SAINT-PÉTERSBOURG. — ASPECT D'ÉTÉ
Vue générale. — Origine.
Une grande merveille, créée dans le siècle dernier, et à laquelle chaque jour ajoute, si l'on peut dire, une nouvelle merveille, est, sans contredit, la ville de Saint-Pétersbourg. Cette magnifique cité, encore peu connue malgré la facilité des communications modernes, peut être considérée comme la manifestation la plus complète du génie moscovite; elle porte, comme imprimés sur tous ses édifices , cette force de volonté, cet esprit de persistance inhérent à la nation russe1, qui ne servent pas seulement à fonder des capitales, mais encore à asseoir les bases des grandes puissances.
Lorsque par une belle journée d'été, après avoir traversé la mer Baltique et laissé derrière lui Cronstadt, aux murs sombres et menaçants, le voyageur, quittant les eaux glauques et clapo-
1 Ce que je dis ici de la nation moscovite ou de son gouvernement, qui en est l'expression générale, ne saurait se rapporter aux Russes pris individuellement, auxquels, par une anomalie que je ne puis que constater, l'esprit de persévérance fait habituellement défaut.
teuses du golfe de Finlande, se trouve tout à coup transporté, par un rapide paquebot, au sein même de la splendide cité de Pierre le Grand, il reste frappé d'étonnement à la vue du tableau qui se présente à ses yeux.
La Néva n'est point, en effet, un fleuve ordinaire. Large comme un Bosphore, profonde comme une mer, limpide comme le lac d'où elle s'échappe 1 , elle coule à pleins bords, reflétant dans la transparence de sa surface une double rangée de palais élégants, d'éditices somptueux, de monuments de bronze, d'or, de j>orphyre, de marbre, de granit, semés avec profusion sur ses rives.
La ville apparaît donc aux yeux du voyageur émerveillé sans aucune de ces vulgaires transitions qui préparent ailleurs l'approche des grandes cités. On dirait, à la voir ainsi fraîche et rayonnante sur les bords de son large fleuve, qu'elle ait été créée par la baguette de quelque fée. Vue du point que je viens d'indiquer, et d'où je l'aperçus en y arrivant, la ville de Saint-Pétersbourg n'offre rien que de monumental aux regards. La moindre maison y est un hôtel, le moindre hôtel un palais; les palais pourraient être pris pour des temples.
Certes, à l'aspect de ce pittoresque et Saisissant tableau, de ce fleuve sillonné en tous sens par les bruyants pyroseaphes, et que les navires remontent, toutes voiles dehors, et comme ils féraieut un bras de mer ; à la vue de ces quais taillés dans les carrières de la rude Finlande et qui encaissent ses eaux entre leur double flanc de granit , de ces coupoles d'or, qu'on prendrait, à leur étiiicellemcnt, pour des météores embrasés dans l'espace, de ce pont de bronze et de granit , de ces autres ponts qui flottent et fléchissent sous le perpétuel roulement des voitures et des droschkis ; à la vue de ce panorama varié, vivant et magnitique,
1 Le lac de Ladoga, appelé autrefois Nev ou Néva, à soixante verstes ou kilomètres •1«> Saint-Pétersbourg, ces deux mesures ne diffèrent que d'un vingt-cinquième.
SAINT-PÈTKKSBOl fRC.
certes, le voyageur étonné est loin de songer qu'aux mêmes lieux on n'eût distingué, il y a à peine un siècle et demi, que de vastes marais couverts de bois et traversés par un fleuve solitaire, dont le cours , continuellement obstrué par les herbes et le sable qu'il entraînait, répandait ses eaux parmi les algues de ses rives, où il entretenait des miasmes putrides. C'était un désert humide et malsain, jusqu'au moment où l'hiver venait le changer en un désert de glace.
Or, ce désert appartenait à la Suède ; il fallut la vaincre pour le lui arracher; il fallut vaincre ensuite le désert, c'est-à-dire dessécher les bas-fonds, consolider les vases, percer les bots, purifier les airs, créer, si l'on peut dire, un sol où put s'asseoir une ville, et une atmosphère où pût respirer un peuple1 ; c'était un miracle à faire; il fut fait parla volonté d'un homme, mais d'un homme qui commandait à une nation disciplinée.
J'ai déjà fait remarquer dans l'introduction qui précède ces pages, et il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler ici que nous avons, à l'endroit de la Russie, des opinions l>eaucoup trop absolues et parfaitement erronées; nous les tenons de Voltaire, qu nous en a tant donné de fausses. C'est ainsi qu'il nous fait considérer le fondateur de Saint-Pétersliourg comme le premier prince moscovite qui ait eu l'idée d'introduire en Russie la civilisation occidentale ; c'est une erreur. Lorsque Pierre Irr entreprit de donner à la Russie la civilisation des peuples européens, il ne fit que développer la pensée de Jean III, de Jean IV, de Roris-Godonnoff, et surtout de son père, le tsar Alexis; mais, doué d'un génie (pie n'avaient pas eu ces princes, il mit, si l'on peut dire, la civilisation à l'ordre du jour, et la décréta par un oukase. Ajoutons que la force des choses poussait la Russie dans les voies occiden-
1 En 1GI 4, une maladie contagieuse, produite par les miasmes pestilentiels qui « exhalaient des marais de l'Ingrie, emporta toute la garnison d'une forteresse suédoise [Santztr Ayo) qui gardait cette province. J>eux soldats seuls furent épargnés.
taies. Que pouvait-elle faire entre ses voisins inquiets de l'Ouest et ses voisins barbares de l'Orient et du Midi , sinon se tourner vers l'Europe pour demander à ses institutions la force de se défendre et la force d'attaquer ? Pierre 1er le comprit, aussi s'altacha-t-il d'abord aux institutions militaires.
Il se ressouvint que les Russes avaient autrefois possédé l'ingrie, témoin la grande victoire du prince de Novgorod sur les bords de la Néva', en 1241. Or, ce tsar, qui voulait ouvrir une fenêtre sur l'Occident, comme il disait, avait jugé que l'extrémité du golfe de Finlande, à l'embouchure de la Néva, était le lieu convenable à ses desseins. Mais la Néva et le golfe étaient au pouvoir des Suédois; il déclara la guerre aux Suédois. « Je sais qu'ils l'emporteront d'abord, dit-il avec cette conscience de l'homme supérieur qui n'abandonne rien au hasard ; mais, à force de nous battre, ils nous apprendront à les vaincre 3. »
En 170.3, l'ingrie et le cours entier de la Néva appartenaient aux Russes.
Ce fleuve, à quelques kilomètres de son embouchure, se divise en diverses branches, toutes larges et profondes, formant ainsi plusieurs îles, alors basses et marécageuses, aujourd'hui l'une des plus charmantes parures de Saint-Pétersbourg. Cette disposition topographique avait frappé Pierre le Grand. 11 désigna, pour y Mtir une forteresse, un îlot merveilleusement situé entre le tleuve, qui l'entourait d'un côté , et un marais impraticable, qui le gardait de l'autre. Cette forteresse devait protéger la ville que, dans sa
1 Iaî prince Alexandre Ier Yaroslavitcli, de Novgorod, gagna aux bords de la Néva une grande bataille sur les Suédois auxquels s'étaient réunis les chevaliers teutoniques (1241), ce qui valut au vainqueur le surnom de lïevsky, adjectif qualificatif tiré de Néva.
D'ailleurs, deux siècles auparavant, les possessions des Novrodiens, dans le Nord, s'étaient étendues jusqu'à Arkhangel.
• Paroles de Pierre le Grand après la défaite de ses troupes sous les murs de Narra.
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pensée , il avait arrête de fonder sur ees rives. C'était la fenêtre qu'il voulait ouvrir sur l'Europe occidentale.
