Voyage pittoresque en Russie
Un pays qui touche du front aux glaces du pôle, et va tremper ses pieds dans les eaux de la Propontide et le Pont-Euxin, fier de compter parmi ses provinces la mythologique Chersonèse; qui coudoie, d'un coté, l'Occident civilisé, tandis qu'il s'appuie, de l'autre, aux terres désertes de l'Asie; qui renferme dans ses limites, où se perdrait l'Europe, toutes les latitudes, tous les climats, tous les sites, toutes les plantes, tous les fruits de l'Europe; dont l'histoire a son berceau au siècle même de Charlemagne, qu'il ne connut pas, mais dont il réalise aujourd'hui le gigantesque empire ; qui a subi l'invasion des hordes de Gengis-Khan , et a mis trois siècles 1 de patience et de combats à reconquérir son indépendance; qui eut des guerres civiles cruelles et fanatiques; qui éleva dans la solitude de ses déserts et aux bords de ses fleuves géants des capitales merveilleuses qui font rêver des contes arabes, auxquelles il imprima ce caractère d'étrange gran-
g VOYAGE EN RUSSIE.
deur emprunté à la civilisation semi-barbare de Byzancej qui, plus tard , reçoit avec défiance les premiers souffles de la civilisation occidentale et ouvre bienlôt après sa poitrine à ses brises fécondes, sans renoncer toutefois aux goûts et aux mœurs de sa rude enfance; un pays, en un mot, dont la physionomie, la nature, l'esprit, le caractère actuels présentent tous les contrastes, toutes les saillies, toutes les oppositions, et gardent néanmoins je ne sais quelle harmonie pittoresque dans laquelle viennent se fondre toutes ces choses, un pays semblable ne saurait manquer d'offrir un piquant intérêt au voyageur qui en parcourrait les points les plus remarquables, à la plume qui en entreprendrait l'esquisse pittoresque. Ce pays est la Russie; cette esquisse est celle que nous allons essayer.
En effet , lorsqu'on embrasse par la pensée ce vaste empire ; qu'on en sillonne les provinces nombreuses, ici côtoyant les larges fleuves ou les descendant sur des barques fragiles, quelquefois sur de solides pyroscaphes ; ici franchissant les plaines du nord sur des traîneaux en écorce d'arbres; ici gagnant le centre, emporté par la vapeur sur une ligne de fer; ici volant en télègue ou courant en tarantass ou chevauchant à dos de chameau dans les steppes herbeuses des Kirghis ou des Petits-Russiens j qu'on suit en esprit la formation de cet empire colossal, ses vicis* situdes historiques, ses combats de géant dans les champs de Koulikoff, sur les bords du Don, aux plaines de Kazan; qu'on voit ensuite cette foi religieuse profonde et constante, ces monastères crénelés à la cime des collines, contre lesquels viennent se heurter des armées entières; ces moines qui, semblables à nos moines du moyen âge, revêtent la cuirasse, combattent comme des soldats; les guerres civiles impitoyables se faisant au nom d'un principe; ces princes à la figure tour à tour grandiose et barbare, et qui, en définitive, ont constitué la puissance moscovite; ces intrigues de cour, ces galanteries mystérieuses, comme
celles d'un sérail, quelquefois sanglantes et fatales , toujours ardentes et passionnées ; puis, ces conquêtes fabuleuses, un continent tout entier donné aux grands princes par une famille de marchands— les Stroganoff— et un aventurier, un Kosaque', dont la mort dénoue cette magnifique et sauvage épopée qu'on appelle la découverte et la conquête de la Sibérie; quand on descend ensuite aux mœurs intimes de cette nation slave, qui n'a jamais été guerrière que par nécessité, et dont les habitudes le sont devenues par les institutions; qu'on assiste à sa régénération sociale, à cet immense travail d'un peuple qui, tournant brusquement le dos aux principes de sa civilisation première, demande à l'Occident, qu'il connaît peu encore, le secours des sciences et des arts modernes : ici l'initiative, comme toujours, émane de haut ; trois princes avant Pierre le Grand jalonnent la voie qui doit conduire la Russie à la civilisation nouvelle, ou plutôt qui doit faire affluer cette civilisation en Russie. L'époque de Pierre 1er, qui est pour nous, peuples de l'Occident, le point de départ de l'histoire moscovite, présente le spectacle d'un phénomène inouï, si on en excepte celui de Vladimir conduisant tout son peuple au baptême, le spectacle d'une nation se transformant tout entière, en moins d'un demi-siècle, à la voix de son chef : ici une capitale , qui peut rivaliser aujourd'hui avec les plus brillantes capitales européennes, sort comme par enchantement des bords fangeux d'un fleuve dont le lit est à peine tracé, Saint-Pétersbourg.
