‹ Voyage pittoresque en ItalieChapitre 8 sur 15 · TT»4,IR · texte numérisé non relu

TT»4,IR

I^ vie à bon marché.— Proverbe italien.^ Les bons rapports. ^ Les fleuristes. ^ \jos portes du Baptistère. — l^aurent Ghibertl. — Les marchands de sorbets. — La place du Grand-Duc. ^ La statue de Persée. — Le David de Michel Ange. — George Vasari. — L'heure du diner.^ Vins toscans.^ Promenade aux Caséine. — Les sérénades. — Les étrangers & Florence. — Les animaux d'été. — Épisodes de la vie méridionale. — Tne nuit blanche.

Oublions pour un moment les morts illusti*c:s, et parlons un peu des vivants. Florence s'est amendée depuis le temps des guerres civiles et des proscriptions. On ne se douterait plus aujourd'hui que le sang a rougi ses dalles si bien lavées. Le plaisir est devenu Tunique affaire des Guelfes et des Gibelins. La musique, le théâtre, tes fêtes, la galanterie et la causerie donnent beaucoup d'occupation à la génération présente. On ne voit que des visages animés, des gens qui se saluent de loin en courant où les entraine le désir ardent de s'amuser, des groupes de jolies femmes jouant de Téventail et babillant à perdre haleine. On croirait que la ville est toujours en vacance, et que la misère n'y a point d'accès. Vous ne rencontrez point ces figures baves et étiolées par le mauvais air des fabriques, ces pauvres victimes de l'industrie, qui dans nos villes s'épuisent à gagner, par douze heures d'un travail mal sain, le pain qui les fait vivre jusqu'au jour suivant. Ce grand problème de la vie à bon marché, pierre philosophale des temps modernes, et dont la solution s'éloigne à mesure qu'on la poursuit, se trouve, je ne sais comment, résolu à Florence. 11 serait absurde de dire qu'il n'y existe pas de population ouvrière. Li fabrication des fameux chapeaux

.;2t; VOYAGE EN ITALIE.

Ji; pailli- il'Ualii' iiiL-u|ic des milliLTit tk* liras; iii:ii.s irc iraviiil [leiil se faire » (luniicilc. L'industrie des laines et de la teiiituru t-sl nonsidérable :iussi ; mais dans ce climat doux, les liesoins de l'ouvrier et par conséquent ses maux sont moins grands ({ue dans le Nord L'argent que les étranf^ers apportent de tous les coins de l'EnroiM* dispense beaucoup de monde des fatigues de l'atelier. La Yéritabic industrie de Florence, celle qu'on j" exerce avec le plus d'art, consiste à iiffrir au passant tant d'occasions de se divertir et à si peu de frais qu'il ne puisse plus espérer de Irouver ailleurs le même bien-être. C.odvre moUo v spentlere poco (jouir beaucoup et dépenser peu), ce proverbe est celui qu'on cite le plus souvent à Florence el qu'on pratique le mieux. L'affluence des consommateurs n'exalte pas outre mesure la cupidité des lialiilaiits, et cette modération fail la fortune de la ville. C'est ce que les Napolitains ne pourront jamiiis eomprendre.

Quui de plus simple pourtant que ce raisonnement ? — t Si vollfl dépouillai le voyageur, si vous le volez sans pudeur, si vous le trompez pur mille f^rossiers mensonges, non-&eulemenl il se dégofilera de Naidcs cr s'en ira juirter son arireiit à Florence, mais, revenu dans son pays, il engagera ses amis à ne point aller elieit des fripons et des fourbes ; tandis que si vous savez vouft cootenler d'un bénéfice bonnéte,Tuus retiendrez longteinp.s le voyageur et vuus en verrez accourir d'autres. » A cela le Napolitain répondrait : — « Je ue sais pas prévoir le bonheur de si loin. Aujourd'hui est i nou» , et demain appartient à Dieu. Ce seigneur étranger me tombe entre les mains et je le laisserais partir dans l'espoir d'un bénéfice futur et incertain ! Pas si sot. ma foi ! Toccasion de Voler n'aurait qu'à ne plus revenir. Profitons de l'aubaine , et nous Verrons après. »

