‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 68 sur 87 · PRISE DE LA MONTAGNE DU GÉANT · texte numérisé non relu

PRISE DE LA MONTAGNE DU GÉANT

QcE de fraicheur, que de grâce dans ces aspects riches et lointains ! ne semble-t-il pas, au premier aperçu d'un si riant paysage, qu'on vient de gravir le sommet peu escarpé de la montagne d'où se développent , dans une vaste étendue , le cours du Bosphore et l'embouchure de la mer Noire ? On ne croit plus parcourir la relation d'un voyage pittoresque, on croit voyager soi-même; il semble qu'on soit à portée de recevoir l'ombrage de tant d'arbres majestueux, et qu'on respire le parfum des plantes et des arbrisseaux qui décorent cette cime. Avec quel plaisir ne reconnoit-on pas des lieux dont l'aspect présenté dans d'autres Vues est resté gravé dans l'imagination! Vodà ces châteaux d'Europe et d'Asie qui protègent ou devroient protéger l'Empire Ottoman contre le puissant ennemi qui prépare sa destruction dans les ports de la mer Noire ! Au souvenir des antiques révolutions de ces contrées , vient se mêler la pensée des révolutions qui les menacent. Veut-on oublier et l'histoire et la politique pour se livrer tout entier à une indolente rêverie? il suffit d'arrêter ses regards sur des kiosques bâtis le long du rivage , sur des jardins en terrasse soutenus par des murs d'appui, sur des bosquets délicieux où fleurissent l'aubépine, le lilas, le myrte, près d'innombrables buissons de roses, sur des bassins remplis d'une eau limpide qui s'échappe en cascades. Des lieux si favorisés du ciel semblent faits pour conduire à l'oubli des projets et des chagrins de l'ambition. Heureux ceux des Turcs auxquels une disgrâce, lorsqu'elle n'est accompagnée ni de supplice, ni de confiscation de biens, permet de venir oublier ici les fréquentes révolutions du Sérail , et tous les dangers de la capitale ! ils se gardent bien de compromettre par une dangereuse ostentation le bonheur auquel ils sont rendus. Ce n'est point sous un gouvernement despotique qu'il est permis de braver l'envie. Tout est mystérieux dans leur luxe et dans leurs plaisirs. Lorsque dans leurs kiosques, mollement couchés sur des sophas , couverts de schalls de cachemire, et appuyés sur des coussins de brocard, ils contemplent le mouvement de la mer et les beautés du rivage , des treillis de bois appliqués à leurs fenêtres les dérobent aux regards des curieux : c'est la crainte qui leur répète ce conseil du sage : Cache ta vie.

Les Princes grecs, c'est-à-dire ceux qui ont exercé dans la Moldavie et dans la Valachie une autorité environnée de dégoûts et sujette à beaucoup de vicissitudes viennent, lorsqu'ils sont déposés, se réunir à leurs compagnons de disgrâce dans le beau village de Tharapia (c'est celui qui, du sommet de la montagne du Géant, se présente en face). La vanité, trait dominant du caractère des Grecs, même depuis leur asservissement, suit ces Princes jusque dans leur exil; ils s'entourent de tout ce qui

VUE GÉNÉRALE DU BOSPHORE, peut leur retracer les honneurs dont ils ont joui, se font appeler Altesse Sérénissime , etparoissent encore commander quand personne ne leur obéit. L'un d'eux, le prince Ypsilanty, dont la destinée excita pendant quelque temps l'intérêt de plusieurs cabinets de l'Europe , avoit à Tharapia une maison de campagne assez célèbre par la belle position de son jardin et de sa terrasse. Cette maison de campagne (qui est représentée dans la Vue particulière de Tharapia) devint celle des Ambassadeurs de France.

Le village qu'on voit à la pointe du promontoire est appelé par les Turcs léni-Kieui, et par les Grecs Néo-Chori, nouveau village. Au fond du petit golfe que forme ici le Bosphore est le village de Sténia, qui, dans un port excellent, offre à des bâtiments de toute grandeur un abri contre les vents du nord. Emerghen-Oglou, qui vient ensuite, est sur le chemin de Hissar, château d'Europe dont on a présenté ailleurs une Vue particulière.

Nous nous contentons d'indiquer ces villages florissants, sans faire mention de quelques autres moins peuplés qu'on découvre du sommet de la montagne du Géant. Jetons encore un coup -d'oeil sur le beau vallon qu'elle domine. C'est ici que se justifient pleinement les éloges qu'à l'occasion d'une autre Vue nous avons donnés à l'agréable prairie nommée l'échelle du Grand-Seigneur, située au bas de la montagne. Une petite rivière qui serpente à travers cette prairie en fait la richesse et la parure; les troupeaux y trouvent des pâturages aussi sains qu'abondants; toutes les espèces de volailles y réussissent à merveille : celles qu'on y élevé sont généralement réservées

pour les tables du Sérail.

Ne quittons point la cime agréable où M. Melling nous a conduits, sans considérer les accessoires qui animent cette scène. Des Asiatiques sont assis auprès d'un arbre ; on distingue parmi eux un Derviche dont les discours paroissent exciter toute leur attention. Sans doute il les entretient du merveilleux Santon dont il garde le tombeau, et raconte des fables qu'il finit par croire lui-même à force de les répéter. Un Turc s'est détaché de ce groupe pour aller jouir de toutes les beautés qui l'entourent : il contemple avec admiration un navire qui s'avance dans le Bosphore à voiles déployées, et il paroît confondu de la rapidité de sa marche. Du côté opposé l'on voit un berger qui repose au pied d'un énorme platane , libre de tous soins étrangers à l'heureux troupeau qui erre autour de lui. Tout peut changer dans les kiosques élégants qui bordent le rivage ; ce berger trouvera toujours même plaisir à l'ombre de son platane.

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