‹ Voyage pittoresque en ItalieChapitre 2 sur 15 · VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIII INTRODUCTION

celui qui le porte; au théâtre, en prêtant sa lorgnette à son voisin, on fait racquisition d'un ami. Je ne me dissimule point la difllculte de poser la plume sur des épidermes si chatouilleux sans les blesser; mais j'aime trop les Italiens, leurs qualités brillantes et jusqu'à leurs défauts, pour leur servir de fades adulations; les vérités que je pourrai avoir à leur dire ne seront pas d'ailleurs bien sévères, et Ton ne doit d'encens qu'à la divinité.

Octobre 1854.

-o vî-^lg^o-

Le mont Gënis. — Suse. — Coutume populaire. — Route du Simplon. — Sion. — Galerie des glaces. — L'Enfer du Dante. — Inscription des ingénieurs italiens. — Domo-d'Ossohi. — Les îles Borrouiées. — Le peintre Tempcsta. — Route du Saint-Gothard. — Le pout du Diable. — Les traîneaux. — Avalanches et accidents. — La douane de Chiasso.

Tout le inonde sait avec quelle précaution jalouse la nature a enfermé l'Italie derrière un vaste rempart de montagnes, comme une terre promise où l'on n'arrive pas sans danger ; mais ce n'est point sur une carte que l'on peut juger de la grandeur des obstacles : il faut les avoir mesurés avec ses jambes, en guise de compas. La Carniole, le Frioul, le Tyrol, la Suisse et la Savoie offrent partout une barrière sans aucune solution de continuité. Au bord même de la Méditerranée, les masses de pierres, soulevées par le travail intérieur du globe pendant ces grands cataclysmes dont Cuvier a surpris le secret, se précipitent tout à coup dans les flots, et séparent le Provençal du Ligurien par d'immenses murailles à pic. Inutile précaution! L'homme a creusé le roc, sillonné le flanc des monts et imprimé son pied vainqueur sur les neiges éternelles. Partout les Alpes ont vu leurs cimes envahies, les hardis traîneaux glisser sur leurs pentes vertigineuses, et, dans certaines circonstances, Tartillerie et les caissons monter et descendre au

milieu des précipices. Lors même que le marteau n'avait pas encore troublé le silence de ces déserts, Annibal s'y était aventuré avec toute une armée, un matériel de guerre, et jusqu'à des éléphants. On ne sait point ce qu'il fit dans ce dédale formidable ; mais, un beau jour, la cavalerie numide s'avança rangée en bataille au milieu des plaines de la Lombardie, tant il est vrai que l'homme arrive toujours où l'attirent l'ambifion, la guerre, l'industrie, ou simplement la curiosité.

La description des sites alpestres appartenant au voyage pittoresque en Suisse, je parlerai brièvement des passages principaux qui mènent en Italie, sans m'écarter du droit chemin. Ceux que je connais le mieux i)our les avoir franchis récemment, soit en allant, soit au retour, sont la Corniche, le Saint-Gothard, le Splûgen et le Brenner. Je pourrais dire du mont Cénis que c'est du i)lus loin qu'il m'en souvienne, et cependant je lui dois ces vives émotions du premier voyage, aussi durables que celles du premier amour. H y a bien longtemps, i)ar une nuit de juillet, léger d'années, de bagage et d'argent, j'avais dormi dans la diligence de Lyon à Chambéry, lorsqu'en m'éveillant au point du jour j'aperçus pour la première fois les montagnes, les véritables montagnes! Ce n'était encore que les Échelles de Savoie, mais il n'en fallait pas davantage pour exciter les transports de joie d'un voyageur novice.

Après un mois de séjour aux bains d'Aix, je partis en nombreuse compagnie pour Saint-Jean-de-Maurienne, en suivant la rivière d'Aïc, qui prend sa source dans le mont Venoise : là, je commençai à comprendre l'énorniité de cette barrière naturelle qui enferme l'Italie, et devant laquelle n'ont pourtant reculé ni les hordes barbares, ui les légions romaines. Les montagnes, groupées par degrés, ne se mesurent point d'un coup d'œil. De leur base, le regard trompé n'embrasse qu'un premier échelon, et s'étonne déjà de sa grandeur; mais parvenu au point que vous preniez pour le terme de voire ascension, vous découvrez comme un second rang de montagnes super|>osées qu il faut franchir pour trouver encore de

nouvelles difficultés. Chaque fois que vous levez la tète, le mont semble grandir, comme si les étages se multipliaient à mesure que vous avancez. Telle est l'impression fantastique qu'on éprouve, en montant de Modane à Vernay, de Vernay à Lans-le-Bourg et de Lans-Ie-Bourg à Thospice du mont Génis ; et lorsque enfin le passage s'ouvre au milieu de ces masses gigantesques, c'est encore au pied de quelque dernier mamelon, dont le chamois seul connaît les solitudes.

Par une précaution politique bien éloignée des idées modernes, le gouverpement de Piémont ne voulait point, jusqu'au commen-* cément de ce siècle, que le ipont Génis fût d'un abord trop facile. Même après la fonte des neiges, on ne trouvait à Lans^le-Bourg qu'un sentier praticable pour les mulets. On démontait les voi^^ tures pour les transporter sur le versant oriental de la montagne. Le premier consul Bonaparte fit tailler dans le roc cette dernière partie du chemin qui s'élève en forme de rampe jusqu'au lac, et redescend ensuite à Suse. Le mont Génis est aujourd'hui le passage de France en Italie le plus sûr, le plus commode et le plus court, lorsqu'on part de Lyon, celui que choisissent de préférence le com-' merce et l'exportation; mais, pour l'artiste et le voyageur aventu-' reux, le Simplon, le Splûgen, le Saint-Gothard, auront toujours plus d'attrait.

G'était par le mont Génis que les Romains se rendaient dans les Gaules. Marins y conduisit l'armée qui sauva l'Italie de l'invasion des trois cent mille Teutons. On voit encore à Suse quelques frag^ ments d'un arc de triomphe élevé par Gottius en l'honneur de Gésar, et dont les gens du pays ont eu la sottise d'employer les matériaux à construire un pont sur la Dora. Pépin le Bref et Gharlemagne passèrent le mont Génis lors de leurs conquêtes en Lombardie, et c'était sur cette route que Prosper Golonna s'attendait à rencontrer François V^ avant la bataille de Marignan. Le général italien, qui était fanfaron, disait hautement que pas un Français nç lui échapperait^ et il fixait d^avance les rançons de ses illustres

prisonniers. Trivulce, qui connaissait le pays, mena Tarmée par le col de FArgentière. Prospcr Golonna n'était encore qu'au bourg de Villefranche lorsque les avant-postes des Français, sortant des montagnes derrière lui, le surprirent dans une maison où il jouait aux caries avec ses officiers. Ce fut lui qui mit bas les armes sans avoir combattu, et Trivulce, qui était railleur, ne lui épargna pas les plaisanteries.

Il existe à Suse une ancienne coutume qui mérite d'être rapportée. Lorsqu'une jeune fdle se marie, on la conduit, après la bénédiction nuptiale, hors de la ville, dans quelque site sauvage des montagnes, et là, en présence des gens de la noce et des curieux dont l'affluence est toujours considérable, elle déclare au marié son intention de retourner chez ses parents. L'époux lui représente que le devoir d'une femme est de quitter sa famille pour suivre l'homme auquel l'Église et les lois viennent de l'unir, et comme la nouvelle mariée insiste, l'époux choisit parmi les invités un garçon jeune et robuste qu'il charge de surveiller la jeune fille et d'empêcher sa fuite. A partir de ce moment, l'épousée emploie toutes sortes de ruses et d'efforts pour échapper à son gardien, et d'abord elle prend sa course à travers les montagnes, grimpe sur les rochers, ou descend dans le lit des torrents, toujours suivie de son garde-du-corps, qui ne doit pas la quitter d'une semelle. Si la tille est plus leste que le gardien, ou si par malice elle réussit à tromper sa vigilance, la pudeur de la mariée obtient un délai de vingt-quatre heures, et la noce se termine par un charivari au surveillant maladroit. Quant à Tépoux, dont le bonheur est retardé, on respecte son dépit^ mais il ne rentre que le lendemain en possession de sa femme. Ce jeu allégorique , par lequel on met en action d'une manière délicate les derniers combats d'un cœur virginal, tire son origine d'une ancienne anecdote. Une jeune mariée du moyen âge, qui peut-être n'était pas fort satisfaite de Tépoux qu'on lui donnait, s'enfuit de la maison conjugale le soir de ses noces, et retourna chez sa mère. Comme elle fut applaudie pour ce

PASSAGES DES ALPES. o

coup de tète, les autres filles de la province, afin de prouver que leur pudeur n'était pas moins farouche, jugèrent à propos de suivre cet exemple, et tous les mariages se terminèrent par des fugues. Ce fut d'abord une mode, et puis une tradition qui se perpétua sous la forme d'un badinage.

De Suse à Saint-Antonin, le penchant du mont Génis devient un peu moins rapide, et par la riante vallée de la Dora on arrive promptement à Rivoli, lieu de délices des princes de Savoie : c'est là que commence la vaste plaine au centre de laquelle on aperçoit les dômes, le castello et l'immense citadelle de Turin.

La route du Simplon, plus longue et moins facile que celle du mont Cénis, est, à mon goût, bien préférable pour celui qui n'attache pas d'importance à quelques heures de retard. Les occasions de s'arrêter ne manquent pas à l'artiste ou au voyageur enthousiaste : Nantua et son charmant petit lac ; Genève, assise au bord du Léman, et dont les bateaux à vapeur vous invitent à la promenade; Lausanne, Vevey, Chillon; les souvenirs de Bonnivard, de lord Byron, de Jean-Jacques Rousseau; le mont Blanc et la vallée de Chamounix I Qu'il faut être pressé pour passer en courant devant tout cela I Cependant, avançons, car c'est en Italie, et non en Suisse, que nous avons affaire. Disons adieu au beau lac de Genève, et remontons le cours du Rhône jusqu'à Saint-Maurice et Martigny, comme pour faire une ascension au mont Blanc. Saluons en passant la tète blanche du colosse, et tournons à gauche pour arriver à Sion, la ville proprette de ces grands évêques du Valais, dont la puissance temporelle est encore attestée par les châteaux en ruines, mais que les assemblées politiques et les chapitres de chanoines réduisirent à coups d'encensoir à l'état inoifensif de doges.

En sortant de Sion , le voyageur qui prétend arriver en Italie pourrait se croire embarqué dans une entreprise impossible. Autour de lui, le Saint-Bernard, le mont Rosa, le Simplon, le mont Cervin, le Yung-Frau, le Saint-Gothard , se dressent et Fenveloppent comme une ronde de géants qui se tiennent par la main. Du haut de ces monts, des torrents par centaines se précipitent de rocher en rocher dans les eaux du Rhône, dont le cours marque à rhomme le chemin qu'il doit suivre, et le Rhône lui-même n'est qu'un torrent qui saute de cascade en cascade jusqu'au Léman, où il se jette écumant de fureur. C'est encore l'empereur Napoléon qui décréta l'achèvement de la route du Simplon sur une largeur de vingt-quatre pieds, avec le maximum d'inclinaison de six pouces par toise. Après deux ans de travaux non interrompus, le maître demandait déjà aux ingénieurs si le canon pourrait bientôt passer. I^rcs ouvriers étaient alors à cinq mille deux cents pieds audessus du niveau de la mer. A partir de Briegg, l'ancien chemin serpentait sur des pentes fort dangereuses ; on évita ces difficultés en jetant des ponts et en creusant des galeries souterraines. Avant de s'y enfoncer du haut de la pointe de Leria, le voyageur qui regarde derrière lui découvre d'un coup d'œil tout le Valais. Le nombre des cascades augmente encore dans la vallée du Ganther, comme si ces énormes montagnes n'étaient que des écluses envahies par les eaux d'un nouveau déluge. On traverse une grande forêt de mélèses, et le chemin s'enfonce dans une caverne capable d'étonner Dante lui-même. Cependant ne laissez pas toute espéranccj vous qui entrez dans cet e/i/i?ry l'obscurité se dissipera tout à l'heure, et la lumière vous montrera d'autres obstacles à surmonter. Bientôt les arbres deviennent plus rares; les plantes manquent d'air et se traînent étiolées parmi les rochers; quelques pins contrefaits vivent encore dans ce désert, comme des nains malades, et puis l'hiver perpétuel commence. Dans les flancs du Schonborn se présente une galerie de cent trente pieds creusée sous la glace. De la voûte de cette grotte pendent des cristaux

légers formés par Feau qui filtre à travers les fentes, et qui gèle goutte à goutte sans tomber jusqu'à terre.

Le point le plus élevé du Simplon est un vallon de roches absolument nues, domaine de la mort» où Thomme seul ose s'aventurer. Les tourmentes , les ouragans et la neige s'en disputent l'empire. Autrefois on y avait construit une tour qui servait d'abri aux voya«geurs dans les moments de péril: Napoléon ordonna l'érection d'un couvent. Quinze moines courageux se détachèrent de l'hospice du Saint-Bernard pour venir habiter cette solitude et y remplir leurs pieuses fonctions. Plus loin, lorsque vous avez déjà commencé à descendre, vous rencontrez le pauvre hameau de Simplon, qui a du moins Thonneur de donner son nom à cet affreux chaos. Par la vallée du Krumbach vous arrivez sur les bords de la Doveria, et une grotte de deux cent quinze pieds vous introduit dans le défilé du Gondo, si étroit que les pics semblent se toucher à leur sommet. En trois bonds la Doveria se plonge au fond de Tabime avec un vacarme effroyable. Il n'y a place entre les deux murailles de rochers que pour elle .et pour la route taillée en xorniche sur le flanc du précipice. Tout au bas de cette cave^ à l'endroit le plus sombre, vous trouvez pourtant un passage; c'est une galerie dé six cents pieds de longueur qui traverse un énorme bloc de granit, et qui a coûté dix-huit mois d'efforts à deux mille ouvriers. Les ingénieurs italiens, ayant seuls dirigé les travaux sur tout le versant oriental du Simplon, se sont crus autorisés à graver ces mots sur l'une des entrées de la galerie : « mke italo mdcccv. » Je né partage point l'opinion de ceux qui ont accusé ces ingénieurs de présomption et de vanité ridicule. Cet orgueil, au contraire, me parait bien placé. D'autres ne se seraient point contentés d'attribuer à l'Italie l'honneur d'un si grand travail et y auraient inscrit leurs noms et prénoms. Rien n'empêchait d'ailleurs les ingénieurs français de revendiquer la part de gloire qui revenait à leur pays ; mais le mieux à mon sens eût été de graver ao sommet de la montagne et au point de jonction des deux rou-

tes : .Ere collalo aux frais communs de la France et de Fltalie .

Près de la ma^rniiique cascade de Ziscliberg, au-dessus de laquelle des {géologues croient avoir observé des traces de mines aurifères, une chapelle indique la transition du Valais au royaume de Piémont. A la grotte d'Issel, la douane sarde vous rappelle, en fouillant vos bagages avec rigueur, que vous rentrez dans un pays civilisé. Vous passez la Doveria sur un pont dont les deux arches sont soutenues par un pilier de cent pieds de hauteur. Une dernière galerie vous introduit dans les riantes vallées de TOssola ; ir\'ec l'air tiède, reviennent la vigne et le figuier. Une suite non interrompue de jardins , de maisons de plaisance, de constructions à ritalienneet de jolis villages, vous mène jusqu'à Domo-d'Ossola, où vous voyez les Madones ornées de rubans et de dorures , premier signe des mœurs méridionales. Par les bords fleuris de la Tosa , vous arrivez au lac Majeur, et, en poussant jusqu'à Baveno, vous jouissez de la perspective du lac entier et de la vue des iles Borromées.

Un bateau à vapeur, qui part de Sesto-Calende , vous permettra d'aborder en quelques heures aux rives du Piémont, de la Lombardie et de la Suisse. Il n'est pas besoin de recommander l'excursion à Xhola-Bella, dont les terrasses, les bois d'orangers, les parterres de fleurs, offrent la réalisation de ces iles enchantées que les romans de chevalerie inventent pour le bonheur des amants et des preux. Une galerie de tableaux où figurent Raphaël, le Titien, Schidone, Tempesta et le Français Lebrun, ajoute encore aux beautés féeriques de la villa Borromée. Cependant au milieu de ce paradis on rencontre les traces d'une histoire tragique, celle du peintre Tempesta.

Pierre Molyn, de l'école hollandaise, s'étant embarqué, dans son enfance, sur un navire de son pays^ essuya une tempête si terrible, que son imagination, préoccupée de ce souvenir, se plut à représenter souvent sur la toile les accès de fureur de la mer; de là lui vient le surnom de Tempesta. Pendant la seconde moitié du dix-

septième siècle , il fit un voyage en Italie et s'arrêta longtemps à Gènes, où il finit par se marier. Soit qu'il eût pris les mœurs de son pays d'adoption, soit que sa femme lui donnât des sujets de jalousie , Pierre Molyn ne fut point préservé de cette triste passion par le flegme du sang hollandais; d'où Ton serait tenté de conclure que si les Italiens sont jaloux, c'est un peu la faute de leurs femmes. Dans un moment d'égarement, Tempesta poignarda la sienne aussi vertement qu'un Génois l'aurait pu faire. Il fut condamné à la prison pour le reste de sa vie; mais une circonstance imprévue lui rendit la liberté. En 1684, pendant le bombardement de Gènes par l'amiral Duquesne, les portes de la forteresse s'ouvrirent, et Tempesta^ profitant du désordre, sortit de la ville et des États de la république. Les seigneurs de la famille Borromée consentirent à le recevoir dans leur villa et lui donnèrent un vaste appartement. Il paya cette généreuse hospitalité avec son pinceau, en couvrant les murs de tableaux d'un grand prix. On remarque, entre autres curiosités, son portrait et celui de cette belle Génoise , ^u'appai*emment il regrettait après l'avoir assassinée. Le nombre considérable d'ouvrages que Pierre Molyn a laissés à la villa Borromée donnerait à penser qu'il n'en sortit plus; cependant quelques biographes le font mourir à Plaisance au commencement du dix-^ huitième siècle.

Vous aborderez aussi à YIsola-MadrCy dont les bosquets de lauriers sont habités par des bandes innombrables d'oiseaux qui n'interrompent leur concert qu'à la nuit. Vlle-des- Pêcheurs j d'un aspect plus sévère, contraste avec les délices du voisinage. Ici travaille une population active et pauvre ; là-bas on se repose et on jouit de la vie. Vous irez certainement à Arona voir la statue colossale de saint Charles Borromée tenant un livre d'une main, et de l'autre donnant au pays sa bénédiction épiscopale. Cette figure, haute de soixante-dix pieds, montée sur un piédestal de quinze mètres^ renferme un escalier large et commode par lequel on monte jusque dans }a tète du personnage, et vous ne résisterez

iO VOYAGE EN ITALIE.

pas au plaisir d'aller vous asseoir dans le nez de bronze du saint prélat, pour regarder par ses yeux le paysage du lac Majeur. Cette statue, ouvrage du sculpteur Siro Vanella de Pavie, fut élevée en 1697 aux frais des habitants et du cardinal Gaccia.