Outre la vie à bon marché, vous trouvez encore Ji Florence le charme inappréciable des bons rapports. Un ton brusque, une mine maussade ou revéche, sont choses inconnues. L'air gracieux, empressé, sympathique, est l'assaisonnement obligé dé toute rencontre fortnile. de toute relation d'atliiire ou de plaisir. Chacun, autour de

FLORENCK. 5*7

vous, semble avoir à oœuf de Vous épargner un ennui, de vous laisser un bon souvenir et de vous rendre le séjour de Florenee plus agréable. Si vous lirez un cigare de votre poche, quelqu'un vous offre du feu, et s'enfuit enchanté de vous avoir rendu service. Lorsqu'on voit passer dans la rue un distrait préoccupé de quelque fàcheu.se affaire, les sourcils froncés, parlant bas et gesticulant d'un air inquiet, au lieu de rire à ses dépens, on le regarde avec intérêt, et l'on dit en haussant les épaules : — « Le pauvre honnne ! il faut qu'il ait bien du chagrin pour rêver ainsi en plein jour. >» Le gouvernement lui-même se pique de tolérance et d'urbanité; Vous n'avez point à vos trousses cette police ombrageuse, qui, dans tant d'autres villes d'Italie, vous observe jias k pas, vous interroge et vous chicane, comme si vous apportiez dans votre bagage la révolution ou le choléra. Les journaux de tous les pays sont sur les tables des cafés, et les garçons ne se croient point obligés de cacher la Presse dans leur poche.

Faut-il tracer le programme d'une journée de llânerie à Florence? Le matin, en sortant de chez vous pour déjeuner, vous allez soit à la place du Dôme, soit à la Trattoria, située dans une rue voisine, à moins (fue vous ne préfériez l'établissement à la mode parmi les étrangers, qui est le café Doney. A peine serezvous installé devant une table que la fleuriste vous présentera un bouquet, accompagné d'un sourire aussi gracieux que si voris étiez un ancien ami. N'allez pas tirer votre bourse et payer le bouquet: ce serait détruire tout le charme du sourire. D'ailleurs, la fleuriste n'a pas le temps de recevoir votre argent. C'est l'heure de sa distribution et non pas des affaires. Elle est déjà loin, prodiguant :i d'autres ce qu'elle vous a donné. Elle est jeune et jolie, — cela va sans dire, — peut-être sage; mais certainement douce et bonne lille : — sans cela, passerait-elle sa vie à faire de petits cadeaux:' Cette première inqtression vous dispose à la bonne humeur. La modicité incroyable du pri\ de votre déjeuner ne nuira pas à votre satisfaction. 1^ place de Salnte-.Marie-des-Fleurs <^t un excellent

Biidroit pour y t'umt'r paisiblfiiiciit volrc cigare. Asseyez-vous sur Ip banc consacrt! par Dante. Le grand poète s'y connaissait. Ce baiif, situé sur la droite de l'église, se trouve au point le plus favorable pour bieo jouir du coup d'œil. On n'y vemai'que pas le seul défaut de ce bel édifice, qui est la façade inachevée. On l*" regarde de profil, du côté où se trouve le campanile de Giotio, dont les sculptures et les marbres noirs et blancs ressemblent à ces lour3 carrées que les enfants construisent avec des dominos. De là vous verrez encore le monument octogone du Baptistère, le cheld'œuvre de Florence, et vous ne quitterez pas la place sans vous arrêter devant les portes de Ghiberli, que MiohekVn^e appelait le» portes du paradis. Vous y resterei longtemps à étudier toutes ces scènes de l'Ancieu et du Nouveau Testament- On ne s'arrache plus de cet album de bronze une fois qu'on s'y est enfoncé : il u coûté quarante mille florins à la ville, et k l'auteur vingt ans de travaîL C'était un geutit maître que ce (ihiberti. Les arts commençaient à peine à renaître, et cependant on connut que le nombre des artistes était déjà considérable, lorsqu'on mit ces portes au concours. Cosme l'Ancien voulait un ouvrage parfait. Brunellesco et Donatello, ses amis et ses protégés, ne manquèrent pas de se présenter, et l'on pensait qu'un des deux obtiendrait la commande. Cependant des sculpteurs accoururent de Milan, de Pise et d'autres villes moins importantes. Une commission de trente-quatre membres, choisis parmi les orfèvres, les peintres, les architectes et autres personnes exerçant des arts libéraux, fut chargée d'examiner le concours, dont le sujet était le Sacrifice d'Abraham. 11 y eut une grande agitation dans la ville au moment oQ les concurrents exposëreut leurs compositions. Un des ouvrages éclipsa tous les autres; c'était celui d'un inconnu, d'un jeune homme de vingtdeux ans, Laurent Ghiberti. En ce temps-là les commissions n'étaient point circonvenues par des coteries et des influences. La protection d'un député ignorant ne servait à rien, et on aimait trop réellement les arts pour user son crédit en faveur des gens sans

