CHAPITRE VI
Déserts des Grandes-Prairies. — Le registre du désert. — Forts américains. — Configuration et productions des prairies, — Erreur des écrivains. — Le Nebraska. — Montagnes Noires. — Collines fumantes, — Le cercle magique des Prairies, — Origine de Saint-Louis. — Effets du traité de 1763. — Anecdote. — Le Minnesota, — Haut Mississipi. — Légende du lac Sainte-Croix. — Prairie du Chien. — Grotte de Ouakan-tipi, — Légende indienne, —
Sources du Mississipi. — Minn-i-ha-ha, — Le Mankato, — Région d'Ondine. — Coteau des Prairies. — Carrière des pipes en pierre rouge, — Traditions indiennes. — Lac du
Diable. — Coteau du Missouri, — Vallée du haut Missouri. — Montagnes Brillantes. — Souvenirs de nos voyages,
Dans les Grandes-Prairies les ondulations sont formées par des collines de sable ou de différentes qualités de rocher d’un aspect quelquefois très-pittoresque ; leur hauteur varie de vingt à cent cinquante mètres. Le sol s'élève inscusiblement à mesure qu’il avance vers l'ouest, comme nous l'avons léjà refharqué ; ainsi la hauteur du Kansas à la jonction de ses deux branches principales, la Républicaine et la rivière des Collines fumantes, est de trois cent dix mètres au-dessus du golfe du Mexique, et deux cents kilomètres plus à l’ouest, le sol est déjà à cinq cent trente mètres au-dessus du niveau de la mer.
L'uniformité de ces solitudes n’est interrompue que par quelques ceintures de montagnes calcaires ou de sables, réunies en masses confuses, coupées de ravins affreux et ressemblant aux ruines d’un monde écroulé; d’autres fois elles sont traversées par des hauteurs arides et rocheuses, à peu près infranchissables, comme les montagnes Noires. Au milieu de cet océan de verdure, dont les vagues énormes se succèdent sans fin dans leur éternelle immobilité, serpente le chemin peut-être le plus grand de l'univers, celui que les émigrants de l'Europe et des États-Unis ont tracé pour aller s'enrichir aux mines d’or de la Californie. Cette immense avenue est semblable à une aire constamment balayée par les vents; la multitude des caravanes qui ont passé et passent encore
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sur cette route est telle que l'herbe n’a pas le temps d'y pousser. Les sauvages, qui n'avaient jamais vu que des sentiers de chasse dans les déserts, croyaient, en voyant cette route, que toute la nation des blancs avait émigré vers le soleil couchant, et que le vide devait se faire dans les contrées où le soleil se lève. Les tombeaux des pérégrinateurs se déroulent à droite et à gauche de cette grande voie de mort et de vie, et la solitude, comme un voile funèbre, les accable de l’image du repos et de l'infini. De nombreux débris des caravanes épuisées, des familles mourantes et décimées par les maladies, les fatigues et la misère, jonchent la terre où reposent côte à côte et pour toujours des peuples d'émigrants. Par-ci par-là sont plantés dans le désert des poteaux funéraires avec le totem de quelques grands guerriers ou de vieux sachems renommés par leur sagesse. De vastes ossuaires indiquent la place où des troupeaux entiers de buffles ont été égorgés par les imprévoyants chasseurs indiens. Des rivières de toutes les grandeurs, jusqu’au plus humble ruisseau, roulent lentement leurs eaux bourbeuses sur leur lit de sable; des bouquets de saules ou de peupliers, semés avec parcimonie sur leur rivage, projettent sur l'onde muette leur ombre mélancolique. Des chevreuils et des antilopes en petit nombre broutent craintivement le gazon des prairies, l'oreille tendue et prêts à fuir au moindre bruit qui s'élève dans ces lieux où le bruit révèle toujours un danger.
Telle est la physionomie générale de cette nature qui n’a de ressemblance qu'avec les steppes de l’Asie ou les pampas de l'Amérique du Sud; nature vraiment sauvage qui défie la civilisation de venir s’établir au milieu d'elle; terre aride et jamais habitée d'une manière permanente par personne; car, à certaines saisons de l’année, les hommes, comme les chevaux et comme la plupart des animaux, n’y trouvent pas une nourriture suffisante, L’herbe devient sèche et dure, les sources et les ruisseaux se tarissent, les buffles, les chevreuils et les élans émigrent vers des localités plus favorisées, les Indiens les suivent dans leurs émigrations, et les Grandes-Prairies deviennent plus désertes que jamais. Sur le bord des rivières il se trouve bien des vastes terrains qui pourraient être cultivés ou devenir de magnifiques pâturages ; mais il est à présumer que pendant longtemps encore cet immense territoire sera le refuge et la proie des maraudeurs rouges ou blancs qui domineront en maîtres, et rendront les établissements agricoles impossibles.
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