L'Ilot (Yéni-Saar, Ile aux lièvres) fut exhaussé, et la première pierre de la forteresse, dont le tsar lui-même avait tracé le plan, fut posée le jour de la Sainte-Trinité. Les ouvriers furent appelés de tous les points du vaste empire. Kosaques et Finnois, Kalmouks et Ingriens accoururent à l'œuvre, et comme les outils manquaient à ces misérables, suivant l'expression du chroniqueur ( Nestesuranoï ), ils creusaient la terre avec leurs mains et la transportaient dans le pan de leurs robes. L'ardeur était si grande, et la présence du maître les électrisait de telle sorte qu'au bout de cinq mois ils avaient terminé l'intérieur des ouvrages. ta forteresse une
fois armée , les travaux de la ville commencèrent. La nouvelle cité fut appelée Saint-Pétersbourg , du nom de l'apôtre saint Pierre, sous la protection duquel elle fut placée.
Mais ses constructeurs devaient travailler le mousquet à l'épaule, car les Suédois étaient là qui ne voyaient pas d'un œil paisible s'élever cette ville, qui allait désormais tenir en échec leurs possessions finnoises ' . On se battit, les Suédois furent repoussés, et Saint-Pétersbourg s'éleva rapidement. Mais quels travaux gigantesques ! il fallait en môme temps abattre les forêts, relever le sol, le raffermir à force de pilotis, creuser des routes souterraines pour l'écoulement des eaux ; en un mot, vaincre partout la nature après avoir vaincu les hommes !
Il faut dire que , à l'exception de la forteresse , les premières constructions de la jeune capitale furent faites en bois. Cependant des maisons de pierre ne tardèrent pas à s'élever ; puis des monuments, puis des quais de granit vinrent border le fleuve ; les canaux concentriques, qui embrassent de leur triple sinuosité
1 Ils prévoyaient bien. Aujourd'hui, à l'exception d'une petite partie de la Laponic occidentale, toute la Finlande, du golfe de Bothnie aux rives du lac Onéga, nppartient aux Russes.
les grands quartiers de la ville, furent également revêtus de granit, et garnis de balustrades de fer ; les coupoles, les aiguilles, les croix grecques, s'élancèrent rayonnantes dans l'espace, et bientôt, sortant de ces marais, naguère Impurs, de ces bois, repaires des bêtes fauves, de ces rives fangeuses et toujours inondées, la merveilleuse cité, l'œuvre de Pierre le Grand, s'épanouit aux regards avec ses îles fraîches et parfumées, avec ses palais, ses hôtels, ses églises, ses monuments de granit et d'airain, et se penchant sur les eaux de son fleuve, désormais dominé, contenu et fier de lui servir de miroir, elle se sourit complaisamment à elle-même.
J'entrai à Saint-Pétersbourg au mois de juin, par une de ces admirables journées d'été dont j'ai parlé, et sur un de ces élégants pyroscaphes qui y arrivent chaque semaine de Stettin.
D'abord je n'aperçus aucune transition entre les côtes boisées du golfe, entre la baie sablonneuse où viennent se perdre les eaux de la Neva et les premières habitations qui annoncent la capitale des tsars. A peine a-t-on remarqué les toits et les hauts fourneaux de quelques usines échelonnées le long du rivage et quelques magasins épars eà et là , qu'on se trouve dans le large et beau fleuve l>ordé de palais et de monuments. A gauche , c'est une île, Vassili-Ostroff ', où devait primitivement s'élever Pétersbourg, et qui n'en forme plus aujourd'hui qu'une section : c'est à la fois le quartier latin et le quartier marchand. Aussi ces belles maisons, si blanches et si coquettes, appartiennent-elles à des négociants. Plus loin est l'Académie des beaux-arts, dont le bâtiment est d'un goût si pur et si classique; plus loin, après cet obélisque en marbre gris, élevé à la mémoire du maréchal Koumiantzoflf, sur la place de ce nom, c'est le premier corps des cadets de l'armée, vaste institution militaire due à l'impératrice Cathe-
1 Ho do Basile.
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rine II. C'est ensuite le long bâtiment de l'Université, qui renfermait autrefois toute la haute administration ( les douze collèges); celui de l'Académie des sciences, et enfin la Bourse, qui s'élève au bout de l'île, en amont du fleuve, en face de la forteresse : c'est un des plus beaux édifices de Saint-Pétersbourg. On pourrait le prendre pour un immense temple grec dont quarante colonnes doriques décorent le pourtour, et que semblent garder, comme deux sentinelles avancées sur les bords de l'eau, deux phares jumeaux , semblables à deux grandes colonnes rostrales.
Sur le cote opposé, celui qui regarde Vassili-Ostroff, se déroule le quai Anglais, avec la longue ligne de ses hôtels élégants, la bordure de granit qui encaisse le fleuve et ses larges trottoirs, toujours balayés et sablés comme pour une fête. Parmi ces hôtels, tous décorés de balcons de marbre comme des palais vénitiens, s'élève le fronton classique et la colonnade corinthienne du Musée Houmiantsoff, dont les feuilles d'acanthe donnent asile à une immense colonie de pigeons, volatiles fort respectés du peuple russe. Le quai aboutit au sénat, contre lequel s'adosse la belle demeure de feu madame la comtesse de Laval, petit chef-d'œuvre d'architecture moderne, et qui fut longtemps l'une des maisons les plus hospitalières de Saint-Pétersbourg, où l'hospitalité est si commune. Qu'il me soit donc permis , au sujet de cette maison, d'ouvrir ici une parenthèse.
L'hôtel Laval.
En 1 7%, on put voir arriver à Riga , en modeste équipage , un jeune homme à la physionomie ouverte, au front intelligent, à la tournure distinguée: c'était un de ces nombreux gentilshommes
français que le vent révolutionnaire poussait hors de leur patrie, M. de la Loubrerie-Laval. Le comte Pahlen, alors gouverneur militaire de la Livonie, accueillit le jeune homme avec une exquise bienveillance, et lui ouvrit sa maison. La protection de M. de Pahlen fut bientôt acquise au jeune émigré, qui partit pour Saint- Pétersbourg chargé des plus honorables recommandations. Leg salons de la capitale s'ouvrirent à M. de Laval , dont l'esprit et le ton parfait lui gagneront, dès l'abord, le bon vouloir de la société. Mais un étranger qui vient s'établir en Russie ne saurait passer sa vie à fréquenter les salons : il faut qu'il se pose d'une manière fixe, et on ne peut s'y poser qu'en entrant au service de l'État, c'est-à-dire dans l'administration ou les armées. M. de Laval entra dans un régiment de la garde avec le grade d'officier , et eut le bonheur de devenir l'aide de camp de son premier protecteur, M. le comte de Pahlen. Plus tard, il se maria, et quitta l'uniforme militaire pour entrer au ministère des affaires étrangères , où il fut attaché.
Cependant M. et madame de Laval firent un voyage en Europe. Ils parcoururent l'Angleterre, et allèrent visiter M. le comte de Provence à Hartwell. Là, ayant connaissance de l'état de gêne où se trouvait le royal proscrit, ils sollicitèrent l'honneur de venir à son secours ; madame de Laval mit à sa disposition ses diamants ; l'offre ne fut point acceptée que je sache, mais elle était généreuse, car le comte de Provence était un exilé, alors sans espoir de retour, ni plus ni moins que M. le comte de Chambord aujourd'hui. Mais il ne devait pas en être ainsi : l'empire de Napoléon le Grand, si solidement assis qu'il parût, s'écroula un beau matin comme une vieille masure : il était vieux, en effet, carie temps, pour les empires comme pour toute chose, mesure la durée au principe de la fondation. La restauration se fit en France, et Louis XYHI, qui se ressouvint des visiteurs du comte de Provence, envoya à M. de Laval le brevet de comte avec la croix de Saint-Louis.