talent. Ghiberti eut le prix, non-seulement par jugement de la commission, mais de Tavis même de Brunellesco et de Donatello, qui s'empressèrent de louer leur vainqueur et de faire amitié avec lui.

Quand vous aurez consacré à ce charmant ouvrage le temps qu'il mérite, et apprécié une à une ces figures de bronze si délicates et si harmonieusement groupées, vous entrerez dans quel(|ue musée. Deux heures par jour ne seront pas trop pour Tétude et le classement des tableaux. Au bout d'un mois vous pouvez espérer de commencer à voir clair au milieu de tant de chefs-d'œuvre accumulés en trois endroits : le palais Pilti, le palais Médicis et FAcadém\e des Beaux-Arts. Tandis que vous aurez voyagé le long de ces vastes galeries, séparé les ouvrages des premiers temps de ceux du grand siècle et des autres plus modernes, choisi les morceaux de prédilection auxquels vous voulez revenir plusieurs fois, la matinée aura fort avancé. La ville aura changé d'aspect, et les rues seront plus animées. Les dames et les dandys commenceront à paraître. Si vous aimez à voir passer de jolis visages, mettez-vous en faction sur quelque grande place. Bientôt, à l'heure de la chaleur, les marchands de sorbets dresseront leurs boutiques surchargées d'ornements. Le sentiment du goût se retrouve jusque dans l'arrangement de leurs ustensiles et de leurs vases, dans leurs guirlandes et leurs chapelets de citrons, dans leurs pyramides de fruits, leurs oriflammes de papier, leurs torsades de feuillage. Viendrait-on se rafraîchir pour deux sous si l'étalage n'attirait le chaland par le cliquetis des couleurs, la bigarrure et la profusion des embellissements? Tout cela ne suffit point encore; l'éloquence, les artifices de langage et les provocations habiles du marchand séduisent et entraînent les femmes et les enfants. 11 faut n'avoir pas huit centimes dans sa poche pour se refuser les délices d'une glace ù la pêche ou au limon, offerte avec verve et servie prestement. Les discours et frais d'esprit du préparateur ne se payent pas. On vous les

sert gratis.