Une fois revenu à Sesto-Calende , vous n'aurez plus que cinq heures de route par les plaines unies de la Lombardie pour arriver fa Milan, ou une journée de marche pour gagner Turin par Novarre et Verceil.

De Paris fa Milan, la poste aux lettres, qui prend toujours le chemin le plus court, a adopté le passage du Saint-Gothard , et ce n'e^t pas le moins pittoresque. La vapeur abrégeant l'ennui des plaines blanches de la Champagne, vous arriverez en un seul jour fa Bfale , la cité calviniste et sérieuse. La beauté des monuments , l'église cathédrale, le palais de ville et les peintures de Jean Holbein vous engageront fa vous y arrêter. Une diligence conduit en neuf heures de Bftle fa Lucerne par une vallée bordée de chalets , de maisons de campagne, de jardins soigneusement entretenus, de petites prairies et de collines verdoyantes où Ton placerait volontiers les bergères en souliers de satin de Fontenelle et de Florian. C'est seulement fa Lucerne que la nature helvétique se montre tout fa coup dans sa beauté sauvage. Des fenêtres de l'hôtel du Cygne on voit devant soi le lac étroit et sinueux des Quatre-Cantons, profondément encaissé dans les hautes montagnes du Rotsberg , du Brisenberg et du Tetlis aux glaces éternelles. Le Saint-Gothard, dont le pied touche la pointe opposée du lac , ferme cette sombre vallée en lui donnant l'apparence d'une impasse.

Le bateau fa vapeur de Lucerne fa Fluelen arrive en moins de trois heures d'un bout à l'autre du lac des Quatre-Cantons. On aperçoit fa gauche sur la montagne Uûe petite chapelle élevée fa

Tendroit où se réunirent les conspirateurs qui avaient entrepris raflranchissement de la Suisse , et sur la droite un bras du lac qui s'étend ëans la direction de Berne. A Fluelen, que les Italiens appellent Fiara^ une voiture attend les voyageurs et les dépêches. On traverse , sans s'y arrêter, la petite ville d' Altorf, où les souvenirs de Souvarow et de Masséna se mêlent à ceux de Guillaume Tell, et l'ascension commence. Quatre forts chevaux traînent au pas une diligence légère, qui ne contient que sept personnes. Après le village d'Amsteg, le bruit des cascades va croissant comme dans le Simplon, et la route prend l'aspect d'un antre cyclopéen. A travers mille circuits, vous vous dirigez vers une muraille. On distingue à une hauteur prodigieuse un pont d'une seule arche, jeté sur l'abinie, au fond duquel on chemine lentement ; c'est le célèbre pont du Diable, dont la courbe hardie s'élève de soixantequinze piedel pour livrer passage au torrent de la Reuss, et, après bien du temps et des efforts, on atteint ce pont merveilleux, où l'on peut se donner l'amusement de connaître sans danger les effets du vertige, en regardant au-dessous de soi, tranquillement accoudé sur le parapet.

Le jour que je passai le pont du Diable, — c'était au mois de mai, — la Reuss, enflée par les neiges fondantes, faisait de vains efforts pour sortir de son lit et battait avec fureur les parois de rocher. De tous côtés, par les ouvertures et les fentes, des ruisseaux écumants venaient encore grossir ses eaux. A peu de distance, la route s'enfonça dans une caverne de soixante mètres de longueur, et bientôt après on ne vit plus que de la neige. La voiture s'arrêta par force majeure, et l'on nous mit en traîneaux. Six montagnards robustes nous attendaient le fouet à la main. On plaça les bagages et le courrier sur trois traîneaux, et les autres furent occupés par les voyageurs. Ces traîneaux sont étroits et ressemblent à des nacelles. Deux personnes s'y trouvent assises en face l'une de l'autre. En montant, la place la plus agréable est celle de l'arrière ; mais en descendant, pour les femmes et les gens impressionnables,

il vaut. mieux aller à reculons que de voir glisser sur le bord des précipices cette frêle coquille d'amande.

Afin de nous épargner Féblouissement insupportable causé par les neiges, nos guides nous offrirent des petits voiles en gaze verte, et, quand tout le monde fut bien installé, on se mit en route. Les traîneaux, attelés chacun d'un seul cheval et menés par un guide assis sur la proue j montèrent à la suite les uns des autres, en suivant la route indiquée par des perches de trente pieds de hauteur, dont la pointe sortait à peine de la neige. Sous la couche épaisse et fondante qui nous portait, nous entendions couler des rivières qu'on ne voyait pas. Par moments, des détonations sourdes, que les échos répétaient, nous annonçaient des affaissements subits dans les masses de neige. Plusieurs fois, les chevaux s'enfoncèrent jusqu'au ventre et se relevèrent sans s'effrayer de sentir le terrain leur manquer. Tout à coup les guides étendirent le bras en nous disant de regarder : une avalanche descendait bien loin de nous sur le penchant d'un pic, en tourbillonnant comme un nuage. Au bout d'une minute, le bruit arriva jusqu'à nous ; c'était un étrange froissement mêlé d'explosions semblables à celles du tonnerre. Le calme de mon guide, qui sifflait une chanson en fouettant son cheval, me rassura complètement.

Nous arrivâmes ainsi sans encombre jusqu'à l'auberge qui remplace l'hôpital. Une collation proprement servie sur une table de sapin, et la chaleur d'un feu clair, nous procurèrent un quart d'heure de bien-être délicieux. Le courrier nous pria bientôt de remonter en traîneaux. Alors commença une opération capable d'effrayer les voyageurs timides. On détela les chevaux, et Ivs guides, s'asseyant au bord des nacelles, du côté qui regardait l'abîme, nous lancèrent sur le penchant de la montagne, en nous recommandant de fermer les yeux.

— Est-ce qu'il y a du danger? demanda une dame assise en face de moi.

— Je ne le pense pas, répondit le guide. Nous avons sondé la

Deige ce matin ; mais le soleil et le vent Tont bien travaillée depuis deux heures. Le traîneau des bagages prendra la tête du convoi, et s'il lui arrive quelque choses nous nous arrêterons.

Le montagnard chargé du rôle périlleux d'éclaireur partit en avant, et nous le suivîmes un à un, lancés par la vitesse croissante de la pesanteur, que les guides savaient modérer en effleurant la neige avec leurs talons. Malgré la consigne, je ne pouvais me résoudre à fermer les yeux. Nou9 rasions, par instants, le bord du précipice; mais la grosse jambe du pilote , garnie d'une guêtre de cuir, remplissait FofBce d'un gouvernail, et la précision de ses manœuvres m'inspirait une entière confiance. Tout à coup le traîneau des bagages disparut ; la neige fondante s'était affaissée sous son poids. Le convoi s'arrêta, non sans peine, et les guides coururent au secours de leur compagnon. Ils le trouvèrent dans un trou de six ou sept pieds, dans l'eau jusqu'au genou, et jurant comme un possédé; fort heureusement pour lui, son traîneau s'était placé en travers d'une espèce d'égout que les ruisseaux souterrains avaient ouvert dans la neige. Sans cela, le courant aurait pu l'entraîner en quelques secondes au fond de la vallée. Au moyen de cordes qu'on lui jeta et dont il se senit pour attacher le traîneau, le sauvetage fut opéré avec prestesse. Ce petit accident n'eut d'autre inconvénient que le bain des bagages. Un quart d'heure après, nous arrivions k la limite des neiges ; une voiture attelée nous y attendait, qui nous mena promptement au village d'Airolo, où les armées russe et française se livrèrent un combat acharné , à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et à la suite duquel le tessin, qui borde la route, emporta des cadavres jusqu'au lac Majeur. De ce côté de la montagne, on parle italien, et les types de visage changent aussi bien que la langue. On nous montra les restes d'un hameau, qu'un débordement du Tessin a détruit radicalement. En cet endroit, la route, chef-d'œuvre des ingénieurs italiens, s'abîme dans un véritable gouffre; le torrent se brise avec un bruit terrible. Hormis au mois de juin et pendant quelques heures, la lumière du

soleil ne pénètre jamais au fond de ce puits , dont on sort étourdi et suffoqué pour retrouver, aux environs de Dazio-Grande, la vigne, les noyers et quelques traces de la végétation méridionale. Les différends entre TAutriche et la Suisse, qui se sont envenimés depuis, commençaient alors. En arrivant à Bellinzona, nous vîmes un rassemblement où Ton interrogeait avec vivacité des marchands qui venaient de Lombardie. On entoura notre voiture pour nous regarder de près ; mais d'un air qui n'avait rien d'hostile, et comme le courrier aurait pu conduire des Autrichiens à Milan, je remarquai qu'on s'abstenait de toute parole malsonnante pour des oreilles allemandes. Après Bellinzona , nous découvrîmes, à l'un des détours du chemin, la pointe septentrionale du lac Majeur. Les derniers vestiges de la nature alpestre s'effacent à mesure qu'on descend à l'abri du vent du nord. A Lugano, on nous fit mettre pied à terre pour traverser le lac dans un bac qui se meut au moyen d'une sorte d'hélice à bras. Un bateau à rames nous précédait, et une bande joyeuse chantait en chœur des ariettes italiennes. Une grande et belle fille, la tète nue, avec des épingles à la milanaise dans ses cheveux, fumait un cigare de l'air le plus naturel, en personne habituée à ce passe- temps. Lorsqu'elle s'interrompait pour prendre part au chant, sa voix de contralto complétait l'harmonie par des sons pleins et veloutés d'un effet charmant. Tandis que nous abordions à l'autre rive, le chœur chanta en italien un couplet probablement improvisé, qui s'adressait aux passagers du bac, et dont voici le sens :

A nos amis, sur la terre étrangère, Portei nos saluts et nos vœux ; Rappelei-leur le chant et la prière Qu'au ciel nous adressons pour eui.

Du haut des monts, la Suisse^ libre et flère. Ouvre ses bras aux malheureux.

Le lac de Lugano serait plus estimé si le voisinage du lac Majeur et de celui de Cùiiie ne lui faisait tort. Sur ses bords moins

PASSAGES DES ALPES. i6

fréquentés, et qui ont pourtant le même caractère, il y aurait place pour bien des maisons de délices, mais on en voit peu. De Lugano à Cbiasso, la route ressemble à une allée de parc, et les coUines dont elle suit la base sont les mêmes que baigne le lac de Gôme sur le versant opposé. A Ghiasso, village frontière de Lombardie, on change de voiture et de courrier, ce qui cause un retard d'une demi-heure. Après avoir eidiibé mon passe-port, qui était en règle, au lieu d'entrer à Fauberge en attendant le départ, je me crus autorisé à circuler dans le pays, et je pris au hasard un sentier qui menait au bord d'un ruisseau. Je m'y promenais depuis dix minutes, lorsque j'entendis le feuillage s'agiter des deux côtés du chemin : le canon d'une carabine brilla tout à coup devant mes yeux, et je me trouvai cerné par trois hommes bien armés.

— Chi h lei? me demanda le chef d'une voix émue.

— Je suis, répondis-je, un des voyageurs qui vont partir tout à l'heure pour Milan.

— // $uo poisa^porto ?

— On me l'a pris pour y mettre le visa.

— Venez au bureau de la poltzia.

— Très-volontiers. Mais pour qui donc me prenez-vous?

— Je ne sais. Votre seigneurie pourrait être un de ces contumaces qui essaient tous les jours de se glisser à Tintérieur, ou de sortir du pays.

— De bonne foi, si j'étais un contumace, est-ce que je m'en ivsLis passegiando aussi tranquillement?

— Possible.

— Vous avez raison ; allons au bureau.

11 me fallut exécuter ma rentrée dans le village entre les trois gendarmes, comme un malfaiteur. Un jeune officier, blondin d'une jolie figure, me fit asseoir dans le bureau de la poltzia, et me reconnut tout de suite pour une des personnes dont il avait pris les papiers.

— Vous avez fait une imprudence, me dit-il, en vous promenant

sur cette frontière, qui est gardée en ce moment avec une vigilance particulière; on aurait pu tirer sur vous si vous eussiez marché dans la direction du Tessin. Permettez-moi de vous adresser une question : je ne vous demande pas ce qui vous attire dans ce pays, on voit bien que ce n'est pas une affaire de commerce; je vous demanderai seulement si vous connaissez quelqu'un à Milan.

— J'y ai plusieurs amis, répondis-je, mais, entre autres, le comte Neippergy dont j'ai appris la nomination au grade de commandeur de Malte avec cent mille livres de traitement.

— Et vous venez tout exprès pour le complimenter; cela est trop juste. J'espère, monsieur, que vous ne vous plaindrez pas au comte Neipperg de votre réception à Chiasso.

— Si je lui en parle, ce sera pour lui dire que la frontière est bien gardée, mais qu'on y sait allier le devoir et la politesse.

Le jeune oflScier me pria d'excuser le zèle de ses hommes, et m'accompagna jusqu'à la voiture avec une courtoisie parfaite. Une demi-heure après, nous étions à Côme, d'où la poste, admirablement servie, nous mena en quatre heures à Milan, malgré un soleil de plomb.

Des eaux de Baden à Milan par 1c Splûgen. — Forêt Noire.— Constance. — Ragaz. — Coire — Les Grisons. — Les ruines de Fclsberg. — Lenz. — Le Septimer. — Légende. — La Cerrito dans les montagnes. — La Via mala, — Splûgen. — Accidents. — Chiavenna. — Le lac de Côme. — Monza. — Arrivée à Milan.

Les eaux de Baden sont peuplées de Parisiens indécis qui font de grands projets de voyage, et qui, après avoir hésité entre TAUemdgne et la Suisse, finissent par retourner chez eux. Un jour du mois de septembre, je me trouvais à Baden au milieu de ces gens irrésolus, et je voyageais comme eux en paroles. J'avais échappé par miracle aux râteaux de la roulette : le jeu n'avait voulu me faire ni bien ni mal, ce qui doit être considéré comme une insigne faveur. Une promenade dans la Forêt Noire n'engage à rien : je m'enrôlai dans une compagnie qui partait pour Oifenburg. U y avait un jeune artiste allemand, pianiste excellent, que George Sand a immortalisé sous le nom de Puzzi, et qui depuis s'est fait carme déchaussé. Nous composions une voiturée nombreuse et de bonne humeur.

La Forêt Noire n'a qu'un défaut, c'est de n'être ni forêt ni noire. On y voit des collines, des prés, beaucoup de champs de blé, des métairies, des villages propres, des maisonnettes peintes en jaune ou en rose, avec le grand toit à l'allemande, les fenêtres sur le pignon et le pignon sur la rue. C'est un assez joli parc , où Ton porte encore les costumes du temps de Werther, la ctilotte courte,

les grandes boites, la redingote fendue par derrière jusqu'à la hauteur des épaules, le chapeau à larges bords, et le parapluie sous le bras en toutes saisons. Les paysannes ont la taille si large et si informe, que, sans les pr(»ndre précisément pour des hommes, il est impossible de les regarder comme des femmes. Les jeunes fitles deviennent bossues à Tàge de douze ans, et n'ont plus rien d'humain que le visage.

Dans tous les pays du monde on a un objet de curiosité à vous montrer, ne fût-ce qu'un moulin. On nous engagea donc beauci)\]\\ à voir le château d'Ortenberg, construction neuve exécutée sur le modèle exact d'un château féodal, avec ses poternes, tourelles, ponts-Ievis, fenêtres en ogives, meubles gothiques et armures anciennes. Ce fief appartenait à un tailleur badois, qui, ayant fait une grande fortune à Londres, revint fonder des hôpitaux dans son pays, et reçut des lettres de noblesse gagnées à la pointe de Taiguille. Le tailleur mourut , et comme ses enfants n*avaient pas figuré à Pavie ni à Marignan, ils- ne se crurent pas obligés de trôner dans leur domaine. Ce morceau curieux fut acheté par un seigneur russe, qui le garde sans doute comme un joujou onéreux. En sortant de là, nous traversâmes la vallée de Kinzig : les ruines du château d'ÏIornberg se montrèrent à travers le brouillard du matin comme un monument ossianîque ; nous entendîmes le murmure de la cascade de Trjberg, et nous arrivâmes le soir à Donau-Eschingen, dont il parait que le nom signifie en allemand Source du Danube.

Donau-Eschingen est une petite ville agréablement située sur une rivière qui devrait s'appeler le Danube^ dont la source est fort éloignée. On montre aux curieux une autre source dans le jardin du château, et on s'amuse à dire que c'est là le point de départ du fleuve.

Si les pays beaux et intéressants ont l'inconvénient de vous retenir longtemps, ceux qui manquent d'intérêt ont le défaut de vous mener loin, parce qu'on se presse d'aller en avant jusqu'à

ce qu'on trouve du plaisir. C'est ainsi que le nom trompeur de Forêt Noire nous égara jusqu'à Schaffouse, où nous n'avions point le projet d'aller en sortant de Baden. La seule vue de la chute du Rhin ne suffisait pas pour défrayer des gens gourmands de belles choses : le lac de Constance n'était qu'à une journée de route; nous partîmes pour Constance.

La salle où s'est tenu le fameux concile offre aujourd'hui l'aspect d'une grange : on y vend du drap et de la toile. Pour vingt sous par personne, on pénètre derrière une cloison où sont réunis les restes curieux du grand procès de Jean Hus, à savoir : la boîte au scrutin, un vieux fauteuil, un bout de tapisserie déchirée, et une grosse pierre transportée de l'ancienne prison. Trois affreux automates de bois, couverts d'oripeaux, représentent au naturel l'empereur Sigismond, Jean ÏIus et le pape Martin V. Le grand hérésiarque, dont le bûcher n'a pu vaincre l'orgueil, serait un peu étonné s'il voyait son procès réduit aux proportions d'un spectacle de village. Un empereur et un pape se sont déplacés, ainsi qu'une foule d'évéques ; quarante mille Bohémiens sont morts pour les doctrines de Jean Hus, et il ne reste de tout cela que trois mannequins, un fauteuil, un pavé et quelques pages sanglantes de l'histoire, que bien d'autres hérésies et bien d'autres massacres ont fait oublier.

