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Sur les places de Livourne, se tenaient, il y a cinq ans, des voiturinn toujours prêts à partir pour Pise, qui vous offraient leurs carrosses peu propres, attelés do chevaux mal nourris, dont le fouet ranimait les forces; aujourd'hui un chemin de fer vous mène eu une heure aux portes de cette ville éteinte, sur les murs de laqueHe notre Vénitien aux épitaphes pourrait écrire ces mots avec son crayon noir : « Depuis quatre cents ans, Pise a cessé de vivre. » Quelle tristesse et quel silence dans ces grandes rues, sur ces vastes places, où la giroflée fleurit dans la jointure des marbres de Carrare I Partout ailleurs c'est aux barbares et aux étrangers qu'il faut reprocher le vandalisme et les dévastations; Pise seule est morte sous les coups des Italiens. La pire des rivalités, celle qui engendre les haines les plu» profondes, est la rivalité du commerce. Comme les Vénètes, les Pisans trafiquaient dans 1 archipel et la mer Noire. Plusieurs guerres s'ensuivirent entre les deux républiques, et leurs marines se ruinèrent tour à tour. Bientôt arriva celle de Gènes, plus âpre au gain et plus vindicative que les deux autres. La politique brouilla encore Pise avec Florence. Contre tant d'ennemis elle devait finir par succomber. Deux fois les Florentins et les Génois la saccagèrent comme l'auraient pu faire des Goths ou des Huns. Depuis lors Pise ne s'est plus relevée. (^)u'on imagine si l'on peut le degré d'abandon où peut tomber une grande cité, après quatre siècles de décadence continue ! Pise n'est plus qu'un cadavre; mais, comme la jeune fille de la ballade de l-hland, elle reste belle dans son linceul, et morte on l'aime encore.
Sur une place immense se trouvent réunis quatre monuments uniques au monde : le Dôme, le Baptistaire, la Tour penchée et le Campo-Santo. Le premier, orné de quatre cent cinquante colonnes, est un de ces rares ouvrages contemporains du gothique, mais dont l'inspiration venait de l'Orient. C'est à Byzance et en Grèce que l'architecte Bruschetto a cherché ses modèles, et certes, devant ces quatre rangs de colonnes hardiment étagées, et ces riches sculptures, on ne dira pas que rimagination exige pour se déployer
le sacrifice de la simplicité. Les portes de bronze sur ies(iuelles on voit les scèues de la Passion de Xolre-Seigneur sont l'ouvrage du Jean Bologna. Le Baptistaire, plus moderne de trois siècles que la cathédrale, approche du temps de la renaissance ; mais l'archilect*! a eu le soin d'imiler le style de Bruschetto, en y ajoutant plus de variété dans le dessin. Quant à la célèbre Tour penchée, ou campanile du Dôme, il est hors de doute aujourd'hui que son inclinaison ne doit être attribuée à aucun accident ni afi'aissemeul de terrain : la différence de longueur entre les colonnes du sud el celles du nord, et l'examen de la coupe des pierres, prouvent que cette inclinaison est une facétie volontaire de l'architecte.
Le campanile de Pise, dont je ne fais pas grand cas. fut cependant bon à quelque chose. Galilée, pour se livrer à ses expériences sur la gravitation de la terre, avait besoin d'un lieu élevé et comme suspendu dans les airs. Du haut de cette tour, un des plus grands génies des temps modernes surprit le secrel du mouvement du monde, — découverte immense, qui allait reculer, en un jour, les bornes de l'esprit humain, si l'inquisition ne se f'ùl empressée de la déclarer liérélrque, «l d'en uhleitir la i'éti^ctatiou solennelle par la persuasion et la torture. Une fois cette rétractation écrite en bonne forme et signée par Galilée, les inquisiteurs purent dormir sur l'une et l'autre oreille : )a terre avait cessé de tourner, comme on l'a remarqué depuis.