l'uni- peu que le cfuur soun eu dise, n'ayez point de Taus»* liuntu, et maii^f/. lu sorbet eu plciu air, sans vous eiiiburr<iss«r de^ pussuiils. l-'usau-£-vuu& niiUioniiaire, et connu pour toi, porsoniie asâunWntïiil ne s'avisera de vous critiquer. A I-'loreuce, plus encore que dan» le reste do l'IlaUe, chacun fait ce qui lui convient. Si quoiqu'un vous rc^^ardo, nulle pensée maligne ne lui viendra dans l'osprit, et l'on se dira : « Ce seigneur uiillionnuire désire savoir quel goût ont les sorbets à deux sous. » Tirent votre piécette et savourez coiiiuie si l'objet eorlait du l'oUiec de Torloni. Le murl'band n'attendra pas que vous lui demandiez sa marchandise. Sun regard vigilant ut rapide observe de loin tous les passants. 11 guette le eonsonunateur, il le devine et le prévient, Dirigez-vous seulement du coté de sa boutique, il a déjà surpris sur vii!> lèvres un désir sensuel. Le sorbet est servi ; quand vous approcties du repo- Roir, ce que vous soubaitcz se dresse k doux pouces de votre visage- Paraissez-vous satial'ait de ce régal à bon murchét un second sorbet se glisse entre vos doigts, et si votre intention n'est pas de le manger, c'est alors qu'il faut parlementer avec le Démostliène enjôleur. Pour vous tirer de ses filols, vous payerez les doux sorbets et vous donnerez le second à quelque enrant aux yeux pétillants d'intelligence et de gourmandise, qui voua aura contemplé d'un air d'envie. Si le régal vous plaît médiocrement, vous en corrigerez le goût en prenant dans un café la glace aristocratique pour une pièce de quarante-deux centimes, ou la demi-glace pour la bagatelle d'un jnadonnino.

Le plus bel endroit de tout Florence, celui où jamais on ne se lasse de rôder et de tuer le temps, c'est ii mon gré la place du tiraiid-Due. Comme à Venise, sur la Piazzetta, on n'a autour de soi que des objets de luxe; mais il manque un fond au tableau : le lointain de la lagune et de ses îles. Depuis le temps où Philippe Lippi, enfermé par son bienfaiteur, se révolta contre ce tyran généreux et s'enfuit de sa prison par une fenêtre, tes descendants de Cosme de Médiois ont ajouté à la forteresse des constructions

d'agrément, et entre autres ces belles galeries qui font le bonheur du passant et son refuge dans les temps de pluie. Sous ces arcades sont des groupes et des statues. Vous y jouissez du Persée de Benvenuto Cellini, comme s'il vous appartenait. L'histoire des péripéties et accidents de la fonte du Persée, racontée par Tauteur luimême, est trop connue pour que nous la répétions ici. Cette statue n'est point colossale, comme on pourrait le croire. Même en la regardant de très-près, elle ne parait pas dépasser de beaucoup la grandeur naturelle ; tout ce qu'elle offre d idéal vient de la perfection des formes, de la noblesse de l'attitude, et du geste simple et majestueux que fait le bras du personnage en présentant la tête de Méduse. Des trois arcades ouvertes sur la place , on voit devant soi la fontaine surmontée de son grand Neptune, et sous les nmrs du palais le fameux David de Michel-Ange, dont le bras fut rompu, un jour d'émeute et d'assaut, par les pierres et les meubles que les assiégés jetaient du haut des créneaux. Au moment où ce malheur arriva, un jeune homme, qui regardait de loin la bataille, s'élança au milieu de la mêlée pour recueiUir, au risque de sa vie, les morceaux de ce marbre précieux, et il les mit en lieu de sûreté pour les rapporter quand la guerre civile fut apaisée. Ce jeune honmie était George Vasari. Le David de Michel-Ange, aujourd'hui restauré, a ainsi échappé à la nmtilation. Les Florentins font grand cas de la statue voisine^ de Bandinelli, qui représente Hercule; mais je ne partage point leur enthousiasme, et j'y vois autant de différence avec le David et le Persée qu'entre le jour et la nuit. Ce même Vasari est précisément Tartiste au(|uel on doit les belles galeries qui environnent le Palais-Vieux, car celui-là était un des esprits universels du bon temps : architecte, peintre et sculpteur à la fois , il eut encore le bonheur de vivre plus longtemps que la plupart des honmies de génie de son siècle, et il écrivit leurs biographies avant de mourir. Le musée de Paris possède plusieurs tableaux de George Vasari, entre autres une Annonciation, où Ton reconnaît un élève d'André del Sarto.

