‹ Voyage pittoresque dans les grands déserts du Nouveau-Monde [microforme]Chapitre 95 sur 137 · ASSIS · texte numérisé non relu

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retournent ordinairement le soir vers le champ du carnage en poussant des gémissements plaintifs. Viennent-ils par instinct de famille flairer les cadavres de ceux qu'ils ont perdus? Sont-ils attirés par l'odeur des corps ensanglantés gisant sur le sol, ou bien poussent-ils la douleur jusqu’à vouloir mourir auprès de leurs compagnons? C'est un mystère que la nature nous cache encore; mais ce que nous savons, c'est qu'ils ne tardent pas à partager le sort des premières victimes. Les chasseurs sont restés à l’affût dans cette prévision, ils abattent ces animaux isolés dont la démarche et les gémissements dénotent une étrange tristesse. Lorsqu'il ne reste plus un seul baffle vivant dans les environs, les chasseurs procèdent au partage du butin, c’est-à-dire qu'ils cherchent à reconnaître leurs victimes; les flèches restées dans le corps de ces animaux rendent ce travail facile. Chaque Indien a sur ses flèches une marque particulière qui !-: lui fait retrouver aiséinent et qui désigne ainsi sa proie et sa proprieté. On est tout surpris de voir quel respect des droits de chacun préside à cette prise de possession.

Pendant que les heureux de la journée se reposent et fument la pipe, assis à côté du produit de leur adresse, des hérauts vont annoncer au chef de la tribu et à toutes les familles le résultat de la chasse. Les femmes accourent aussitôt rejoindre leurs maris et restent sur le lieu du carnage jusqu’à ce que toutes les victimes soient écorchées et entièrement dépecées. Les langues sont mises à part pour être fumées et vendues aux Américains, les filets et les bosses sont enlevés pour être séchés et servir de provisions d'hiver. Après avoir chargé sur leurs épaules cette viande et ces peaux, les femmes, précédées des chasseurs, rentrent processionnellement au village. Les carcasses restent dans les champs abandonnées aux loups, aux renards et aux chiens. Quelquefois même ces derniers n'attendent pas qu’on les leur abandonne, ils se

jettent dessus pendant que les femmes en enlèvent la chair par morceaux.

Vu leur nombre et leur voracité, force est alors de sacrifier un buffle ou deux pour la curée.

Après une chasse très-abondante, où des centaines de buffles avaient été égorgés, on a vu des Indiens assez imprévoyants pour ne preïdre que la langue de l'animal, c'est-à-dire ce qu’il y a de plus exquis comme uourriture, et laisser le corps et même la peau pourrir dans la plaine. Les riches sont ceux qui gaspillent le moins ces ressources des solitudes :

ils pensent à l'hiver, aux besoins du lendemain, au profit qu'ils tireront en vendant aux Faccs-Pâles la viande et les fourrures. Lorsqu'ils ont abattu un trop grand nombre de buffles pour que leurs femmes puissent en emporter toutes les dépouilles, ils font venir des chevaux qui les aident à transporter au village les provisions du désert.

En hisr, lorsque la terre est recouverte de neige, cette chasse est plus facile et moins dangereuse. Les Indiens, ne pouvant se servir de leurs chevaux pour ces excursions, se mettent aux pieds des chaussures à neige, avec lesquelles ils marchent très-vite, et peuvent approcher des buffles que l’énormité de leur poids fait enfoncer dans la neige souvent jusqu'au ventre. Les chasseurs ont alors beau jeu, et ils en tuent une grande quantité sans courir aucun risque. La laine des buffles est plus longue et plus fournie en hiver qu’en été, de sorte que les animaux tués en cette saison ont plus de valeur que pendant le reste de l’année, Quelquefois, mais rarement, les Indiens usent de ruse pour cette chasse, [x préférent à tout la vie accidentée et impressionnable; mais, lorsque deux ou trois familles sont affamées, des chasseurs partent seuls à la recherche des buffles; quand ils les ont aperçus, ils se couvrent le corps avec la peau d’un loup blanc; à l’aide de ce déguisement ils avancent en marchant sur les genoux et les mains, ils s’approchent lentement et choisissent leur proie; car ces animaux, habitués à voir des loups rôder sans cesse autour d'eux, sont sans défiance; ils ne prennent la fuite que lorsqu'ils voient les leurs tomber, percés de flèches.

Les tribus établies sur le bord des grands cours d’eau, des rivières peu profondes et des lacs solitaires, se livrent avec passion à la chasse aux “ustors. Ces animaux paisibles et industrieux, dont les travaux exciteraient notre admiration si nous pouvions visiter leurs cabanes et leurs digues, et dont la fourrure est si recherchée, sont l'objet d’un commerce lucratif pour les Indiens et les trappeurs. Aussi c’est à qui d’entre eux extermincra le plus de ces animaux dont la Fontaine a si bien peint k génie et les vertus.

M. de Chateaubriand a parfaitement décrit le travail dés castors. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer textuellement.

« Ces étonnantes créatures ont-elles rencontré un vallon où coule un ruisseau, elles barrent ce ruisseau par une chaussée ; l’eau monte el remplit bientôt l'intervalle qui se trouve entre les deux collines : c'es

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dans ce réservoir que les castors bâtissent leurs habitations. Détaillons la construction de la chaussée : |

«Des deux flancs opposés des collines qui forment la vallée commence un rang de palissades entrelacées de branches et revôtues de mortier. Ce premier rang est fortifié d’un second rang placé à quinze pieds en arrière du premier. L'espace entre les deux palissades est comblé avec de la terre.