Le lac de Constance est comme un vaste carrefour qui touche à cinq pays différents : à droite, on découvre les montagnes de Saint-Gall et d'Appenzcll ; au fond, les glaciers du Tyrol; à gauche, les plaines de la Bavière et du royaume de Wurtemberg. Le bateau à vapeur, en parcourant trente-cinq lieues dans une journée, aborda dans chacune de ces contrées, et l'embarras du choix nous fit rentrer avec lui à Constance. L'appétit des voyages vient en marchant ; nous délibérions sérieusement pour savoir à quel port nous irions descendre, lorsqu'une berline de poste, qui partait pour Zurich, nous détermina en faveur d'une sixième contrée à laquelle nous ne songions pas. Le postillon, vêtu de jaune, avec

son cor de chasse à glands, nous séduisit au premier regard : en moins de six heures, nous nous trouvâmes à Zurich. Le lendemain, la cloche du bateau à vapeur nous éveilla, et nous descendîmes précipitamment, comme les moines qui vont à matines. Le ciel était beau ; c'était un dimanche : la ville s'éveillait en belle humeur. Xous nous embarquâmes au milieu de promeneurs en habits neufs, sans avoir eu le temps de regarder sur la carte où aboutissait le lac de Zurich. Sauf Tagrément de Teau, qui était d'un grand prix, le paysage offrait encore les proportions délicates du duché de Baden. Les pics élevés que nous apercevions depuis plusieurs jours ne faisaient que nous irriter contre les collines. I^s bords du lac de Zurich ont un air de luxe minutieux qui sent le propriétaire, l'acte de vente, l'enclos et le mur mitoyen. On voit que chaque brin de terre figure dans les cartons d'une étude sous la forme de paperasses notariées. Nous avions soif d'une terre libre et non enregistrée, qui n'eut d'autre propriétaire que Dieu et les chamois, et il faut monter haut pour trouver cela. Cependant les maisons de plaisance du lac de Zurich présentent quelques tableaux séduisants. Dans ces petites allées de jardin ratissées avec soin, derrière des jalousies vertes, l'imagination place volontiers le bonheur et la tranquillité. Pour peu qu'on aperçoive une femme à la fi^nétre, un jeune mari assis sur le banc et des enfants qui jouent dans le parterre, on croit avoir sous les yeux l'épilogue d'un roman de madame Gottin , une Malvina quelconque unie à son Edgar après deux volumes de tribulations romanesques. Heureusement, le bateau marche et vous emporte bien loin , car si on s'avisait de descendre, on trouverait dans la maisonnette les tracasseries d'intérieur, les bo!ideries, la mauvaise humeur et les préoccupations d'argent.

A l'extrémité du lac de Zurich, des omnibus attendaient les voyageurs pour Saint-Gall ou Wallenstadt. Le capitaine du bateau avait d'excellentes raisons pour nous engager à retourner avec lui il Zurich. 11 nous dissuadait fort d'aller à Wallenstadt, où commen-

PASSAGES DES ALPES. 2i

Caient, disait-il, des montagnes si grandes qu'on n'y voyait plus le ciel. Cet avertissement nous détermina aussitôt à continuer notre route : un omnibus nous mena en deux heures à Wesen; un second bateau à vapeur nous fit traverser le petit lac de Wallenstadt, bordé de rochers nus et gigantesques. La diligence de Coire nous attendait au pied de ces grands pics si méprisés du capitaine ; nous nous enfonçâmes avec elle dans l'Oberland oriental, et, après avoir parcouru sans fatigue près de trente lieues, nous arrivâmes le soir à Ragaz, sur la limite des Grisons, où le murmure d'un torrent nous berça fort agréablement jusqu'au matin.

Ragaz est un village nouveau dont les vieux dictionnaires géographiques ne font pas mention; il est situé à l'entrée d'une gorge étroite d'où la Tamina sort en mugissant. Cette gorge devient une impasse par le rapprochement de deux montagnes qui s'appuient l'une sur l'autre. Un diemin taillé dans le roc le long du torrent conduit jusqu'à l'impasse, d'où s'échappe une source d'eaux thermales près de laquelle on a bâti un établissement de bains appelé Pfeffers. Les eaux minérales de Pfeffers guérissent toutes les maladies, et même la vieillesse; c'est le véritable éUxir de vie, et la nature, effrayée de sa vertu toute-puissante, l'avait soigneusement caché au fond d'une caverne inabordable où l'on ne pénètre qu'à l'aide d'un échafaudage, encore la source précieuse vart-elle se jeter immédiatement dans la Tamina en sortant du rocher, ce qui montre combien le génie du mal est plus actif, plus jaloux et plus fort que celui du bien. Dans tout l'univers, on est solUcité de cent façons à la fois de dépenser sa vie et sa santé; on ne les retrouve qu'à Pfeffers, dans un antre profond d'un aspect si terrible, que les poltrons n'oseraient approcher, et viendraient mourir à deux pas du bonheur, si on n'avait pas détourné pour eux la source de son cours naturel.

Tout était désert à l'établissement thermal. Depuis huit jouis, baigneurs, bateliers, médecins et malades s'étaient dispersés de peur d'être surpris par le froid, et le gardien lui-même cherchait

sans doute au cabaret un autre élixir que la carbonate de chaux et le sulfate de magnésie. En parcourant les corridors et les salles abandonnées, et en escaladant une fenêtre, nous trouvâmes le sentier factice qui pénètre dans la caverne. Après dix minutes de marche, nous tombâmes dans une obscurité profonde. La Tamina en fureur bouillonnait à quarante pieds au-dessous de nous, et ses mugissements, répétés par Técho des voûtes, produisaient un bruit assourdissant. L'eau s'irritait contre les poutres qui soutenaient notre sentier de bois, et la rampe qui nous guidait frémissait dans nos mains. Les fissures des rochers qui nous apportaient un peu de lumière éclairaient un abîme qu'il était dangereux de regarder. Notre situation devint bientôt fâcheuse. De petits torrents qui sortaient des rochers tombaient sur notre chemin, pour se jeter dans la Tamina. On avait bien formé une espèce de toit avec des planches; mais les jointures laissaient passer des jets d'eau glacée qui constituaient une demi-douzaine de douches complètes à subir. Le gardien accourut a propos avec des manteaux de toile cirée, à l'aide desquels nous fûmes seulement mouillés jusqu'à la chemise inclusivement. Nous arrivâmes enfin à la source, et plusieurs verres d'eau chaude nous guérirent de toutes sortes de maladies.

Pendant bien des siècles, l'élixir de vie de Pfefl'ers ne coula que pour donner des maux d'estomac aux truites, à qui les ingrédients minéraux sont malsains. Toutes choses restant dans leur état naturel, aborder la source est physiquement impossible. Le senlier de bois une fois bâti, il faut encore avoir les jambes fermes, les nerfs en bon état et la tête calme pour exécuter le trajet sans acci- • dent ni vertige; d'où il résulte que pour aller se guérir d'une maladie mortelle il est nécessaire d'avoir toutes ses forces et d'être parfaitement sain de corps et d'esprit.

En redescendant à Ragaz, nous rencontrâmes une bonne femme qui portait un panier de cerises. Nous étions au 25 septembre, et ces fruits commençaient k mûrir; d'où l'on peut conclure que le soleil est discret dans cette vallée. Nous demandâmes à cette

paysanne le chemin de Tabbaye de Pfeflers. Elle nous montra une planche jetée sur le torrent, un sentier de chèvres qui serpentait au milieu des précipices, et elle nous dit tranquillement :

— L'abbaye est tout près d'ici, derrière ce paravent.

Le paravent était une montagne à pic dont on ne voyait pas le sommet, et qui, pour Tinstant, nous servait d'ombrelle. Nous préférâmes rester à Tabri du vent plutôt que nous lancer dans le sentier de chèvres , où le vertige aurait bien pu nous prendre. Le soleil disparut avant quatre heures, et Tombre de la montagne enveloppa toute la vallée dans un crêpe noir. Après le dîner, nous avisions aux moyens de tuer le temps jusqu'à dix heures, lorsqu'on entendit claquer des fouets de poste. Deux berlines de voyage s'arrêtèrent devant le perron du Hof-Ragaz. Le maître de l'hôtel était aussi le maître de poste, et par conséquent il se garda bien d'avoir des chevaux. Par l'une des portières de la première berline sortit la tète d'un Anglais, qui, après s'être fait dire douze fois qu'on ne pouvait pas partir, répéta douze fois qu'il voulait absolument aller coucher à Coire. Le flegme anglais était aux prises avec le calme allemand; cette conversation pouvait durer fort longtemps. Les postillons avaient dételé les deux voitures; le patron de l'hôtel « sa chandelle à la main, attendait avec la patience d'un honnête Grison que le gentleman se lassât de rester à la belle étoile. Ce fut alors que la seconde berline s'éveilla. La glace s'ouvrit. On vit paraître le museau d'un petit chien, et quatre personnes se mirent à parler à la fois en italien. Le chien rentra, et l'on vit à sa place le visage souriant et frais de M"^ Cerrito. Nous aurions plutôt coupé les jarrets aux chevaux et postillons que de manquer cette heureuse aubaine. La jolie danseuse prit gaiement son parti de passer la nuit à Ragaz. Elle sauta sur le marchepied avec la grâce et la légèreté qu'on devait attendre d'elle , et les Anglais la suivirent en murmurant.

Vers dix heures du soir, le réfectoire du Hof-Ragaz présenta un coup d'œil assez bizarre. Trois soupers différents étaient servis

sur la inèiiie tabl^ à trois compagnies distinctes, séparées par des démarcations établies à dessein. A Tun des bouts mangeait une société allemande, qui croassait, échauflée par le vin du Rhin; à l'autre bout, les Anglais prenaient le thé en silence : jamais je ne vis de si petites bouches ni de nez si pinces que ceux de cette famille anglaise. Au centre étaient les Français et M"* Cerrito. La charmante danseuse nous raconta toute l'histoire de sa rivalité avec M**^ Taglioni, histoire que je connaissais et que j^écoutai par conséquent avec une gi*ande curiosité. Elle nous fit ensuite l'énumération des cadeaux superbes qu'elle venait de recevoir à Londres d'une foule de puissants lords, et puis elle nous donna un échantillon de son génie en nous récitant le plan d'un ballet entièrement de son invention : c'était celui de la Vivanàfere. Vers onze heures, le jeune Puzzi se mit au piano et joua tout son répertoire d'airs de danse; une polka de sa composition plu^ tellement à la Cerrito, qu'elle voulut l'emporter pour la danser à Bologne, où elle allait. Ce morceau fut baptisé aussitôt Cerrito-polka. Au milieu des accords du piano, des cris des Allemands et du vacarme du groupe italienfrançais, où tout le monde parlait à la fois, l'un des Anglais se dérida un peu, son nez parut moins pincé qu'auparavant, et il s'emporta jusqu'à dire qu'il était content de n'avoir pas trouvé de chevaux. Depuis longtemps, ce gentleman n'avait pas prononcé un si grand speech, et de longtemps le Uof-Ragaz ne reverra dans son réfectoire une tablée aussi hétérogène et aussi animée.

Le lendemain, au point du jour, les berlines étaient parties pour Coire et Milan, et au déjeuner, nous étions en face de la grasse famille allemande, que je me mis à regarder attentivement pour m'occuper à quelque chose. Cet examen me confirma dans l'opinion où j'étais déjà que le caractère particulier de chaque nation porte en lui-même son contraire : nulle part on n'a autant de naturel et de cordialité qu'en France, et nulle part autant de fatuité et d'impertinence. En Italie, le mensonge et la fourberie sont à côté de la crédulité la plus stupide. En Angleterre, l'homme le plus raide et

le plus anguleux deviendra tout à coup le plus rond et le plus hospitalier. La bonhomie et la douceur allemandes sont proverbiales, et il n'y a personne d'affecté ni de susceptible comme un Allemand. A Baden, j'avais habité pendant huit jours chez un honnête bourgeois de la ville, à qui je n'avais pas parlé trois fois. Le jour de mon départ, il se cache coquettement dans sa chambre pour voir si je viendrai lui faire mes adieux. Je le croyais sorti, et comme j'avais réglé mes comptes avec sa femme , je montais eu voiture, lorsqu'il vint à moi d'un air tout à fait piqué pour me dire qu'apparemment, s'il ne se fût montré, je serais parti sans songer à lui, et c'était la vérité. A Offenburg, l'hôtelier de la Fortune nous offre très-obligeamment ses services pour trouver un moyen d'aller à Donau-Eschingen. Par hasard, nous rencontrons dans la rue un cocher avec lequel nous nous accommodons tout de suite. Voilà notre hôtelier furieux : il se retire dans son appartement, et, quand nous demandons à lui parler, il nous fait dire qu'il est malade. Cependant, le soir, il arrive au souper avec la serviette sous le bras. Au premier mot que nous lui adressons, il nous répond que nous n'avons pas besoin de ses avis, puisque nous savons nous passer de lui. J'attribuais déjà son dépit à la perte d'un bénéfice sur le contrat du voiturier; mais il devine mon soupçon, et la carte à payer devient un reproche accablant par l'excès du bon marché ; les prix étaient impossibles à force de modération. Plût au ciel que tous les hôteliers eussent ce désintéressement plein d'amertume !

A Ragaz, j'étais donc à table en face d'un père de famille allemand. Par politesse, il se met à parler français. Nous causons ensemble, et je l'appelle Monsieur comme tout le monde. Son visage se contracte à l'instant. Il s'agite sur son siège d'un air taché. La voix s'altère; le ton devient celui d'une civilité susceptible. Mon homme ne parle plus; il chante une espèce de récitatif diplomatique, et passe dans une seule phrase par toutes les notes de la gamme. Le maître d'hôtel, qui était derrière moi, se penche et me dit à l'oreille que l'étranger est baron. J'aurais dû le deviner

à «m reiliui^oîe percée 'au coude. Sans me faire prier, j'sippelle diod borriffie tiionsïeur le baron. Aussitôt l'afTeetatioD diminue, le récitjitir rentre dani^ son ton naturel, les manières deviennent franches, et j'ai devant moi un honnête père de famille parfaitement bienveillant. Sa%eZ'VOUs quel était ce personnage si éminent, à chenal sur sa noblesîie 1 Le livre de l'hôtel, où il a eu soin de s'inscrire en arrivant, va nous rapprendre et nous pénétrer de respect ; un seul mot comprise, qui tenait à lui seul trois lignes du lai^e registre, révèle à Tunivers que le baron est tout uniment greffier d'un petit tribunal dans une toute petite ville du royaume de Wurtemberg. Si l'étiquette n'existait pas, T Allemagne l'inventerait demain matin. I>aus le Cjrison, il n'est (las plus difficile de trouver les contrastes. Begardez-le venir de loin sur la route, sa besace sur le dos et son bâton à la main. 11 a l'air sombre, les sourcib» froncés, le front chargé d'un gros nuage et le regard fixe ; il s'inquiète pour sa vache ou son fromage. Il est grand, bien fait et robuste comme un Hercule. Sa démarche est seulement un peu pesante, comme celle de l'ours qui habite avec lui la montagne; mais, en arrivant auprès de vous, il sourit et vous salue. Vous avez toujours le chapeau à la main dans ce pays-là, tant les passants paraissent bonnes gens. Si vous vous asseyez sous une tonnelle, à l'ombre d'un arbre ou devant une porte pour vous reposer, on vous offre aussitôt du vin. On vous excite à boire, et si vous vous grisez, on le trouve bien, pourvu que h* vin soit payé. Cependant vous apercevez quelque jolie fille à sa fenêtre , et vous revenez exprès pour elle le lendemain ; les voisins en ont déjà fait la remarque ; une demi-douzaine d'ours, redevenant aussitôt féroces, rôdent autour de vous, et comme vous n'y prenez pas garde, vous êtes, sans vous en douter, en danger d'être assommé dans un coin, ou bien suivi à votre prochaine promenade, attaqué dans un chemin désert et jeté dans quelque trou. Quant à la pauvre Mlle, pour avoir eu un peu de coquetterie, elle a encore les yeux rouges quinze jours après votre départ. A Goire, des Français à qui on avait si^rvi force bouteilles de vin de la Valteline, touchés sans

doute de la politesse naïve des Grisons , avaient voulu tenir tête k leur hôte. Ils chantèrent de tous leurs poumons, et on n'y fit aucune attention. Des musiciens ambulants passaient ; on les appela dans la salle à manger de Tauberge , et la symphonie s'évertua jusqu'à dix heures du soir; un air de valse, qu'elle s'avisa de jouer, mit en danse les consommateurs. A l'instant, l'aubergiste accourut d'un air effrayé , en suppliant ses hôtes de ne point danser.

— La population, leur dit-il , s'ameuterait contre vous , et il se pourrait que vous fussiez massacrés. On ne danse ici qu'en carnaval.

— Bah I répondit un des convives, nous ne sommes pas du pays, et chez nous on a le droit de danser en toutes saisons. D'ailleurs, nous fermerons la maison, s'il faut soutenir un assaut, et on trouvera bien quelque part un commissaire de police pour nous protéger.

— Le commissaire, reprit l'hôtelier, vous mettrait immédiatement en prison.

Cet avertissement n'aurait peut-être pas suffi; mais l'orchestre, en voyant danser son monde, avait plié bagage et pris la fuite, de peur des accidents.

Le Grisou vous salue et vous fait bonne mine à cause de l'argent que vous apportez dans le pays. Il vous accorde pour votre argent une certaine liberté dont on ne distingue la limite que par l'expérience ; mais il ne faut pas se méprendre à ces apparences de politesse et d'amitié ; au fond, le Grisou déteste l'étranger et le surveille d'un œil jaloux, le chapeau à la main.

Une voiture de passage nous mena en trois heures à Goire. La capitale des Grisons est une jolie petite ville de six mille âmes, étouffée de tous côtés par des montagnes si énormes, qu'il faut se tordre le cou pour voir le ciel. Un torrent traverse la ville en bouillonnant pour aller se jeter dans le Rhin , qui descend dans cette vallée par le Splûgen. On était fort inquiet à Coire à cause des éboulements de rochers de Felsberg. Pendant la nuit précé-

d#!til^; on a^ait entii'adij de» craquements et des roulenients loin- Ltift^ vrriibblil^ :kij bruit du tonnerre; on erâi;;niait que le viUai;:e ne fut ^'Otierement détruit. Heureusement, les habitants, avertis p^r le^ |»rélude<^ du désastre. >'étaient levés à la bâte et av^iient dévrrte leur^ maii^ou:». Felsber;; est à une beure de marcbe de Oiire; nouA y dllâme» sur-le-ebainp. Ce village est situé sur un terrain étroit, entre b rive gauebe du Rbin et le pied d'une montagne. Au commet de cette montagne, on voit une couronne de r^Krbers, dont un seul su£Brait pour bâtir tout un autre village. 1^ terre manquant peu â peu par Teflet des pluies, il faut que la couronne entière finisse par s'écrouler. Les éboulements ont commencé en 1X34; mais le danger augmente tous les jours, et la destruction complète de Feisberg est inévitable. Le matin, les habitant vont aux champs, et emmènent avec eu.\ enfants, chevaux et bestiaux. Ijê nuit, ou veille â tour de rôle, et si on entend le craquement des rochers qui se fendent, le tauibour sonne l'alarme : on se jette eu bas du lit, et ou court précipitamment à travers la campagne.