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En 1800 avait été acheté le joli hôtel du quai Anglais, dont les salons devinrent dès cet instant le rendez-vous de la cour et de la ville, s'ouvrant d'ailleurs à toutes les aristocraties, à celle des arts et de la littérature comme à l'autre. Pas un étranger de quelque célébrité n'arrivait à Saint-Pétersbourg qu'il ne trouvât dans l'hôtel de madame de Laval cette hospitalité de bon goût, cet accueil empressé, ces gracieuses prévenances qu'on est loin de toujours rencontrer dans les maisons des grands seigneurs.
Quelle fut la carrière publique de M. le comte de Laval, cela importe peu ici. Le souvenir de ses titres et de ses dignités ne saurait guère intéresser que sa famille. Je me contenterai de dire que M. de I.aval était un des représentants les plus aimables du monde élégant et spirituel du siècle dernier; il en avait gardé les traditions de bon goût, le ton facile, les allures distinguées. Sa mémoire était toute meublée d'anecdotes piquantes sur les vieilles coure de France et de Russie, et il les racontait avec un charme et un attrait indicibles. J'imagine que le prince de Ligne racontait ainsi.
D'ailleurs se rappelant sans cesse la bienveillance qui avait accueilli son arrivée en Russie, il ne cessa jamais lui-même d'être favorable et bienveillant à ceux de ses compatriotes que la destinée ou le hasard avait poussés sur les bords de la Neva ; et pour peu qu'ils se montrassent dignes d'intérêt, ils trouvaient toujours une place à sa table et à son foyer.
Madame de Laval en ceci le secondait dignement. C'était une femme de cœur et d'esprit; il faut ajouter qu'elle avait l'imagination vive et enthousiaste. Elle était passionnée pour les beaux-arts comme pour la littérature : poêles, artistes, écrivains étaient également bien venus auprès d'elle. Son hôtel, ce charmant hôtel du quai Anglais, était une sorte de sanctuaire où toutes les Muses avaient leur culte. 11 renfermait, avec une bibliothèque du meilleur choix , une magnifique galerie de tableaux des grands maîtres,
surtout italiens. On y voyait aussi un musée d'antiquités romaines, une collection de vases étrusques et mille autres objets de valeur historique.
C'était au milieu de ces trésors de l'art et de Y intelligence, parmi ces toiles signées : Titien, Raphaël, Léonard de Vinci, Salvator Rosa, il Giordano, etc., qu'elle se plaisait à réunir, certains jours, les plus célèbres représentants de la poésie et de la littérature russe contemporaine ; c'est là, entre 1827 et 1830, que j'ai pu voir Pouchkine, Kryloff, Youkowsky, c'est-à-dire le Byron, le La Fontaine et le Lamartine moscovites; que j'ai pu voir Gnéditch, le traducteur d'Homère, et Kozloff, aveugle comme le chantre d'Ulysse, et qui donna de charmants et doux poèmes à la Russie ; là enfin que j'ai vu une foule d'écrivains qui tous recevaient dans cette noble et riche demeure une hospitalité aussi intelligente et gracieuse que pleine de cœur.
Depuis, les maîtres en sont disparus frappés par la mort à peu de distance l'un de l'autre , mais toutefois longtemps après les grandes célébrités que je viens de nommer.
Aujourd'hui, l'élégant hôtel est fermé, il a perdu ses tableaux, ses statues , sa bibliothèque ; les échos de ses grandes salles, de ses voûtes, de ses plafonds dorés ne répètent plus que les pas de quelques serviteurs paresseux ; mais les souvenirs y sont encore vivants, et pour celui qui a seulement entendu parler des hôtes spirituels et aimables qui en firent les honneurs pendant plus de quarante ans, pour celui-là c'est un lieu consacré par les Muses qu'on ne saurait visiter sans une tendre et religieuse émotion
Je ferme ma parenthèse.
1 Cet hôtel appartient aujourd'hui à madame la comtesse de Borch, l'une des lilles de feu le comte de Laval. Mais elle a habité jusqu'à présent une autre maison qu'elle possédait à l'autre extrémité du quai Anglais. Au moment où je trace ces lignes, les ouvriers se sont emparés de l'hôtel -Laval pour le mettre en état de rerevoir cet automne madame de Borch et sa famille. Madame de Borch est également
SAINT-PÊTEHSBOlinr..
Le sénat. — La statue de Pierre le Grand. — La conspiration du l \ décembre. — La
place de la Sennoï. — L'émeute du choléra.
Le paquebot s'est arrêté devant un des nombreux débarcadères du quai, en deçà du magnifique pont de granit et de fonte qui traverse la Néva, en cet endroit large comme un bras de iner. Nous descendons, et suivons le quai en amont jusqu'à la place du Sénat. Nous sommes devant le palais de ce grand corps judiciaire de Russie, qui eu est aussi le premier corps politique après le conseil de l'empire. Le sénat fut fondé en 1711 par Pierre le (irand, qui fonda tant de choses. A lui de juger en dernier ressort toutes les affaires civiles et criminelles du pays, d'enregistrer les oukases, de recevoir le serment des princes lils de l'empereur à leur majorité. Au sénat appartiennent encore le département d'arpentage et celui de la chambre héraldique, administration dépendant d'ailleurs du ministère de la justice. Ce département se compose d'un grand-maître et de ses subordonnés.
Le sénat est divisé en douze départements dont huit seulement à Saint-Pétersbourg : les autres forment des succursales à Moscou et à Varsovie. Lorsqu'il y a ordre de l'empereur ou division d'avis dans les affaires importantes, plusieurs départements se réunissent et jugent en plenutn. Mais les débats n'y sont ni oratoires ni publics. Les avocats n'ont d'autre mission que de rédiger les rapports des affaires en les étayant des pièces justificatives, ce qui entraîne des longueurs interminables, car, il faut bien l'avouer, quand le Russe entre dans le champ de la chicane, ce champ se transforme bientôt en une forêt inextricable où les parties errent à l'aventure de génération en génération, à moins que
une femme d'esprit : reprendra-t-elle les traditions artistiques et littéraires de feu madame de Uval? C'est à quoi je ne saurais répondre.
la volonté suprême, qui est ici la suprême loi, ne s'en môle. Ah ! me disait un jour un personnage important, si l'empereur pouvait se mêler de tout ! L'homme du peuple des gouvernements éloignes, lui, est plus naïf: s'il a à souffrir de quelque injustice ou qu'il soit victime de quelque abus : L'empereur est bien lom et le bon Dieu bien haut! s'écrie-t-il en mode de consolation.
Le palais sénatorial répond, par sa grandeur et la sévérité de son architecture, à sa haute et grave destination. A ses côtés, et sur la même ligne, s'étend le palais du synode. Ces deux édifices, reliés par une arche élevée et hardie, forment un des côtés de la place où s'élève la statue équestre de Pierre I", monument colossal, consacré par la grande femme à la mémoire du grand homme : Pefro primo Catharina secumla ( M.D.CC.LXXII ) , comme dit l'inscription creusée dans la masse granitique qui lui sert de piédestal, et que gravit à pleine carrière le cheval du héros, foulant dans sa course aérienne un énorme reptile qui se tord sous ses pieds et touche de ses replis la queue ondoyante du coursier ; artifice ingénieux, au moyen duquel l'artiste a pu maintenir l'équilibre du bronze monumental , littéralement suspendu dans l'espace. Le tsar regarde le fleuve, la main droite étendue en avant, de telle sorte, comme dit M. de Maistre, « qu'on ne sait pas s'il menace ou protège. » Il est là en présence de son œuvre, de sa. cité bien-aiméc, qu'il peut pour ainsi dire embrasser tout entière du regard.
Ce bronze est animé Le tsar, vêtu mi-partie à la russe, mipartie à l'antique , retient à grand'peinc sa monture, dont l'élan musculeux et les jarrets tremblants sur leur base de pierre semblent vouloir figurer aux yeux le sens de la devise du tsar :
Yir»1* aci|tiirit eiiml«»!