En pénétrant avec émotion sous les galeries de ce fameux Campo- Santo tant de fois peint, dessiné, décrit et chanté, je me crus dans un vestibule; j'attendais qu'on ouvrit la porte qui enfermait les fresques de Giotto, des deux Orcagna, et des autres pères de la peinture italienne. Lorsqu'on m'apprit que c'était là tout, je regardai plus attentivement; les peintures avaient disparu, et les sculptures elles-mêmes étaient dans un état déplorable; pas une statuette n'avait sa tète sur les épaules, pas une figure qui ne fût mutilée ou décapitée I Je rougis de le dire : ce ne sont ni les Guths, ni les Lombards, ni les Génois qui ont dévasté le Campo-Sanlo; mais
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les touristes anglais, qu'on a surpris souvent, le marteau à la main, brisant les bras, les tètes et jusqu'aux torses des statuettes, pour emporter à Londres un souvenir de voyage qu^ils montrent sans doute à leurs amis, avec un morceau de lave et un caillou ramassé dans le Forum.
Sur la rive gauche de TArno, les regards sont attirés par un monument en miniature, élevé pour recevoir une épine de la vraie croix. Santa-Maria-della-Spina représente, dans des proportions très-petites, le modèle complet d'une église gothique. Ce bijou s'appelle vulgairement le Tempietio. Un monument plus sombre, la tour de la Faim, éveille avec le souvenir de la mort d'I golin, celui deJa sublime imprécation de Dante : Ahil Visa !... ¥. Fi ! Pise ! opprobre de notre belle Italie ! Puisque tes voisins sont trop lents à te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée venir s'asseoir aux bouches de l'Arno, et refouler ses eaux dans tes murs pour y noyer tous tes entants ! Quand il serait vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, devais-tu attacher ses lils à la même croix que leur père ? Nouvelle Thèbes, tu n'as pas épargné Tàge tendre de rinnocence ! » Cette malédiction- prophétique ne s'est que trop bien réalisée. Goi^ gone et Caprée restèrent à leur place ; mais les voisins de Pise se levèrent, un jour, pour la punir et l'écraser. Le sentiment de la justice ne fut point leur mobile, et ses bourreaux ne valaient pas mieux qu'elle.
Les chemins de fer, en vous transportant, comme par magie, d'un point à un autre, ont le grave défaut de ne pas vous laisser voir le pays. Parcourir l'Italie au fond des tranchées et des tunnels serait un moyen sur de la connaître mal. Cependant la route de Pise à Florence est une de celles qu'on peut sans regret franchir à grande vitesse. On y perd la jouissance de ce jardin au milieu duquel est assise la ville des lleurs ; mais on répare aisément cette perte au moyen d'une promenade en voiture de louage.
Pour être plus vivement frappé de la physionomie de Florence, un ti)uriste rafliné devrait se faire conduire ilabord sur les hauteurs
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ilii jardin lïoliDli ou silr li's basIiiitiR tlu Bi'iK/'titTc. Il atiiail ainsi le spetîtade exai-t fl'uiif ^irniicle àU' du moyen âge. Df|iuift le icin|is des pretriierfi Hédicis, Flonuce n"a presque point iliatin»!'- tch hardiee coupoles de Bruncllesco, les campaniles de Taddec Giiddi, sont les indices de la renaissance. Mais à eôté de eM inouUnicnis (çracieux, les lourds palais «irpés, crénelés ef surmonlés de inurs :i inaehieoulis, nionlrenl leurs quatre faces réliai-batlvc», et doiHineul de cent coudées les humbles luaisona des marchands et des bourgeois. Sait-on, en les tuyant de loin, si dans leurs ëpalaiwa murailles ne sont point encore les lurliulenis l'azzi, les orgueilleux Salviall. Ida gi^néreux Médicis, l'honnête et nombreuse famille des Stro/zi"' Qui nous dit (jue derrière ces portes de fer, dans eirs longues guleriM, trente tteutilslionunes usseiniilés, tous allU-s ou cousins li-;^ uns des autres, ne se préparent pas it quekiue bonne venîreanee . Il quelque bon coup de main contre les seigneurs du palais voisin T Je croirais que lii-bas, Pierre Soderini eftt en conférence avec Micbel-Ânge; peut-être sous les portiques de l'Annoneiade. Irou- Teriona-nous André del Sarto le pinceau a la main, faisant un chef-d'œuvre que (es moine», abusiiiil de sa pauvreté, lui pnveronf d'un sac de farine.