L'heure du diuer est soiiveot en Italie uu moment diffirik- à passer pour les gens délicats. A Venise on mange à peu de frais, mais la cuisine est fort négligée, et les ragoûts à l'huile et au fri>mage ne conviennent pas à tous les estomacs. A Naples, il faut se résigner à vivre mal, à Rome médiocrement. Florence seule réuni! les deux avantages de la bonne chère et du bon marché. Toul le monde n'est pas indifférent à ces détails peu métaphysiques; l'excellente table des hôtels, l'abondance des mets et la cuisine à la française entrent pour quelque chose dans l'afBuence des étrangers. Quant aux vins toscans, dont les crus sont variés et nombreux, je me ferais scrupule de les recommander à quiconque ii goûté des vins de France. C'est toujours cette boisson noire et acre dont l'eau ne triomphe qu'à forte dose. Défiez-vous du vin blanc mêlé avec une liqueur cuite et fermentée qui le rend capiteux et malsain. Les vins les moins mauvais sont ceux de San- Stefano et de Val-di-Sovara. Le seul, à mon goût, qu'on puisse boire sans le baptiser est le vin rouge du Yaldamo supérieur. Les Florentins lui font beaucoup d'honneur en l'appelant rosée di' rubis; mais s'il oe mérite pas ce aoat poétt<{ue, il se rapproclie du moins, par sa transparence et sa légèreté, des vins de Beaujolais, et s'il vous porte un peu à la tète, la promenade du soir suffira pour en dissiper les fumées.

Depuis le moment où l'on sort de table jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, on ne fait plus que se divertir, et, pour trouver le plaisir, il n'y a qu'à suivre le monde, comme on disait jadis à , la foire Saint-Laurent. Un entrain remarquable anime toute la ville. Vous en pouvez observer les premiers symptômes en vous plaçant en embuscade près du pont de la Trinité, à l'endroit où passent les promeneurs qui se rendent aux Cascine. Les fleuristes, parées de leurs atours, coiffées du chapeau de paille d'Italie, s'installent au coin du quai, avec leurs offrandes préparées d'avannv Tout équipage de luxe où se trouve une dame reçoit un gros bouquet lancé avec l'adresse que donne la grande habitude de cet

exercice. Un signe de tète accuse réception du présent, sans que Féquipa^'e s'arrête; la créance est suflisamment établie. I^ simple piéton rc(;oit, selon la saison, une rose entourée de violettes, un œillet ou un camélia, qu*il met à sa boutonnière. Un jour arrive où Ton veut payer ses dettes à la fleuriste, non pas sur la présentation d*un mémoire; la somme que vous devez est indéterminée. Votre tour est venu de faire un cadeau, et que ce soit un napoléon ou une demi-piastre, la marchande vous remercie avec la même }îràce et continue de vous servir avec le même zèle. 11 y a dix ans, une de ces fleuristes eut des aventures romanesques dont on jasa; mais sa vie a été écrite, et nous aurons assez d*autres histoires à raconter.

En suivant le quai, lunyo lÀrnOj comme on dit, nous arrivons i\u\ Caséine, qui sont les Champs-Elysées de Florence, mais des Champs-Elysées où les promeneurs se connaissent, s'abordent et se parlent. Lorsqu'une calèche s'arrête, les hommes s'en approchent, se groupent autour de la voiture pour causer, et les dames reçoivent ainsi leui's visites. Cela compte pour un devoir rendu. I/étranger qui connaît une seule personne peut se faire présenter aux autres en un instant, et obtenir ainsi ses entrées dans tous les salons de la ville. La société de Florence n'est pas assez nombreuse pour se diviser en beaucoup de coteries. Cinq ou six maîtresses de maison restent chez elles le soir à tour de rôle, et tout le monde y vient, en sorte qu'une charmante intimité s'établit promptement. On pourrait affirmer, avec un peu d'exagération, que les Florentins sont en minorité. Le pilote chargé de vous conduire vous proposera quelque chose comme le programme suivant :

— Ce soir, je vous mènerai chez madame *** et il vous dira un nom écossais!; vous y verrez madame *** nom russt» . Demain, c'est le jour de madame la marquise de las *** nom espagnol; ; on y fera de la musique, et vous entendrez le prince *** ,noni polonais). Je vous y présenterai au duc de *** \ nom français ) et à la comtesse ^^ ( nom allemand ) . Milady*** (nom anglais) vous invitera

."wi v(iya(;k kn iTAi.ir-.

sans rioul" n ses soirtcs. Vous sprez natiirellctiient firiniis à fair*? vo(.rc rmir à son «inic, madame "" (nom portugais}.