I>irs4|ue nous entrâmes dans Felsbei^, les rues étaient désertes et les maisons fermées ; on n'entendait que le bruit de la fontaine qui coule au milieu de la place. La moitié du village qui touche à la montagne n'est plus qu'un amas de ruines; les plus gros quartiers de rochers ont renversé des maisons entières d'un seul coup, et demeurent installés sur les débris dans des postures bizarres qui leur donnent une physionomie irritée; d'autres quartiers moins gros ont roulé plus loin, et, après plusieurs bouds, sont venus percer des murailles aussi nettement qu'un boulet de canon ; d'autres ont frappé une maison à sa base et ont disparu sous les ruines ; dautres se sont arrêtés parmi des arbres qu'ils ont couché» par terre, lue pierre ronde de neuf à dix pieds cubes, lancée par un tiajet d*une lieue sur une pente rapide, a sauté par-dessus réglise, en a entamé le toit, et s*est plongée dans une habitation comme une bombe. A Tendroit le plus dévasté, où Fœil ne dé-

couvre qu'un chaos incompréhensible de rochers, d'arbres, de plâtre et de charpentes , il reste encore une maison parfaitement intacte; le jardin, la cour et le mur d'enceinte ont été respectés; la ruelle même qui conduit jusqu'à la porte n'est pas tellement obstruée que le propriétaire ne puisse entrer chez lui. Quand la montagne s'apaise pour huit jours, cette maison est encore habitée. Une vieille femme, qui se trouvait seule dans le village, vint nous faire les honneurs du désastre, et nous assura qu'à la miit tout le monde rentrerait à Felsberg pour dormir. Je demandai à cette femme pourquoi elle n'avait pas encore émigré depuis que la mort était suspendue sur sa tète.

— Mon bon monsieur, me répondit-elle, je sais bien que je pourrais vivre à Coire avec mon fils, qui est un ouvrier robuste. Le village d'Ems, situé à un quart de lieue d'ici, nous offre des terrains et des matériaux pour bâtir, ce qui nous permettrait de venir encore cultiver nos champs, vu la petite distance; mais, à ce compte-là, nous deviendrions habitants d'Ems ou de Coire; le nom de Felsborg périrait, et nous n'aurions plus notre voix à la diète des Grisons. Nous perdrons nos maisons, nous coucherons dans de méchantes cabanes de bois, mais nous aurons part aux affaires dn pays, et nous resterons citoyens de Felsberg.

En rentrant à Coire, édifié par le patriotisme de cette bonne femme, je remarquai aux portes de la ville une jolie route qui montait en serpentant dans un bois de sapins. Les dames et les promeneurs se dirigeaient de ce côté pour goûter la fraîcheur du bois. En arrivant au sommet de la première montée, le pays qui se découvrit était si beau, qu'il nous fut impossible de retourner en arrière avec les autres promeneurs. De la vallée on n'embrasse (jne la première marche de ces escaliers prodigieux : le regard désorienté perd le sentiment des distances, et tel sommet qui vous |)araît tout proche est à une journée de voyage. Une fois arrivés sur la rampe qui domine la ville de Coire, au lieu des déserts que nous nous attendions à trouver, nous apercevons des fermes, des

pàturaf^e» pleins de bestiaux, des villages, de nouvelles séries de monUifrnes; c'était tout un monde dont nous n'avions pas soupçonné Texistenee. Nous continuons à monter par une pente moins rude. Après trois heures de marche, les sommets couverts de neige se montrent clairement. Nous passons par les villages de Malix, Churwalden et Parfiane, et nous entrons alors dans un désert tout à fait sinistre. L'n vieux Grison, en culotte courte, nous engage k marcher encore pendant deux petites heures, et à coucher à Lenz, dans Fendroit le plus sauvage du canton. Comme il nous aurait fallu cinq heures pour retourner à Coire, le conseil nous parut bon. Iaê nuit tombait lorsque nous entrâmes à Lenz, aux sons de FAngéluM. Im porte de l'hôtel de la Couronne était ouverte, mais on n'y attendait assurément personne, et le plus profond silence régnait dans la maison. Après avoir appelé, cherché notre chemin a i aveugle et sondé le terrain avec nos cannes, nous trouvons enfin le patron de Tauberge. A notre grande surprise, les chambres étaient garnies de meubles de Boule et les lits magnifiquement sculptés. La cuisine se ranimait; un feu clair conimenvait à flamber pour nous. I^s préparatifs du souper répandaient des odeurs exquises; cY'tait le moment de faire jaser notre hôte pour prendre patience.

— Comment appelez-vous, lui dis-je, cette montagne couverte de neige qu'on aperçoit à gauche de la route, et dont le soleil rougit encore le sommet?

— (^est le pic de la Mine-d'Or, répondit le patron, un endroit maudit ou Ton ne va jamais.

— Et pourquoi maudit? repris-je. S'il existe une légende sur cette montagne, raconU^z-nous cela bien vite.

— Il y a cent ans, reprit l'aubergiste, on voyait, à quatre lieues d'ici, un petit village si misérable, que les habitants vivaient comme des ours, les uns dans les carrières, les autres dans des huttes de paille. Quelques pauvres gens essayèrent de cultiver la vigne; au bout de dix ans ils récoltèrent du vin passable. On con-

struisit une demi-douzaine de maisons de bois, et le village devint une commune k laquelle la difete accorda mille arpents dans la montagne pour en faire ce qu'elle pourrait. Dans ces mille arpents, on trouva tout à coup une mine d'or : la mine fut exploitée; le partage se fit exactement entre dix-huit familles dont se composait le village, et au bout de deux ans on avait déjà tiré de la teri*e près d'un million en or de bonne qualité. On commença par appeler des architectes de Coire et par bâtir des maisons superbes à deux étages, avec des terrasses, des jardins et des écuries. On fit venir des chevaux et plus de cinq cents têtes de bétail. On défricha la terre tout en continuant à exploiter la mine, et en moins de six ans les trois plus habiles gens du village possédaient déjà entre eux cent mille livres de rentes sur les gouvernements étrangers. Le fds d*un de ces trois hommes fit un voyage à Milan, et il en ramena des femmes galantes qu*il installa chez lui. D'autres garçons voulurent l'imiter : le mauvais exemple gagna le reste de la commune, et bientôt on passa le temps en orgies, à faire de la nuit le jour, à danser en carême et manger de la viande le vendredi. Gela ne pouvait pas durer : le bon Dieu se fâcha. Un jour, au mois d'avril, un bloc énorme de rocher tomba du haut de la mon* tagne sur le village, et Fécrasa d'un seul coup; pas un habitant n'eut le temps de se sauver : ils y moururent tous, et depuis un an on a eu beau sonder, creuser la terre, chercher partout, jamais on n'a pu retrouver trace de la mine d'or. Ces malheureux, qui sont morts sans confession, reviennent errer la nuit au milieu des bois; ils chantent leurs chansons à boire et font leur sabbat. Quand le vent d'ouest souffle à travers les sapins , on entend leurs voix, et comme nous n'aimons pas ce monde-là , nous ne passons jamais du côté de la mine d'or.

Le narrateur nous aurait sans doute amusés par d'autres his« toires, si la servante ne fût entrée portant le potage. Le lendemain, notre hôte nous guida jusqu'à un petit sentier qui mène au pont de Solis. Ce pont est jeté sur un torrent à une hauteur de trois

cent soixante piods. Il y a quelques années, lord S***, étant dans son cabinet de travail à Londres, ouvrit le CMuide en Suisse, qui parlait de ce pont merveilleux. Le livre lui parut suspect et le chiffre exa{?éré. Milord sonne ses gens, demande des chevaux de poste, et part à Tinstant. Il arrive à Coire, puis à Lenz. Il rassemble des ouvriers, les emmène avec lui au pont de Solis, et leur ordonne de mesurer sous ses yeux le précipice. Le pont s'étant bien trouvé à trois cent soixante pieds au-dessus du torrent, lord S***, satisfait de son voyage, retourne immédiatement a Londres, où sans doute il fait relier en maroquin le véridique Guide en Suisse. Au sommet de la montagne de Solis, on aperçoit un petit village perché comme un nid d'aigle et habité par des Mannuttes, qui ont des lois et des tribunaux particuliers, ne fréquentent jamais avec leurs voisins, et finissent, à force de vivre séparés du monde, par se créer un patois à leur usage, que personne n'entendra plus dans cinquante ans.

Un chemin de traverse nous ramena dans la route de Coire au Septimer. Nous étions sur les confins de TEngaddinn. Au premier village qui se présenta, le langage changea tout à coup : on parlait la langue romane, qui est facile à comprendre à Taide de Fitalien. I-^»s paysans refusèrent sèchement de nous vendre du lait, et se montrèrent aussi revèches que les bons Allemands avaient été polis ; mais nous admirions beaucoup leurs tailles colossales et leurs figures d'hommes primitifs. A voir ces airs athlétiques, ces épaules d'Hercule Farnèse, ces mains larges, ces sourcils épais et ces yeux farouches, on ne devinerait jamais quel instinct éminent la nature a répandu dans cette vallée. Ces hommes naissent tous avec le génie du confiseur. Il y a des peuples guerriers, d'autres anthropophages; Thabitant de l'Engaddinn a la vocation incontestable de confire les fruits, mais il n'exerce pas dans son pays. La vallée ne contient pas une livre de sucre, et cependant, de Saint- Pétersbourg à Xew-York, tous les bons confiseurs viennent de ces montagnes. Lorsqu'on mange de la gelée de pomme de Rouen, des

abricots de Clermont ou des groseilles de Bar, on sMmagine que cela est préparé par les mains des Normands, des Auvergnats ou des Lorrains ; erreur complète : le Normand ne sait pas mettre en gelée ses pommes ; il fait venir de TEngaddinn ses meilleurs artistes en confitures. 11 fallait la découverte de la canne à sucre pour que cette race antique et oubliée vînt se rattacher à la civilisation moderne par son côté le plus doux. Peut-être la Providence a-t-elle accordé ce don particulier à des hommes primitifs, afin de tempérer la rudesse de leurs mœurs et de leur caractère. L'habitant de l'Engaddinn dédaigne les friandises qu'il apprête pour les générations efféminées; il mange de préférence des farineux, et, de retour dans son pays, il reprend avec amour les goûts simples des peuples pasteurs. A Lenz, on envie aux voisins ce talent qui les disperse sur le globe et les ramène riches dans leur patrie ; mais on a peu de relations avec eux, et on parle d'un village situé à trois lieues de la ville comme si c'était une société groënlandaise.

Le Septimer était devant nous ; encore un pas, et nous étions en Italie. Cette idée nous rendit tout à fait rêveurs, et fit singulièrement pâlir dans notre esprit les belles montagnes des Grisons. Si nos papiers et nos bagages n'avaient pas été à Coire, j'aurais voulu coucher en Lombardie ; mais comme la douane autrichienne nous aurait arrêtés, et que d'ailleurs nos jambes refusaient de nous servir, une voiture passa fort à propos pour nous ramener à Lenz, où nous arrivâmes fort tard.

Le lendemain, nous partîmes de Lenz comme nous étions venus, c'est-à-dire sur nos jambes et sans nous presser, en nous reposant dans les villages pour convertir le voyage en promenade. 11 faisait nuit noire quand nous arrivâmes au sommet de la rampe qui descend à Coire. Mille petites lumières brillaient au fond de la vallée; quelques-unes s'agitaient comme des étincelles sur la cendre d'un papier; d'autres, placées sur la montagne opposée, se mêlaient aux étoiles. Nous n'arrivâmes qu'à dix heures à Coire, où le souper nous attendait au joli hôtel du Steinbock. Le crieur de

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rareté de Tair, et des arbustes pleins de sève poussent leurs racines jusque dans les pores du rocher.

A Spluga, la collation se trouva servie d'avance et le feu allumé. La frontière d'Autriche étant au sommet de la montagne, on visita scrupuleusement passe-ports et bagages, et la pluie toujours redoublant, nous commençâmes à descendre au trot le versant méridional du Splûgen. Les ruisseaux étaient devenus des torrents qui tombaient sur la route et la traversaient pour se jeter dans le précipice. Un de ces torrents avait roulé de grosses pierres; nous y restâmes engravés tout à coup sans pouvoir faire un pas ni en arrière ni en avant. L'eau bouillonnait entre les jambes des chevaux et la voiture penchait du côté de l'abime. Il nous fallut des* cendre à la hâte dans l'eau, qui n'avait pas moins d'un mètre de profondeur. Les cantonniers ont Tordre de surveiller ces passages difficiles les jours d'orage, et de les débarrasser des pierres à mesure qu'elles tombent. Du côté des Grisons, nous avions vu chacun à son poste; mais le cantonnier italien n'aime pas à se faire mouiller et ne recherche pas avidement les situations pericolose. Il avait déserté. Pour être juste, il faut dire aussi que sa présence n'eût pas été fort utile, puisque dix hommes n'auraient point suffi à écarter de la voie les quartiers de roche amenés par le torrent. Ceux que l'eau poussait jusqu'au bord du précipice tombaient à cinq ou six cents pieds dans une vallée dont les nuages cachaient le fond. Nous attendions à dix pas, la pluie sur le dos, le bloc de pierre qui devait prendre la voiture en flanc et l'emporter sous nos yeux avec les bagages. Heureusement, une charrette attelée de six chevaux arriva en montant : le charretier consentit à nous prêter du renfort, et son attelage eut bientôt dégagé notre légère voiture du mauvais pas où elle était. Ce contre-temps se répéta deux fois avant la fin du trajet. Nous arrivâmes enfin trempés jusqu'aux os àChiavenna par une nuit noire qui devançait le coucher du soleil, et le feu, le souper, de bons lits fort propres nous rétablirent promptement. Pour la première fois, depuis quinze jours, je ne

30 VOYAliE EN ITALIE.

m*endorriiais pas â côté d'un toiTf*iit, et le silence me parut aussi délicieux que le murmure de l'eau m'avait semblé charmant en arrivant à Ragaz. Le lendemain matin, le ciel était purgé, le soleil éclatant ; un omnibus nous mena au petit port de Colico, où nous attendait le bateau à vapeur. Nous traversâmes le lac de Côme. Des deux rives on nous saluait gaiement en tirant de petits canons de cuivre. Sur notre gauche, dans une anse profonde, nous vîmes la belle villa Pliniana, où dormait encore un couple d'amoureux connu de toute l'Europe. Sur Tautre rive se montra la villa Sommariva, dont les persiennes commençaient à s'ouvrir; du haut d'une terrasse des gens matineux agitèrent leurs mouchoirs. J'aurais mis volontiers |)ied à terre pour revoir les sculptures de Canova, et notamment le groupe de V Amour et Psyché, si mon compagnon n'eût été pressé d'arriver à Milan. Nous déjeunâmes à dôme, et nous montâmes dans la première voiture qui partit pour Monza. On peut s'étonner qu'une petite ville prise d'assaut et ravagée trente fois renferme encore d'anciens monuments. Les habitants de Monza étaient Guelfes du temps des guerres civiles; ils furent massacrés par l<»s Gibelins: s'ils eussent été Gibelins, les Guelfes les auraient exterminés. Plus tard, comme ils tenaient pour le |)arti du roi de France, Tarmée de Cliarles-Quint vint les assiéger. S'ils eussent été |)artisans de TEmpereur, ils auraient eu afl'aire au roi de France. Les Visconti trouvèrent mauvais qu'ils fussent attachés aux Sforza ; mais, assurément, les Sforza les auraient |uinis de préférer les Visconti. De tant d'ennemis, le seul <|u'ils aient repoussé victorieusement est le tyran Ezzelino, et bien leur en prit, car celui-là eut été le plus cruel de tous.

La cathédrale de Monza est un des monuments purement gothiques les plus anciens et les plus curieux de l'Italie septentrionale. La fondation de» cet édilice remonte au règne de Théodorie. La façade, achevée deux cents ans plus tard, porte bien le cachet du huitième siècle. On reconnaît dans la coupe et l'élégante ornementation de cette façade le beau style de Saint-Germain-l'Auxer-

rois, mais adouci et moins sévère. Cette nuance se retrouve dans la plupart des églises de la même époque élevées au delà des monts. Outre la noirceur de nos pierres et les sombres enduits que dépose notre climat brumeux, le style de nos vieux monuments se ressent du caractère sérieux de la France au moyen âge. Le tempérament italien se prête moins volontiers que le nôtre aux impressions mélancoliques. La clémence du ciel, Téclat de la lumière, la blancheur du marbre et des pierres de construction invitent Tartiste à charmer les sens plutôt qu'à frapper l'imagination. La gravure ci-jointe reproduit à merveille le monument gracieux que Monza doit à la piété de la reine Théodelinde. Il est aisé de reconnaître que la moitié supérieure du campanile appartient à une époque où le gothique avait disparu. Dans l'intérieur de Téglise, entièrement restauré, on tombe en plein quatorzième siècle.

Malgré les assauts et pillages, la cathédrale de Monza renferme encore des richesses considérables, et entre autres une couronne d'empereur d'Allemagne qui pourrait bien avoir été portée par Frédéric T**. Ce qui attire les Milanais et les étrangers à Monza, c'est rimmense parc de la villa impériale, où, dans un espace de quatre lieues de circonférence, les bois, les bosquets, les eaux artificielles offrent à chaque pas des points de vue variés. Comme Paris, la capitale de la Lombardie possède son Versailles, et les bons bourgeois de Milan y viennent chercher l'air pur et les anmsementsde la villégiature.

Vers six heures du soir, nous primes le chemin de fer, et nous exécutâmes notre entrée à Milan, au fond d'un onmibus où seize personnes entassées criaient a la fois et se querellaient avec le conducteur sur le prix de leur place. A ce tapage, nous reconnaissions notre chère Italie. Deux heures après, nous étions assis à l'orchestre de la Scaltty et nous écoutions ÏErnani du maestro Verdi.

Hyères — Le» maladrs. — Antibes. — Nice. — Les mendiants. — Monaco. — Oneille. — Ënibellii'Mments de la ville. — Albenga. — Le pont romain. — Qiaoe et paradis. — Savone. — Le poêle Ghiabrera. — Les machines, — Grégoire VU et Pie VIL — Albis- •ola. — Arrivée à Gènes.

Michel de Montai;2[ne, qui était, comme on sait, choliqueux et maladif, a dû passer par la Corniche lorsqu'il partit pour Tltalie ; c'est, en effet, la seule route où l'on n'ait à redouter ni les neiges, ni l'air âpre et froid des Alpes, et par conséquent celle qui convient aux malades. Les difficultés du terrain y sont du moins compensées par la chaleur et la lumière, ces deux grands éléments de tout bien-être. On a donné avec raison le nom de Pctite-Prot^encc à ce recoin du jardin des Tuileries où les enfants et les vieillards viennent se réchauffer en hiver, quand notre ciel avare daigne permettre au soleil de nous envoyer quelques pâles rayons. La terrassa des Feuillants, qui représente la grande chaîne des Alpes marilimes, préser\'e les promeneurs du vent du nord, et leur procure, dans un espace de quelques mètres, une douceur de température trop rare sous notre degré quarante-neuvième, et qui donne une bien faible idée du climat de la Provence.