A Crémone ou à l'avie, ce sont des ruines qui vous rappellent un monde évanoui, une société disparue, tandis qu'à Florence, tout est debout, soigneusement entretenu, meublé, paré comme autrefois. Si vous remarquez un monument incomplet, c'est qu'on ne t'a point encore achevé; cent mille habitants, des chevaux, des carrosses de luxe répandent la vie et le mouvement dans ces rues d'une propreté parfaite, et pavées de larges dalles oti le soleil efface en un moment les traces de la pluie. Du haut de notre bastion, nous suivons du regard les circuits de l'Arno. A nos pieds est le l'ont-aux-Grâces, qui conduit à Santa-Croce, Tlus loin, le Ponle- Vecckio encore bordé de ses anciennes boutiques, et qui joint deux des plus anciens quartiers de la ville ; au delà, le pont de ta Trinité, que les étrangers passent sans cesse pour aller au musée du palais
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Pitti. A droite^ nouÉ découvrons Saitite-MaHe^es-Fleiirs, et ihM l(* lointain, San-Lorenzo, les tours de diverses maisons nobles, des monuments publics, (|Ue le palais Alédicis surpasse en bauteur, à ce point qu'on le prendrait pour une citadelle destinée à contenir la population dans le respect et l'obéissance. Au temps à jamais rejjrettable où florissaient le§ factions, la discorde et les guerres civiles, la loi ne permettait qu'aux nobles de créneler leurs maisons et d'y élever une tour. Le petit bourgeois sans défense jouissait du droit imprescriptible d'être souvent pillé. Il prenait sa revanche le jour des élections, en votant pour les bons et en écartant dit pouvoir les méchants et les oppresseurs. Il se frottait les mains quand les seigneurs se battaient entre eux, et si Foti criait au meurtre dans la rue, il donnait k sa porte un tour de clef de plus.
yu'on se ligure le chef d'une grande famille du quatorzième siècle sortant le soir de sa forteresse pour fait*e ses visites. Autour de son cheval se pressent ses fils et ses neveux bardés de fer comme lui. En avant marchent les estafiers Tépée nue par précaution, la torche allumée, dans la main gauche pour éclairer le chemin. A la suite du chef vient tout un cortège de parents, de créatures et de serviteurs dévoués, prêts à combattre en cas de nniuvaise rencontre ou de guet-apens. Cependant on arrive sans accident à la demeure où l'on veut entrer. Du haut des créneaux, les domestiques en sentinelle, le pot de fer sur la tête et la pique . à la main, signalent une troupe armée. Un guichet s'ouvre et l'on demande: Qui va là! Ce n'était point assez de répondre son nom, il fallait encore se faire reconnaître. Si le visiteur était un ami, on ouvrait les deux battants et tout le monde entrait; mais pour peu qu'on fût de partis contraires, la porte restait close, et le gardien s'excusait en disant que le patron venait de se mettre au lit. Telles étaient les relations entre gens du beau monde.
Desi'endons à présent de notre belvédère. Passons le Pont-aux- Gràces et enfonçons-nous dans les rues tortueuses. Ne s'y croirailnn pas au siècle des gonfalonîersf Quand Fart toscan a vu le jour.