Souvent In damp qui porte \e nom russe r»st une Fran(;ai«<'; la Viennoise est de la cour d'Espagne, et l'Espagnole s'appplle milady Mais ce monde, composé d'éléments Jiétérogtnes, adopte les mœurs douces du pays, les usagps d'un commerce facile, aimulile el sans morgue. C'est, à peu de chose près, le régime des eaux minérales, avec cette différence qu'on n'avale point de boisson suUHreiise. ferrugineuse ou alcalîsée.

Quand l'heure du théâtre approche, on revient des Cosnne, et l'on se donne rendez-vous dans la jolie salle de la Pergola. Comme le même opéra se chante vingt fois de suite, U musique est ce qu'on écoute le moins, sauf deux ou trois morceaux préférés, pour Ifiî^quels on fait silence. Le spectacle terminé, la prima sera est finie, et la seronâc snirfe commence. Celle-ci peut durer jusqu'ati jour. S'il y a hal quelque part, on s'y retrouve encore. A défaut d'un bnl, 1» Causerie el les rafraîchissements vous sont offerts dans les maisons ouvertes , les unes à certains jours , les autres tons les soirs. Lorsqu'on se sépare, ce n'est pas toujours pour rentrer chez soi. On rôde encore dans les cafés, et on y organise des sérénades. Deux guitares, un violon, un cor on quelque autre instrument sont hientiM réunis pour accompagner les voix. L'un propose les ariettes qu'il chante le mieux, l'autre cherche un second pour le duo dont il suil une partie. On règle Tordre des morceaux el celui de i'itinéraire. La troupe se rend ensuite sous la fenêtre d'une dame et chante son répertoire, pour aller plus loin sous ta fenêtre d'une autre personne. en remoi'quant une foule de passants, qui saisissent avec empressement l'occasion de veiller. J'ai suivi phisieurs fois, jusqu'à trois heures du matin, une de ces troupes d'amateurs, composée des talents les plus aimés des salons de Paris. Ils apprirent aux Florentins à apprécier la Sérénade de Schubert, les noclui'ncs des compositeurs français, et les boléros du duc de Feltre.

Le monde de Florence est une espèce «l'association entre gens

de tous les pays, pour vivre entre eux à ritalionne. Rien n'est plus vite fait que de se plier aux traditions du plaisir et de la vraie liberté, rne Anglaise accepte volontiers un sigisbée; une Française n'a pas peur d'une douzaine de cavaliers servants, et se retranche derrière ce prétexte sans réplique : c'est l'usage de Florence», [/étrangère qui n'a qu'une année, un hiver à passer dans ce pays privilégié, ne perd pas le temps à faire son apprentissage. En trois jours, elle devient aussi bonne Florentine que si elle était née dans la rue Cwuicriardini. Pour prendre des notes sur les mœurs italiennes, vous pouvez observer attentivement une petite comtesse de Vienne ou une belle dame nouvellement arrivée de Varsovie. Pendant mon séjour à Florence, on y parlait encore d'une histoire de l'hiver précédent, qui avait fait quelque bruit et dont les personnages étaient les uns Florentins, et les autres étrangers. Ce chapitre de la chronique mondaine avait failli tourner au tragique, et l'on se félicitait encore de son heureux dénoùment. Il s'agit d'ime aventure impossible partout ailleurs qu'à Florence ; voici dans quelles circonstances ; j'en écoutai le récit :