1 Cette statue de Pierre le Grand, roulée par l'artiste français Faleonel, fut inaugurée le 7 août 1782.
SAINT - PÉTERSBOURC. ' 33
C'est par une belle soirée d'été , alors que le soleil couchant, toujours splendide dans ces hautes latitudes , incendie l'horizon de ses rayons étiiicelants , et que la rivière semble couler des flammes parmi ses flots de saphir, c'est aloi-s qu'il faut admirer cette statue découpant en silhouette gigantesque ses lignes de bronze sur le fond embrasé du ciel. Mais si, à ce moment, on vient à laisser tomber son regard sur celte place silencieuse qu'elle domine, on est involontairement attristé en songeant que là môme et sous son regard l'œuvre génératrice du grand homme risqua un instant de périr.
C'était le 14 décembre 1825. Depuis longtemps quelques imaginations exaltées avaient rêvé une révolution pour leur patrie. Une société secrète s'était formée, où de jeunes hommes, tous de familles patriciennes, intelligents, mais l'esprit faussé, élaboraient follement une nouvelle organisation sociale pour la Russie. Des nains songeant à démolir l'œuvre du géant ! La mort de l'empereur Alexandre et la renonciation au trône du grand-duc Constantin, son successeur immédiat, renonciation faite au profit de son frère le grand-duc Nicolas, leur semblèrent une occasion favorable. La plupart des conspirateurs faisaient partie de la garde. Il ne leur fut donc pas difficile d'abuser quelques régiments qui, sans les comprendre, consentirent à se ranger en bataille sur la place du Sénat, en présence de cette même statue dont le bras étendu ne pouvait, à cette heure, qu'exprimer une menace terrible. Les soldats, fidèles à la leçon qui leur avait été faite, criaient : « Vive la Constitution ! » s'imaginant crier : « Vive Constontine ! m c'est-à-dire la femme du grand-duc Constantin, car le mot constitution , n'ayant pas d'équivalent en russe, ne pouvait être compris des soldats, qui, le prononçant mal, le prenaient pour le nom de Constantin féminisé, suivant le génie de la langue russe.
Les projets des conjurés étaient funestes. 11 ne s'agissait de rien moins que de commencer par s'emparer de la famille impé-
riale, qu'on aurait fait disparaître ; après quoi un gouvernement provisoire eût été établi pour avoir le temps d'aviser. Pauvre Russie, si la Providence eût permis le succès d'un pareil complot ! Ils avaient oublié, dans leur aveuglement, que celui dont l'irage de bronze était là avait su frapper des révoltés autrement dangereux ; ils avaient oublié que les terribles strélets, ces prétoriens du Nord, avaient été brisés par sa main puissante, et que celui à qui ils s'attaquaient si étrangement n'avait pas le bras moins fort.
A la première nouvelle de ce qui se passe , l'empereur quitte son palais, et, suivi d'un petit nombre de généraux et d'officiers supérieurs, se dirige à grands pas sur le lieu de la révolte, d'ailleurs peu éloigné, le Palais-d'Hiver n'étant séparé de la place du Sénat que par celle de l'Amirauté, qu'il suffisait de franchir. Bientôt, calme et le front imposant, l'empereur, dont la taille semble encore avoir grandi dans cette circonstance solennelle , se présente devant le front des régiments insurgés. Les soldats , intimidés par cette apparition inattendue, qui n'entrait pas probablement dans le programme des révoltés, se taisent un instant, mais toutefois ne reculent point. Un des chefs du complot, un forcené, s'avance brusquement un pistolet au poing, et le décharge à bout portant contre un des aides de camp généraux de l'empereur. Le comte Miloradovitch tombe mortellement frappé à côté de son souverain. L'empereur alors se porte en avant, et, d'une voix grave qui accuse à peine son émotion, il s'adresse aux conjurés qui pâlissent et s'obstinent néanmoins à garder leur position. A ce moment difficile, arriva tout à coup au grand trot le fidèle régiment d'Apraxine, qui se mit à charger vigoureusement; l'artillerie suivit de près, et avant la lin de la journée la révolte était vaincue et ses chefs mis aux fers.
L'empereur Nicolas , on a pu le voir dans l'introduction qui précède ces pages, est doué d'une énergie de caractère et d'un
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esprit de résolution dignes de sa haute destinée. Son Ame est trempée à l'antique, et, si l'on peut dire, coulée en bronze comme la statue de son aïeul.
Nous venons de voir ce prince en présence de l'émeute militaire du 14 décembre, le voici, quelques années plus tard, en présence d une autre émeute, mais celle-ci plus dangereuse, parce qu'elle était née spontanément au sein du peuple, aveuglé par l'ignorance et les préjugés (juillet 1831).
La place de la Sennoï (marché au foin), au centre de la ville, est une des plus populeuses. Elle est bordée de bazars, de petits restaurants , de cabarets et de boutiques en plein vent , qui y entretiennent un va-et-vient perpétuel. Or, pendant l'été de 1831, l'année même de la révolution polonaise, le choléra sévissait cruellement à Saint-Pétersbourg, et le peuple, décimé par le fléau invisible dont il ne pouvait comprendre la cause découragé, poussé au désespoir, se mit à crier à l'empoisonnement. D'abord les médecins allemands, puis les Polonais furent accusés. Bientôt l'irritation est portée à son comble. Rassemblé sur la place que je viens de décrire, le peuple brandit la hache, cette arme terrible entre les mains du paysan russe, qui la trouve toujours suspendue à sa ceinture. Les airs retentissent d'une rumeur funeste, d'où s'échappent des cris de mort. La crainte se répand dans la cité.
L'empereur apprend cette fermentation, monte en calèche, fait mettre les chevaux au galop et arrive comme la foudre au milieu de la population mutinée. Descendant aussitôt de voiture, il gravit le perron d'une église qui borde l'un des côtes de la place, et de là dominant de sa haute stature le peuple frémissant :
— Eh quoi î s'cria-t-il d'une voix sonore et vibrante de sévérité,
1 II mourait jusqu'à quinze cents individus par jour, sur une population de quatre cent cinquante mille âmes; et, comme toujours, c'étaient les basses classes qui étaient particulièrement frappées.
vous n'êtes donc plus les enfants de la sainte Russie!... quoi! vous vous révoltez contre le ciel ! prétendez-vous imiter les révolutionnaires des autres nations? Frères, revenez à vous! c'est Dieu qui nous frappe ; au lieu de murmurer contre ses coups, reconnaissons sa puissance, et, tombant à genoux, supplions-le d'arrêter le fléau qui ravage notre patrie 1 !...
Et, joignant l'action à la parole, l'empereur s'inclina ; au môme instant le peuple entier se prosterna sur le pavé.
La colonne Alexandrine. — Kamérad. — Le PalaU-d'Hiver. — Bal du Jw janvier. — L'Ermitage. — Esprit de Catherine. — Incendie.
La place du Sénat est reliée à celle du Palais par l'immense parallélogramme de la place de l'Amirauté. Suivons le frais boulevard et la verdoyante ceinture de tilleuls qui entoure les bâtiments de l'Amirauté, et laissant à droite la belle église de Saint- Isaac, avec sa coupole gigantesque, ses campaniles d'or, ses frontons de bronze et ses colonnes de porphyre aux chapiteaux aussi de bronze, gagnons la place du Château2. Nous sommes en présence de la colonne Alexandrine, monolithe gigantesque, que l'architecte français de Montferrand a arraché des carrières granitiques de Finlande, et que l'empereur Nicolas a consacré à la mémoire de son frère Alexandre lir. A voir cette immense colonne de granit et de bronze se dresser tout d une pièce devant la demeure des tsars, on dirait quelque souvenir colossal de l'époque des Titans. Tous les monuments russes ont des proportions gigantesques.
' Historique.
» Vest autre que relie «lu palai*.