Florence était construite; sur ses dalles avait coul^ cent fois k sang des Guelfes et des Gibelins, celui des noirs et des blancs, cent fois le bruit des épées avait éveillé ses enfants endormis. Il s'agissait bien alors d'ornements, de façades à colonnes, d'ordre dorique ou de corinthien, de feuilles d'acanthe, de frontons et d'attiquesl Toutes les prévisions étaienfpour la guerre, la défense, la sûreté. Il fallait des nuirailles solides et non pas des sculptures. Le bel art italien vint au monde au milieu du tumulte et des proscriptions, et il se répandit dans tonte TEurope, après avoir couvert de lleurs la forteresse où il était né, sans avoir pu lui ôter son aspect sévtne. Quand nous pénétrerons dans l'intérieur de ces châteaux forts, nous y trouverons plus de chefs-d'œuvre qu'il n'a fallu de pierres pour les hàtir; mais procédons par ordre et restons dans la rue.
Voici il Santa-Crocc un palais de la renaissance qui fuit une heureuse exception. Le dessin de la façade en est attribué h Rapliaèl. L'ancienne habitation de ces Gondi , qui vinrent en France avec les filles des Médicis, se distingue aussi par ses sculptures, Brunellesco a élevé pour la famille des Pazzi un palais uii les prévisions de la guerre civile n'excluent pas le luxe. Le palais de la Stufa, orné de belles fresques, est comme une fleur dans un bois de mélèzes. Les autres, plus anciens, dédaignent l'art et ses colîfiehets. A peine si l'on en trouve un de loin en loin, dont les pierres grises sont taillées en pointes de diamant. Dans la rue Gibeline, ôtons notre chapeau devant la maison où demeura Michel-Ange.
Si nous revenons au quai de l'Arno pour passer le Pont-Vieux et entrer dans le quartier de San-Spirito, l'aspect de la ville n'y est pas moins sombre. Excepté les palais Gapponi et Torrigiani qui sont du seizième siècle , les autres sont autant de prisons. Dans cette maison a demeuré la mère de Pétrarque. Voici lé palais de Guicciardini, l'historien minutieux et prolixe du beau siècle des Médicis. Il a donné son nom à cette rue, dans laquelle est une
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maison plus simple que la sienne, celle de Nieolo Macchiavelli , Fennemi du far niente, qui brava les douleurs de la question et conspira deux fois pour ne point rester inoccupé. C'est au fond de ce repaire, situé dans le coin le plus obscur de la rue, qu'il écrivit son livre abominable, le bréviaire des scélérats politiques. Si nous repassons sur la rive droite par le pont de la Trinité, pour entrer dans le quartier de Sainte-Marie-Xouvelle, qui est le plus aristocratique, nous y trouvons la nièiue sévérité. Sur la façade }/rise du palais Strozzi est une pierre de taille longue de quinze pieds qui fait Tadmiration des Anglais. Dans ce manoir liermétiquement fermé a demeuré Philippe Strozzi, le Caton de Florence, qui vécut sans reproche et mourut en stoïcien. Le palais Corsini contient le plus bel escalier de toute la ville, et le palais Rosselli la plus belle cheminée. Sur la façade du palais Vecchietti, Jean Bologna a posé une jolie statuette de bronze représentant un satyre. Au palais Mondragone, le grand-duc François rencontra pour la première fois Bianca Capello et tomba dans les filets de cette Vénitienne émancipée. Il faut noter à part le palais Ruccellai, œuvre majestueuse du célèbre Alberti. Au palais Corsi, nous remar- ({uons une de ces terrasses couvertes où Ton recevait autrefois ses visites en été. Dans une habitation plus simple a demeuré Viviani, le disciple de Galilée, et près des vastes jardins situés au delà de réglise se trouve la maison où naquit Améric Vespuce.