La Russie poursuit le cours de ses destinées; elle s'étend au nord, et va toucher les rives de l'océan Glacial; elle s'étend à l'ouest, les provinces de la Baltique sont à elle; elle s'étend au sud, la Crimée, le Koubau, le Caucase, la Géorgie, l'Arménie, lui appartiennent; et d'un autre coté les mœurs se polissent, sa cour
» Yennak.
devient une des plus galantes du monde : on y fait des petits vers, des quatrains et des madrigaux français; on y adopte la poudre et les talons rouges; une grande princesse préside un cénacle de beaux esprits, tout en enlevant leur plus belle province aux Turcs. Ainsi on arrive à l'époque actuelle, non sans passer par des transitions, des accidents, des nuances, qui seront indiqués à l'occasion; je ferme la parenthèse. Quand, dis-je, on embrasse par la pensée tout ce pays, tous ces événements, toutes ces cboses, l'imagination demeure étonnée, et l'on admire la grandeur, l'originalité , la poésie étrange de ce spectacle inouï.
On le voit, la Russie est pittoresque, elle est pittoresque dans sa nature, dans son histoire , dans ses mœurs, dans ses villes, dans ses monuments; elle est pittoresque comme l'Espagne* comme l'Italie sont pittoresques, seulement d'une autre manière, à traits plus rudes et plus larges, à effets plus contrastés, plus heurtés, plus brisés.
Et je n'ai point parlé de ses traditions poétiques, de ces contes populaires des steppes, de ces écrits chevaleresques de la cour de Vladimir le Cirand, splendide comme les cours fabuleuses d'Arthus et de Charlemagne. Sans doute ici il n'existe pas un corps de littérature complet, un ensemble de poèmes dont les héros soient connus comme nos Roland, nos Olivier, nos Renaud; mais la tradition existe et elle se débrouillera. Déjà plus d'un jeune poète se plaît à l'interroger.
Depuis quelques années on s'évertue à écrire sur la Russie, dont l'influence politique est désormais devenue considérable en Europe. Mais, disons-le, à part un petit nombre d'ouvrages, quelques rares études publiées dans la Revue des deux- Mondes et ailleurs, il ne paraît sur ce pays que des livres remplis d'erreurs, ou des pamphlets : la Russie reste donc toujours pour l'Europe à l'état de terre iynota, que nous dérobent la distance, l'ignorance de la langue et le défaut d'une étude sérieuse et locale. Ce n'est
point effectivement à la suite d'un rapide voyage fait pendant la belle saison à Saint-Pétersbourg et à Moscou qu'on pont connaître la Russie, ses institutions, ses villes, son peuple, ses mœurs, son esprit national, sa littérature, ses arts, son histoire, l'expression et la valeur de toutes ces choses. Un voyage en Russie ne saurait être fructueux qu'après une longue initiation à l'histoire, à la langue, aux habitudes du pays. La Russie s'est transformée, il est vrai, s'est modifiée dans la manifestation de son existence, dans ce qui constitue sa vie extérieure; mais, au fond de tout cela, qu'on ne s'y trompe point, le caractère slave est resté le même; l'ancien boyard, le vieux Russe, est toujours là. Ce peuple n'a pas cessé d'être celui que les Tatars subjuguèrent et qui finit par soumettre à son tour les Tatars. De là, pusillanimité et orgueil, faiblesse et fierté; comme si le souvenir des jours de l'oppression venait alterner avec le souvenir du triomphe. 11 est vrai , le triomphe naquit du sentiment de la force nationale, sentiment qui, dans le long cours de son histoire, il faut en convenir hautement , n'a jamais fait défaut au peuple russe.
Le caractère de ce peuple nous échappe à nous autres, vieux peuples d'Occident , qui voudrions rapporter toute chose à un principe commun; il nous échappe j>arcc qu'il est mobile et plein de contrastes. Ainsi , les mœurs sont luxueuses dans les hautes classes; mais, au besoin, le Sarmate paraît, qui abandonne avec insouciance les mollesses de Gipoue pour la rude existence des camps, les lambris dorés des palais pour la tente nomade du soldat.... Le peuple proprement dit est admirable de confiance et de résignation, d'où cette immense force morale du pays: aucune calamité ne saurait abattre le Russe; avos répond à tout, mot intraduisible qui signifie à la fois : confiance en Dieu, espoir au sort, soumission à la force des choses. La prévoyance lui manque, non pas qu'il en soit incapable, la politique de ses princes, depuis neuf siècles, a prouvé le contraire, mais dans la vie civile il trouve
plus commode de laisser cette intelligence dormir. Il y a des exceptions, la règle générale n'en existe pas moins. Généreux, magnifique, un peu vain, hospitalier et bienfaisant, il ne prend pas la peine de calculer, qualités de grand seigneur et de peuple jeunci ces qualités expliquent le dérangement de tant de fortunes russes.
