SUR LA RIVE EUROPÉENNE DU BOSPHORE
Le cap septentrional du village de Tarapia fait face à l'embouchure du Bosphore, et paroit comme une digue élevée contre les courants que la mer Noire pousse avec violence dans le canal, et qui semblent vouloir submerger cette partie de la côte. Cette masse d'eau s'épanche en partie dans plusieurs baies et dans le golfe de Buyuk-Déré, et, amortie par les sinuosités des deux rives, vient se briser en bouillonnant contre le cap, avec un bruit semblable à celui que produisent les vagues après une tempête. Les bateliers entraînés par l'impétuosité de ces courants ne peuvent se gouverner qu'à force de bras ; souvent même les plus gros vaisseaux, qui voguent du sud au nord par un temps calme, sont obligés, pour ne pas perdre leur direction, de se faire tirer par des chaloupes à rames : c'est ce que les marins appellent doubler le cap à la remorque. Les vagues poussées contre la côte y apportent une multitude de poissons de toute espèce; le turbot et le poisson d'épée abondent sur- tout dans cette partie du canal, et il suffit pour les prendre de jeter des lignes à la mer. Aussi la pêche est-elle le passe-temps le plus ordinaire des habitants de Tarapia. Les dames s'amusent à la petite pêche de l'hirondelle de mer.
La position de Tarapia est une des plus brillantes du Bosphore. Du cap septentrional la vue s'étend, vis-à-vis, jusqu'à la mer Noire: on distingue sur la gauche le village de Buyuk-Déré, au fond du golfe de ce nom; il semble toucher à d'autres villages voisins qui bordent la rive d'Europe jusqu'à l'embouchure du canal. A droite, on voit l'Asie. Ce paysage magnifique est animé par le mouvement continuel des navires qui descendent le canal, ou qui montent vers le Pont-Euxin.
Le tableau que nous avons ici sous les yeux représente le point de vue que nous venons de décrire. A l'extrémité du cap est une jolie habitation qui a servi pendant vingt ans de maison de plaisance à MM. les comtes de Saint-Priest et de Choiseul- Gouffier, ambassadeurs de France à la Porte : elle appartient aux princes grecs de la famille Morousi; depuis le départ de M. de Choiseul-Gouffier, ce sont eux qui l'occupent. En-deçà est l'ancien palais des princes Ipsilanti: depuis la défection du dernier de cette famille, qui a pris parti pour la Russie et s'est retiré à Saint-Pétersbourg, le Grand Seigneur a confisqué ses biens, et a donné son habitation de Tarapia au général Sébastiani, pour servir aux Ambassadeurs de France, qui y font leur demeure habituelle pendant l'été. Moins saillante que celle des princes Morousi, qui lui dérobe une partie de la perspective du côté du nord, elle est aussi moins exposée aux vents impétueux de la mer Noire, et à l'effet des vagues qui battent avec violence l'extrémité du cap, et remplissent dliumidité les appartements inférieurs de la maison voisine. Les jardins