FONTAINE DE SARI-YÉRI
PRES BUYUK-DÉRÉ.
Que de pensées mélancoliques et tendres éveillent ces bosquets! Qui n'aimeroit à s'asseoir au bord de cette fontaine, à errer sous ces vastes et profonds ombrages! On croiroit d'abord qu'à l'imitation du Poussin, qui place un tombeau dans un des plus riants paysages de l'Arcadie, le peintre a imaginé une ingénieuse opposition, en nous montrant dans cet agréable vallon un Musulman qui prie auprès d'une pierre tumulaire, et plusieurs autres monuments de la même nature. Mais on reconnoit ici un cimetière des Turcs, et l'on s'étonne seulement qu'un peuple insensible aux beaux-arts ait su créer pour les morts des champs élyséens semblables à ceux dont les poètes grecs avoient fait le séjour des ombres heureuses. Ce paysage, qui ne peut manquer d'intéresser vivement les artistes, est le dernier ouvrage du burin de M. Pillement. Qu'il nous soit permis ici de donner des regrets à la mort de notre célèbre et laborieux coopérateur. Et qui ne seroit frappé d'un rapprochement.^ Le burin de M. Pillement traçoit une scène des tombeaux, tandis que lui-même il s'approchoit de la tombe.
Le vallon où M. Melling nous a transportés appartient au beau village de Sari-Yéri. La piété d'un Musulman y a fait construire une fontaine qui n'a pas seulement pour objet d'embellir le séjour des morts, et dont l'eau ferrugineuse est employée dans plusieurs maladies comme un remède aussi facile que salutaire. Dans le même vallon, il existe une autre source dont les propriétés sont tout-à-fait différentes et soulagent d'autres maladies ; on la nomme eau de châtaigne, sans doute parcequ'elle coule au pied de plusieurs grands et beaux châtaigniers. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est que le vallon qui produit si précieuses ressources pour la santé devient tout-à-fait insalubre pendant la nuit. Il n'est pas prudent de coucher dans le village de Sari-Yéri : des vapeurs malsaines qui s'y élèvent après le coucher du soleil y causent des fièvres opiniâtres.
Auprès de la fontaine est une maison carrée destinée à laver les morts. Les Turcs f)ensent que le corps doit être complètement purifié avant d'être enveloppé dans le linceul funèbre.
Toutes les pierres sépulcrales sont de marbre blanc; et c'est pour l'isle de Marmara, qui les fournit, un assez grand commerce. Les inscriptions en sont fort simples. C'est par les différentes coiffures que l'on indique la profession du défunt.
Une loi fort sage et fort ancienne défend aux Musulmans d'inhumer les morts dans l'intérieur des villes. Les champs particuliers destinés à cet usage peuvent être considérés comme leurs plus beaux jardins. La piété y a planté toutes sortes d'arbres, mûriers, platanes, acacias, cyprès, sycomores, qui forment de charmants bosquets. Les