Les faits historiques , comme les monuments qui leur appartiennent, ne sauraient être compris en entier sans la connaissance du peuple même auquel ils se rapportent. C'est ainsi que le voyageur qui traverse Kazan, par exemple, apprend qu'en 1552 les Russes, sous les ordres de Jean IV, s'emparèrent de cette ville, dernier boulevard des Tatars dans le pays, et qu'ayant fait, quelques années plus tard, la conquête d'Astrakhan, la Russie fut délivrée; voilà tout, c'est le fait. Mais où se trouve le pittoresque, l'accident caractéristique, l'expression nationale, la couleur poétique, celle .du temps, des lieux, des circonstances? La prise de kazan , comme nous le verrons en son lieu , est un de ces spectacles épiques dont la rude et sauvage grandeur éblouit et frappe l'imagination. Otez au poëme du Tasse cette finesse d'expression chevaleresque et d'élégance littéraire qui le caractérise, et vous aurez en petit le poëme de la prise de Kazan. Cette conquête rappelle aussi, sous les mêmes réserves, celle de Grenade par Isabelle la Catholique.
Ce que je viens de dire touchant Kazan peut s'appliquer à tous les faits dominants de l'histoire de ce pays étrange, à l'expression de ses mœurs, au caractère de ses habitants, à l'esprit même de sa littérature. Il n'est pas jusqu'aux sombres et sanglants épisodes de la désastreuse campagne de 1812 qui n'empruntent à la connaissance de la Russie et de son peuple un reflet d'originalité particulière qu'on ne soupçonnerait pas sans cette connaissance.
On me dira qu'en définitive il n'y a rien dans tout cela qui
rappelle l'Espagne brillante et chevaleresque, avec ses mœurs galantes et batailleuses, ses Arabes, ses paladins, son grand campéador, ses romances guerrières, et puis ses merveilles de Grenade et de Cordoue; l'Alhambra, l'Alcaïzin, les anciennes mosquées, que tout cela n'a rien de commun avec l'antique et monumentale Rome des empereurg, avec la Rome artistique et chrétienne des papes; que rien de tout cela n'est éclairé par le soleil d'Italie ou de Castille , qui dore les édifices comme les autres soleils dorent ailleurs les moissons ; que rien de tout cela ne se réfléchit dans les flots du limpide Guadalquivir ou de l'Arno au murmure harmonieux.
11 est évident que la Russie n'est ni l'Italie ni l'Espagne, elle n'a ni Grenade ni Rome, ni Naples ni Cordoue, ni les antiquités de la ville éternelle ni les merveilles de la cité mauresque; mais elle a le soleil de la Chergonèse, elle a Kieff, la Rome moscovite, le Kremlin de Moscou, que Grenade lui envierait, amas d'églises, de cathédrales, de palais, do monuments, de coupoles d'or, d'aiguilles d'argent, de cloches colossales, de tours gigantesques, de créneaux, de places, de jardins, d'armes, de trésors, que saisje? le Kremlin, quelque chose d'étrange, de rêvé, d'inouï!... elle a les palais des anciens Khans de ftikhtchisaraï. Si l'Arno et le Guadalquivir lui manquent, elle a le Dniepr et le Volga, le Dniepr où Vladimir baptisa ses peuples; le Volga, fleuve immense, qui pourrait porter des navires, et dont les eaux, dans leur cours de mille lieues, baignent des montagnes aux vertes forêts, des villes au front rayonnant, des écueils à la cime menaçante; qui traverse des déserts et des plaines fertiles, enrichit les cités de ses rives, reçoit le tribut de vingt autres fleuves1, pour
' Treize rivières, grandes comme des flemes, se jettent dans le Volga, ce qui sera indiqué en son lieu. Je dis treize, parce que je n'entends parler que des plus considérables.
aller, grossi de leurs eaux, majestueux et fier, se précipiter par soixante-douze embouchures, fleuve européen, dans une mer asiatique, et faire d'Astrakhan, bâtie sur son delta, une Venise kalmouque 1 à la physionomie slave.