Le quartier San-Giovanni contient quelques habitations modernes d'une apparence splendide : le palais (iherardCvSca , où demeura Léon XI, le palais Visacci, dont la façade est ornée de quinze bustes d'hommes célèbres; le palais Montaivi , dont Donatcllo a sculpté les armoiries; le palais Pandoltini, dessiné par Raphaël, qui s'entendait en élégance, et le palais Martelli, où le même Donatello a placé vsa belle statue de David. Arrêtons-nous devant le palais Salviati, où vivait Béatrix Portinari, la voisine, l'amie d'enfance et la maîtresse de Dante. Près de là devrait s'élever la demeure des Alighieri, avec ses créneaux et sa tourelle; mais les Florentins
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n'ont |i;iii ]itutii|iiô (li: iiillvr lil tUi raecr de rund eti cuiiible h iiiHisoii du )ioi'lo; car cet liomnie, duiit l'llii\k (2st si Tièra depuis cinq ntnl cinqiianlf^ aus, ne fui en liutLo h la rage el & l'exéerution de sc-i conciloyuns ijuc pendant les vingt-cinq »nn&m ail it s'offorva de mériter Icnr admiration par son noble caractère autant (jne pnr son (fénii!. Une autre maison fut éU'vée sur la placo qu« la itienne aviiil uci;iipée, et les deux seuls endroits de Florence où l'on rencoii(r<> un souvenir di; Dante sont l'habitation de bou amie d'enl'unr» ri le banc de pierre où il venait s'asseoir.
La maison des l'orltmiri, qui plus tard appartint aux Sulviati, est une demeure d'apparence féodale, car les pj(ronts de Béalrix tHaient nobles comme leurs voisins les Alifîhieri, Béatrice ou fSice, dont le petit nom n'a de cliarme que prononcé à l'italienue, «'•luit du même âge que Dante. A cinq ans, les deux «niants jouaient ensemble, et de leurs jeux naquit cet aniimr que la pu{^siu a rendu immortel. Des i-ommentateurs, qui se plaisent danii rubsciirité, ont nié l'exiBleiicc de Beatrix et cticrclié dan» celte douce figure une :dlégorie mystique. Cette fauliiisie n'es! point écloso dans la tète de Dante. U a raconté lui-même les amours de son enfance avec iFQp de précision pour qu'on ait le drojt de les traiter de flctjous. Il me semble seulement permis d'observer que Dante s'est avisé un peu tard, sinon de la force de son amour, du moins de la grandeur de ses regrets. Béatrix était morte depuis cinq ans lorsiqu'il annmu;:i l'intention .de parler d'elle « comme on. n'avait jamais parlé d'aucune femme. » Dans ses Canzoni, on trouve des vers à Béatrix ; mais d'autres adressés à des dames inconnues sont plus tendres et plus passionnés. Les deux beaux morceaux sur la maladie et sur la mort de son amie sont le tribut que tout poêle doit payer a une personne qu'il a aimée. D'après le récit de ses premières amours [d^ns la Vita nuova] , il aurait été assiégé de pressentiments funestes du vivant même de Béatris : un songe qu'il décrit lui révèle la mort prochaine de la compagne de son enfance, et, quand arrive ce malheur annoncé, il s'enipresse d'épouser
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(ioniiiia Uouativ qui lui donne six enfants. Plus tard, lors(|U il se connaît bien, lorsqu il sait que son esprit enclin à la mélancolie peut trouver dans la perte d'une amie Taliment nécessaire à sa sensibilité poétique, il se reprend d'amour pour Béatrix, et lui voue une fidélité dont la mort et la poésie sont de surs {garants. Sans offenser la mémoire de ce grand homme, ne peut-on croire que sa muse avait besoin pour s'émouvoir des chagrins, des regrets et des larmes? S'il en est ainsi, la pauvre liice a bien fait de mourir dans l'intérêt de sa gloire. Peut-être, si elle eût vécu, ne connaîtrions-nous pas plus son nom que ceux des autres beautés dont il est parlé dans les Canzoni. La douleur et Tamour d'outretombe du poète rappellent celle pensée triste à laquelle notre divin Molière a donné une forme comique pour la mettre dans la bouche de Sganarelle : « Ma femme est morte, je la pleure; si elle était en vie nous nous querellerions. ^ Ne pouvant se quereller avec Béatrix, Dante fit mauvais ménage avec Gemma Donati.