Celui-ci fut inauguré au mois d'août de Tannée 1834, en présence de cent mille soldats, parmi lesquels avaient été appelés tous les vétérans de 1812, 1813 et 1814.
Ce fut un beau jour pour le pays que celui de cette solennelle inauguration, mais bien triste pour les Français, que la destinée avait poussés sur cette terre lointaine, car il leur rappelait les défaites de la patrie. C'est un souvenir qui pèse toujours sur la poitrine, mais qui, ce jour-là, en présence de cette fête à la mémoire du vainqueur, l'étounaît.
Et cependant, je dois le dire avec franchise, les Russes ne s'enorgueillisent pas de ce triomphe, et le grand capitaine vaincu n'a pas cessé d'être pour eux l'objet d'une constante admiration. L' image de Napoléon décore leurs demeures ; on la trouve dans les hôtels les plus somptueux comme dans les plus humbles isbas (maisons de paysans russes). 11 n'est pas un enfant des campagnes moscovites à qui son nom ne soit familier. Le souvenir des Français de 1812 est demeuré sans amertume dans la mémoire de ce peuple excellent.
— Que signiûe le mot kamérad ? me demandait un jour un petit marchand de Tver, que le hasard m'avait donné pour compagnon sur la route de Moscou.
— Vous voulez dire camarade, sans doute ?
— Oui, monsieur, camérad, répondit-il en s'efforçant de rectifier sa prononciation.
Je satisfis à sa demande.
— Pourquoi me faites-vous cette question ?
— Parce qu'en 1812 les soldats français, logés chez mon père, me prenaient sur leurs genoux (j'étais un petit garçon ) en m'appelant leur jeune camarade.
— Quel souvenir avez-vous gardé de ces Français ? Vos parents eurent-ils à s'en plaindre ?
— Oh! non, monsieur, c'étaient de bons compagnons (dobri
lioudi, des hommes bons) et fort gais, qui ne nous firent aucun mal , — au contraire.
Ce dernier mot me parut naïf.
Le Palais-d'Hiver, habitation ordinairedes souverains de Russie, ne date que de 1754. Rien n'est ancien à Saint-Pétersbourg. 11 fut commandé par l'impératrice Elisabeth au comte Rastrelli, l'un des plus habiles architectes italiens du dix-huitième siècle. En 1762, il était terminé. C'est un bâtiment qui forme un imposant parallélogramme de soixante-cinq toises d'étendue, sur une largeur de cinquante. 11 se prolonge sur la Néva , et regarde la forteresse qui est assise sur la rive opposée, basse, sombre et muette, en face de la ville animée et brillante
Le premier étage du Palais-d'Hiver est consacré aux cérémonies de la cour, aux fêtes, aux galas. On y parvient par un large escalier de marbre, destiné aux ambassadeurs et aux dignitaires de l'empire les jours de grande réception. Mais c'est aussi par cet escalier que, tous les ans, le peuple est admis dans cette somptueuse demeure , pour assister à la soirée que lui donne l'empereur, car l'empereur est le père de la grande famille moscovite, et il est tout simple qu'il reçoive ses enfants chez lui, au moins une fois par an.
Donc le soir du 1er janvier le château s'illumine de tous ses lustres, se pare de toutes ses magnificences, se remplit de toutes ses harmonies, et bientôt nobles et bourgeois, marchand et prolétaire, le soldat et le paysan pénètrent ensemble dans ce palais. La population tout entière y est invitée, et la population n'a garde de faire défaut. Plus de soixante mille individus pénètrent ce soir-là dans la demeure impériale, où le souverain, en grand uniforme de général, accompagné de sa cour en tenue officielle, fend les
« On voit, dans son enceinte, la maison de Pierre le Grand et les tombeaux des souverains russes dans les caveaux de l'église. C'est aussi à la forteresse que se trouvent le Trésor et la Monnaie.
SAINT-PÉTEKSBOlIRr,. 39
flots compactes de cette foule curieuse et bienveillante. 11 s'arrête devant les groupes et s'entretient avec les plus humbles des enfants du peuple, qui lui répondent en le tutoyrfnt , suivant l'usage du paysan russe lorsqu'il a le bonheur de parler à son tsar. L'empereur peut comprendre alors qu'en lui réside toute la force de ce peuple fidèle dont il est le puissant délégué.
Si l'on en excepte quelques vêtements froissés, quelques dentelles déchirées, peut-être aussi quelques pelisses fourvoyées, jamais d'accident sérieux n'est à déplorer au bal du 1er janvier, malgré une agglomération de douze à quinze mille individus, nombre qui se renouvelle plusieurs fois dans la nuit.
L'Ermitage continue le Palais-d'Hiver, ou plutôt il en fait réellement partie , bien que la bâtisse extérieure date d'époques postérieures et n'offre qu'une élégante réduction des colossales proportions du premier, et encore s'aperçoit-on bientôt qu'il ne fut point bâti sur un plan uniforme ni en une seule fois. Plusieurs architectes concoururent successivement à son élévation, et, à ce moment même, la plus grande partie du bâtiment vient de sortir des mains de l'architecte du roi de Bavière, M. deKlenze, qui en a remanié l'intérieur et refait la façade opposée à la Néva, celle qui donne sur la Grande-Millione, rue parallèle au fleuve, dont elle n'est séparée que par l'épaisseur des hôtels qui bordent celui-ci.
Je serai bref sur l'architecture de cette façade. L'imagination et la fantaisie ont, à mon avis, beaucoup trop dominé l'artiste, ce qui lui a peut-être fait oublier certaines règles de goût naturel. On se demande par exemple pourquoi , à la porte d'entrée, ces colossales cariatides de marbre noir |K)ur soutenir des entablements festonnés dont la légèreté ne saurait occasionner ces grands efforts musculaires ?
Quoi qu'il en soit, ce palais doit son nom à la destination que lui avait donnée l'impératrice Catherine : c'était une retraite particulière, où, dépouillant le faste de la souveraineté et les attributs
de la puissance, simple maîtresse de maison, elle venait, ni m .bit* et spirituelle, faire les honneurs de son ermitage à la société d'élite qu'elle admettait aux faveurs de son intimité. Là l'esprit était à l'ordre du jour. Un règlement affiché déterminait les conditions auxquelles se soumettaient les hôtes favorisés du cénacle impérial, et malheur à ceux qui se rendaient coupables d'infraction ! Ceux-là étaient condamnés sans miséricorde à apprendre par cœur je ne sais combien de vers d'un méchant poème, la Télémachide, traduction rimée du Télémaque de Fénelon, par Trediakorski, auteur de l'époque.
On a raconté plus d'une anecdote touchant l'exquise délicatesse d'à-propos de l'impératice Catherine. En voici un trait, que j'ai entendu rapporter par feu le prince Alexandre Gallitzine, qui avait été page de cette princesse.
C'était pendant la guerre qui donna la Chersonèse Taurique à la Russie. Un brave capitaine , qui désirait fort la croix de Saint- Vladimir, s'était distingué au siège d'Otchakoff et ne reçut qu'un sabre d'honneur pour récompense. Ce fut un désappointement ; mais, redoublant de bravoure, le rmlme officier ne tarda pas à se faire remarquer de nouveau, et cette fois il fut présenté pour la décoration. Soit négligence ou erreur dans les bureaux, soit tout autre cause, ce fut encore un sabre d'honneur qui lui arriva. Il en fut dépité, et, la guerre étant finie, il vint à Saint-Pétersbourir solliciter une audience de l'impératrice, qui le reçut avec bonté, et, après avoir loué son courage, lui demanda ce qu'elle pouvait faire qui pût lui être agréable.
— Votre Majesté, répondit le militaire, m'a déjà honoré deux fois des marques de sa faveur ; seulement je crains qu'en me faisant remettre dernièrement un sabre d'honneur elle n'ait oublié que j'en avais déjà reçu un de sa bienveillance. Il est difficile de se servir de deux sabres à la fois.