Pays étrange que la Russie ! pays sans analogue dans le monde. Son nom se perd dans les ténèbres du passé, et ses historiens en ignorent la source exacte. Puissance slave, il ne saurait préciser l'époque où les Slaves vinrent l'habiter. Il sait seulement que vers le sixième et le septième siècle des peuples de cette race étaient établis dans les environs du lac Ilmen, et se partageaient la Russie avec d'autres peuples connus sous le nom général de Finnois ou Latiche. Au commencement du huitième siècle, les Slaves du midi furent subjugués par des barbares qui occupaient les bords de la Caspienne, et qu'on désignait sous le nom de Khazars. Versle milieu du siècle suivant, ce fut au tour des Slaves de Novgorod ou des bords de l'Ilmen ; ils furent vaincus par les Varèguesou Scandinaves, ces mêmes Normands qui, à la même époque, jetèrent la terreur dans l'Europe. Les Slaves, plus tard, secouèrent le joug, mais ce fut pour tomber dans les guerres intestines, d'où ils ne sortirent qu'en demandant des chefs à ces mêmes Normands ou Varègues qu'ils avaient repoussés. Trois frères de cette race se rendirent à leur appel : c'étaient Rurik, Sinéus et Trouvor. Rurik se fixa à Novgorod *. L'arrivée de ces trois frères varègues est placée à 862. Les deux frères de Rurik étant morts *, celui-ci réunit leurs possessions, et l'empire de Russie fut fondé. Novgorod en fut la première capitale, Novgorod la
1 Bien que les Kalmouks soient essentiellement nomades, ils affluent en assez grand nombre à Astrakhan pour que cette image soit vraie. On y voit d'ailleurs aussi des Indiens, des Persans, des Boukhares, etc.
» Trouvor s'établit au sud, à Isborsk; Sinéus au nord-est, à Biélo-Ozéro.
1 Deux ans après leur arrivée en Russie.
Grande, la ville anséatique, la ville libre, la ville républicaine!
Les conquêtes commencèrent, et deux siècles étaient à peine écoulés, que le nouvel État avait, pour marquer ses limites, à l'ouest, la Baltique, la Diina, le Boug et les monts Rrapaks; à l'est, la Bulgarie orientale; au sud, les cataractes du Dnièpr et le Bosphore cimméricn ; au nord, enfin, la Finlande et les rives de la mer Blanche.
Une des premières conquêtes faites par le successeur deRurik, OIeg, fut Kieff, et cette ville devint aussitôt la résidence du grand prince. Vladimir se plut il la fortifier, à l'embellir, à la remplir de monuments; au dire des chroniqueurs du temps, il en fit une seconde Byzance. La cour de ce prince était d'ailleurs magnifique et somptueuse; ses guerriers forts et courtois; aussi l'imagination des poètes en lit-elle le séjour de la vieille chevalerie slave, dont les preux allaient exercer leur courage contre les Pétchénègues, peuple guerrier qui habitait la rive occidentale du Volga.
Celte période de conquêtes et de gloire dure jusqu'à la mort de Yaroslaff, le successeur de Vladimir (1055). Yaroslaff eut la faiblesse de diviser ses États entre ses fils et d'établir ainsi ce que les historiens russes appellent le système des apanages, sorte de régime féodal imparfait qui se bornait à obliger les princes apanagés, tous d'ailleurs indépendants les uns des autres, à reconnaître l'autorité suprême du chef de l'État, qui portait le titre de grand prince. A cette époque, les quatre principautés les plus importantes étaient celle de KiefF, où régnait le grand prince; celles de Vladimir, de Smolensk et de Novgorod, l'indomptée. On comprend qu'un système politique de cette nature ne pouvait manquer de devenir bientôt une source de guerres intestines, de révolutions, de troubles incessants; les villes étaient prises et dévastées, d'autres se fondaient ou devenaient le siège de nouvelles principautés, comme Vladimir, après que le prince
André Rogoulobsky se fut emparé de Kieff et l'eut livrée au pillage.
Mais un malheur plus grand encore menaçait la Russie, celui de l'invasion étrangère.
On sait comment des hordes de Mongols ou de Tatars, conduites par Témoutchine, dont nous avons faitGengis-Khan, s'emparèrent de la Chine au commencement du treizième siècle. La Chine subjuguée, les barbares se répandirent au loin. En 1223 Gengis-Khau envoya un de ses lieutenants au delà de la mer Caspienne. Celuici, après diverses conquêtes, défit les Polovtsis et les poursuivit jusqu'aux frontières russes. Quatorze ans plus tard, le khan Baty passait ces frontières à la tète de trois cent mille Tatars. Les grands princes désunis ne purent que se faire tuer, mais leur mort ne sauva pas la Russie : elle tomba au pouvoir des hordes de Râty.
Les massacres et l'incendie se promenèrent dans ce malheureux pays, qui s'humilia et souffrit. Heureusement la politique des khans respecta la religion; ce fut le principe du salut, car la religion entretint le sentiment de nationalité, avec lequel un peuple n'est jamais asservi.