On a fort discuté pour savoir s'il fallait dire le Dante, selon l'usage employé à l'égard des hommes (Je génie, ou simplement Dante. I^s deux opinions se peuvent soutenir, mais la dernière est la plus raisonnable. Dante n'est que l'abréviation de Durante, nom de baptême du poète, et il est convenu qu'on ne doit mettre l'article le que .devant les noms de famille. On dit le Tasse et TArioste; on ne dirait point /e Torquaio, ni leLodovico, Cependant il faut remarquer que Durante étant passé de mode comme nom de baptême, pourrait à la rigueur jouir du privilège des noms de famille, et que la gloire du personnage mériterait bien le sacrilicc de la coutume. Si donc quelqu'un trouve mieux dt; l'appeler le Dante, il n'y a pas, ce me si'inble, grand mal à cela. Dante Alighieri naquit en \2ih}, dans ce siècle de fer di)nt les sombres palais de Florence donnent une si juste idée. 11 était (iuelfe, e'est-à-dire du parti des pape8, et non pas Gibelin, comme on l'a faussement écrit. Il asMSIii d»M sa jeunesse ii deux batailles, oii il se conduisit en homme de courage, et il devint ensuite membre du conseil des
j'iffll VOYAGE I:N ITALIE.
jn'hri lie Florence, La faction des Cueifta s'étaut subdivis^-e en deux iiartis, Ips blancs et les hoiVs, dont il fallait arrêter les querelles par une mesure de rigueur, Danle proposa au conseil dVxi- Jer les chefs des deux camps. Cette proposition impartiale lui attira la haine gf^nérale. Les noirs l'accusèrent de favoriser leurs adversaires. D'accord avec le pape Boiiiface VIH, ils appelèrent à rtorence Charles de Valois, qui s'y cooduisil en tyran, Pante éUiil en ambassade à la cour du saint-père, lorsqu'il apprit que le peuple avait pillé sa maison, et qu'il s'était trouvé parmi ses concitoyens un tribuuîil pour ordonner la confiscation de ses biens et pour le condamner lui-même à être brijlé vif.
Irrité de tant d'ingratitude, Dante quitta Reme, et se rendit à Arezzo, qui avait conservé sa Uberté, Une tentative k main armée. à laquelle il prit pari, pour rentrer à Florence, ayant échoué, il se relira d'abord à l'adoue, jiuis k Vérone, Kous l'avons vu dans cetlc ville, mauvais courtisan chez les princes de la Scala. On croit qu'il fît alors un voyage à Paris. Guido Novello l'attira ensuite à Havenne, où il mourut <ie chagrin de n'avoir point réussi dans une ambassade à Venise dont ce seigneur l'avait chargé. Il fut enterré avec la couronne de poète, comme pour monter au Capitole. Aussitôt les Florentins redemandent son corps, que les habitants de Bavenne ne veulent point rendre. Toutes les villes où il avait demeuré se disputent l'honneur de l'avoir possédé dans le moment où il travaillait à ses trois grands poèmes. Une vive polémique s'engage sur cette question d'un médiocre intérêt. Peu de temps après, la Divine Comédie est expliquée dans les chaires publiques à Bologne, à Pise, à Plaisance, à Florence. L'admiration de Dante devient comme une religion. Le poète a des dévots. On écrit autant sur son livre que sur l'Évangile. Plus de trente commentateurs se font une guerre de fatras d'où il ne sort que deux choses bien solidement prouvées ; l'ingratitude et la sottise des hommes.