— Non, monsieur, je ne l'avais pas oublié; mais je vois qu'on
S.\l NT-PKTERSHOr lui. il
a négligé île vous expliquer mon intention. Il faut donc que je le fasse moi-même. Je vous ai envoyé deux sabres, monsieur, pour que vous les portiez à l'avenir en sautoir dans votre écusson , et c'est ce que je vous ordonne de faire dès aujourd'hui. Ce sera pour vos descendants un glorieux souvenir de famille.
Il est inutile d'ajouter que le lendemain le brave officier reçut la croix de Saint-Vladimir tant souhaitée.
Ce grand et merveilleux Palais-d'Hiver, dont l'Ermitage, comme on l'a vu, ne forme qu'une élégante annexe, aujourd'hui occupée presque tout entière par une des plus célèbres galeries de tableaux des anciennes écoles et un musée d'antiquités et de médailles russes, cette demeure impériale devint la proie d'un violent incendie dans l'hiver de 1 837, au mois de décembre, par un froid de vingt degrés. Le feu se déclara à dix heures du soir. A ces cris, qui retentirent tout à coup dans les rues de la ville déjà déserte : v Le Palais-d'Hiver brûle ! » l'effroi se répandit de tous côtés. En un instant, une foule pressée encombra l'immense place, et les pompiers arrivèrent à fond de train. Les flammes sortaient en même temps par toutes les fenêtres supérieures dont elles avaient fait éclater les vitres, et formaient une sinistre et brûlante couronne au front de l'édifice. Les statues qui en dominent la frise semblaient s'être animées au mouvement des flammes, et leurs noires silhouettes figuraient aux regards éblouis une bande de dénions dansant une ronde infernale au milieu de l'incendie.
L'empereur dirigeait en personne les travaux de sauvetage. Tous les habitants de la demeure souveraine, surpris par le feu, furent sauvés1. Une des dames d'honneur était retenue au lit par de vives douleurs ; l'impératrice déclara qu'elle ne quitterait le palais que lorsque la malade aurait été transportée en lieu de sûreté.
Le plafond de la salle des Maréchaux s'écroula au moment où
1 On porte à plus de trois mille le nombre des personne?, employés et serviteurs, qui habitent le Palais-d'Hiver.
quelques soldats s'efforçaient d'enlever le magnifique lustre qui décorait cette pièce. Deux ou trois furent blessés. L'empereur ordonna aussitôt de laisser brûler le palais avec tout ce qu'il renfermait, plutôt que d'exposer la vie d'un seul homme.
Abandonné à lui-même, l'incendie prit des proportions gigantesques. La flamme s'élança en même temps de tous les étages, et enveloppa littéralement le vaste édifice de ses vagues dévorantes. Le peuple assistait d'un œil consterné à ce terrible spectacle, quand, de l'autre côté du fleuve, en aval, une colonne de fumée, bientôt éclairée par une vive rougeur, apprit à la foule épouvantée qu'un nouvel incendie venait d'éclater à Vassili-Ostroff.
Par un usage qui remonte à Pierre le Grand, les souverains russes doivent se porter eux-mêmes partout où le feu se déclare dans leur capitale. Chefs de la grande famille, ils doivent à tous l'exemple du dévouement et n'y manquent jamais. Toutefois, dans cette circonstance, le grand-duc héritier crut devoir prier l'empereur de lui permettre de le suppléer à l'incendie qu'on venait de signaler.
— Non, c'est à moi d'y courir; toi , tu resteras ici; vois-tu, Alexandre, si notre maison brûle, nous avons les moyens d'en . faire bâtir une autre, et il n'est pas sûr que les propriétaires de là-bas puissent en faire autant.
11 détacha aussitôt un grand nombre de pompes avec leurs fourneaux de celles qui entouraient le palais et les envoya à Vassili- Ostroff ; montant ensuite lui-même en traîneau, il les précéda sur les lieux du nouveau sinistre où il passa la nuit.
Le Palais-d'Hiver brûla pendant huit jours et fut complètement consumé, à l'exception des murs extérieurs. Eh bien , deux ans étaient à peine écoulés que le même palais renaissait pour ainsi dire de ses cendres, plus magnifique, plus riche, plus somptueux qu'auparavant, et cette fois à l'abri du feu!
SAINT-PëTEKSnOURG.
Le pont de Troitak. — Le Champ de Mars. — Le Jardin-d'Été. — Vue de la Néva par une
belle nuit de Juin.
Poursuivons notre marche en remontant le quai de la Cour, dit aussi le quai Impérial.
Nous voici au pont de Troïtsk (de la Trinité), qui conduit aux îles. Il fait face au Champ de Mars, cette admirable place d'armes où tous les ans, le 1er mai, on peut voir manœuvrer les soixante mille hommes de la garde impériale, troupe d élite et l'une des plus belles du monde. Cette place est délicieusement encadrée : d'un côté, c'est le Jardin-dÉté, avec ses grands ombrages ; à l'opposite du quai, c'est encore un jardin, celui du palais Michel, coquet et riant au possible, et les deux jardins bordés d'un canal. Puis ce sont des hôtels et une caserne en face du Jardin-d'Été, la statue du maréchal Souvoroff et la Néva sur le dernier côté.
Le Jardin-dÉté que je viens de nommer s'étend sur le Grand- Quai, dont il est séparé par une grille en fer d'une construction et d une étendue qui lui donnent le plus grand prix. La chronique raconte qu'un Anglais fit le voyage de Saint-Pétersbourg tout exprès pour la voir, et qu'il repartit ensuite. A l'extrémité de cette grille, en amont delà rivière, est un modeste monument dans le jardin même : c'est une simple petite maison à un étage, mais qui fut habitée par Pierre le Grand. C'était son palais d'été, dont le nom s'est naturellement étendu au jardin.
Nous allons actuellement traverser le pont de Troïtsk, qui est d'une étendue de plus do 350 toises, et pose sur trente-trois pontons reliés entre eux par des câbles et des chaînes considérables.
J'ai essayé au commencement de ces pages de donner une idée générale de l'aspect de Saint-Pétersbourg, embrassé du milieu de la Néva à la hauteur du quai Anglais. 11 ne sera pas sans intérêt
de nous arrêter un instant ici pour en voir le panorama au point opposé, c'est-à-dire du milieu du pont de Troïtsk.
Je n'ai jamais rien vu d'admirable comme ce tableau par une belle soirée du mois de juin. Qu'on se figure un large détroit réfléchissant dans la molle transparence de sa surface unie un ciel suavement éclairé des teintes les plus tendres , à l'heure où tous les ciels d'occident sont plongés dans les ténèbres. 11 y a dans l'atmosphère je ne sais quoi de velouté et de fondu qui adoucit tous les objets sans se confondre. Suivez du regard le cours du fleuve au couchant : à votre droite, c'est la forteresse, assise dans les flots mêmes, et d'où s'échappe une longue aiguille où viennent se briser de cent manières les dernières lueurs du soir, qui touche déjà au matin ; à votre gauche, c'est une ligne de palais terminée par le Palais impérial et les bâtiments de l'Amirauté, dont la flèche est surmontée d'un navire d'or, présent de la fastueuse ville d'Hambourg. En face, le fleuve se divise en deux larges courants, pour embrasser la Bourse avec ses portiques doriques et ses deux colonnes rostrales, phares classiques, qu'on prendrait de loin pour deux énormes sentinelles qui la gardent. A droite de la Bourse, c'est une forêt de mâts aux mille pavillons, qui déploient dans les airs les armes et les couleurs de toutes les nations maritimes ; à gauche, c'est le déroulement du fleuve, coupé dans l'éloignement par le pont Isaac et le merveilleux pont de fer et de granit qu'on voit à la hauteur du quai Anglais; et puis, à l'horizon, sur toute sa ligne, de légères colonnes de fumée qui annoncent l'arrivée des pyroscaphes, et les ailes blanches des navires qui accourent à toutes voiles et se colorent peu à peu au reflet adouci du crépuscule. Imaginez ensuite mille embarcations qui glissent en tous sens sur la surface de la Néva, laissant un long sillage d'argent derrière elles ; ajoutez, sur le premier plan, de grands navires immobiles, avec leurs longues vergues noires élevées dans les airs; puis animez tout cela du mouvement d'une grande cité dont la
SAINT-PËTERSBOI RC.
nuit n'a point d'ombres, et vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite et pâle du tableau que j'ai essayé de tracer.