Plus d'un siècle se passa, lorsque le grand prince de Moscou comprit que, pour commencer l'affranchissement de la Russie, il fallait joindre l'unité politique à l'unité religieuse, et il so mit à bat- I re en brèche le système des apanages, absolument comme Louis XI fit en France celui de la féodalité. Une première grande bataille eut lieu contre les Tatars, sur les bords du Don, dans les champs de Koulikolf, — c'était en 1 380, — bataille de géants, où deux armées de trois cent mille hommes vinrent s'entre-ehoquer avec fureur. Le combat fut long et terrible. L'étendard de la croix flottait sur les bataillons russes, dont il doublait le courage. Les barbares furent battus, et le grand prince Dm il ri prit le surnom de Donskoï. Désormais la Russie put rêver sa délivrance. 11 lui fallait cependant attendre encore cent cinquante ans pour qu'elle fût com-
plèle. Jean III la décréta le môme qui soumit la fière Novgorod, et Jean IV la couronna par la prise de Kazan.
Déjà la Russie, sous ces deux princes, avait ouvert ses frontières à l'Occident ; des savants et des artistes y avaient été appelés, des ingénieurs, des fondeurs, des architectes.
Je n'entrerai point ici dans des détails historiques, mon objet n'étant que d'indiquer quelques grands faits, les plus importants, au point de vue de cet ouvrage. Je laisserai donc le règne de Jean IV, règne glorieux3, qui fut juste et paternel dès l'abord, pour devenir plus tard hideusement tyrannique. La plume se refuse à tracer les sauvages barbaries de ce Néron moscovite, que l'histoire a surnommé le Terrible. On l'a comparé à Louis XI, on a eu tort. Celui-ci n'était cruel que par politique ou crainte personnelle; l'autre Tétait par tempérament et fantaisie.
Le successeur de Jean IV fut faible et pusillanime. Son beaufrère, Boris-Godounolî, régna réellement sous son nom; mais cela ne suffisait pas à l'ambition do celui-ci, qui rêvait la couronne même. Un dernier rejeton de la race de Rurik restait, le tsarévitch Dmitri; il fut secrètement assassiné par les ordres de GodouuofiT qui, à la mort de Théodore, père de ce malheureux prince, se lit couronner.
Il faut placer à ce dernier règne l'époque où les paysans russes furent attachés à la glèbe. Depuis la conquête de Kazan et d'Astrakhan, l'intérieur du pays menaçait de se dépeupler, chacun voulant aller s'établir dans les contrées fécondes que baigne le Volga ; on ne crut pouvoir arrêter le mal qu'en attachant les hommes de la terre à la terre. Telle est l'origine de la servitude des camjwgnes russes, qui ont inspiré tant de magnifiques et ignorantes déclamations à nos tribuns républicains.
1 II relusa le tribut aux Tatars, et se déclara indépendant.
* Ce fut sous ce prince qu'eut lieu la conquête de la Sibérie, dont il sera question
M. Prosper Mérimée, par son intéressant ouvrage du Faux Dmitri , a dernièrement initié la France et l'Europe à ce dramatique épisode qui vient ici passionner l'histoire de Russie. Nous sommes en 1015. Un jeune moine, du nom d'Otrépieff, auquel le hasard avait donné une étrange ressemblance avec le tsarévitch Dmitri, la victime de Godounoff, forma le hardi projet de se faire passer pour lui. Il gagna la Pologne, où les partisans ne devaient pas lui manquer. C'était une trop belle occasion pour elle de susciter des embarras à la Russie. Or, sans s'inquiéter de la vérité ou de l'imposture, elle accepta Otrépieff pour ce qu'il voulait être. Le palatin de Sandomir lui promit sa fille en mariage, la belle Marine. Le bruit du salut miraculeux du tsarévitch Dmitri se répandit en Russie; Otrépieff y eut bientôt de nombreux adhérents; les cosaques du Don se joignirent à lui. II fut défait à une première bataille, mais sa cause fit de nouveaux progrès, et Godounoff étant mort dans ces entrefaites, le triomphe de l'imposteur fut assuré. Le fils de Godounoff périt violemment avec sa mère, et Otrépieff fut élevé sur le trône des tsars et déclaré leur héritier légitime! Une conspiration l'en fit descendre, et la mort accompagna sa chute. Le prince Schouïsky, qui avait conduit le complot, fut couronné à sa place. Mais de nouveaux prétendants, c'est-à-dire de nouveaux imposteurs qu'avait alléchés la fortune d'Otrépieff, surgirent bientôt, et la Russie se trouva engagée dans une voie de guerres civiles inextricables. A son tour le prince Schouïsky fut précipité du trône des tsars, qui devint le but de toutes les ambitions. Au milieu de ces troubles, et pour en sortir, on choisit pour tsar un Polonais, Wladislas, fils de Sigismond. Il tomba comme les autres, et la Russie se trouva plus que jamais livrée aux guerres intestines, aux révoltes, nu pillage, à l'assassinat, à tous les désordres, à toutes les horreurs de l'anarchie, lorsqu'un bourgeois de Nijni-Novogorod, Minine, s'adressa à ses concitoyens, les toucha par le tableau des souffrances
de la pairie, obtint d'eux les sacrifices nécessaires, lui-même fit don de sa fortune. Une armée est levée, le prince Pojarsky se met à sa tête, marche sur Moscou; les Polonais, qui tenaient cette ville, sont battus, et la Russie est délivrée.