Nous autres touristes célibataires, qui n'avons personne pour nous tenir compagnie h la maison, nous attachons beaucoup d'importance au choix d'un appartement. La jouissance d'une belle vue est nécessaire h notre bonne humeur. Mieux vaut demeurer en face d'un beau palais que dans ce palais même, d'où l'on verrait peut-être une bicoque. Cette condition ne se rencontre pas toujours à Florence. On y trouve aisément des logements commodes, mais dans quelque rue étroite vis-à-vis de loiu'des maisons en pierres grises dont l'aspect vous étoufle et engendre des idées noires. J'avais réussi à éviter cet inconvénient en louant Hput chambres unies, comme on dit, sur la belle place de Sa int(^>la rie-Nouvelle, prés de cette église, embellie tour à tour par tant de grands maîtres, et h laquelle Michel-Ange disait, dans son langage pittoresque : ^ Saint-Pierre de Rome est ma femme légitime: mais toi, tu seras toujours ma maîtresse. » Pendant la première nuit que je passai

Mrw VOYAGE EN ITALIE.

dans cet api)arlement, une odeur élrange et nauséahomlr niivaliil toute la maison, et ne se dissipa qu'au matin. — C'était d^os le [)Ius fort des chaleurs de l'été. — Le lendemain, je passai lu soiréiî elifiz madame la comtesse 0... Les fenêtres étaient ouvertes, et on se [iromenait sur la terrasse, de plain-pied avec le salon. Tout à coup un jeune homme, appuyc sur une caisse d'oranger, poussa un cri douloureux en retirant sa maiu; un scorpion l'avail plcjué. On s'empressa de mettre sur la lilessurc une huile préparée » cet usage, et qui, appliquée à temps, réduit l'effet du venin aux pi*©portions d'une piijùre de guêpe, en sorte que l'accident n'eut pas de suite grave; mais les dames, effrayées, voulurent qu'on cherchât l'animal. On apporta les lampes du salon sur la terrasse, et l'on donna la chasse au scorpion. Cn domestique finit par le décou\Tir suus un pot de fleurs et le tua d'un coup de pied.

En rentrant, vers minuit, à Sa in te-Ma rie-Nouvelle, je m'étais installé sur mon vieux canapé, devant une table, pour écrire des lettres, lorsqu'un léger hruil, semblable à un froissement de feuilles sèches, se fit entendre de plusieurs côtés à la fois, sous les meubles, et ensuite au milieu de la chambre. Je me levai pour chercher lu cause de ce bruit, et j'aperçus autour de moi un cercle d'animaux noirs d'une agilité prodigieuse, et qui ressemblaient assez au scorpion de ta terrasse. A mesure que j'avançais avec la lumière, ces animaux s'enfuyaient pour se cacher dans l'ombre. Je parvins à en frapper trois ou quatre à coups de serviette, et je reconnus cette bête immonde qu'on appelle cafard à Marseille, et scarafonr en Italie. Après avoir bien examiné les cadavres, je les rejetai à terre; aussitôt la bande des cafards se rua sur les morts, et leur rendit les derniers devoirs en les dévorant avec une avidité féroce. Ce sont là de petits épisodes de la vie méridionale, dont il ne faut pas se faire des monstres. On découvrit le lendemain que les cafards venaient de la maison voisine, par le conduit d'un évier, et un maçon me débarrassa de leur visite. Cependant ce spectacle déplaisant m'avait mis en fuite. Je m'étais rendu au café pour y

écrire mes lettres, et j'y trouvai des flâneurs nocturnes disposés à tuer le temps avec moi jusqu'au point du jour. Nous demandâmes des cigares, beaucoup de sorbets et du café à la glace. On peut se dire bien des choses en une nuit. L'heure était favorable aux récits et aux confidences. Un de mes compagnons, homme du monde, qui connaissait tout le personnel de la société de Florence, me mit au courant des propos du jour, et puis, en remontant jusqu'à rhiver précédent, il en vint à me raconter une anecdote plus intéressante. Le narrateur ne se pi(|uait pas de concision et de sobriété. J'eus le loisir d'observer combien nous étions loin du siècle de Boccace; mais nous avions du temps à perdre, et Fabondancc de biens ne nuit pas à qui cherche des détails de mœurs. Cette histoire trouvera sa place, un jour, dans le volume que nous nous proposons de publier sur Fltalie méridionale et la Sicile, et nous tâcherons de la débarrasser de ses fioritures inutiles.

Fl>.

Page 1