SUR LA RIVE EUROPÉENNE DU BOSPHORE
En contemplant les Orientaux dans leurs tranquilles plaisirs , en respirant l'air pur des rives du Bosphore, et en pénétrant dans ces heureuses prairies où une verdure perpétuelle est presque toujours entremêlée de l'éclat de mille fleurs, on comprend pourquoi les anciens renfermoient toutes les images d'un bonheur à venir dans les champs Elysées. La mobilité des Européens, et sur -tout celle des Français, leur donne sans doute l'expression d'une gaieté plus vive dans les promenades pubhques; mais le maintien calme quy observent les Orientaux annonce bien mieux, que toutes les peines et toute l'agitation de la vie sont suspendues pour eux; ils semblent avoir bu des eaux du Léthé. Le législateur de l'Orient, Mahomet, en plaçant la scène de son paradis dans des jardins arrosés par de vives fontaines, a rendu tous les adorateurs de sa loi passionnés pour les lieux où ils croient voir une image du séjour de délices qui leur est promis : de là cette longue et paisible extase qui vient les saisir à l'aspect des beautés de la nature. Ils ont un sentiment intérieur de poésie qu'ils s'abstiennent de manifester; une contemplation qui seroit monotone pour nous produit chez eux des rêves enchanteurs , et c'est la religion même qui les enivre d'illusions voluptueuses.
M. Melling a placé dans sa collection plusieurs scènes de ce genre; celle-ci a un caractère tout particulier : c'est une promenade commune aux Turcs , aux Grecs , et aux Francs; c'est un vallon dont les délices étoient célèbres chez les anciens, et qu'ils désignoient sous le npm de Kalos agros ( beau champ ). Tous les voyageurs modernes qui ont visité ces contrées vantent également le vallon de Buyuk-Déré: c'est le nom qu'on lui donne aujourd'hui.
Entre des groupes d'arbres qui se correspondent, on découvre le Bosphore dont le cours majestueux anime la plupart des tableaux de cette collection; et derrière ce canal la côte d'Asie forme une vaste perspective. La beauté de ce coup -d'oeil n'a pas besoin d'être détaillée; occupons - nous un moment des personnages, pour saisir les contrastes qui doivent résulter du mélange des Turcs , des Francs , et des Grecs. Les premiers sont livrés à différents plaisirs ; on en voit deux qui , assis sur la prairie , font une partie d'échecs. Ce jeu est très familier aux Turcs ; les esclaves même s'y appliquent, et la bienveillance de leur maître, prix de l'habileté qu'ils y montrent, les conduit souvent à une haute fortune; les Orientaux dédaignent les jeux de cartes qui remplissent les loisirs et stimulent les passions des Européens. Auprès de ces joueurs un marchand se présente avec des rafraîchissements; plus loin d'autres Turcs paroissent s'entretenir avec intérêt; un Bostandgi leur sert le café. Des cavaliers s'exercent à un jeu dangereux et guerrier, le Dgirid^ auquel les Turcs dans leurs prome-