‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 81 sur 87 · DE L'EMBOUCHURE DE LA MER NOIRE · texte numérisé non relu

DE L'EMBOUCHURE DE LA MER NOIRE

Le naturaliste qui cherche la solution des grands problèmes de géologie, celui surtout qui incline à penser que la mer Noire fut autrefois, comme la mer Caspienne Fest encore, une mer séparée, un lac immense, et que des explosions volcaniques ont creusé le beau canal qui l'unit à la Méditerranée , peut vérifier cette conjecture, ou plutôt peut affirmer le fait, en visitant l'un et l'autre rivage de l'embouchure de la mer Noire. Par- tout il y trouvera une terre volcanique; les rochers lui offriront des témoignages de cette grande révolution qui, en séparant deux parties du monde, les invita à se rapprocher par la navigation. Ainsi la catastrophe qui déchira ces terres, et fit disparoitre un isthme par l'explosion d'un feu souterrain , devint une source de bienfaits. Les peuples eurent par degrés le courage de franchir le trajet de mer qui les séparoit de leurs anciens voisins , dont ils voyoient encore les champs et les habitations. Le premier navigateur, ou même le nageur intrépide qui voulut revoir ou ses amis ou celle qu'il aimoit, dut être l'objet d'une vive admiration et d'une sorte de culte. Si ce fut un taureau qui indiqua la possibilité de ce rapprochement, les peuples reconnoissants durent y voir le déguisement d'un dieu, de Jupiter lui-même. Ce canal que, vu son origine, on avoit considéré avec terreur, n'eut plus rien d'effrayant; on osa se jouer avec ses ondes, et il ne fut plus appelé que le Bosphore.

Voilà les pensées qui naissent sur ces rivages que M. Melling nous décrit avec tant d'exactitude. Il nous montre ici, dans le lointain, l'embouchure de la mer Noire; à droite, sur la côte d'Asie, est la montagne du Géant: en prolongeant la côte, on voit plusieurs batteries qui continuent la défense de l'entrée du Bosphore, et en rendroient l'accès impossible à toute escadre , si l'ignorance opiniâtre des artilleurs et des soldats, qui devroient veiller sur ce point à la défense de l'Empire Ottoman, n'offroit quelque chance de succès à ses ennemis; c'est précisément au service de batteries si précieuses que sont employées les milices les plus farouches et les plus indisciplinées: elles se composent en grande partie des habitants des villages voisins. C'est là qu'éclata en 1806 la révolte qui précipita du trône l'infortuné réformateur Sélim III. Les soldats des deux garnisons, auxquels sont confiées ces batteries, refusèrent les premiers de se soumettre à l'ordre de Sultan Sélim , qui vouloit leur faire porter l'habillement qu'il avoit donné aux troupes de nouvelle création. Peut-être n'avoient-ils pas médité leur rébellion. Mais, dans les empires despotiques, un premier excès, qui fait craindre un châtiment sévère, est bientôt suivi d'excès plus coupables, qui peuvent seuls en assurer l'impunité. Le cri de désobéissance fut à peine proféré, que l'officier porteur de l'ordre

VUE DE L'EMBOUCHURE DE LA MER NOIRE, du Sultan tomba sous les coups des rebelles; liés par un pacte de sang, ils coururent chercher des complices dans les garnisons des autres châteaux d'Europe et d'Asie , qui partageoient leur aversion pour les réformes. Bientôt ils se portent à la maison de Mahmoud -Effendi, inspecteur des châteaux de la mer Noire: celui-ci veut échapper par la fuite aux coups de ces furieux ; on le poursuit sur la côte : il s'embarque ; on s'empare des premiers bâtiments pour le poursuivre encore : il se croit en sûreté lorsqu'il touche à Buyuk-Déré, et qu'il est reçu dans le corps -de -garde des fidèles Bostandgis; mais bientôt il est arraché par les rebelles, chacun d'eux prend part à son assassinat; son cadavre est mutilé. A mesure qu'ils suivent le cours de leurs attentats, leur nombre se grossit; ils s'assemblent dans la prairie de Buyuk-Déré, et voient venir à eux des chefs du corps des gens de loi, et des chefs des Janissaire!, chez lesquels l'esprit de révolte fermentoit depuis long-temps. Sultan Sélim est jeté dans une prison; ses ministres et ses favoris sont massacrés.

La seconde des deux batteries qu'on voit sur la côte d'Asie porte le nom de kabak, à cause des courges qu'on cultive aux environs : elle est dominée par un château bien élevé, monument de l'antique puissance des Génois, qui furent autrefois maîtres de l'embouchure et des rives de la mer Noire. L'enceinte de ce château offre un phénomène moral ; c'est une petite peuplade dont l'origine n'est pas connue : on prétend qu'elle ne suit d'autre culte que celui de la religion naturelle ; ce qu'il y a de certain , c'est que son culte n'a rien de commun avec les différentes religions de la terre. Cette peuplade est extrêmement casanière ; elle cultive avec assez d'industrie et de patience quelques champs autour de ce château, dont elle a fait sa patrie, et ne communique avec ses voisins que pour faire l'échange du produit de ses terres.

A la pointe du promontoire d'Europe est une masse de rochers sur lesquels on trouve encore quelques débris d'un autel , orné de guirlandes sculptées en relief et soutenues par des têtes de bélier, qu'on croit être de l'antiquité la plus reculée, et qui paroit avoir été consacré à Bacchus. L'opinion de ceux qui ont prétendu y reconnoître une colonne érigée par Pompée est destituée de tout fondement.

Le village qui est sur le bord de la mer, du côté de l'Europe, se nomme Sarï-Yérï il est contigu à celui de Buyuk-Déré, dont on aperçoit les beaux jardins.

Le premier plan de cette Vue est occupé par des vaisseaux turcs : on reconnoît aisément à leur construction qu'ils ont été faits sous la direction d'un ingénieur français ; ils font partie d'une escadre qui va croiser dans la mer Noire. Auprès est un petit bâtiment de guerre à voiles latines, et que les Turcs appellent hirondelle. Ce système de voilure permet de naviguer avec le vent contraire : mais il est très difficile de manier ces petits bâtiments, qui demandent un équipage nombreux; Hussan-Pacha s'en servit avec assez de succès; mais aujourd'hui les Turcs n'en entretiennent plus qu'un petit nombre.

Page 1