INTRODUCTION
Lorsqu'on suit, dans l'histoire du monde, la marche de la civilisation, des Indes en Egypte, d'Egypte en Grèce et de Grèce en Italie, une époque critique se présente bientôt, où on la voit s'abimer tout à coup au milieu d'un désordre affreux. La translation du siège de l'empire à Constantinople, et l'invasion des barbares qui en fut la conséquence, ont plongé l'Italie, et avec elle la terre entière, dans une nuit profonde. Mais après huit siècles d'obscurité, le flambeau se rallume à l'endroit même où une grande catastrophe l'avait éteint ; l'Italie se place pour la seconde fois à la tète des nations, et je ne sais si les deux siècles de Nicolas V et de Léon X ne lui font pas plus d'honneur que ceux d'Auguste et do Marc-Aurèle. En aucun pays, hormis en Grèce, l'esprit humain n'a produit de si beaux fruits et en si grande abondance. C'était alors qu'il faisait bon vivre. S'il était donné à l'homme de choisir son temps, j'aurais mieux aimé broyer les couleurs de Michel-Ange que de parler aujourd'hui des peintures de la chapelle Sixtine. A la fin du seizième siècle, lorsque la France se prépare à s'élever à son tour au-dessus des autres nations, c'est de l'Italie qu'elle reçoit la lumière, comme autrefois les Romains l'avaient apportée d'Athènes. On nous apprend au collège ce que nous ont légué la Grèce et Rome antique; mais on oublie trop de nous dire ce que nous devons à cette sœur ainée qui nous a précédés et montré le chemin.
VI INTKODUCTION.
Un temps viendra où nous sentirons la nécessité de connaître mieux l'Italie, son histoire, sa littérature, ses arts et sa langue. Un voyage dans ce beau^pays deviendra le complément indispensable d'une bonne éducation.
Chaque grande époque de la civilisation a son caractère particulier. En Egypte c'est l'architecture qui domine, et tout ce qu'on retrouve de ce monde étrange paraît monumental. Malgré la supériorité des Grecs en toutes choses, la plus haute expression de leur génie se manifeste dans l'art statuaire. Les Italiens, avec des aptitudes générales, ont excellé surtout dans la peinture. Leurs poètes eux-mêmes procèdent comme des peintres, et les plus belles pages . de Dante, du Tasse et de l'Arioste sont de véritables tableaux. Le plus moderne des arts, le plus cultivé aujourd'hui, la musique, est encore un des privilèges de ce peuple heureusement doué. L'Italie est le seul pays où l'on n'entende jamais une voix fausse; on n'y rencontre pas davantage ce danseur trop connu qui, dans les bals, fait rire la galerie en sautant à contre-mesure.
Le Midi m'a toujours attiré plus que le Nord, l'Italie plus qu'aucune autre contrée méridionale , et cette prédilection a fini par devenir une sorte de passion dont je crains fort de ne plus me guérir. Je soupirais après l'Italie avant de la connaître. Un premier voyage d'un an, au lieu de me calmer, ne me donna qu'un désir ardent de la revoir. Au second voyage, je la quittai comme une amie; au troisième, je crus me séparer d'une maîtresse chérie. La meilleure consolation de l'absence étant de s'entretenir de ce qu'on aime, je saisis avec joie l'occasion de parler d'elle. Ce sera comme un quatrième voyage, dégagé des petites misères de la vie, car la mémoire a cela d'heureux qu'elle conserve précieusement les bons souvenirs et rejette le reste. Au milieu de ces grands débris du monde antique, de ces merveilleuses productions de la renaissance, de ces populations gaies, sympathiques et artistes,
I INTRODUCTION. vu
qui vous accueillent d'un air ouvert et cordial, comme si vous étiez attendu, de ce climat enivrant où Ton respire avec Tair le bien-être, la bonne humeur et Fenthousiasme, j'ai vécu dans un ordre de sensations tout particulier ; un moment de rêverie suffit pour m'y transporter encore. Le charme se réveille : je crois fouler aux pieds les marbres du Campo-Vaccino; je rôde sous les galeries de Saint-Marc; je vois le ciel bleu de Naples; j'entends les chants des lazzaroni et je pousse le cri du poète : Italiam! Italiam!
Le lecteur m'excusera si je ne prends pas l'engagement de lui parler de tout. Je choisirai ce qui m'aura particulièrement frappé ; je donnerai mon opinion et non celle de mon voisin. Lorsque je dirai : « Telle chose est, » il faudra donc sous-entendre cette restriction : « selon mon sentiment. » Je compte faire un peu d'histoire, car on ne saurait juger le présent sans jeter un coup d'œil sur le passé. Je n'abuserai point de la description, et comme la
topographie ne m'a jamais intéressé, je l'oublierai volontairement. Quant aux chefs-d'œuvre des arts, je tâcherai de les apprécier
sans engouement et sans parti pris. N'ayant point de préjugés d'école, mon admiration pour Léonard de Vinci ne me rendra pas injuste envers Paul Veronèse, quoique je préfère les peintres de Florence à ceux de Venise et la beauté tles formes à l'éclat du coloris. Je demande encore au lecteur la permission d'insister de temps à autre sur les détails de mœurs et de raconter des anecdotes, lorsque l'envie m'en prendra. Ort trouve en Italie des caractères originaux et fortement accentués, des organisations intelligentes, passionnées ou pittoresques , dont on ne peut donner une idée juste que par des récits et des historiettes. Les deux traits les plus vulgaires, ceux qu'on rencontre à chaque pas, sont un amour-propre excessif et une bienveillance extrême. La plus légère épigramme est prise pour une offense, la plus simple avance touche le cœur. En critiquant la couleur d'un gilet, on se brouille avec