‹ Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du BosphoreChapitre 82 sur 87 · VUE DE LA GRANDE ARCADE · texte numérisé non relu

VUE DE LA GRANDE ARCADE

DE LAQUEDUC DE BARTCHÉ-KIEUÏ

ET DU VALLON DE BUYUR DÉRÉ.

Le voyageur qui, sur les rives du Bosphore, trouve souvent de tristes vestiges d'une splendeur qui n'est plus, et qui voit toutes les atteintes que le temps et la barbarie ont portées à de grands monuments des arts , éprouve une vive satisfaction en contemplant de majestueux aqueducs qui lui représentent l'heureux concours de l'industrie des Grecs et de la puissance des Romains. Il craint cependant, s'il en approche de trop près, de les trouver dans un état de dégradation et de ruine; il examine, il s'informe, et voit qu'ici l'indolence ottomane s'est prêtée à des soins conservateurs. Les maîtres de Constantinople peuvent-ils négliger d'alimenter les fontaines et les réservoirs de cette vaste capitale?

Du fond du golfe de Buyuk-Déré s'élèvent de petites collines qui forment un riant amphithéâtre: un peu plus loin elles vont se joindre à des monts majestueux couronnés d'épaisses forêts. Les herbes odorantes et les fleurs qui tapissent la plaine sont arrosées par un grand nombre de ruisseaux que les ardeurs de l'été ne font jamais tarir. Le noisetier, le genêt, l'acacia, l'aubépine, le chevre-feuille , font la décoration des collines; le châtaignier, le marronier et le chêne font celle des montagnes. L'industrie met à profit tous ces bienfaits de la nature.

L'aqueduc de Baktché-Kieuï, qui offre l'empreinte respectable des siècles historiques, rappelle à l'esprit les grandes révolutions des Empires. M. Melling nous a déjà fourni l'occasion et les moyens d'en faire connoitre l'origine et l'objet dans la description que nous avons donnée des aqueducs de Justinien. Celui de Baktché-Kieuï a environ 3oo pieds de longueur et 80 dans sa plus grande élévation. L'artiste nous conduit ici sous la voûte de la grande arche qui unit deux montagnes. On voit de près les dalles de pierre dont elle est composée. En s'occupant de la solidité de ce monument, l'architecte n'a rien négligé pour lui donner un caractère de grandeur et même d'élégance. L'œil suit une longue file d'arcades liées à un canal souterrain qui, dans un espace de cinq lieues, conduit les eaux jusqu'au faubourg de Péra, d'Aga-Dgiamissi et de Top-Hané. On cherche quelle peut être la destination de plusieurs espèces d'obélisques placés de distance en distance sur la route de ce canal : ils ont 3o ou 40 pieds de hauteur; les Turcs les appellent Sou-Terazou , ou nivellement de l'eau. Nous ne nous engagerons pas dans une dissertation sur ce moyen hydraulique; mais on admettra facilement avec nous la conjecture que ces obélisques, en élevant les eaux, qui étoient

VUE DE LA GRANDE ARCADE DE L'AQUEDUC DE RAKTCHÉ-KIEUÎ, etc.

stagnantes dans la vallée , jusqu'à une hauteur de 40 pieds , pour les précipiter de nouveau , les battent et les purifient.

C'est un usage , ou plutôt c'est un devoir que s'impose le Grand-Seigneur de visiter tous les ans ce magnifique aqueduc. Il consacre une journée entière à cette inspection. Sa visite fait un peu respirer les Grecs qui habitent le long de l'aqueduc et du canal, et qui en sont établis les gardiens. La surveillance qu'ils ont à exercer est pour eux un sujet de vexations. Le Sou-Naziri, ou inspecteur des eaux, punit par de fortes amendes les négligences qu'il leur reproche et qu'il suppose quelquefois. En jugeant par luimême, le Grand-Seigneur remet tout dans l'ordre.

C'est sans doute pour entretenir la fraîcheur de la vallée et la circulation des eaux que les plus grandes peines sont portées contre quiconque coupe les bois de la foret. La coupe en est uniquement réservée au Grand-Seigneur, qui n'en fait usage qu'avec beaucoup de réserve.

Le site pittoresque qu'on découvre sous la voiite de la grande arche n'a pas besoin d'être décrit particulièrement; il suffit de rappeler un des plus beaux vallons de la terre, celui de Buyuk-Déré dont on a parlé plusieurs fois. Plus loin on voit le golfe du même nom dans lequel les plus gros vaisseaux naviguent aussi paisiblement que dans un lac, et font des évolutions comme dans une grande mer. En face on découvre un des promontoires de la côte d'Asie.

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