Alors les députés des villes furent mandés, et ils procédèrent à l'élection régulière d'un prince de race russe. Le choix tomba sur Michel Romanoff, jeune homme de seize ans (1613), le chef de la dynastie actuelle , l'aïeul de l'empereur Nicolas.
Romanoff trouva la Russie haletante et brisée dès malheurs récents, qui eurent du moins cet avantage de mettre dans un relief plein d'éclat la force d'âme virile et le sentiment de nationalité vivant au cœur du peuple, ce qu'attestait son attachement à la descendance de Rurik. Les ambitions ont beau se remuer et entretenir les troubles dans un pays, les peuples se raffermissent par leur souffrance même dans les principes de leur foi politique. Malheur au peuple qui en manquerait ou qui, à un moment donné, sacrifierait tout au calme... le calme, dans certains cas, est le suaire du patriotisme; alors vienne le premier ambitieux, un aventurier, un condottiere , un moine défroqué, si vous voulez; qu'il soit hardi, qu'il fasse naître la terreur et promette la paix, et tout est dit : le faux Dmitri est couronné.
Donc les Russes supportèrent bravement dix années de troubles et de guerres civiles, comme ils avaient supporté trois siècles d'asservissement; mais ils arrachèrent leur pays des mains polonaises, comme ils l'avaient arraché à la domination ta tare.
On peut comprendre pourquoi j'ai jeté dans ces pages préliminaires quelques jalons ou points de reconnaissance à travers les vieilles annales de la Russie, généralement si peu connues de nous. Dans le voyage que nous allons entreprendre, nous nous trouverons plus d'une fois au milieu de ces annales mêmes, car elles sont à Kieff, à Moscou, à Kazan, à Saint-Pétersl>ourg, en
vingt autres lieux, et il ne saurait être inutile, je le pense du moins, d'avoir quelque idée de l'enchaînement général de leurs événements les plus remarquables.
Entre Michel Romanoff et Pierre 1er, la Russie ne compte que trois tsars, y compris même Jean, le frère de ce dernier. Jean ayant renoncé à sa part du trône, Pierre jeta dans un couvent sa sœur Sophie, dont l'esprit viril et l'énergique ambition lui faisaient craindre plus d'un embarras; après quoi il punit les strélets qu elle avait soulevés contre lui, et régna seul.
Règne singulier et prodigieux, qui donne la mesure de la puissance à laquelle pouvait s'élever la Russie, et de la puissance plus grande qui, peut-être, l'attend encore; car Pierre le Grand, ne l'oublions pas , n'a pris notre civilisation que comme moyen ; d'ailleurs ses lois, ses règlements, ses institutions, tout dans l'idée de ce prince consacrait le principe russe. On n'a point assez remarqué qu'en étendant ses longs bras au nord comme au sud, comme à l'occident et à l'est; qu'en fondant des villes, qu'en créant une flotte et une armée, Pierre Ier ne rêvait qu'une chose, la concentration de la force nationale, qu'il soumit à une puissante organisation hiérarchique, d'où l'obéissance et la soumission. La force nationale en fut décuplée. La pensée du tsar était un germe : on sait s'il a été fécond.
On ne saurait le répéter trop souvent : la civilisation occidentale a poli les Russes, leur a donné les formes et les manières; elle a assoupli, si je puis dire, les muscles de ce rude peuple, elle en a régularisé le jeu, mais sans toucher au caractère national. La discipline s'est étendue à toute chose : de l'armée elle a passé, avec la hiérarchie des grades, au service administratif; on en trouve même un reflet dans les salons. Tout cela remonte à l'autocratie impériale, qui a concentré dans son action paternelle toutes les forces vives du pays : de là la nationalité du pouvoir absolu, dont l'expression se retrouve dans les moindres détails
de la vie commune, et toujours avec ce caractère de patronage qui explique sa puissance.