Dans le cours de cette existence, si tristement remplie par les persécutions, les voyages et l'exil, on ne voit guère de temps pour
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les amours avec Béatrix. Le souvenir de cette amie était la seule pensée du poète à laquelle ne vint se mêler d'autre amertume que eelle d'un tendre regret. Ces conditions étaient les plus favorables i\ la poésie, et c'est peut-être par Tétude et le sentiment profond des règles de Tart que Dante s'est attaché à Timage de cette jeune lille morte. L'expression de sa douleur n'en est que plus belle. Si l'on considère que depuis huit cents ans la poésie restait muette, que la langue italienne bégayait encore, et que Dante a été obligé de la former a son usage, on ne peut nier qu'à lui seul appartient rhonneur d'avoir percé le* premier, sans secours et sans guide, les ténèbres de la barbarie. Le bruit de sa renommée, l'impulsion inmiense et nouvelle qu'il a donnée aux esprits ont plus fait pour la civilisation que les décrets et les bulles des puissants protecteurs des lettres. C'est à l'époque de Dante que commence l'Italie moderne, et nous voici en règle à présent avec Tordre chronologique.
Selon le portrait écrit par Boccace, Dante avait ce visage aquilin (|ue lui donnent les peintres, le teint olivâtre, la barbe noire, les cheveux épais et crépus. Son attitude était pensive, et il marchait un peu voûté; ses yeux grands brillaient d'un feu étrange, et dans sa physionomie respiraient la gravité de son esprit et la fierté de son âme. Il cultivait avec plaisir la musique et le dessin, et il avait une fort belle écriture, contrairement aux grands hommes d'aujourd'hui, qui se piquent d'être illisibles. A Vérone, pendant son exil, une femme du peuple dit à sa voisine, en le voyant passer dans la rue : « Cet homme-là va en enfer et en revient quand il lui plaît. On dit qu'il en rapporte des nouvelles de ceux qui sont là-bas. )^
— Cela doit être vrai, répondit l'autre commère, car il parait roussi au feu et noirci par la fumée.
Dante poursuivit son chemin en souriant, et cette impression fantastique sur des imaginations naïves ne parut pas lui déplaire.
Une autre fois, d'après le récit de Franco Sacchetti, il entendit
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l,e puële, ÏDdigné, coui't ven vei homme, lui arrache dm iiiHiii« ïv miirIcHU, li'â Ininilltiti, et jelU) le tmil a» milieu de la rue, l.e forge* mn, liien ptoiiné, lui Uemau<l« la cause de celle colère : « — Je le rends eu ijuii lu mu fais, rujioud Diuitu; tu gùltis mes vers et moi je hi'iiie tes ouIHk. «
(.s iiiéum SHCclieUi cacnute (]u'uii ûnier, chauUiU à (deiu gosier un passago des Camoni, tiuissail eliHqix! strophe e» criunt : Arri! et en frajipant »on âne. Dante, qui pussuit rouvert de la deniîiirmure ([uu portaient alorii les gens de (]u»iilé, ùtu un de ses hrat:siirds de fer, ni, ii|)|ili(|u»ut un cuu(i vigoureux sur les épjinU'ii de l'ànier, il lui dit : « Arri! Voilà pour l'apprendre h allonger aita vtr» ft à les chanter à des ânes. »
Une aneedote fort ditlëreiite, rapportée [tac Boccaee. a. selon moi, plus de prix. I>anl«. étant à Sienne, trouve chex un apolhicain- un ouvrage rare qu'il cherchait depuis Ion('Iemp». Il preiul It manuBcrit el s'assioil devant lu porte pour le liru. Une noee passe. On erie. on eiiante: les iii-struments de nmniquc t'ont un vacarme qui aUire tout le monde aux fenêtres. Oante ne s'aperçoit de rien, n'entend pas le bruit et reste absorbé. Enfin la nuit qui vient le surprendre l'oblige à interrompre sa lecture, et lorsqu'on lui parle de la noce et du tapage, il a peine à croire ce qu'on lui dit. Cette puissance de concentration, qui rappelle les rêveries de La Fontaine, est un des signes auxipiels on reconnaît les poètes.
