VUE DE KIAHD-HANÉ
Cette estampe est moins remarquable par le vallon qu'elle représente que par le jeu guerrier dont elle offre le tableau. A Fair animé et menaçant des cavaliers, à l'ardeur qui paroit transporter les chevaux eux-mêmes , on croiroit voir un de ces tournois dont les Arabes , vainqueurs de l'Espagne, fournirent autrefois le modèle à l'Europe; mais ici la lance est remplacée par un grand bâton de bois blanc, ou zagaie. C'est le jeu du djerid, dont nous avons déjà eu occasion de parler, mais dont il falloit une description particulière. Quelle rapidité dans l'attaque et dans la fuite! Ces Musulmans, que nous avons vus si souvent dans l'attitude la plus indolente, comme ils paroissent animés! Partagés en deux bandes, ils courent les uns après les autres, et se lancent la zagaie à douze ou quinze pas de distance. On les voit partir comme Féclair, s'arrêter tout-à-coup, se retourner à droite, à gauche, en arrière; ils se mêlent sans jamais se heurter ni s'embarrasser, sans perdre la trace de l'adversaire qui fuit devant eux. Celui-ci, penché sur les crins de son cheval, observe de l'œil son ennemi, le voit lancer sa zagaie, s'incline, évite le coup, et se retourne sur l'agresseur qui fuit à son tour. Le cheval, dressé à ce genre d'exercice, partage le danger et l'ardeur de son maître, obéit à ses moindres mouvements, souvent même les prévient, et sait parer les coups avec agilité. La loi du jeu du djerid est de ne jamais frapper en face; c'est dans les reins ou à la tête que la zagaie est lancée. Cette règle prévient de graves accidents ; et l'adresse des combattants les diminue encore. Mais quand le cavalier poursuivi se retourne sans précaution pour observer son rival, il peut être frappé au visage et perdre un œil par la violence du coup. Les domestiques s'avancent dans cette arène périlleuse pour ramasser les zagaies abandonnées par leurs maîtres. Ici les acteurs du combat sont les pages de Sa Hautesse. Le sultan Sélim III assistoit souvent à cet exercice. On a vu des ministres s'y livrer avec une ardeur qui caractérisoit leur passion pour les combats. Le Grand- Visir Joussouf-Pach^, celui qui a commandé les troupes ottomanes contre les François en Egypte, perdit un œil dans un exercice de cette nature. Sa conduite fut digne de tout ce que les fables arabes rapportent des généreux Barmécides. Joussouf-Pacha, alors gouverneur de la province d'Erzeroum, jouoit au djerid avec ses pages. Il en avoit frappé un si constamment, que ce jeune homme devenoit un sujet de risée pour les spectateurs. Ce page , irrité des affronts multipliés que lui causoit l'acharnement de son maître, lui lance sa zagaie avec tant d'impétuosité, qu'il lui crevé l'œil, et le met en danger de mort. Le malheureux jeune homme s'attendoit à chaque instant à payer de sa vie un accident si funeste : mais, dès que le Pacha fut revenu à luimême, il parut n'imputer qu'au hasard ou qu'à sa propre faiite le coup dont il étoit victime. Il fit venir son trésorier, et lui ordonna de compter au page mille séquins d'or, mais en lui défendant de se présenter jamais devant lui. Cette noble conduite excita