I^ seconde fois que je me rendis de Marseille à Gênes, c'était dans la diligence de Toulon, qui partait le soir, à mon grand regret, les messageries avant Thabitude de tout faire pour le commerce, et rien pour le touriste. Quiconque n'a point de marchandise à vendre ne mérite aucun égard ; et comme ce n'est pas une

affaire d'orque de regarder le pays, les heures de départ sont réglées dans rintérèt des colis et des sacoches. Il me fallut donc passer de nuit par les gorges d'Olioules, que j'aurais pourtant voulu voir. J'arrivai à Toulon vers six heures du matin, et, après avoir fait la visite obligée aux forçats du bagne, à Tarsenal et au vaisseau de ligne en rade, qui était alors le Montebello, je pris une voiture à volonté pour Hyères. Pendant ce court trajet de cinq lieues, on remarque un changement notable dans le climat : le mistral, ce fléau de Marseille, souffle encore à Toulon, quoique avec moins de force; mais, un peu plus loin, il cesse tout à coup. Le printemps perpétuel commence : d'une plaine aride, où les arbres sont rachitiques, on passe dans un jardin oriental couvert de plantes robustes ; le palmier frileux s'épanouit à l'abri du vent et arrondit avec élégance ses branches monumentales : c'est l'ornement de la grand'place d'Uyères, et dans la plaine qui conduit au rivage de la mer, les pins dltalie, comme de grands parasols, vous engagent à venir vous asseoir à leur ombre.

Les habitants d'Uyères, ennuyés sans doute de l'invasion des étrangers, se sont retirés dans la ville haute pour y conserver avec soin la tradition de la malpropreté, que les exigences des Anglais et des Parisiennes menaçaient d'une destruction complète. Si l'envahissement de la mode continue, dans peu la ville entière court le risque d'être nettoyée, remise à neuf, meublée, garnie et louée à ces maniaques du Nord qui font un usage scandaleux et immodéré de l'eau froide et du ftavon. Déjà vous ne rencontrez dans la ville basse que des dames en chapeau, l'ombrelle à la main, que des jeunes gens gantés, le lorgnon sur l'œil, comme au boulevard des Italiens. Par les fenêtres ouvertes s'échappent les accords d'un piano d'Érard; des équipages de luxe sortent des maisonnettes aux jalousies vertes , et dans la cuisine de l'excellent hôtel des Iles d'Or on ne sent point le puissant parfum de l'ail, ce qui prouve que nul Provençal n'y descend ; en revanche, l'antique saleté se maintient sur la hauteur avec une noble persévérance.

iO VOYAGE EN ITALIE.

A Uyères, tout étranger s'appelle malade. Eussiez-vous Tencolure d'Hercule et reml)onpoint de Silène, vous êtes un malade pour les gens du pays. Quand une voiture s'arrête à la porte d'un hôtel, la servante court annoncer à sa maîtresse que des malades sont arrivés, ce qui n'empêche pas le cuisinier d'allumer ses fourneaux et de servir des dîners de Cocagne. En sortant de cette maison de santé, dont les pensionnaires font bombance, je me rendis à Antibes par Fréjus et Cannes, deux petits ports peu distants l'un de l'autre, et dans lesquels Napoléon mit pied à terre au commencement et au déclin de sa fortune. La première fois, le général de vingt-huit ans revenait d'Egypte à l'improviste, préoccupé, muet et mystérieux, environné d'une auréole de gloire que les hommes n'avaient vu briller que deux fois, sur la tète d'Alexandre et celle de César. Son étoile l'avait guidé miraculeusement à travers une croisière anglaise. Un mois plus tard, il rompait le silence au château de Saint-Cloud, et changeait en un jour les destinées de la France. La seconde fois, le proscrit de l'île d'Elbe revenait prendre possession de l'Empire, sans autre secours que le prestige de son nom. Du village de Cannes, l'aigle vainqueur ouvrait ses ailes pour ne les replier qu'au palais des Tuileries, après avoir accompli, par ce voyage triomphal, un prodige politique sans exemple dans l'histoire du monde.

Antibes est une jolie petite ville dont Martial a parlé sous le nom d'Ànlipolis, et où ce poète, qui était gourmand, avait, à ce qu'il paraît, mangé d'excellent poisson. Quelques antiquités grecques et romaines permettent de lui supposer une origine aussi ancienne que celle de Marseille. Henri IV eut le bon esprit d'acheter ce joyau à la maison de Grimaldi pour la bagatelle de deux cent cinquante mille livres tournois. On y parle un jargon qui participe de l'italien et du provençal, mais qui s'éloigne fort du français. Le même phénomène se reproduit sur toutes nos frontières. Vous n'avez pas besoin de traverser le Rhin pour tomber dans un pays où l'on ne parle que l'allemand. Aux Pyrénées, on ne sait guère que le basque

et Tespagnol. Nous sommes (jermains à Strasbourg, Catalans à Port-Vendres et Piémontais à Antîbes; mais si nous parlons comme nos voisins, c'est peut-être afin qu'ils nous écoutent, et avec les mots dont ils se servent nous leur communiquons nos idées, si bien qu'un jour arrive où ils demandent notre code, nos lois, nos libertés, et parfois notre appui contre ceux qui les gênent. — D'Antibes, un omnibus, qui passe par la frontière sarde, conduit les voyageurs à Nice, comme autrefois les gondoles «menaient le Parisien à Saint-Germain.

Près de l'embouchure du Var, les fondateurs de la colonie de Marseille, ayant défait les Liguriens en bataille rangée, élevèrent sur un rocher battu par la mer une petite citadelle q^u'ils appelèrent en grec iVt/rè, c'est-à-dire Victoire, en commémoration de leur fait d'armes. La langue italienne, qui né corrompt les mots que pour les adoucir, en fit Nizza, et les Lombards, qu'une invasion amena plus tard dans cette province, frappés de la beauté du pays, lui donnèrent le nom de Bella-Landa.

Ce qui fait aujourd'hui la gloire et la fortune de Nice , c'est l'immense et magnifique terrasse élevée au-dessus de la plage. De tous les coins de l'Europe on se donne rendez-vous pour l'hiver en cet endroit. On y monte par des escaliers larges et commodes, et que la mer soit calme ou irritée, on y jouit d'un spectacle si beau, qu'il devient difficile de s'en arracher. Tel voyageur, qui pensait y jeter un coup d'œil, s'est fixé à Nice pour plus d'années qu'il n'y comptait passer de jours. Cette terrasse fut achevée vers la fin du siècle dernier, après trente-cinq ans de travaux non interrompus. 11 y manquait d'abord un garde-fou, ce qui devint l'occasion de plusieurs accidents; mais une des premières personnes qui s'y laissa choir ayant été le président du sénat de Nice, on s'empressa de construire un parapet. Un seul et grave inconvénient gâte le charme de cette promenade, c'est la fumée qui sort des maisons situées au-dessous de la terrasse. Cinquante cheminées, fonctionnant avec ensemble, obscurcissent l'air de leurs nuages infects, ce qui trouble

42 VOYAGE KN ITALIE.

fort la quiétude des spectateurs quand la brise de mer rejette la fumée de leur côté. La terrasse aboutit au rocher qui supportait l'ancienne forteresse phocéenne, aujourd'hui changée en casino. Un passage , taillé dans le roc , conduit au port, qu'on appelle la Limpia.

La ville neuve contient la plupart des édifices publics et le» habitations des étrangers. Dans les rues du Corso et de Saint- François sont les hôpitaux, le théâtre, la poste, l'église du Saint- Suaire et le palais du sénat. Comme à Ilyères, la ville haute est laide, irrégulière et négligée. Nous aurons tant d'églises et de monuments à examiner en Italie, que je ne m'arrêterai pas à ceux de Nice. Le seul palais vraiment beau est l'ancien palais ducal; mais tout à l'heure, nous en verrons bien d'autres à Gênes. Au théâtre Ntiovo^ qui date de vingt ans à peine, on chante l'opéra italien. Deux ponts jetés sur le Paglione réunissent à la ville les faubourgs de Saint-Jean-Baptiste et de la Croix-de-Marbre. La juste reconnaissance des Israélites a orné un de ces ponts d'un obélisque dédié à Charles-Félix, protecteur du commerce.

Aux approches de l'hiver, l'affluence des mendiants devient prodigieuse à Nice. Les populations misérables des Alpes maritimes descendent par bandes des montagnes pour venir chercher la chaleur et fournir aux malades plus d'occasions d'exercer leur charité qu'ils n'en peuvent malheureusement accepter. C'est une véritable irruption de besaces. Une fondation pieuse du roi Victor- Emmanuel, dont le but est de secourir ces émigrants d'hiver, contribue à grossir leur nombre chaque année, en leur donnant Tespoir de trouver des vivres. 11 y aurait péril à leur retirer cette subvention, et je ne serais pas étonné si l'intervention du gouvernement piémontais devenait quelque jour nécessaire.

Laissons cette ville charmante se débattre avec ses mendiants, et sortons par la belle porte de Victor-Amédée, construite avec les débris de celle des Calderai, dont il ne reste qu'un arc de style gothique. Nous arrivons au promontoire stérile du mont Boron,

qui fut jadis la retraite d'un pieux ermite. Au sommet de la montagne s'élève le fort Montalbano^ et sur le versant occidental le fort Thaaii, qu'une poignée de braves soldats sardes défendit héroïquement contre un régiment espagnol. A droite du mont Boron s'avance dans la mer la petite péninsule de Saint-Hospice, où Ton voit, le soir, briller un phare. Au fond de Tanse est le port de Villa-Franm^ qui fut ravagé, dit-on, par les Sarrasins; mais, Charlemagne ayant expulsé ces mécréants delà Provence, dans le neuvième siècle, il n'y parait plus.

Après Villa-Franca, nous entrons dans la principauté de Monaco, dont la route royale laisse la petite capitale sur la droite. Peu de voyageurs daignent s'écarter du chemin pour une ville de douze cents âmes, qu'on aperçoit d'ailleurs à vol d'oiseau. Monaco, située au milieu d'une vaste terrasse de granit, s'élève de cent mètres audessus du niveau de la mer. Un petit isthme unit le cap à la terre ferme, et la vue dont on jouit des bords de cette terrasse naturelle ne le cède en rien à celle de Nice. Le palais ducal ressemble à une citadelle. L'intérieur contenait de belles peintures que les garnisons et les vicissitudes de la guerre ont endommagées. Hormis la grande place et la rue principale, le reste de la ville est mal entretenu.

Les Grimaldi ont toujours été seigneurs de Monaco depuis le treizième siècle jusqu'à l'époque de la révolution française. Après la mort du trop célèbre César Borgia, pour qui Louis XII eut la faiblesse de constituer le duché de Valentinois, les Saint- Vallier, qu'on avait dépouillés, réclamèrent leur patrimoine. Il y eut procès, et François i ^ pensant que l'an'ét ne sortirait pas de longtemps, accorda l'usufruit du duché contesté à Diane de Poitiers, qui était une Saint-Vallier. Le cardinal de Richelieu, q-ui faisait mieux que François I^ les affaires du pays, annexa le duché de Valentinois à la couronne; mais il en donna le titre au prince de Monaco, pour le remercier d'avoir expulsé les Espagnols de son domaine. Un Grimaldi épousa ensuite la fille du maréchal de Grammont, qui devint ainsi duchesse de Valentinois. L'État de Monaco, enclavé

dans la province de Nice, devait finir par être réuni au Piémont. Cette réunion vient de s'exécuter récemment; mais elle a donné lieu à une tentative presque guerrière et à peu près politique. L'affaire en litige parait être celle-ci : Le prince actuel de Monaco aurait cédé sa principauté au roi de Sardaigne, moyennant une pension annuelle dont le chiffre serait devenu le sujet d'un débat. Monaco était occupé par les troupes piémontaises, lorsque le duc dépossédé voulut tenter un retour de l'île d'Elbe. Moins heureux que Napoléon, il s'est vu saisi et incarcéré, mais sans avoir à craindre le sort terrible de Murât en Calabre. Le prisonnier a été relâché, et son procès prendra sans doute les proportions moins dramatiques d'un jugement de première instance. La ville de Monaco n'a d'autre inconvénient que de manquer d'eau; deux citernes et une petite fontaine sont des ressources sufiisantes contre la soif, mais le ciel seul y est chargé de Tarrosement, et pendant quatre mois de Tannée, il s'en dispense absolument.

Après Menton, qui fait partie de l'ex-duché de Monaco, on passe le pont de Saint-Louis, construit sur un torrent qui se jette dans la mer à trois cents pieds au-dessous de la route. Une suite d'énormes rochers semblables à des écueils conduit au bourg de Ventimù/lia^ où l'on suppose que les Romains avaient élevé un temple à Junon, parce qu'une pierre de Téglise de Y Assomption porte encore distinctement gravé le nom de la reine des dieux. Les seigneurs de Ventimiglia opposèrent une résistance longue et honorable à la république de Gênes, eu égard à l'infériorité de leurs moyens de défense contre un ennemi si puissant. Après cette petite ville, on rencontre un nouveau promontoire qui s'avance dans la mer, et sur lequel un ermite des premiers siècles de l'Eglise avait établi sa <lemeure. Les cénobites de ce temps-là étaient des gens de goût, qui choisissaient de beaux sites et une nature splendide et clémente pour se livrer k la vie contemplative. Le rivage en cet endroit forme cinq pointes avancées dans la mer, sur lesquelles on avait bâti cinq tours crénelées, ce qui donne à cette langue de terre l'apparence d'un château

fort. Entre ces tours, on a construit peu à peu des maisons, et de là est sortie la petite ville de Bordighera, dont l'église, dédiée à sainte Madeleine, contient une belle statue de la patronne par le sculpteur Parodi.

Dans un véritable jardin, nous trouvons, après Bordighera, le bourg de San-Remo, dont le nom est une de ces bizarres fantaisies populaires où la justice et le bon sens n'ont aucune part. Le vénérable évèque Romulus de Gènes mourut en ce pays, et sa villa fut appelée terre de Romulus. On y bâtit un bourg que les Sarrasins ravagèrent, et quand on le releva, ce bourg prit, sans qu'on sût pourquoi, le nom de Saint-Remus (en italien San-Remoy On n'y voit, d'ailleurs, rien de beau que son admirable climat.

Passons San-Stefano, San-Lorenzo, et même Port-Maurice, ville tortueuse et laide, à laquelle le commerce donne seul quelque importance. Une chaussée d'un kilomètre sépare Port-Maurice A'Oneglia^ située à l'embouchure d'un torrent. Une faute grave des habitants de cette ville devint la cause d'un désastre. En 1792, l'amiral Truguet avait débarqué sur la côte un parlementaire, qui fut massacré par des fanatiques. L'amiral tira vengeance de cet acte de barbarie en jetant sur la ville tant de bombes qu'il n'en resta pas une maison debout. Oneille, autrefois aussi laide que Port- Maurice, eut ainsi l'occasion de réparer le désordre et l'alignement défectueux de ses constructions, comme ce quartier de Rome que Néron brûla pour le refaire sur de nouveaux plans. La ville de Paris, à qui ses embellissements coûtent si cher, est moins expéditive, mais plus libérale. Les deux grandes rues parallèles qui traversent Oneglia d'un bout à l'autre sont aujourd'hui bordées d'édifices réguliers. On respire librement sur des places spacieuses le bon air qui se corrompait dans les anciens cloaques.

Arrivons aux promontoires du Cap- Vert et du Cerf, qui se rappiochent l'un de l'autre dans la direction du nord et forment une sorte de bassin. Le pin de montagne et celui d'Italie vivent en bons voisins dans ces pays d'une sauvagerie admirable. On aperçoit des

villages de tous côtés, les uns nichés sur le penchant de quelque pic de granit, où Ton a peine à comprendre comment les maisons se tiennent en équilibre ; les autres assis dans quelque vallon riant. La route traverse deux de ces villages pour arriver à Albenga , en passant devant Tile Gallinara. Sur le torrent de la Centa, les Romains avaient construit un pont magnifique, dont les piliers sont ensevelis sous les alluvions. La Centa, changçantde lit brusquement, s'est jetée dans la mer d'un autre côté. Dix arches du pont, que Ton peut mesurer, font évaluer sa longueur totale à cent cinquante mètres. On suppose que ce bel ouvrage date du règne d'Adrien. Albenga jouissait alors d'une certaine splendeur. De riches patriciens de Rome y possédaient des terres, comme on le voit par des inscriptions conservées dans quelques maisons de la ville. Les tours dont elle est comme hérissée sont du moyen âge et lui donnent un aspect sévère, qui n'est pas sans charme. Albenga a tous les caractères de ces cités autrefois florissantes où le nombre et la grandeur des monuments ne sont plus en rapport avec le chiffre de la population, et qui s'en vont mourant de leur belle mort. Une forte odeur de marécages et de chanvre qu'on sent aux environs a peut-être contribué plus que le temps à sa décadence. Masséna y avait établi son quartier général pendant la brillante campagne qui se termina par la prise de Gènes. On y voit un petit baptistaire dans lequel on n'entre qu'en descendant un escalier, et dont la voûte est soutenue par huit colonnes élégantes d'ordre corinthien. Une mosaïque dégradée porte les restes inintelligibles d'une inscription que Ton a cru romaine , mais qui date des premiers siècles de l'Église.

Au delà d' Albenga, la nature, combattue entre l'élément alpestre et rélément méridional, prend un aspect plus grandiose et plus varié. Tantôt la terre végétale se couvre de plantes luxuriantes , favorisées par la chaleur, tantôt des masses énormes de rocs sombres et nus ramènent l'image de la désolation et du chaos, mais d'un chaos lumineux, comme si la main du Créateur eût interrompu son ouvrage après un connnencement d'exécution. La chaîne du

mont CalvOy qui se rapproche du rivage, étend vers la mer la base de ses grands cônes de granit noir. Par instants, on croirait voir les ossuaires de quelque armée de géants ; mais dans les intervalles reparaissent les jardins, la vigne et les bois d'oliviers. La famille de Fiesque avait un château et des terres dans cette contrée pittoresque. Les Doria ne se firent point scrupule d'accepter les dépouilles de leur rival Jean-Louis de Fiesque. Après les villages de Loano et de Pietra, se présente le grand promoHtoire de Caprazoppa^ que nous appellerions en français le cap de la Chèvre-Boiteuse. Du faite de ce mastodonte de pierre, toujours battu des vagues, on sourirait volontiers de Timpuissance des flots, si on ne savait qu'à la base du rocher sont d'immenses cavernes presque inaccessibles , lentement creusées par la Méditerranée, et dont les stalactites bizarres n'ont d'autres spectateurs que les mouettes et les éperviers de mer. L'ancien marquisat de Finale, où l'on entre ensuite, se composait de trois petits bourgs du même nom , environnés de terrains d'une fertilité particulière. Finale- Marina est celui que traverse la route en passant sur un torrent. La forteresse est d'un aspect original; la grande rue parait belle, et l'église collégiale, dessinée par le Bernin, a quelque chose de fastueux qui ne déplaît pas, malgré l'abus des ornements et le style corrompu du siècle d'Urbain VUL

De Finale à Noli , on s'éloigne un peu de la mer en passant sur un promontoire situé à la base de la montagne des Sette-Pani^ d'où Masséna, par une manœuvre audacieuse, délogea l'armée austrosarde en 1794. Sur les confins de la province de Savoie, on peut descendre jusqu'au rivage et visiter les grottes creusées par la mer. La plus curieuse est celle située en face de l'ile Bergesi. Les stalactites affectent les formes de monstres marins et d'animaux pétrifiés. Un gouffre, dans lequel les vagues se jettent, produit un bruit sourd qui ne laisse jamais reposer les échos de cette caverne. La grotte principale conduit à une autre plus petite, d'où l'on passe dans une galerie spacieuse que soutient un énorme pilier élégam-

mont façonné , dief-d'œuvre de patience du temps et de la nature. A mesure qu'on s'approche de Savone, la route, plus resserrée entre la mer et les Alpes liguriennes, devient moins sûre et d'un entretien plus difficile. Des torrents qui se précipitent du haut des montagnes et qui débordent souvent pendant les orages et les pluies d'automne, brisent tout ce qui s'oppose à leur course, et se creusent à l'improviste des lits nouveaux. On peut retrouver dans ce passage des épisodes de voyage pareils à ceux du Splûgen ; mais j'avais payé mon tribut aux mauvais esprits des montagnes, et je ne les ai point rencontrés sur la Corniche.