« La levée continue de venir ainsi des deux côtés de la vallée jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une ouverture d'une vingtaine de pieds au centre; mais à ce centre l’action du courant opérant dans toute son énergie, les ingénieurs changent de matériaux ; ils renforcent le milieu de leurs substructions hydrauliques de troncs d'arbres entassés les uns sur les autres et liés ensemble par un ciment semblable à celui des palissades. Souvent la digue entière a cent pieds de long, quinze de haut et douze de large à la base; diminuant d'épaisseur dans une proportion mathématique à mesure qu’elle s'élève, elle n’a plus que trois pieds de surface au plan horizontal qui la termine.

«Le côté de la chaussée opposé à l’eau se retire graduellement en talus; le côté extérieur garde un parfait aplomb.

« Tout est prévu; le castor sait, par la hauteur de la levée, combien il doit bâtir d’étages à sa maison future, il sait qu’au delà d’un certain nombre de pieds il n’a plus d'inondation à craindre parce que l’eau passerait alors par-dessus la digue. En conséquence, une chambre qui surmonte cette digue lui fournit une retraite dans les grandes crues; quelquefois il pratique une écluse de sûreté dans la chaussée, écluse qu'il ouvre et ferme à son gré! »

Les castors, on le sait, vivent en bandes de deux ou trois cents individus répartis par familles dans vingt à vingt-cinq cabanes remarquables par la propreté et la solidité de leur construction. On les tue sur terre pendant leurs excursions dans les bois où ils vont chercher les écorces fraîches dont ils se nourrissent, et dans l’eau lorsqu'on attaque les digues qu'ils ont construites auprès de leur village. Les castors ont l’odorat trèsdélicat, ils flairent le chasseur, le sentent de loin et se préviennent entre eux ; ils plongent alors dans l’eau ou s’enferment dans leurs murs qu'il

1 Voir Chateaubriand, Voyage en Amérique.

fr:t attaquer le fer à la main. Ces petits animaux sont facilement tués une fois qu'on a surpris leur repaire, aussi leur nombre diminue chaque jour; ils sont déjà devenus rares, même dans les régions du Nord, Comme les buffles, ils auront bientôt complétement disparu du sol américain. Les Indiens écorchent les castors dès qu'ils sont tués pour en faire sécher la peau et la préserver de toute détérioration, puis ils tirent de deux grosses vésicules qui se trouvent dans l'intérieur du corps une matière appelée castoreum dont les hommes-médecines font un grand cas comme remède, La queue de l'animal, longue d'un pied, épaisse d'un pouce, large de cinq ou six et couverte d’écailles de poisson, tandis que le reste du corps reste couvert de poils, est un phénomène physiologique très-curieux; c’est aussi un morceau très-délicat et fort estimé des gourmets indiens.

Les courses à pied et les courses à cheval sont également en usage dans les tribus de l'Ouest; elles rappellent les courses qui ont lieu dans les pays civilisés et ne présentent aucun caractère particulier. Les courses en canot sont bien-plus intéressantes : les tribus riveraines des grands lacs et des grandes rivières en font une distraction passionnée à laquelle elles s’adonnent avec une impétuosité toute sauvage. Au Saut S‘ünte- Marie, dans le haut Canada, entre le lac Huron et le lac Supérieur, !es Indiens donnent deux ou trois fois par an de ces sortes de régates, Les pirogues ou les canots en écorce de bouleau sont coquettement ornés, Toute la tribu, pour faire haie ou cortége aux lutteurs, se jette dans des centaines d’embarcations peintes de différentes couleurs et ressemblant un peu aux gondoles vénitiennes. Les hommes tirent des coups de fusil, les femmes crient, les chiens aboïent; c’est partout un tumulte qui répand l'animation et la gaieté parmi les spectateurs. Des groupes de Peaux-Rouges, assis sur le rivage ou debout dans leurs canots, font des paris quelquefois considérables. Au signal donné les canots se rassemblent et se mettent en ligne; chacun est dirigé par un Indien uebout et qui tient dans sa main une rame légère dont il se sert avec une étonnante habileté. À ce moment, tout le bruit qui se faisait à terre et sur l'onde cesse comme par enchantement; les spectateurs attentifs se dressent avec anxiété au milieu de leurs barques afin de mieux juger de la force et de l'adresse du vainqueur. Enfin, un coup de fusil est tiré; les Indiens plongent leurs rames dans les flots et les

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canots glissent aussitôt avec une rapidité incroyable. Les eris et les chants recommencent pour encourager les lutteurs, et les embarcations de la tribu les suivent en masse et en désordre. Quand le vainqueur est proclamé, les échos des vieilles forêts retentissent d'acclamations et de chansons joyeuses.

Les Peaux-Rouges aiment la liberté et la vie sans craindre la mort ; ils ont foi au Grand-Esprit, ils ignorent les besoins factices, les passions mesquines, l'égoisme hideux, les sentimerts lâches ou vils qui sont la plaie de l'humanité dans l’ancien continent. Les Indiens qui n'ont pas encore été dégradés, abrutis par le contact et la désastreuse politique des Faces-Pâles, ignorent tous les vices du cœur et de l'esprit : ils chérissent les scènes imposantes et grandioses de leurs belles contrées; ils jouissent de cette mélancolique poésie répandue sur leur existence indépendante et accidentée; ils multiplient ces réjouissances communes où la force, l'adresse, le courage triomphent sans éveiller la jalousie dans l'âme des aincus ; ils s’adonnent à ces fêtes bruyantes, grotesques et solennelles avec cet abandon complet qui laisse voir l'originalité native de leur caractère ; enfin, ils se trouvent heureux parce qu'ils subissent les épreuves de la vie avec une résignation religieuse, et qu'ils acceptent avec bonheur toute la joie et toute la candeur de l'enfance.

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