Mais pour le compléter autant qu'il est en moi , je ne saurais mieux faire que de transcrire ici une page de M. de Maistre, dont le grand et beau style fera oublier la pâleur et la faiblesse du mien :
« Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg', soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les beaux climats.
» Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occi-. dent, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon , et ses rayons, réfléchis par les vitrages des palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.
>» Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides louchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville, elle est contenue par des quais de granit, alignés à perte de vue ; espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.
» Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brû-
1 Je suis forci de n'être pas en ceci tout à fait de l'avis de M. de Maistre : entre la lin de mai et la (in de juillet il y a un assez bon nombre de belles journées et de bell**« nuits a Saint-h'tersbourg.
lantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux de l'Amérique voguent dans la Neva avec des bosquets d'orangers1 ; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente , et jette l'or sans compter à l'avide marchand.
»> Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national,, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.
« Près de nous, une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu a la Russie*, et c'est peut-être la seule chose particulière à ce peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeurJ, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospitalité , du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie ! emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux * ; le calcul ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.
» A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éloignaient insensiblement. Le
1 L'expression n'est point hyperbolique. Dans le premier mois qui suit l'ouverture de la navigation, le quai de la douane ou son jardin est littéralement couvert d'orangers, de lauriers-roses et autres arbres du Midi.
• Voir dans madame de Staël : Dix ans d'exil.
* M. de Narichkine.
4 Chaque musicien ne joue qu'une seule note.
soleil était descendu sous l'horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes '. »
Le* lies.
Les îles font partie de la ville. Elles sont enclavées dans la vaste circonférence de ses bassins; il y en a même qui lui son inhérentes, telles que Vassili-OstrofF et le vieux Pctcrsbourg, derrière la forteresse. Mais les îles proprement dites, celles qui sont couvertes d'ombrages et de fleurs , où l'on va respirer les brises de juin sous les berceaux mobiles des villas élégantes; les îles qui sont fraîches et odorantes au milieu des flots, ces îles-là sont à trois ou quatre verstes de la ville (trois ou quatre kil.) au nord.
Nous venons de voir la Neva se diviser à la pointe de Vassili- OstrofF et l'embrasser de ses eaux limpides : mais plus haut, à un millier de toises au-dessus du pont de Troïtsk, le fleuve laisse échapper un premier courant qui se dirige vers le nord , pour reprendre bientôt après sa route vers le couchant2. Chemin fai-
1 Soirées de Saint-Pélersbmtrg .
* Pour ceux qui aiment les détails topographiques, nous dirons que le cours principal de la Neva, qui garde la ligue du midi, inclinant dans cette direction en coulant vers l'ouest, porte le nom de Grande-yèva , qu'il conserve jusqu'à son embouchure dans le golfe; c'est la Grande-Néva qui borde le quai de la Cour et le quai Anglais. La partie du fleuve qui coule au nord de Vassili-OstrofT, et dont le cours s'est formé à la pointe orientale de cette île, s'appelle la Pettte-Sna. Le bras que forme la Grande-Neva au-dessus de celui-ci, en amont du pont de Troïtsk, est nommé Grandeiïerka, et le premier rameau qui s'en échappe pour entoure Kamennoii-Ostroff est la Petite-serka. Les autres branches du fleuve ne portent pas de noms particuliers.
VOYAGK EN Rl'SSIF..
sanl, il se bifurque trois fois, et grâce à un canal qui unit deux de ces nouveaux bras, il se forme trois îles qui sont celles que je viens de désigner plus particulièrement : Kamennoï-Ostroff , Yélaguine et Krestowsky.
Je ne saurais mieux faire ici que d'inviter le lecteur à monter avec moi dans une légère calèche et à m'aecompagner aux Iles , à travers lesquelles je vais entreprendre une rapide promenade. Chemin faisant , nous jetterons un coup d'œil sur les campagnes et les sites qui en décorent la route ou les environs.
Nous franchissons d'abord le pont de Troïtsk, qui en est la voie ordinaire, et nous roulons sur une chaussée unie, mais assez maladroitement encaissée entre deux murs de planches, derrière lesquels s'étendent de vastes potagers. Nous arrivons à la karpofka, petite rivière que nous passons pendant qu'une foule de rasnostchiks, vendeurs de fleurs et de fruits, nous offrent leur odorante marchandise. La Karpofka forme avec la Petite-Nevka1, où nous arriverons bientôt, ce qu'on appelle l'île des Apothicaires, ainsi nommée du jardin botanique que fonda Pierre Ier. Bientôt de coquettes villas vénitiennes avec des galeries extérieures couvertes de fleurs, des terrasses chargées de fleurs, des parterres semés de fleurs, et la téte cachée parmi les branches des bouleaux pleureurs figurent, à notre gauche, comme une suite de délicieux décors d'opéra-comique, et récréent les bords de la route soigneusement arrosée , et qu'on pourrait prendre pur une promenade publique à voir le bruyant va-et-vient des équipages élégants et variés qui la sillonnent sans relâche, surtout vers le soir, quand le temps est calme et tiède. — Voici les rapides voitures des ambassadeurs étrangers, les attelages somptueux des seigneurs russes, les coupés confortables, les droschkis pittoresques, les britsehkis, les calèches, et jusqu'aux poudreux pé-
1 Xu\n la noir précnlenlt».
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rikladny 1 des courriers qui vont faire aux îles le service des ministères ; c'est une exhibition roulante et permanante de tous les véhicules du pays; on y voit jusqu'à la télègue rustique chargée de légumes, jusqu'à la kibitka voyageuse3; la tarantass nationale fait peut-être seule exception. — Je n'ai jamais vu de tarantass sur cette route fashionable.
Nous sommes arrivés au pont de Kamennoï-Ostroff, et nous le laissons un instant après avoir jeté les yeux, en amont du fleuve, sur la belle maison de campagne du comte de Nesselrode, le célèbre diplomate, qui vient sous ses mélèzes et parmi ses magnifiques fleurs 3 rêver aux destinées tumultueuses de l'Europe, aux affaires de laquelle il prend , depuis quarante ans , une part si active. Nous suivons les rives gauches de la Petite-Nevka , deux fois large comme la Seine , et silencieusement décorées de bosquets verdoyants, de jardins embaumés, de villas pittoresques. Ici c'est une pagode chinoise l'élevant du milieu d'un parterre de roses; ici un temple grec, couronné d'un bouquet de pins épanouis ; ici une capricieuse façade italienne à laquelle il ne manque que quelques festons de clématites. C'est, en un mot, tout ce que l'art le plus ingénieux a pu trouver d'élégance variée et gracieuse pour embellir ces charmants rivages , car ici l'art a tout fait : c'est la baguette magique qui a créé cet enchantement ; il y a à peine trente ans qu'on ne voyait aux mômes lieux que marécages et roseaux. Nous arrivons enfin à la villa Laval , qu'un canal détaché du fleuve isole des habitations que nous venons de voir. On dirait quelque temple champêtre de l'antique Grèce transporté sur les bords de la Néva, et dont le doine pointe mystérieusement à travers les têtes des mélèzes et des
» Véhicules Tournis par la poste et qu'on change à chaque relai ; ce sont géné nileraent, pour les courriers, des télègues de voyage, et l'hiver des kibitkis sur patin.