Ai)rès Gènes et Nice, Savone est la ville la plus considérable de l'ancienne Ligurie. La cathédrale, pour l'achèvement de laquelle Jules II avait donné quinze mille écus d'or, était un fort beau monument; mais, en 1542, la république de Gènes fit démolir quatre églises de Savone, un couvent, trois hôpitaux, un arsenal et quantité d'immeubles particuliers, pour élever sur le terrain, ainsi déblayé, une grande citadelle. On posa, il est vrai, dans le même temps, la première pierre d'une nouvelle cathédrale, dans laquelle on reporta les sculptures de l'ancienne église, les bois ciselés du chœur, (fuelques fragments d'architecture et des bas-reliefs de marbre. On orna les chapelles de tableaux de Lanfranc et de l'Albane; mais, malgré tant de frais, la supériorité des morceaux conservés fait assez comprendre combien l'ancien dôme est regrettable.

On commence à trouver dans ce pays les premières traces des peintres de l'école génoise , Dominique Piola , Ratti , le Castello. Nous citerons un autre artiste moins éminent, qui appartient à la ville même de Savone. Un certain Maraggiano, sculpteur populaire, qui mériterait plutôt le titre d'artisan, imagina de faire des groupes de statues de {.'randeur naturelle, en bois, et représentant des scènes du Nouveau Testament. A une époque de pleine décadence, ces ouvKages, dont le seul mérite était la vérité des attitudes, furent accueillis avec quelque faveur dans les couvents de Gênes et de

Savone, qui avaient perdu les traditions du goût. Les morceaux qui représentent le Couronnement d'épines et la Prière au jardin des Olives passent pour les chefs-d'œuvre de Maraggiano , si l'on peut donner ce nom à des figures d'où l'idéal est soigneusement écarté.

A l'ordinaire, on les regarde peu; mais dans la nuit du vendredi saint, par un ancien usage, ces figures, que le peuple appelle machines, sont fêtées et promenées triomphalement dans les rues. Il ne faut pas moins de trente personnes pour soutenir un seul groupe, au moyen de bâtons et de tréteaux. Ce jour-là, les couvents de Savonc exhibent avec émulation les ouvrages de Maraggiano à la lueur des flambeaux et au bruit des fanfares, ce qui produit une véritable émeute, à laquelle viennent prendre part les habitants des villes voisines. Il est difficile de juger le mérite des machines, tant elles sont couvertes d'oripeaux, de dorures et de banderoles ; mais leur toilette ne nuit pas à l'effet qu'elles produisent sur la foule pendant ces courses nocturnes. Il est certain qu'elles sont infiniment supérieures aux affreux automates qu'on promène en Belgique, en Flandre et à Douai, les jours de fêtes patronales. Quant à l'appareil des processions de Savone, les Italiens s'entendent merveilleusement à le rendre solennel et fantastique. Des feux du Bengale, des torches, des musiciens accompagnent le cortège des machines, tandis que les escortes des mannequins flamands ne sont que des mascarades plus ou moins grotesques, qui ne disent rien à l'imagination.

La ville de Savone tirera plus de gloire du poète Chiabrera que «du sculpteur Maraggiano. Gabriel Chiabrera, surnommé en son temps le Pmdare italien, fut l'ami d'Urbain VIII. Il était fort laid, et les dames romaines, moins touchées de son génie que de son visage repoussant, ne lui donnèrent jamais le baiser charmant que Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI, déposa sur les lèvres d'Alain Chartier. Ses poèmes héroïques et lyriques sont admirables par la pureté du style ; mais les principaux traitent de sujets si

éloignés de nous, et dont Tintérèt a si fort diminué, que je n'ai pu les lire, — je le confesse à ma honte. Il faut Homère pour ehanter les combats d'Hector et les vicissitudes d'Ulysse; le Tasse nous captive encore par le récit de la première croisade. Heureux celui qui peut prendre plaisir à la lecture de ïAmadéide de Chiabrera, qui célèbre la délivrance de Rhodes par le duc Amédée de Savoie I Je m'incline devant ce lecteur courageux comme devant ce Romain dont parle Juvénal, qui mangeait à son diner un paon tout entier. Le paon est un bel oiseau, mais indigeste.

Sur la place de San-Francesco, à Savone, se trouve un grand café qui servait autrefois de cercle à la noblesse de cette ville; sur les murailles de la salle, on voit les figures des hommes célèbres dont Savone a la prétention d'avoir été le berceau. Parmi ces grands hommes, on remarque l'empereur Pertinax, Christophe Colomb, dont personne, jusqu'à ce jour, ne connaissait au juste la ville natale, les deux papes Sixte IV et Jules II, et enfin Grégoire de Soane, dont le nom seul aurait dû avertir les Savoniens de leur erreur, à moins pourtant qu'ils n'aient pris Soane en Toscane pour Savone en Ligurie. Sans doute il est bien aux habitants d'une ville de rendre hommage à leurs compatriotes illustres ; mais en accaparant tant de célébrités contre toute vraisemblance, on laisse voir qu'on ne connaît de ces personnages que le nom. Si Grégoire VII, l'un des plus vastes esprits qui se soient assis sur le trône de saint Pierre, était né à Savone, il s'appellerait Grégoire de Savone, et non pas de Soane. D'abord, il n'est pas permis à des italiens d'ignorer Texistence de Soane, quoique la malaria ait rendu cette ville presque déserte aujourd'hui ; et ensuite, ce n'est guère connaître le grand pontife qui entreprit à la fois de puiser l'Église de ses vices et de soumettre les empereurs d'Allemagne à l'autorité du saint-siége, que de le faire naître à une extrémité de la péninsule qu'il ne vit jamais. Grégoire VII, fils d'un charpentier de Soane, se rendit fort jeune à Rome, où ses vertus relevèrent au trône pontifical. Il n'en sortit que pour aller mourir à

Salerne, près de Naples, consumé par les chagrins que lui avait procurés son ambition. En voyant ces bévues si naïvement étalées sur les mûrs, on peut croire les Savoniens capables de tout en fait d'anachronismes, et se demander si, par hasard, ils n'auraient pas confondu un pape du onzième siècle avec Pie VII, qui demeura par force dans leurs murs pour avoir résisté à l'empereur Napoléon, mais qui n'était pas un enfant de la Ligurie,

A cinq milles de Savone, par un chemin qui serpente sur le flanc des Apennins, on arrive au petit village de Saint-Bernard, où la piété des fidèles a fondé deux hospices et une église dédiée à la Madone de Miséricorde. Au quatorzième siècle, un vieux cénobite, nommé Jean Botta, retiré dans ce lieu sauvage, eut un jour la fantaisie de descendre à Savone, et d'y prêcher la dévotion particulière h la sainte Vierge. II fit des enthousiastes qui le suivirent dans sa retraite et lui portèrent des offrandes. Le saint vieillard érigea une chapelle à la Madone ; mais, par la suite, les dons s'élevèrent si haut, que le conseil des anciens de la municipalité de Savone résolut de faire construire une église dans laquelle fut enveloppée la modeste chapelle de Jean Botta. On appela des architectes et un sculpteur de Milan, qui se distinguèrent médiocrement. La façade de cette église ne brille pas par le goût et la correction; mais à l'intérieur sont des tableaux de grands maîtres, entre autres une Ascension du Tintoret, une Présentation au Temple du Dominiquin, qui ne le cède en rien aux plus belles pages de l'Académie de Bologne, et des fresques de Bernard Castello, peintre charmant de l'école génoise, ami de Torquato Tasso, et qui a laissé des dessins précieux sur les sujets de la Jérusalem délivrée. Ces fresques sont effacées par le temps, mais on distingue encore la grâce et l'élégance un peu maniérées de la compositiooi Dans une chapelle souterraine est conservée la statuette de la Madone de Miséricorde, objet de la vénération des pèlerins, et à laquelle Pie VII donna un riche collier. Dans une quête qu'on fit un jour à cette église, un habitant de Savone offrit la somme énorme de

cent mille francs. On conçoit que le trésor de la Madone, conservé dans la sacristie, devait être considérable lorsqu'il fut pillé en 1 797. Voilà bien l'Italie ! Vous vous enfoncez par un sentier dans les montagnes ; vous découvrez un village, une église assez mal bâtie, et vous y trouvez des chefs-d'œuvre de peinture, en vous demandant ce que viennent faire dans ce désert le Tintoret, le Dominîquin et Bernard Gastellol Des deux côtés de l'église sont les deux hospices, dont l'un sert d'auberge aux pèlerins, et l'autre de refuge aux enfants trouvés, aux orphelins pauvres et aux incurables. La place du village est ornée d'une belle fontaine de marbre.

De Savone à Vol tri, la route creusée dans le roc présentait d'énormes difficultés; c'est au gouvernement français impérial que revient l'honneur d'avoir terminé ce grand travail. Au village d'Aïbissola naquit Jules II, le plus vaillant de tous les papes, le seul qui ait porté cuirasse et monté, le pot en tète, à l'assaut d'une place de guerre. Le chevalier Bayard raconte dans ses Mémoires qu'il poursuivit Jules II sur la route de Ferrare Tépée dans les reins, et qu'il pensa le faire prisonnier, ce qui eût été, dit-il, une belle prise. Nous retrouverons ailleurs ce personnage énergique, à qui les beaux-arts sont aussi obligés qu'à Léon X lui-même, et nous publierons un document curieux, extrait des archives de Venise, touchant cette question, qui a été le sujet d'une grande controverse historique : Jules II a-t~il, oui ou non, entretenu à sa solde un escadron de cavaliers musulmans, pendant la guerre de la sainte ligue?

L'église collégiale et celle de Saint-Joseph doivent à la libéralité de ce pontife la richesse de leurs décorations.

Au delà d'Albissola, les noms illustres du sénat de Gênes vous annoncent l'approche de la ville des doges. Près d'Arenzona, une magnifique maison de plaisance appartient aux Palavicini; à Voltri, sous les ombrages des parcs et des jardins de luxe, viennent en été les Durazzo et les Brignole. Bientôt la pente des montagnes s'adoucit, l^e rivage de la mer décrit une courbe; vous touchez

le fond du golfe, et au détour de la route vous apercevez en face de vous une énorme colonne blanche; c'est. le grand pbare de Gènes ; les hauteurs qui le dominent prennent ces formes anguleuses auxquelles on reconnaît les travaux de défense. Encore un pas, et la grande cité déroule devant vous son magnifique panorama. Vous touchez au faubourg de Saint-Pierre; un large quai formant le demi-cercle s'ouvre à la porte Lanterna; vous passez devant les terrasses du palais Doria, et tout à coup une muraille vous prive du spectacle de la mer ; le quai se rétrécit, les maisons vous couvrent de leur ombre, et vous ne voyez plus qu'une fourmilière turbulente s'agitant dans un Capharnaûm de petites rues où manquent l'air, l'espace et la lumière. Vous êtes dans Gènes la Superbe.

TliRlX

La maiion ducale de Savrtie. — Ses traditions. — L'ordre du Collier. — (Commentaires. — La couronne fermée. — Notice sur Vincent Gioberti. — Son caractère et sa mort. — Aspect des rues de Turin.

Jusqu'au onzième siècle, la maison de Savoie ne posséda que le territoire montueux et peu fertile enfermé entre Tlsère et le mont Cénis. L'héritage d'Adélaïde de Suse, en lui livrant une des portes de ritalie, l'oMifçea de prendre part aux événements de la péninsule. Il lui fallut du temps pour acquérir la souveraineté du marquisat de Saluces. Elle recrut en don le comté de Nice, et acheta le val d'Ossola, le pays de Tende et le territoire d'Oneille. Au dixhuitième siècle, elle s'agrandit prodigieusement par la cession du Montferrat, d'Alexandrie et de Tile de Sicile, qu'elle échangea prudemment contre celle de Sardaigne. Enfin, au commencement de ce siècle, elle put ajouter à ces belles possessions la ville et les Etats de Gènes, qui s'étendent jusqu'aux frontières de la Toscane, superbe bague que des événements imprévus et les malheurs de la France lui ont mise au doigt tout à coup.

Ce fut V^ictor-Amédée II, d'abord l'allié, ensuite l'ennemi de Louis XIV\ qui se crut assez puissant pour fermer la couronne de la maison de Savoie, c'est-à-dire pour prendre le titre de roi. Cette mesure était habile et sage dans un tenq)s où les duchés devenaient la proie des royaumes, tandis qu'un royaume, si petit qu'il fut, avait des chances d'accroissement et de durée; tant un mot qui implique

TURIN. m

une certaine grandeur exerce d'empire sur Tesprit des hommes I Que de combats pour arriver à ce résultat! que de mariages, que d'alliances, que de traités signés et rompus I que d'armées en cam^ pagne, tour à tour auxiliaires de la France, de rAutriche et de l'Espagne, tantôt décidant la victoire, tantôt partageant les revers de ces trois puissances, pour parvenir enfin à constituer ces États qui méritent bien le titre dQ^jroyaume par leur importance et leur étendue I L'histoire du Piémont offre un spectacle curieux. Placée entre trois grands ennemis toujours en guerre, la maison de Savoie se débat sans cesse contre ces trois colosses, négocie avec l'un, fait des promesses à l'autre, attaque le troisième, et manque de parole à tous trois aussi souvent qu'elle le peut sans se perdre. Gomme il arrive en pareille occasion, elle mécontente trois partis ; mais elle se tire des grandes luttes souvent plus forte, quelquefois plus faible qu'avant le conflit, toujours habile à profiter de la générosité du vainqueur ou de l'abattement du vaincu. Entre Louis XI et Charles le Téméraire, elle se prononça pour le roi de France, et la perfidie de son allié faillit lui coûter plus cher que la brutahté de son ennemi. Entre François F^ et Charles-Quint, ce fut bien pis encore : si ces deux adversaires acharnés eussent été sincèrement d'accord un seul jour, ils auraient injustement sacrifié un allié qui ne pouvait rester fidèle ni à Tun ni à Tautre. Entre le cardinal de Richelieu et la maison d'Autriche, et sous Louis XIV, pendant la guerre de la succession d'Espagne, la même situation se reproduit avec les mêmes conséquences, ce qui faisait dire aux ministres français que les alliances de la maison de Savoie se pouvaient compter par le nombre de ses défections. Ce n'est poini dans le caractère des princes de cette maison, parmi lesquels il y eut quantité de grands hommes, qu'on doit chercher les causes de leur versatilité, mais bien dans la position géographique de leurs États, dans la complication et les difficultés des circonstances, et dans la nécessité, qui, comme on sait, n'a point de loi. Avec un peu de complaisance, on pourrait trouver les traditions de la maison

de Savoie dans une vieille devise. Le plus ancien ordre du Piémont est celui du Collier ^ aujourd'hui de VAnnoticiade. Cet ordre, fondé en 1 360 par Amédée VI , a fourni matière à de nombreux commentaires : les uns lui assignent une origine chevaleresque, les autres une origine politique. Sans suivre les commentateurs dans leurs conjectures généralement hasardées, nous penchons pour Torigine galante, malgré la réputatioa de sagesse du comte Amédée, parce que le collier d'or ressemble par la forme à ces emblèmes galants que Ton appelait au moyen âge lacs d^amour. Amédée VI était jeune lorsqu'il créa l'ordre du Collier, et probablement ce symbole d'amour et de fidélité reçut une destination plus grave quand le prince conçut la pensée de le sanctifier en fondant une abbaye de quinze moines chargés de prier sans cesse pour les chevaliers du Collier, dont le nombre se bornait à quinze. Chaque chevalier honoré de cette distinction avait ainsi un moine toujours en prières pour le salut de son àme, ce qui était alors une faveur extraordinaire.

Mais ce qui a le plus éveillé l'esprit des commentateui*s, c'est le mot ferl gravé sur le collier, et dont on ignore le sens mystérieux. Un des érudits qui ont consacré leur temps à l'éclaircissement de cette énigme a traduit plus que librement le mot ferl par bon aufjure, ce qui me parait fort arbitraire. Un autre voit dans ces quatre lettres les initiales de quatre mots faisant allusion au courage déployé par Amédée le Grand devant l'île de Rhodes, dont il avait forcé les barbares à lever le siège : Fortitudo ejus Rhodum ienuit. Par malheur pour cette explication, le mot fert se trouvait gravé, dans la cathédrale d'Aoste, sur un collier que portait un lion de marbre sculpté sur la tombe du duc Thomas, père d'Amédée le Grand, ce qui faisait remonter plus haut que l'assaut de Rhodes la création de la devise symbolique. Cette remarque suggéra aussitôt à un autre commentateur l'idée que le lion portant un collier représentait les ennemis de la Savoie, et que le mot fert leur devait rappeler le signe allégorique de leur esclavage, suppo-

sition plus flatteuse que les premières, mais non moins invraisemblable.

Pour user à notre tour du droit imprescriptible de commenter, nous dirons que le mot fert, considéré comme le premier d'une phrase interrompue, prête un vaste champ aux hypothèses, et qu'on peut s'amuser à lui donner les sens les- plus variés. Par exemple, si vous l'accompagnez du mot arviay vous faites dire au comte Amédée : // prend les armes. Si vous ajoutez manum, vous avez : // combat. Si vous dites : Fert pedem choris, le sens devient : // va danser, ce qui est fort différent. S'il vous convient de penser qu'il faut dire : Fert in oculis amicamy vous avez : // aime sa maîtresse comme ses y eux y selon le langage de Cicéron. Vous plait-il de dire : Fert fallaciam ? \ons êtes forcé de le traduire ainsi : // trompe, avec l'autorité de Pline. On pourrait donc composer cent légendes différentes. Pour en adopter une qui puisse offrir un sens admissible, j'inclinerais volontiers vers le mot auxilium : Il porte secours. Cette devise sied à la maison de Savoie, qui, dans les grands événements et les guerres des siècles passés, a toujours rempli, avec le juste sentiment des intérêts de son pays, le rôle épineux d'auxiliaire. L'accroissement de forces du Piémont et les changements survenus en Europe depuis soixante ans appellent cette puissance à jouer à l'avenir un rôle plus considérable, et par conséquent plus beau.

