AQUEDUC DE L'EMPEREUR JUSTINIEN
de dalles de pierre, jointes avec art et disposées en forme de toit; la longueur totale de l'édifice est de 120 toises, y compris les massifs de prolongement. Toutes les ouvertures , grandes ou petites , portent un revêtement en pierres de taille qui en rend le trait pur. Enfin cette construction joint à tous les genres de mérite que nous lui avons déjà reconnus celui de présenter un aspect aussi agréable que magnifique. Tout plait d'ailleurs , tout intéresse dans le lieu solitaire qu elle embellit. Un ruisseau qui coule au milieu d'une riante prairie contraste par la douce liberté de son cours avec les eaux emprisonnées dans ce hardi monument. La verdure est si fraîche à Fentour, les fleurs y sont si variées, le myrte, l'arbousier, le rosier, y croissent avec une telle abondance; l'air, enfin, y est d'une telle pureté, que les Francs qui habitent Buyuk-Déré viennent de trois lieues passer des journées entières dans le vallon que couronne l'aqueduc de Justinien. Les Turcs , sensibles aux beautés de la nature , ne montrent aucune curiosité pour les merveilles de l'art; aussi ne visitent-ils jamais cet édifice. On voit que l'une de ses extrémités se perd dans de vastes ombrages. Ces arbres font partie d'une foret qui prend une demi-lieue plus loin le nom du village de Belgrade, mais ne le conserve pas dans toute son étendue. Nous aurons par la suite occasion de donner quelques détails sur cette immense forêt dont la largeur borde vingt- cii^q lieues de côtes de la mer Noire, et qui en longueur s'étend jusqu'en Croatie.
Le nom sous lequel cet aqueduc est connu à Péra feroit croire qu'il a été construit par l'empereur Justinien , mort en 565 , après un règne de trente-huit années qu'illustrèrent les victoires de Bélisaire et de Narsès, la réformation des lois romaines, et un grand nombre de monuments, tels que le palais Byzantin et l'église, aujourd'hui mosquée de Sainte-Sophie. Justinien II ou le jeune, dernier Empereur de la race d'Héraclius, mort en 711, eut le goût des édifices somptueux, comme celui de ses prédécesseurs dont il portoit le nom ; mais d'après le caractère vil et féroce que l'histoire lui attribue , on peut douter qu'il ait conçu une entreprise aussi paternelle que celle d'un aqueduc : d'ailleurs les troubles de son règne, qui fut interrompu par dix années d'exil, ne lui auroient pas permis d'en suivre l'exécution.
Il se peut au reste que ni l'un ni l'autre de ces deux monarques n'ait bâti l'aqueduc de Bourgas; mais qu'une tradition vague le présentant comme l'ouvrage des Empereurs grecs, sans préciser l'époque de sa construction, ait fait attacher à ce noble et utile monument le nom de ceux de ces princes sous lesquels l'architecture a été le plus en honneur.