers de l'infection qu'aurait occaionnée la masse con sidérable de cadavres qu'on ne pouvait ensevelir, Mais les émigrations forcées et les maladies épidémiques, tout en répandant une eFrayante mortalité parmi les tribus des grands déserts, ne sont que des fléaux passagers auxquels le temps peut apporter un remède, Un mal tout aussi terrible plane sur la tête des Indiens et menace de moissonner à une époque peu éloignée toutes les peuplades qui vivent exclusivement du produit de la chasse; nous voulons parler de l'extinction probable et prochaine du grand gibier. Ce n’est pas seulement au delà des montagnes Rocheuses que le buffle a disparu; mais les blancs, les ruétis et les naturels qui habitent les vastes plaines arrosées par le Missouri et ses affluents tels que le Nebraska, le Niobrarah, le Mankizita, la Picrre-Jaune, la Rivière-à-Jacques, le Jefferson, le Galatin, le Madison, ainsi que les contrées de l'Athabasca, s'accordent tous à dire que le buftle, le cerf, le daim diminuent de jour en jour d’une manière alarmante, et que dans quelques années ces races d'animaux seront à peu près éteintes.

La rareté du gibier commence déjà à répandre la misère dans une multitude de tribus, qui sont obligées de se diviser par petits groupes pour ailer chasser à des distances énormes, à travers des dangers inouïs, passant sur des terres hostiles où ils laissent en route bon nombre de scalps, tandis que les femmes, les enfants et les vieillards restés sans défense dans leurs villages, attendent au milieu des horreurs de la pénurie et de la faim le retour des chasseurs ou l’arrivée d’impitoyables ennemis qui profitent de leur isolement pour les massacrer. Chaque

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année voit se renouveler de pareilles scènes de cruauté, tristes héritages d'une haine héréditaire, implacable; révoltantes représailles de crimes jadis commis, avant-coureurs tragiques d’un dénoûment sinistre. Comme le cercle de terrain parcouru par les buffles se rétrécit de jour en jour, que ces animaux ne séjournent jamais longtemps dans le même endroit et changent constamment de pâturages selon les saisons, il s'ensuit des invasions mutuelles des tribus sur des territoires qui ne leur appartiennent pas, et donnant lieu à des conflits continuels. Dans les plaines, la guerre et la famine déciment les sauvages; sur les frontières de la civilisation, ce sont les vices, les liqueurs et les maladies qui les fauchent par milliers.

La religion sera-t-elle assez forte pour vaincre tous ces éléments funestes de dissolution; les missionnaires réussiront-ils à paralyser du moins la puissance de ces flots destructeurs qui chaque jour brisent quelques parties de ce beau navire indien battu de tous côtés, emportent des débris de cette race antique et jettent dans les abîimes du néant des monceaux de cadavres? Nous espérons que oui, mais nous croyons qu'ils ne sauveront que des épaves de ce gigantesque naufrage, et que si les siècles futurs voient encore des Peaux-Rouges, ils les verront courbés sur la charrue, plantant du maïs, devenus fermiers enfin, et ne se souvenant des chasses périlleuses, des danses enivrantes, des scalps cunemis et du calumet de paix que par la tradition et des légendes qu'ils chanteront en versant quelques larmes de regret et de douleur. C’est en nous appuyant sur le passé que nous jugeons ainsi de l’avenir. Les tribus agricoles qui se seront constituées en colonies à l'ouest du Mississipi et les tribus nomades qui jouissent encore de leur indépendance, seront traitées comme les Cherokies, les Creeks, les Seminoles, les Delawares, en un mot toutes les grandes tribus dont les territoires furent débordés par la population blanche, c’est-à-dire qu'elles seront dépossédées d’une manière ou d’une autre, sous un prétexte quelconque, dès que les blancs seront en quontité suffisante pour imposer leur volonté aux indigènes et prendre leurs terres.