Turin, comme une sentinelle avancée de l'Italie, eut toujours à souffrir des invasions de l'étranger. Après Annibal, qui, le premier, l'abandonna au pillage, peu de grandes armées passèrent les monts sans exercer des ravages, sinon sur la ville, au moins dans les belles provinces qui l'environnent. Mais ce qui a fait tant de fois la ruine de Turin peut devenir une des causes de sa prospérité, à présent que la civilisation a remonté vers le Nord, et que les lumières arrivent par les chemins que prenait autrefois la barbarie. Une ère nouvelle a déjà commencé pour le Piémont, et le fondateur de cette ère nouvelle est Vincent Gioberti, le plus grand homme de l'Italie moderne. Comme je n'ai point de goût pour la

politique, et que nous ne voyageons pas à sa poursuite, je me bornerai à donner ici une courte notice sur le célèbre publiciste pié^ montais, en laissant au lecteur le soin de juger et d'enaminer ses doctrines.

Vincent Gioberti, né à Turin en I8U1, se lit recevoir docteur après de brillantes études, et choisit Tétat ecclésiastique par vocation et par les conseils de sa mère. L'éclat de ses examens et de sa thèse, son éloquence, son caractère et ses mœurs simples, le tirent remarquer du roi Charles-Féhx, qui le voulut avoir pour chapelain. Gioberti, uniquement amoureux de Tétude, songea si peu aux avantages d'une telle position, qu'il nhésita pas à donner sa démission pour le seul plaisir de travailler et de penser plus librement. Ce mépris de la fortune, qu'on retrouve à chaque pas dan» sa courte carrière, est un symptôme d'élévation qui ne trompe jamais. Le roi Charles-Albert, qui venait de monter sur le trône, considéra ce désintéressement comme une bizarrerie suspecte : c'était alors une mauvaise note et le signe d'un esprit dangereux (|ue de s'enfermer avec des livres et de préférer une solitude labo* rieuses à des émoluments et à des loisirs. En 1833, un de ces semblants de conspiration, qui avortaient souvent en Italie avant d'éti*e formés, fut découvert à Turin. Gioberti, quoique étranger à tout complot, avait des connaissances parmi les gens compromis : on Tarrêta, on le mit en prison, et au bout de quatre mois on le tira de la citadelle, mais ce fut pour Texiler. Le roi Charles-Albert fit escorter jusqu'à la frontière, comme un malfaiteur, celui qui devait être son premier ministre seize ans plus tard. Cet homme dangereux se rendit à Bruxelles, et il y enseigna l'histoire et le catéchisme à des enfants dans un pensionnat.

Si loin de Tltalie, du fond de son obscurité, Gioberti, dont les vastes connaissances avaient mûri, voulut consacrer à son pays les fruits de son travail et de ses réflexions. Pour obtenir seulement la pt^rmission de se faire lire des Italiens, il fallait subir des conditions fort dures à un écrivain. Gioberti, parfaitement ortho-

doxe en matière de religion, n'avait rien à craindre sur cet article; mais comment toucher à la politique? Le plan qu'il imagina, et qu'on peut accuser d'un certain machiavélisme, éluda ces difficultés, qui semblaient insurmontables : non-seulement il fut lu de tout le monde dans son pays, mais le pape et les princes approuvèrent ses ouvrages. Afin de faire accepter à la cour de Rome le principe de Funité italienne, il se fit guelfe, en adressant au saintpère la prière de prendre en main la cause de Tltalie, la défense de ses droits et de ses Ubertés, par les moyens paciûques qui conviennent à un pontife. Après avoir désigné Rome comme la capitale de ritalîe régénérée, le savant publiciste indiquait au roi de Piémont son rôle de défenseur et de gardien armé de la mère patrie; aux autres princes, il conseillait une confédération d'États; au peuple, il prêchait le respect, la patience, Foubli des vieilles rancunes, le mépris des anciens préjugés municipaux, la concorde et l'union.

Ce que nous vepons d'exposer trop brièvement, Vincent Gioberti employa dix ans à le formuler peu à peu, ne découvrant d'abord ses idées qu'avec précaution, comme les vœux et les espérances d'un philosophe solitaire, parfois iucidenmient dans des ouvrages qui semblaient étrangers au sujet de ses préoccupations constantes, souvent avec une obscurité calculée, mais toujours éloquemment, noblement, et dans ce style coloré dont la plus harmonieuse des langues vivantes rend la lecture entraînante et facile. Enfin, ce fut en 1 843 que sa pensée apparut tout entière dans son grand ouvrage du Primato delV lialia, qui eut un retentissement immense, et ne trouva que ces obscurs détracteurs dont les attaques donnent plus d'éclat au succès. Trois ans plus tard, Gioberti publia le Gesuila moderno, où, en se défendant contre ces attaques, il émettait de nouvelles idées plus hardies que les premières, mais qu'on ne songea point à censurer. L'enthousiasme se communiqua rapidement d'un bout à l'autre de la péninsule. C'est alors que, suivant son expression, Gioberti put dire que « le cadavre était galvanisé. y>

En 1 846 et 1 847, Favénement de Pie IX, la conversion singulière du roi Charles-Albert, préparèrent la rénovation de Tltalie, et il ne faut pas oublier que l'Autriche allait accorder aux provinces loinbardes l'autorisation de prendre une certaine part à xe grand mouvement, lorsque la révolution de Février vint étouffer la résurrection pacifique et la changer en levée de bouchère Les événements qui en résultèrent sont connus de tout le monde.

Il est à remarquer que Tapogée de la fortune de Vincent Gioberti date du moment même où son œuvre avortait. Son retour en Italie fut une marche triomphale. Partout sur son passage les villes s'illuminèrent. Il fut embrassé par les princes, les rois et le pape. Dans un pays où Fauteur d'un opéra et la prima donna qui le chante sont honorés comme des dieux, qu'on juge des hommages que le peuple dut rendre à celui qu'il appelait son sauveur et son Messie I Gioberti fut élu député dans dix collèges à la fois. Il devint ministre et président du conseil. Nous ne raconterons point les vicissitudes parlementaires qui l'obligèrent à donner sa démission. Après la bataille de Xovare, il vint à Paris comme ministre plénipotentiaire, et quand il eut sollicité et obtenu son remplacement, il rentra dans la vie privée, joyeux comme un enfant de retrouver ses livres et ses papiers. Il sentait probabIfMnent que là était sa véritable force, et qu'il avait fait bien plus pour Fltalie du fond de son pensionnat de Bruxelles que sur son fauteuil de président du conseil. Il travaillait avec ardeur à un nouvel ouvrage, lorsque la mort le vint sui^ prendre à cinquante et un ans, dans toute la plénitude de son talent. On trouva sur son Ut les Promessi sposi de Manzoni, et limitation de Jésvs-l^.hrist. Les Italiens, qui ont attribué sa fin subite et prématurée à Faction du poison, ne savent pas qu'à Paris on ne meurt point empoisonné sans que la justice s'en émeuve. La médecine a constaté que Vincent Gioberti avait succombé à une attaque d'apoplexie séreuse. La ville de Turin réclama son corps et lui fit de magnifiques funérailles, comme elle le devait.

Voici le portrait qu'a tracé de cet homme remarquable son ami

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le plus intime, M. le docteur Cerise: « Gioberti avait une taille élevée, une physionomie ouverte et animée ; sa tête, admirablement conformée, avait un volume considérable ; elle était couverte d'une chevelure blonde et abondante, qu'il ne laissait. jamais descendre sur son vaste front. D'une santé délicate, il travaillait toujours et trop. Impressionnable, passionné, ardent à la polémique, il ne cessait jamais d'être généreux et loyal. Voici un trait qui peint admirablement ce caractère. Ayant appris un jour qu'un de ses adversaires était gravement malade, il fit détruire immédiatement toute l'édition d'une brochure qui allait paraître, et où cet adversaire était vivement attaqué. Ce qu'il était pour ses adversaires donne à penser ce qu'il devait être pour ses amis. Sa constance dans les attachements était remarquable, au milieu des travaux qui remplissaient si bien ^a vie. Son savoir était prodigieux, sa conception prompte et sa mémoire excellente... La littérature française lui était familière ; il lisait surtout Pascal. Sa société était aimable, car, à la gravité habituelle de ses pensées, il savait allier toutes les grâces légères de la conversation et la plus exquise politesse. »

Comme un complément de ce beau caractère, ajoutons au trait de bonté que cite M. le docteur Cerise les preuves certaines d'un désintéressement assez rare parmi les hommes de notre génération cupide. Sur la fin de son exil devenu volontaire, Gioberti reçut du roi Charles -Albert Tofifre d'une décoration accompagnée d'une pension de deux mille livres, d'une autre pension de six mille francs sur la cassette du roi, et d'un bénéfice de onze mille francs sur une abbaye. II refusa le tout, et dans ce moinent son budget de philosophe s'élevait à la somme de cent vingt francs par mois ! Cependant, par un scrupule plein de délicatesse, et afin de donner à la libéralité du prince la satisfaction de l'obliger, il accepta une pension de quinze cents livres, dont il disposa aussitôt en faveur d'un hôpital nouvellement fondé à Turin. Il est inutile de dire qu'après le temps de ses grandeurs, Gioberti rentra dans la vie privée aussi pauvre qu'auparavant. On me le montra un soir d'été chez un

traiteur de l'avenue de Nouillv, où il dînait sur une terrasse avec un de ses compatriotes. Un mendiant qui jouait d'un orgue de Modène s'approcha de lui. Gioberti, se doutant que cet homme était un Italien, Finterrogea dans sa langue et finit par lui jeter une pièce de deux francs. Son dîner ne lui coûtait pas si cher. Joseph Massari, qui Ta beaucoup connu, et que j'ai souvent entendu professer une admiration exaltée pour Gioberti, publiera sans doute, tôt ou tard, (|uelque travail sérieux et complet sur le régénérateur de ritalie, et particulièrement du Piémont.

On conçoit sans peine que les princes de la maison de Savoie aient adopté Turin pour capitale de leurs États aussitôt qu'ils devinrent maîtres de cette grande ville. La première fois que je vis Turin, je fus frappé et ravi de la beauté des édifices, de la largeur de ses rues et de ses places spacieuses, bordées de palais symétriquement alignés, ou tout respire Faisance et le luxe d'une véritable capitale. Cette impression agréable ne dura pas longtemps. Au rebours des autres villes d'Italie, dont je n'ai pu m'arracher qu'avec peine , Turin non-seulement ne m'a pas laissé de regret, mais j'avouerai que j'avais hâte d'en sortir. Cette régularité, qu'on prend d'abord pour une perfection, change bientôt de nom et s'appelle monotonie. Ces rues que d'un coup d'œîl on mesure dan» toute leur longueur, et qui se coupent à angles droits, ces trois places principales auxquelles on est toujours ramené, quelque chemin qu'on prenne, ces palais si pareils entre eux qu'on se croirait partout devant la même façade, et dont l'architecture un peu lourde charme médiocrement le regard , tout cela n'inspire à la longue qu'un ennui et une sorte de découragement auxquels on n'échappe qu'en formant la résolution de partir. Du haut du Castello ou de l'église Saint-Philippe, le panorama de Turin représente exactement un échiquier, tant les groupes de maisons sont égaux entre eux et découpés avec symétrie. Turin est la seule ville d'Italie que l'on ait raison de parcourir à la hâte, avec un programme fait d'avance, un Guide h la main, et un domestique de place ou un

fiacre à l'heure. Point d'incident à espérer; point de morceau d'architecture antique ou moderne de quelque valeur à rencontrer par hasard; point de fragment inattendu à glaner en passant; rien enfin de ce qui fait le bonheur de Tartiste , et qu'on trouve perpétuellement sous ses pas à Florence, à Venise, à Rome surtout; car, en Italie, le plaisir le plus constant, le moins coûteux, c'est cette flânerie, ce far-niente intelligent, qui consiste à s'arrêter des heures entières en face d'un monument qui vous plaît, ou d'un marbre cassé qu'on restaure, et qu'on remet debout en imagination. Turin ne vous offre point ce délassement. Le lecteur m'excusera donc si je le mène un peu vite et par le chemin le plus court dans ces rues parfaitement droites.

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!>- MijM't^ d*'.> ;iritiquit*''> dr Turin éUit un des plus considérables de l'Europe ^iviint qu'on eût divisé ses richesses en deux parts . pour composer le Musée ^péeial é;rk'plien. La cullection des niéd;«illes en e>i excellente. II contient des objets d'art CTecs et roniains. d'autn-ï» du Jiioven â^e, et beaucoup de morceaux de sculpture, parmi le«upjé'|« on peut citer une tête de Cyclope, une tête dWntiiioij^ parée eonime une lijîure de bacchante, une statue colossale i\i' l'empereur Adrif-n et une de l'empereur Claude, un Jupiter loi]dro\ant, un Barrbus, un Amour dormant sur les attributs d Ib'rcule, et un autre Amour couché sur une peau de Uon, qu'un r<'connait aisément pour une des précieuses reliques de Tart grei*, au milieu d'une quantité de statues fort belles aussi. On voyait, il y a quelques années, dans ce Musée, une mosaïque découverte dans un faubourg de Ca^liari en I7G6, représentant un Orphée de grandeur rolossale, la tète ornée du bonnet phrygien, entouré d'animaux attentifs à ses chants et aux sons de sa Ivre. Celte molaïque, d'un dessin au.ssi beau que celui de Pompéia, est enclavée aujourd'hui dans le |)avé du Musée égyptien. La collection des \ases étruMjues est si riche, que nous devons renoncer à Texaminor en détail. I^*s pièces les plus curieuses en sont l'Hercule combattant

les Amazones, et un vase de cuivre couvert de figures qui donnent une haute idée du génie de l'artiste étrusque , dont l'œuvre a duré si longtemps et la gloire si peu d'années, puisqu'on ne le connaît pas. Quant à la section des bronzes, elle m'a paru contenir en grand nombre ces dieiix lares et ces figurines informes que les Liguriens et les Romains estimaient plus que nous , à cause de la puissance protectrice qu'ils leur attribuaient. Hormis un beau Faune et une tète de Méduse^ le reste ne me semble avoir d'autre prix que celui de l'ancienneté. ^

Arrivons maintenant au Musée égyptien, le plus complet et le plus précieux qui soit au monde, puisque cette magnifique collection ne contient pas moins de huit mille morceaux de tous genres. Le cavalière Drovetti, chargé de ce grand travail, y a employé quinze années en recherches infinies; aussi le résultat est-il satisfaisant. Le culte, les coutumes, les mœurs des Égyptiens, leurs procédés aratoires, leur vie publique et privée, y sont représentés par une foule de bas-reliefs, d'objets d'art et d'ustensiles, les uns sacrés, les autres d'un usage domestique; les parures de femmes, les momies, les papyrus, tout ce qui peut servir enfin de renseignements à l'histoire se trouve à profusion dans ce vaste musée , où règne un ordre excellent. C'est là qu'il faut aller pour voir les images gigantesques des Pharaons, en granit de diverses espèces et de diverses couleurs ; les Thoutmosis et le célèbre Osimandias le Memnon de la tradition grecque) , en bronze égyptien. La plus remarquable de ces statues , au point de vue de l'art, est incomparablement celle de Rhamsès-Sésostris , tant pour la majesté du style que pour l'habileté de l'exécution.

Tous les animaux de l'Egypte posent dans cette collection , les uns sous leur forme exacte , les autres idéalisés ou mêlés par ces accouplements bizarres qu'une pensée religieuse et fantastique dirigeait. Le cerf, le cheval, le crocodile, et son mortel ennemi l'ichneumon, l'ibis, l'épervier, le chacal, les reptiles et les animaux aquatiques de toutes sortes y sont réunis, à côté d'un nombre con-

sidérable de statuettes, en hronze, en or, en argent, en albâtre, en bois. Le polythéisme égyptien descendait jusque dans la fange du Nil pour y puiser une divinité marécageuse, qu'il adorait nonseulement en sa personne , mais dans sa reproduction par Tart. Prés de ces divinités sont les instruments qui servaient aux sacpîlices et qui sont fort intéressants pour la science. Mais ce qui arrête et captive davantage le curieux et l'artiste , c'est la réunion d'une vingtaine de peintures sur bois , où Ton voit la vie et le mouvement en Egypte. Plusieurs de ces peintures, encore brillantes et vivement coloriées, représentent des cérémonies religieuses ou funéraires, entre autres une adoration du soleil, dont les personnages donnent une idée de riionune au siècle de Sésostris, de ses attitudes, de son costume et de sa physionomie, renseignement rare qu'il faut se dépêcher de recueillir, car, de tous les arts, la peinture est le plus fragile.

Chose incroyable lorsqu'on songe combien les étoifes sont de peu de durée, on trouve encore dans ce musée des draps à faire des vêtements, des toiles, des tissus d'une iinesse extrême, des maroquins, des peaux de bêtes, des chaussures diverses. Pour la curiosité des femmes, il y a d'amples sujets d'amusement, comme des colliers, brac(»l(»ts, anneaux et pendants d'oreilles, des miroirs de métal, des objets de toilette, et jusqu'à des bobines divoire sur lesquelles on voit encore un reste de lil roulé. Les reliques touchant aux métiers ont aussi beaucoup de prix. On remarque les tablettes <les scribes, la palette d'un peintre avec les pinceaux et la boîte à couleurs. Cet artiste, probablement célèbre en son temps, vivait à la cour de Rhamsès le Grand. Les instruments tranchants sont nombreux; il y a enfin des charrues, des harnais de chevaux de guerre, un canjuois garni de ses flèches. Ces objets furent trouvés dans les tombeaux, où les parents déposaient à coté du personnage mort les insignes de sa profession et ce qu'il avait aimé ou touché pendant sa vie, par un sentiment de piété qui a tourné au profit de la science.

J'avouerai sans scrupule que les momies ne m'ont jamais intéressé. Malgré le génie conservateur des embaumeurs égyptiens, la mort fait toujours sentir sa puissance destructive sur ces misérables dépouilles d'où Tàme s'est envolée. L'œil déconcerté ne reconnaît plus rien d'humain dans cet effroyable mannequin noirci et comme calciné par le temps. Le moindre portrait, l'image la plus imparfaite, donnerait une idée plus vraie de Thomme que ces cadavres rongés par une décomposition ralentie, mais non absolument suspendue; aussi, dans les monuments réunis à Turin, c'est aux sculptures qu'il faut chercher les traces de l'antique habitant des bords du Nil. Deux cents bas-reliefs nous en donnent une idée assez nette. On y voit un des Pharaons, accompagné de la reine sa femme, recevant les hommages de plusieurs groupes de gens prosternés ; ces adorateurs qui environnent le roi représentent, il est vrai, dix générations de ses descendants; mais l'artiste, en les groupant autour de leur aïeul, a dû puiser dans les usages de la cour, dans les attitudes et les gestes habituels de ses contemporains, les modèles de ses personnages, et en prêtant un sens mystique à son œuvre, il a du subir, malgré lui, Tintluence de la réalité qu'il avait sous les yeux. Tous les artistes en sont là. Parmi ceux mêmes qui n'ont point pratiqué l'anachronisme volontairement, on trouve encore des signes évidents de l'époque et du milieu où ils ont vécu, comme des vierges habillées en femmes du seizième siècle, des apôtres en robes du moyen âge, des Hébreux plus ou moins ItaUens, Espagnols ou Flamands. Il est donc probable que ces deux cents bas-reliefs contiennent le meilleur et le plus sûr document sur les mœurs et coutumes de l'Egypte : celui , par exemple, où des jeunes gens présentent à un vieillard du pain et des fruits, avec un air de respect religieux, ne laisse point de doute sur le culte qu'on avait à Thèhes pour la vieillesse et l'autorité paternelle.