J'ai été à même d'étudier la Russie il y a un quart de siècle; après une absence de plusieurs années, j'y suis revenu passer peut-être encore quelques années, et j'ai pu m'assurer qu'en même temps que les formes de notre civilisation, descendues des hautes classes, vont l'étendant aux couches intérieures de la hiérarchie sociale, l'esprit de nationalité, par une action analogue, va répandant partout ses racines plus vigoureuses et plus puissantes.
Les ébranlements européens viennent s'arrêter à la grande terre de Russie; et l'on serait dans une grave erreur si l'on voulait prendre comme exemple contraire cet essai de révolution semipolitique, semi-militaire, qui signala ravénement < le l'empereur Nicolas; ou ce semblant de société secrète qui, après 1848, motiva la condamnation de quelques jeunes fous, plus coupables au fond d'exaltation juvénile que de tout autre chose. D'ailleurs, que les révolutionnaires européens ne s'abusent pas, s'il y a quelque chose qui ressemble à un esprit de fronde en Russie , cet esprit n'a rien qui leur soit sympathique, c'est un esprit tout slave qui se repalt de visions slaves, et rêve dans l'avenir moscovite le velché de Novgorod la Grande.
Les progrès marchent toutefois. Les idées de sages réformes et d'utiles améliorations occupent les meilleurs esprits, y compris celui de l'empereur. Le pouvoir autocratique est sans bornes pour faire le bien ; il deviendrait impuissant s'il voulait faire le mal ; et je n'appelle point le mal une erreur, un accident, un ministre incapable, quelque chose de passager, et qui ne résulte jamais d'une volonté mauvaise, mais de la religion surprise du souverain ou de sa raison abusée. Principal ressort, de l'activité sociale, un tsar n'a pas le temps d'être un roi fainéant, et en ceci, il faut le dire, la nature a assez bien titiité la Russie : on dirait que Pierre
le Grand ait laissé une partie de son âme à tous ses successeurs, comme il leur a laissé le plan de ses institutions. L'empereur Nicolas est un digne descendant de ce grand homme, seulement il n'a hérité que de ses qualités. Pierre Ier tenait un peu des rudes temps où il vécut. Nicolas a la force de volonté, la fixité des idées et la puissance morale de son aïeul, mais non ses violences de caractère; il est maître de lui, et s'il arrive qu'une surprise l'emporte, la réparation ne tarde pas à venir. On le craint et on l'aime, le peuple surtout, qui se trompe si rarement sur les intentions de celui qui le gouverne. Le peuple sait que si son tsar récompense impérialement le général qui a gagné une bataille ou ajouté une province à l'empire , il appelle à lui et embrasse comme on embrasse un enfant le pauvre journalier barbu dont l'héroïsme vient de sauver une âme chrétienne, en arrachant une victime aux flammes, ainsi que cela vient d'avoir lieu *.
J'ai dit que le pouvoir autocratique serait désormais impuissant pour faire le mal , car il heurterait un écueil contre lequel il se briserait à la longue, l'opinion publique. L'abus du pouvoir n'est possible que dans des temps de barbarie, ou lorsqu'il s'est fait dictature révolutionnaire. Un Jean IV ne serait pas plus possible de nos jours en Russie qu'un Louis XI en France. Les lumières que Dieu a versées dans les âmes ne sont point de vaines choses ; les idées de droit et de justice non plus. 11 y a entre les sociétés de l'Europe, comme entre les peuples du monde entier, une solidarité morale qu'on ne saurait révoquer en doute; cette solidarité les sauvera des abus du pouvoir absolu : puisse-l-elle les sauver aussi des abus plus terribles du pouvoir démocratique, dont la tyrannie est la plus odieuse de toutes!
Je reviens. Cet ouvrage n'exprimera ni doctrine politique ni opinion préconçue d'aucune sorte sur ce pays. C'est un simple
' Cet hiver, ù l'incendie du théâtre de Moscou. Ce fait sera raconté en son en-, droit.
voyage qui a pour objet de reproduire la Russie pittoresque; et, comme je l'ai dit, pittoresque dans son aspect matériel, pittoresque dans son expression morale , pittoresque dans sa société, ses mœurs, son histoire, son peuple, sa littérature.
On comprend que ce point de vue-là ne saurait s'accommoder de raisonnement et de théorie politique ou philosophique. Le voyageur ne tarderait pas à devenir fastidieux, qui, en racontant ses voyages, monterait dans une tribune ou se draperait dans un manteau de doctrinaire.
Nous allons donc voyager en Russie. Nous parcourrons de vastes espaces, comme on fait dans ce pays, tantôt en télègue, tantôt eu traîneau ou en diligence; quelquefois dans de simples embarcations, sur les fleuves ou les lacs, quelquefois entraîné par de rapides pyroscaphes, pour prendre nos points d'arrêt aux seuls lieux intéressants et remarquables à quelque titre.