Peu de gens ont eu le courage de pousser au delà de YEtifer la lecture de la Divine Comédie. Les deux dernières parties sont obscures, et les beautés de premier ordre qu'on y rencontre çà et là ne suflisent pas à balancer les peines de leur recherche; mais Oante n'en demeure pas moins le père de la littérature italienne. Il avait la conscience du service qu'il rendait à la langue de son pays. Avant lui cette langue n'était qu'une espèce de patois formé par le mélange du latin avee les divers jargons de trois cent milb> barbares don) il avait bien fallu se faire entendre. Dans son ouvrage
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du Hantfuci ^i/.Conrt/o), Dante annonce lui-même que la langue latine n'étant plus connue et pratiquée que d'un très-petit nombre de gens instruits, il s'apprête à enq)loyer la langue vulgaire et à la plier toute jeune et faible qu'elle est encore aux exercices de» la haute poésie. « C'est ainsi, dit-il ensuite, que je servirai avec abondance a des milliers d'hommes une nourriture solide, ou plutôt, que je remplacerai par un jour nouveau l'ancien jour (|ui s'éteint. Je rendrai la lumière à Thomme que Tastre antique sur son déclin laisse depuis si longtenq>s dans les ténèbres. » On ne peut exprimer plus clairement et avec plus de bonheur h* sentiment de sa force.
N'étions-nous pas en quête des palais du beau temps de Tart toscan ? Terminons ici nos recherches. Nous en oublions sans doul(v, mais le nombre des exceptions tïit-il beaucoup plus considérable, que serait-ce pour une ville où Fou c<Mnpte plus de huit mille habitations particulières? Décidément, c'est à (lènes qu'il faut aller pour voir des palais lloventins. Kn revanche, les édifices publics et les églises de Florence ett'acent par leur magnificence et la pureté de leur style ceux de toute 'l'Italie, Rome seule exceptée. Tandis que les Guelfes et les Gibelins se battaieut, se fortifiaient dans leurs châteaux, la religion ne cessait d'appeler les arts à son aide, afin de donner plus d'attrait et de pompe à ses soleunilés. La maison de Dieu, qui n'avait pas autant (|ue les autres à redouter les assauts et les coups de main, se parait de u)arbrcs de Carrare, dont le craycm de Giotto indiquait les forujes an ciseau du sculpteur. La poésie, ressuscitée par Dante, faisait honte aux gens 4le partis de leurs mœurs sanguinaires. Ces uxeurs s'adoucirent tout à coup, et ce miracle fut l'œuvre de Cosuje de >Iédicis. qui euqdoya son inunense fortune à encourager les lettres (»t les arts et à euibellir sa ville natale. Il eut le bonheur de rencontrer des architectes comme Bunellesco et Michelozzi , des peintres conime Masaccio et Lippi, des sculpteurs comme Donatello et (ihiberti. Plus tard, quand Michel-Ange, partant pour Rome, jeta un dernier regard
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Kiir \tis uuvTiiges de cea grands inaJtres. il leur rendit cet lioinma^^r dijîne d'eux et de lui : « Je vous Calerai ; mais je ne vnus aurpassenii jamais! y Et eepvndanl le sifcele de Cosme le Vieux n'êtail eniore que Tàge tendre de la nouvelle Athènes. Au siècle suivant, la fièvre se communitiue de Florence à l'itiilie entière. Ce n'est plus ])ai couples qu'il faut compter lea homme» de génie, maïs par c^q~ laines; et ce n'est plus dans les bornes d'un seul art que chacun d'eux se renferme : la plupart sont des esprits universels; les savants, les politiques sont poètes; les peintres sunt architectes et sculpteurs. Michel -Ange fait de charmants sonnets; Machiavel écrit des comédies; Pierre Bembo rime comme Pétrarque; Léonard de Vinci louche à toutes les sciences. On s'éfiarerait dans une cohue de chefs-d'œuvre si on n'avait soin d'ob.server la division par écoles. L'examen de tant d'ouvrages deviendrait un imbroglio si on le commençait au hasard. Tâchons donc de nou.-* tracer un itinéraire dans ce dédale merveilleux, et puisque nous cheminons le long des rues, reslons-v prudemment quelques instants enrore.