Parmi les papyrus on trouve un éloge d'un Rhamsès, neveu de Sésostrîs, où les savants peuvent chercher à découvrir le degré

d'éloquence des panégjristes de ce temps-là; un autre contient une invocation religieuse à plusieurs dieux et aux âmes des princes défunts. La série des annales historiques est certainement la plus antique collection de manuscrits qui soit au monde, et c'est à la ville de Turin que revient Thonneur de cette rare trouvaille.

L'impression que laisse une visite à ces débris d'une civilisation éteinte est un mélange singulier de grandeur et de puérilité. La pensée de la mort paraît avoir exercé sur Fesprit de ces peuples une terreur profonde. La crainte de profaner ou d'irriter la Divinité qui se mêle à toutes choses inspire à TÉgypte entière un respect religieux et timide; mais l'expression de son culte pour des objets que nous jugeons indignes de la moindre attention a tous les caractères d'un grandiose saisissant. Le génie égj'ptien est architectural; c'est dans les monuments et les masses de pierres qui semblent gi-oupées par la main des Titans que cette nation patiente et industrieuse i)oursuivait l'idéal : les ustensiles vulgaires affectent des formes monumentales, et l'homme lui-même res- .semble h un morceau de granit taillé au ciseau sur le dessin d'un architecte; d'où il résulte, comme nous le disions avant d'entrer en matière, que l'architecture est le i)remier en date de tous les arts, et que l'Egypte a été son berceau.

Nous ne nous arrêterons pas au Musée d'histoire naturelle situé dans le grand palais appelé Collège des nobles^ parce que toutes les capitales de l'Europe en possèdent des équivalents. Quant au jardin botanique qui se trouve dans le parc de la villa del Vatentino^ je confesse que je ne saurais dire si les plantes en sont plus ou moins précieuses, car je n'y ai cherché d'autre plaisir que celui d'une charmante promenade. J'aime extrêmement les plantes et les fleurs, mais à la place où la nature les a fait naître, et non dans ces plates-bandes où elles s'étiolent appuyées sur un bâton, comme des infirmes, et garnies de l'étiquette qui porte leur nom en latin barbare. Un jardin botanique m'a toujours produit l'effet pénible d'un hôpital de fleurs déportées pour quelque faute poli-

tique, malades de la nostalgie, et pleurant la patrie lointaine, comme la pauvre Mignon.

Le cabinet de physique de Turin, à Tusage des élèves de l'université, a été fondé par un religieux minime, le père Roma, vers l'année 1 720, et non par Tabbé Nollet, qui, dans la préface d'un livre publié en 1 743, usurpe le titre de fondateur de cet établissement. Il faut rendre non-seulement à César, mais à chacun , ce qui lui appartient. Les plus belles pièces de ce cabinet sont les appareils destinés aux expériences sur l'électricité, cette puissance mystérieuse qui détrônera tôt ou tard la vapeur.

Sur le palais de l'Académie des sciences ou avait établi un observatoire, qui se trouva trop petit et d'une solidité douteuse, lorsque le célèbre astronome Plana eut obtenu, en 1822, du roi Victor- Emmanuel, Tacquisition d'instruments pareils à ceux de l'observatoire de Paris. Plana fut autorisé à prendre possession d'une des quatre grandes tours du palais Madama, autrement dit Castdlo. Cependant, malgré son isolement et sa hauteur, ce nouvel observatoire est encore gêné par les collines des environs <le Turin, qui lui dérobent l'horizon. Les instruments les plus remarquables sont le cercle méridien, un pendule indiquant le temps sidéral, construit à Paris, et des télescopes venus de Londres. L'ancien observatoire sert encore, mais seulement aux observations météorologiques.

A deux kilomètres de Turin, sur la route de Rivoli, près du point de jonction de la rivière de Dora et du canal des Molini, est un établissement consacré particulièrement aux exercices hydrauliques. Ce monument unique au monde, si je ne me trompe, et d'une utilité incontestable, consiste en une tour vaste à trois étages, et surmontée d'un réservoir d'où l'eau du canal, amenée par une machine, se précipite à volonté dans les étages inférieurs. Pondant l'été, on conduit à cet établissement les jeunes gens qui aspirent à la carrière d'ingénieurs hydrographes, et on leur fournit, avec tous les instruments nécessaires, une masse d'eau considé-

rable qu'ils peuvent remuer et précipitiîr d'étage en étage, ce qui leur permet de se livrer à des études pratiques, que les livres et les cours de leurs professeurs ne sauraient remplacer. Ils sont en cela plus favorisés que les élèves ingénieurs des autres pays, qui ne peuvent voir tourner les turbines et autres machines hydrauliques que dans des établissements où on ne leur accorderait point la liberté de se livrer à des essais.

Laissons à présent les établissements consacrés aux sciences pour nous occuper de ceux dédiés aux beaux-arts. L'Académie de pcîinture et de sculpture de Turin est de fondation peu ancienne ; elle remonte à Tannée 1 778, et ne fut régie par les statuts actuels qu'en 1824; aussi ne doit-on pas s'étonner que l'école piémontaise n'ait pas fait autant de bruit que les autres dans le monde des arts. I^s classes de cette Académie sont divisées en deux : l'une prépatoire et l'autre spéciale. Tous les trois ans un concours est ouvert pour la peinture et la sculpture, et les lauréats sont envoyés à Rome comme ceux de Paris ; le gouvernement sarde leur donne six cents livres pour leurs frais de voyage et une pension de douze cents livres par an durant leur séjour à Rome. Le concours d'architecture n'est ouvert que tous les six ans, aux mêmes conditions. Les élèves sont tenus d'envoyer chaque année un échantillon de leurs travaux, sur lequel l'Académie juge de leurs progrès.

Il y a vingt-deux ans, il n'existait pas de musée public de peinture à Turin. Ost le roi Charles-Albert qui, le premier, eut la pensée heureuse de faire réunir dans l(»s salles du Castello les tableaux et statues qui ornaient les appartements et les châteaux de ses ancêtres, de classeur c(*s ouvrages, dVn commander le catalogue, et d'ouvrir cette colh^'tion au public et à l'étude. L'inauguration solennelle du musée de Turin eut lieu en septembre 1832. Quelques particuliers riches, imitant la générosité du souverain, offrirent divers tableaux à cette galerie, (|ui s'accrut encore par les acquisitions. Quelques ouvrages de Técole flamande, qui avaient été détournés dans les temps de guerre ou de révolution, furent rap-

portés fidèlement par les acquéreurs. La ville de Turin se trouve ainsi en possession d'un musée qui fait honneur au patriotisme des Piémontais et à la libéralité du feu roi. Cependant, comme tous les grands noms qui figurent dans cette galerie appartiennent à d'autres villes d'Italie, et que nous les rencontrerons ailleurs dans le cours de ce voyage, nous nous bornerons à citer seulement les meilleurs échantillons des différentes écoles réunis au musée de Turin.

Celle de Rome est représentée par la Vierge à la tente, de Raphaèl ; on y retrouve ce caractère de pureté sublime, ce mélange de tendresse maternelle et de piété qui va au cœur en charmant les yeux, et qui élève ce divin maitre au-dessus de tous les autres; mais les Vierges de Saint-Sixte, de Foligno, du palais Pittî, etc. , restent supérieures à celle-ci. Une Madone de Sasso-Ferrato et un portrait historique de Côme de Médicis, par Jules Romain, sont tout ce que Rome a fourni de remarquable. L'école florentine est représentée par une belle Vierge de Fra-Bartolomeo, une Rebecca de Pierre de Cortone et une Annonciation de Carlo Dolce. Le morceau capital de cette galerie appartient à l'école vénitienne, c'est la Madeleine aux pieds du Christ, de Paul Véronèse, sujet charmant tant aimé des artistes, parce qu'il est passionné. Les Vénitiens le traitaient souvent, et avec une supériorité incontestable. Philippe de Champagne en a fait, à mon goût, un chef-d'œuvre, qu'on peut voir au musée du Louvre.

Chaque peintre a ses sujets de prédilection : ceux que Paul Véronèse préfère sont les repas, les chies ou les noces. Sous le prétexte de présenter Jésus-Christ à table dans la maison de Lazare, cet artiste, amoureux de la richesse, ne manque jamais de faire la peinture des festins de Venise, avec tout le luxe de mobilier, de tentures, de vaisselle et d'étoffes que déployaient les patriciens de cette ville féerique. Si on l'en croyait, Simon et Lazare auraient vécu comme les nobles marchands du Livre d'or, Marthe et Marie comme des gentildonne de la place Saint-Marc, et la Madeleine, pour

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/|n^' rio»M ^utffVfU'^ iikïï^ Iriir^ vill#f!? ri^tal««> «.»u >ar le théâtre de kfir* rn^rv^ilkti» fr:«v:*ijx, et >'i«»jL*> Po'jv-ia tn.'Uvera si pboe à %oih4\ %st itutn^ rl'iidoption. En somni^*. It^ inu>è»* de Turin, fonde 0lrf9im \\u^ ;»rii, rrontient déjii un noy;iu d'excellents ouvniges,que \h rorniriiH^ion, r'h;ir(fée de veiller à Fa^ndissement et à la con- MTV^ilfon difA rolle^:tion.s d'objets d'art, saura bien augmenter. Les yiu\n% villiïfi d^* rn;tli^', qui rej^orgentde chefs-d'œuvre, n'ont {dus r'u'U <f K^K'i''^ ' ^^''''' ''*' ^^''"P^' u')^ bonne administration et quelî\%%vH%AVT\i\vê'%, Turin pf ut acquérir beaucoup.

MdfiM lintér/*! du pro^n*» et de la dignité de fart dramatique en Pi/'inoiil, le feu roi avait créé une couimission nombreuse dont les ineffilirru l'hoinin dann la noblesse participaient à la direction du

théâtre de Turin, comme autrefois en France les commissaires du roi. Cette commission, dite des cavaUeriy déléguait dix personnes, qu'on renouvelait tous les trois ans, à l'administration du théâtre de la cour et des autres compagnies royales. Elle était encore en fonction avant les événements de I8'f8; mais j'ignore si elle existe aujourd'hui. Hormis le théâtre Carignan, les autres salles de spectacle (le Turin n'ont pas de façades remarquahles; celle du Théàtre-Royal, qu'un bâtiment rattache au palais du roi, n'est qu'une entrée particulière ouverte au coin de la place du Casirllo. On pourrait faire le tour de cette place sans se douter cju'on passe devant le premier théâtre de la capitale. L'intérieur de la salle, au contraire, oflre un coup d'œil agréable par la grandeur, la forme élégante du vaisseau, la richesse de la décoration et la distribution simple et commode. L'Italie est le seul pays où l'on sache établir dans les théâtres cette facilité de circulation qui permet au spectateur de changer de place sans déranger ses voisins. A Paris, l'infortuné qui a payé son billet et s'est logé imprudemment dans une stalle, n'a plus le droit d'en bouger avant la chute du ride^au : que le spectacle l'amuse ou l'ennuie, qu'il ait ou non des amis dans la salle, il appartient au siège étroit dont il porte le numéro, et il demeure cloué, sous peine de troubler la représentation et de mériter les huées du parterre et le courroux du commissaire, s'il s'avise de se lever. En Italie, au contraire, la liberté de circuler est le premier droit du spectateur : tout est combiné avec soin pour lui en faciliter les moyens; et afin qu'il sache bien où il veut aller, s'il a des visites à faire dans la salle, il peut lire le numéro de chaque loge écrit à l'intérieur aussi bien que sur les portes des couloirs. Cet usage commode se pratique à Milan, à Venise et dans toute l'Italie.

Après les salles de la Scala et de San-Carlo, celle du théâtre royal de Turin est une des plus grandes de l'Europe, ce qui ne lui donne, à mon sens, qu'un avantage de peu d'importance ; quelques pieds de plus ou de moins en largeur ou en profondeur ne font pas

le mérite d'un monument. Sous le feu roi, le théâtre de la cour n'était ouvert qu'une partie de Tannée, pendant le carnaval et après les fêtes de Pâques. Le théâtre Carignan, beaucoup plus petit, mais où l'on remarque un vestibule fort beau et orné de colonnes, interrompait moins souvent le cours de ses représentations. Lorsque je passai à Turin pour la seconde fois, on y chantait avec succès le Scaramouche de Ricci , compositeur napolitain, qui donnait alors de grandes espérances, et qui se laisse oublier depuis longtemps. La ville entière fredonnait les motifs de cet opéra plein de verve comique et de gaieté italienne; mais l'année suivante, un autre ouvrage eut la vogue, et fut remplacé à son tour : peut-être est-ce à peine si Ton se souvient aujourd'hui, à Turin, du Scaramouche et de son auteur.

Les institutions pieuses et de bienfaisance sont très-nombreuses en Piémont, et particulièrement à Turin. Nous ne tenterons pas d'en faire Ténumération, mais nous en citerons une seule, à cause de son nom gracieux : on l'appelle l'œuvre des Rosines, Voici son origine : une jeune lille de Mondovi, nommée Rose Govona, sans aucune fortune, mais riche de vertus, conçut le projet de fonder une maison de refuge i)Our les orphelines pauvres et abandonnées, et de leur créer des ()ccu[)alions qui pussent leur fournir des moyens d'existence. C'était en 1740. Elle ouvrit une toute petite salhî d'asile à Mondovi, dans le quartier de Carassone. Cette idée, (|ui n'avait rien de ridicule, excita pourtant contre la fondatrice les railleries des oisifs et des mauvais plaisants. Rose Govona ne se découragea point, et, quelcjues années plus tard, à force d'économie et de travail, elle parvint à ouvrir un plus vaste local à ses brebis, qui s'élevèrent bientôt au nombre de soixante-dix. Elle leur enseigna la seule industrie qu'elle connût, qui était de préparer de la laine pour la fabrication des draps. En peu de temps, son école devint un véritable atelier auquel les grands fabricants de draps firent des commandes. Rose Govona se rendit alors à Turin et se jeta aux pieds du roi, en lui demandant sa protection pour

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la fondation d'un établissement semblable dans la capitale de ses États. Les Pères de TOratoire offrirent gratuitement une salle de leur couvent; le roi Charles-Emmanuel III donna les métiers et ustensiles nécessaires au travail des jeunes filles, et baptisa l'œuvre du nom de Rosines^ que cette institution porte encore.

C'était un véritable triomphe pour Rose Govona. A l'industrie de la laine elle ajouta celles de la soie et du coton, et aujourd'hui encore, les Rosines font avec une grande perfection les rubans, les percales et les draps. Elles sont en relation d'affaires avec des maisons de commerce et avec l'administration du Piémont. Leur nombre n'est point déterminé ; on en reçoit autant que le comporte l'accroissement de leur commerce. Le nombre de ces ouvrières s'élevait en 1 845 à plus de quatre cents. Il y a des conditions indispensables pour l'admission d'une jeune fille parmi les Rosines ; il faut qu'elle soit pauvre et abandonnée, âgée de treize ans au moins, et d'une constitution assez forte pour supporter le travail de l'atelier. Si, dans le cours d'une année, la novice a donné des preuves d'aptitude et de bonne conduite, elle est admise définitivement dans l'œuvre, qui lui assure des moyens d'existence pour toute sa vie

Turin possède ses Champs-Elysées et son bois de Roulogne, représentés par le Valentino^ le Clos de la Reine et la Superga. Un château, construit par Valentine de Rirague et situé à l'extrémité d'une magnifique avenue, sert de but de promenade au monde élégant. Pendant les soirs d'été, une affluence considérable de carrosses, de cavaliers et de piétons circule dans ces allées d'arbres où de petits ruisseaux entretiennent la fraîcheur de l'air. Au confluent du Pô et de la Dora, le duc Charles-Emmanuel P"" avait fait élever une maison de campagne où l'on se plaît à dire que le Tasse imagina le seizième chant de la Jérusalem et le tableau des jardins d'xVrmide. Aucun document connu ne vient à l'appui de cette conjecture. La vérité est que ce parc est admirable, et que Torquato Tasso accompagna le duc d'Est dans une visite à la cour de Savoie. Que ne l'a-t-on retenu à Turin, et pourquoi faut-ii que ces jardins

enchantés n'aient point exercé sur le poète l'influence magique de ceux dWrmide ! On lui eiit épargné sept années de prison et de souffrances amères. Pour moi, je croirais volontiers que le chant seizième de la Jérusalem fut conçu dans les jardins de la duchesse d'Urbin, sœur d'ÉIéonore de Ferrare, et la raison, c'est que cet autre lieu de délices était habité par une princesse aimable et séduisante, moins dangereuse pour la gloire du Tasse quWrmide pour celle du vaillant Renaud.

Au delà du Clos de la Reine Vigna délia Regina], on arrive par un chemin montant a l'église des Capucins, où repose un Français, le maréchal de Marchin, tué par sa faute au siège de Turin, en 1 70G. iMarchin n'était pas un mauvais général, et son courage surpassait encore ses talents militaires ; mais un orgueil pitoyable Tempècha de se rendre à l'opinion du Régent dans le conseil de guerre. L'armée du prince Eugène s'approchait, et le maréchal s'obstinait à croire qu'elle ne prendrait pas l'offensive. 11 refusa de donner aucun ordre jusqu'au moment où le bruit de la mousqueterie le vint tirer de son erreur. Il se lit tuer bravement, comme Ronnivet à Pavie, et cette fin serait la plus belle du monde si elle eut sauvé l'armée; mais la bataille n'en fut pas moins perdue. Les généraux français ne se pénètrent pas assez de cette vérité, que le soin de leur honneur personnel n'est point une affaire d'Etat, et qu'on ne rachète pas la honte d'un désastre on périssant avec les vaillants hommes auxquels on commande. C'est en commémoration de la victoire du prince Eugène que le roi de Piémont a fait élever au sommet d'une colline la vaste église de la Superga^ ornée de marbres splendides, mais trop éloignée de la ville pour qu'on aille y faire ses dévotions.

Avant de dire adieu à Turin, rendons hommage au grand mouvement intellectuel qui se manifeste aujourd'hui dans cette capitale. Les forces vitales de l'Italie semblent s'v concentrer; les sciences et les lettres y prennent un essor prodigieux ; des réunions considérables d'écrivains de talent, d'historiens, de littérateurs et d'artistes préparent des œuvres collectives d'une importance réelle ; la

librairie et rimprimerie travaillent sans relâche, avec une ardeur qui rappelle cette activité singulière dont la France a donné le spectacle, du temps de la restauration. Les victoires qu'on gagne sur ce terrain-là portent de meilleurs fruits que les conquêtes à main armée, et leur influence sur les destinées d'un pays est d'autant plus sûre et plus solide qu'elle parait insaisissable et ne produit point d'explosion. A cette heure, le cadavre est si bien {galvanisé, qu'on peut le tenir pour ressuscité comme Lazare.

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