Depuis la découverte de l'Amérique ce système de spoliation a été constamment suivi. Dans les premiers temps on repoussait les Indiens vers l'Ouest peu à peu, et avec certains ménagements ; mais à mesure que les colons européens se multiplient et se fortifient, on pousse

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cette politique avec plus de vigueur. Maintenant elle marche à pas de géant. La race anglo-saxonne, qu'on regarde encore comme éminemment civilisatrice, ne cherche pas dans le nouveau monde à civiliser les Indiens, mais à les détruire pour s'emparer de leurs dépouilles, Les malheureux sauvages sont toujours dupes des différents traités qu'ils font avec les blancs; aussi se plaignent-ils avec raison de la mauvaise foi des Américains, qui les éloignent de leur pays natal pour les envoyer ailleurs chercher ce qu’on leur enlève. Arrivés sur ces terres inconnues, qu'on ne leur concède que pour un moment, les Indiens y sont à peine installés, acclimatés, qu’on les éloigne de nouveau. Naturellement ces émigrations sont fatales non-seulement au bien-être de ces pauvres parias, en leur interdisant tout élément de prospérité, en les empêchant de récolter ce qu’ils ont semé, mais elles sont même fatales à leur existence, car à chaque halte le terrain qu’on leur donne se rétrécit de plus en plus ; les chasses et les pêches sont moins abondantes, et la misère sévit de plus en plus avec son implacable sévérité. Nous ne répéterons pas ici les plaintes et les cris de douleur, d'indignation et de rage poussés publiquement par les chefs indiens contre cette politique de ruses, de mensonges, d’hypocrisie et de mauvaise foi; nous en avons déjà donné plusieurs échantillons; nous nous bornerons à dire que les Peaux-Rouges la subissent parce qu'ils ne peuvent pas résister, et que les haines de tribu à tribu les empêchent de se coaliser pour réunir leurs forces imposantes et combattre leur ennemi commun. Les chefs ne se cachent pas le sort funeste qui les attend; ils regrettent la gloire de leur nation et pleurent parfois comme des enfants sur le dépérissement de leur race, qu’ils voient s’éteindre sans pouvoir y porter remède ; ils savent que leur tombeau se trouve dans les déserts de l'Ouest et que la main puissante de l’homme blanc leur fait faire chaque jour un pas vers la fosse qui les attend pour les engloutir à tout jamais; ils pensent au pays charmant qui les a vus naître, aux champs fertiles, aux forêts mystérieuses où leurs ancètres se livraient avec une insouciante gaieté aux plaisirs de la chasse, aux danses animées, aux jeux favoris qui précédaient le retour dans leurs pittoresques cabanes. Hélas! là-bas, là-bas, les tombes aimées ne reçoivent plus les soins touchants des parents et des amis; les restes chéris d'êtres vénérés reposent oubliés dans les solitudes qu'on ne reverra plus. L'homme

blanc est venu ; adieu chasses, jeux, danses, chansons et joies bruyantes. L'Indien a bu à la coupe amère des humiliations et des injustices; traqué comme une bôte fauve, sa vie et sa liberté sont devenues l’amusement des blancs; chassé de rivière en rivière, de forêt en forêt, laissant des débris de lui-même à tous les buissons de sa route pénible, il arrive enfin après deux siècles de luttes, de fatigues, de souffrances et de mistres, pauvre, amaigri, dénué de tout, à la fin de sa carrière fantastique ; il se débat maintenant dans les profondeurs des déserts pour retenir un reste d’une misérable vie qui lui échappe. Depuis longtemps on prophétise la prochaine extinction de la race indienne ; mais toutes ces prophéties si lentes à s’accomplir prouvent que le nombre des Indiens est plus considérable qu’on ne le croit ordinairement , et que les déserts offrent plus de ressources qu’on ne se l'imagine ; et puis un grand peuple ne s'éteint pas comme un homme; il faut des siècles pour l’écraser et l’anéantir complétement. Les nationalités indiennes s’éteindront sans doute bientôt, mais la race est encore loin de périr. Pourtant, il faut l'avouer, le soleil de leur existence a cessé de briller sur le wigwam de ces fiers enfants de la nature, il descend rapidement vers l'horizon et colore pour la dernière fois de ses feux rougeûtres ce foyer, pieux témoin de sa gloire passée ; mais lorsque l’astre du jour aura disparu dans l’immensité de l'Océan , il laissera derrière lui un long crépuscule rempli de charmes et de rêverie, qui répandra sur la cabane indienne une lumière vague, triste et poétique, pour révéler aux yeux du penseur, du philosophe ct du chrétien une existence digne de sympathie, un malheur digne de compassion, une mort digne de regrets. Cette clarté douteuse luira longtemps peut-être sur cette victime de la civilisation matérielle, de l'égoiïsme et de la cupidité humaine, et sans doute il se passera bien des années encore avant que le dernier Indien ait tué le dernier buffle.

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