L'itinéraire que nous suivrons est tracé à large ouverture de compas, si l'on peut ainsi parler, et comme cela se doit dans des contrées dont les limites touchent aux points les plus reculés du inonde.
On peut voir ici la ligne de notre route, ou, si I on préfère, le sommaire des lieux que nous allons visiter. Et d'abord la géographie du globe m'indique une première division : la Russie d'Europe et la Russie d'Asie. J'ai établi dans la première trois haltes principales, qui formeront les trois premières parties de ce voyage, ayant elles-mêmes leurs divisions naturelles. Quant à la deuxième, elle comprend à elle seule la quatrième grande section de l'ouvrage.
Russie d'Europe. — Première partie. Saint-Pétersbourg et ses environs, sous le double aspect de l'été et de l'hiver. La Finlande, voisine de l'Ingrie, la terre des lacs, des forêts solitaires et des mœurs patriarcales. Ici une échappée sera faite jusqu'aux rives de la mer Blanche, à Arkhangel, cette première porte de la Russie
ouverte sur l'Europe occidentale. Retour à Saint-Pétersbourg, route de cette capitale à Moscou. Points de repos : Novgorod, jadis la Grande, la puissante, la républicaine! Valdaï, avec son lac pittoresque, ses gracieuses collines, où je ne sais quelle vieille géographie française plaçait autrefois les sources du Volga; Torjok, avec ses maroquins brodés et ses coupoles byzantines; Tver, avec ses souvenirs historiques, son gouverneur militaire, et le Volga , qui y a commencé son cours de mille lieues ! Moscou la Blanche, avec son kremlin, ses églises, ses couvents, ses environs pittoresques et ses merveilleux et dramatiques souvenirs.
Deuxième partie. Route de Moscou a Nijni-Novgorod. Le Volga, ce fleuve géant, comme il a été appelé, avec les villes, les montagnes, les paysages qu'il arrose, les peuples qui habitent ses rives, jusqu'à Astrakhan, bâtie à son embouchure dans la mer Caspienne. Une halte dans cette ville semi-kalmouke ferme cette deuxième partie de l'ouvrage.
Troisième partie. Celle-ci nous fera connaître le Caucase, les provinces méridionales de la Russie, la Crimée, Odessa, la Russie Blanche, la Petite Russie, le pays des Kosaques zaporogues (au delà des cataractes) et Kieff, la Rome moscovite, avec ses catacombes, son grand monastère, ses reliques saintes, ses traditions populaires, ses bilines ' et ses souvenirs poétiques de la cour de Vladimir le Grand, ce Charlemagne russe!
Russie d'Asie. — Quatrième partie. L'Oural et la Sibérie. Cette dernière partie suivra les précédentes sous forme d'annexé : on comprend qu'elle ne saurait avoir avec celles-là que des rapports éloignés.
Si la Sibérie, avec ses grandes chaînes de montagnes, ses mines d'or, ses condamnés, ses colonies, ses établissements nouveaux, ses forêts vierges, ses fleuves glacés, ses peuples nomades et
1 Coules nationaux.
variés, ses mœurs non moins diverses, ses villes perdues, ses chasses aux bétes fauves dans ses déserts; si ce ]>ays, à lui seul plus vaste que l'Europe, et dont la découverte et la conquête présentent à l'œil étonné les proportions d'une épopée sauvage et grandiose, est digne d'intérêt, il ne saurait, toutefois, dans un livre de la nature de celui-ci, comprendre que la moindre partie, car, étudiée avec quelque détail, la Sibérie pourrait fournira elle seule le sujet d'un ouvrage volumineux ; mais dans la part que je lui ai faite, si amoindrie qu'elle puisse paraître, comparée à l'étendue et à l'importance de cette contrée, on pourra prendre une idée quelque peu exacte de sa physionomie, de sa nature, et de tout ce qu'à ce point de vue elle présente de plus généralement saillant et caractéristique.
Je ne prétends pas que le plan adopté pour cet ouvrage soit le meilleur; mais je n'ai pu en trouver un autre qui répondît plus nettement à mon objet. Je n'avais pas à étudier la Russie en savant qui ne doit négliger aucun détail, mais à la parcourir en artiste voyageur, un peu philosophe, un peu poëte, qui ne descend un instant aux détails que pour leur demander l'expression de l'ensemble; il ne s'agissait pas d'en foire l'autopsie, mais d'en reproduire la vie; non pas de la pointiller, mais de la peindre. Que si, malgré ma volonté, au lieu d'un tableau je ne suis parvenu qu'à faire une esquisse, je m'en consolerai si, comme je l'espère, l'esquisse ne manque pas de fidélité.
Saint-tVtorsbourg , mai