QUATRE LIEUES DE CONSTANTINOPLE
Oest dans des lieux où la nature semble se reposer de ses sublimes productions, en créant à plaisir les plus aimables paysages, qu'il est beau de contempler des monuments de la puissance des rois et de l'industrie des peuples. L'art, en s'exerçant sur ce vaste théâtre , est averti de ne point tenter une lutte inégale avec des beautés qu'il ne peut atteindre. Il se contente d'y ajouter quelques traits; il domte des obstacles; il invente de nouveaux genres d'utilité ; et la nature qu'il modifie heureusement n'offre plus rien qui ne serve aux besoins, au plaisir, et à l'orgueil des hommes.
Nul ouvrage ne se présente avec plus de noblesse et ne réveille des idées plus douces qu'un aqueduc; c'est un travail digne des maîtres du monde; c'est celui où les Romains ont laissé plus particulièrement l'empreinte de grandeur qui les caractérise. Byzance les attendoit pour remplir la destinée que son beau port et ses rivages fortunés lui promettoient. Cette ville , si favorisée d'ailleurs , n'avoit point assez d'eau pour fournir à une nombreuse population. Les empereurs n'ont négligé ni travaux ni dépenses pour procurer cette ressource à l'heureuse rivale de Rome. Les Sultans ont su continuer, réparer, entretenir des monuments nécessaires à l'existence de Constantinople. Elle est aujourd'hui abondamment pourvue de fontaines publiques qui distribuent dans presque toutes les maisons une eau pure que des aqueducs leur amènent avec une magnificence vraiment impériale. Il y en a trois dans les environs, et un dans l'enceinte même de la ville. M. Melling offre dans cette Vue celui des quatre qui mérite le plus l'attention des voyageurs par sa hardiesse , par sa solidité , et par l'harmonie de ses proportions. Il est situé près du village de Bourgas , dont les habitants du pays lui donnent le nom. L'espace qu'il parcourt est de 420 pieds, et il a 107 pieds dans sa plus grande élévation. Plus épais à sa base que dans la partie supérieure, il a deux étages percés chacun de quatre grandes arcades qui se correspondent. Elles sont séparées par des piles contre lesquelles s'appuient des éperons , et qui sont elles-mêmes percées d'arches inégales à trois hauteurs différentes. Au corps de l'aqueduc se joint de chaque côté un massif de maçonnerie qui le prolonge jusqu'au sommet des deux collines qu'il réunit. Des ouvertures ont aussi été ménagées dans ces massifs pour en diminuer le volume et les accorder autant que possible avec le reste de l'édifice.
Une singularité remarquable et dont on ne connoît d'exemple dans aucun monument de ce genre, c'est qu'on pourroit parcourir la longueur des deux étages même à cheval, toutes les piles étant percées en conséquence. L'escalier qui conduit à l'étage supérieur est pratiqué dans l'épaisseur de la première pile, et le chemin qui aboutit au pied de cet escalier traverse le massif de maçonnerie voisin.
Le canal qui surmonte l'aqueduc et conduit l'eau d'une colline à l'autre est couvert