ET DUNE PARTIE DE BUYUK DÉRÉ
L'indolence des Orientaux est moins un effet du climat que de l'ensemble de leurs institutions et de leurs habitudes héréditaires. Chez eux l'idée de la dignité se joint à celle du repos. Ils ne peuvent comprendre et méprisent tout mouvement inutile : le plus beau privilège de la puissance et de la fortune est à leurs yeux de pouvoir jouir par anticipation de cette béatitude calme et voluptueuse dont le coran ne cesse de les entretenir. Les chaleurs qui se font sentir sur les rives du Bosphore sont rarement insupportables pour des Européens, ou du moins elles suspendent rarement leur activité; s'ils restent enfermés dans leurs maisons de campagne durant les heures où la brise de la mer a tout-à-fait cessé, où l'atmosphère s'enflamme, où le disque du soleil est devenu d'un rouge de sang, où la réverbération des montagnes redouble la chaleur dans les vallées étroites, ils se livrent à quelques occupations au fond de leur retraite : l'étude allège pour eux ces heures accablantes; tandis que les Orientaux, plongés dans une inertie absolue, succombent à Tennui s'ils ne peuvent obtenir le sommeil. Enfin, au déclin du jour, on sent revenir la brise délicieuse qui de la mer Noire se répand dans le golfe de Buyuk-Déré; tout se ranime : le Français chante, il court sur le rivage, ou bien il y est porté sur l'équipage le plus léger, tandis que des familles turques s'avancent lentement vers les bateaux qui les attendent.
Couvert de ces bateaux , le Bosphore présente la scène la plus animée. Le tableau qu'offre M. Melling de cette promenade de mer est embelli de tous les charmes du site. L'indolence orientale se manifeste même au milieu de l'exercice que l'artiste a dépeint. Le ciel est vaporeux, l'air est calme, les flots sont à peine légèrement agités; les Turcs, assis dans des bateaux que font mouvoir de robustes rameurs, y sont complètement immobiles : ils semblent n'exister que pour une seule sensation, celle de respirer la fraîcheur. L'attention se porte d'abord sur le bateau qui mené des femmes turques. La curiosité qu'elles excitent est bien loin d'être satisfaite; de larges manteaux dérobent toutes les proportions de leur taille ; les voiles qui couvrent leur tète et leur visage ne permettent pas de juger de leur beauté ni même de leur jeunesse. Un second bateau conduit des Turcs; un troisième six Arméniens : on reconnoit parmi ceux-ci deux domestiques, à leurs bras croisés et à leur maintien respectueux; ils occupent la poupe. Plus loin, sur la droite, un bateau à deux rameurs conduit deux Européens vers le bord de la prairie. Plus près du rivage, une multitude de barques et de bateaux se croisent sans confusion; on suit le littoral du golfe, on admire la fraîcheur du paysage Le village de Reffeli-Kieui se développe sur un petit promontoire. La prairie de Buyuk-
VUE DE KEFFELI-KIEUÏ ET D'UNE PARTIE DE BUYUK-DÉRÉ. Déré, qu'on aperçoit ensuite, est déjà devenue pour nous une promenade familière; nous connoissons les majestueux aqueducs de Baktché-Kieui dont les arcades, dominant la cime des hautes futaies qui couvrent les montagnes voisines, bornent majestueusement l'horizon.
Mais dans le tableau ce qui doit sur-tout fixer nos regards , quoique les lois de la perspective n'aient permis à l'artiste que d'en indiquer légèrement les détails, c'est le groupe de platanes qui se trouve sur le premier plan de la prairie de Buyuk-Déré, et que nous avons déjà fait connoitre à nos lecteurs. On voit de toutes parts les promeneurs se rendre sous l'ombrage de ces arbres touffus : la beauté du site et des environs , la variété des costumes et des personnages , tout concourt à donner à cette réunion l'aspect le plus curieux. Le luxe oriental, si recherché dans les raffinements de la mollesse, a négligé de disposer dans cette promenade des kiosques élégants ou des sièges commodes ; seulement les Turcs y font porter sur l'herbe de riches tapis ; et c'est là qu'immobiles, ils respirent avec volupté la fraîcheur qu'exhale le sol humide des prairies, ou qui s'élève du fond du vallon. Les dames européennes imitent en cela l'usage des femmes turques; mais plus vives, et dispensées du joug dune retenue forcée, elles se distinguent par l'aisance de leurs manières et par leur gaieté décente. Tandis que les Orientaux ont soin de ne se promener ou de ne s'asseoir que groupés , à une certaine distance les uns des autres, tandis qu'ils affectent de s'écarter avec respect des réunions composées de femmes, et qu'ils évitent de jeter sur elles le regard le moins indiscret, les sociétés des Européens se croisent et se touchent sans réflexion et sans conséquence; les Français sur-tout, ravis de se rencontrer si loin de leur terre natale, s'abordent avec un plaisir toujours nouveau, et se livrent entre eux à cette douce familiarité qui fait un des plus aimables traits de leur caractère.
Les Musulmans , qui n'entrent dans leur harem que pour y chercher la volupté auprès de femmes instruments de plaisir, et qui ne savent leur inspirer la décence qu'à l'aide de la terreur, ne peuvent s'accoutumer à voir ce mélange des deux sexes entre les Européens ; ils supposent c|u une licence effrénée doit être le résultat de ces réunions : la confiance des parents envers leurs filles, et des maris envers leurs femmes, est pour eux une chose inexplicable; étrangers aux délicatesses du sentiment, ils ne peuvent comprendre combien une liberté réservée développe dans les femmes de grâces et de vertus, et combien le bonheur gagne à être partagé.
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