* Sorte de petit char à capote, sans ressort et tnVléger.
* Les serres de If. de Nesselrode sont célèbres par l'abondante et rare collection de ses dahlias et de ses camélias.
pins. La façade est décorée d'un fronton antique, soutenu par six belles colonnes corinthiennes, qui donnent passage sur une charmante galerie au plain-pied d'un élégant salon d'été. On arrive du jardin sur la galerie par un large perron bordé de magnifiques orangers chargés de Heurs et de fruits. La galerie ellemême , garnie des plantes les plus fraîches , forme une sorte de salle fermée par une muraille de gobéas, de cactus et de roses ' embaumées. Le parc s'étend à gauche, suivant la ligne capricieuse de la rivière, sur laquelle ses grands arbres jettent l'ombre de leur feuillage. Un canal sinueux, le même dont j'ai parlé, — qu'on passe, tantôt sur un pont suspendu au tablier mobile, tantôt sur une arcade de pierre à la courbe hardie, — le sillonne de ses méandres infinis, ménageant ainsi, de distance en distance, mille perspectives charmantes1.
Actuellement nous regagnons le pont de Kamennoï-Ostroff et le passons. Nous sommes dans l'île qui lui a donné son nom. Elle appartient à la famille de feu le grand-duc Michel, auquel l'empereur Alexandre en fit don. A droite, à la descente même du pont, se trouve le palais grand-ducal; nous en parcourons un instant le jardin dont les gazons sont lavés par les eaux pures du fleuve , — puis nous descendons la Petite-Nevka par la rive opposée à celle que nous venons de visiter; — nous passons devant les cottages les plus variés d'architecture : — le kiosque turc, l'ogive gothique, le fronton grec, la terrasse italienne, s'y confondent dans un délicieux pêle-mêle parmi les massifs verdoyants et fleuris, les bouleaux aux longs rameaux flottants, les pins au parasol épanoui, et les sapins du Nord aux larges palmes étendues. — On n'a jamais vu une pareille profusion de fleurs, et de fleurs exotiques. Les Flores de toutes les latitudes semblent s'être douné rendez-vous à Kamennoï-Ostroff', comme pour cou-
1 Cette belle habitation appartient actuellement à madame la comtesse de Borrk.
SA1NT-PÉTERSB01TRG.
courir au féerique embellissement de cette île. Nous la traversons. Les équipages se croisent ; à chaque instant nous sommes arrêtés ou surpris par quelque enchantement nouveau, car toutes les villas qui bordent ces allées sont ravissantes. Nous arrivons ainsi au théâtre d'été, — monument en bois de la plus gracieuse coupe antique : c'est en petit un modèle du Parthénon ,
— quelque chose de simple, de régulier, de pur et de charmant.
— Pendant la belle saison les acteurs français de Sa Majesté Impériale viennent jouer à Kamennoï-Ostroff. — Je ne sache pas de capitale qui possède ainsi, comme Saint-Pétersbourg, une salle de spectacle d'été dans une situation délicieuse, sur le bord d'un tleuve limpide, au milieu des brises et des parfums qui lui arrivent de tous côtés... Quelles charmantes conditions pour aller eu pleines soirées caniculaires se livrer aux émotions du drame, au plaisir de la comédie et au rire du vaudeville!...
En face du théâtre est le pont qui conduit à Yélaguine, l'île de l'impératrice. — Nous passons devant le château qui la décore, — nous circulons à travers son magnifique parc, passons devant la ferme impériale et sommes bientôt sur les bords même du golfe, qui baigne l'île à l'occident. — Nous revenons , et prenant par le premier pont qui se trouve à notre portée, nous pénétrons dans Ptle de Krestofsky, la plus grande de toutes, et la propriété des princes Béloselsky. C'est le rendez-vous favori, le dimanche, des ouvriers allemands et des marchands russes. Les premiers viennent y peupler les restaurants, mangeant, buvant et fumant au son d'une bruyante musique militaire; les autres s'y établir bucoliquement sur le gazon des bords du fleuve ou sons les grands arbres de l'intérieur de l'île. La famille s'étend sur l'herbe; le panier aux provisions est ouvert. Le koulitch les biscuits, les gâteaux de toute espèce en sont sortis et l'on prépare le thé,
1 Sorte de brioche fort légère, avec des raisins de Coriulfoe.
cette boisson chérie des Russes : j'ai oublié de dire que le samovar, ou bouilloire du pays, tient la première place dans l'organisation de ce goûter champêtre. A certains jours de l'été , les Tartars établis dans la ville viennent sous un grand bois de sapin célébrer une de leurs fêtes. Ce sont des tentes dressées sur la prairie, des feux allumés sur la berge du canal et quelquefois des danses étranges.
Au delà de ces îles, de l'autre côté de la Grande-Nevka, au nord, de longs villages animent les rives du fleuve. Ces villages sont en grande partie habités par des citadins qui viennent y jouir du plaisir de la villégiature pendant les trois mois que dure la belle saison.
Actuellement nous allons de nouveau sillonner les allées de Krestofsky, repasser par Yélaguine, d'où nous sortirons par le pont de Staraïa-Dérevnaïa (village vieux;. Nous voici donc sur la terre ferme. Nous ne quitterons pas les bords de l'eau. Nous laissons Staraïa-Dérevnaïa, qui se prolonge jusqu'au golfe à notre gauche et tournons à droite. — Nous remontons le fleuve. — Voici les maisons qui étendent sur une légère éminence leur architecture capricieuse : elles sont ombragées par un bois de chêne; puis arrive l'église de Y Annonciation, appartenant au village de Sovaïa- Dcrevnaïa (village nouveau), puis les premières maisons du village lui-même, qui vont s'étendant comme une série de tentes sur une ligne d'au moins deux kilomètres ou verstes. Ces maisons, construites par les paysans, qui en retirent individuellement un revenu annuel qui varie de 200 à 500 roubles 1 , ont une certaine coquetterie d'architecture; elles sont pourvues d'un balcon au rezde-chaussée, toujours élevé de quelques marches; ce balcon se répèle souvent au premier étage : devant la maison, fermée par une balustrade en bois, est un petit parterre ordinairement chargé tîf fleurs. — J'ai dit que ces maisons sont habitées par des cila-
' Or XOOà 2,001) fr.
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dins : ce sont des employés, des médecins , des professeurs, tous gens qui ne sauraient s'éloigner beaucoup de la ville.
Nous sommes arrivés devant l'établissement des eaux minérales, qui déroule sur un grand espace sa façade vitrée et son élégante structure. Depuis quelque temps on essaie de donner dans les jardins de cette maison des fêtes à l'instar de celles du Chàt eau- Rouge et d'Asnières. On y entasse les exhibitions : les illuminations en automne y sont féeriques ; les orchestres y sont excellents ; une trou|>e de Bohémiens y font entendre leurs voix bizarres, et les Tyroliens leurs roucoulements alpestres, et cependant ces fêtes sont mornes, — la vie y manque, — on sent qu'elles ne sont pas le produit des mœurs : on y vient par curiosité, mais on y est réservé, taciturne, presque défiant. Une simple fête de village à l'intérieur a plus d'entrain, cependant c'est un commencement de vie publique. — La vie publique commence à se faire jour en Russie : il y a vingt-cinq ans qu'on en aurait en vain cherché les premiers germes.
Nous continuons notre promenade. Nous sommes devant un parc, c'est le parc Stroganoff; nous le tournons et nous nous trouvons sur une rivière qui le baigne au nord, c'est la Tchornaïa- Retchka. Sur la rive qui regarde le parc, s'étend un village qui porte le nom de la rivière. Les maisons, construites par les paysans, en sont élégantes, quelques-unes même ont la forme de jolies villas. Nous voici à l'extrémité dé la rivière, c'est-à-dire à son embouchure dans la Néva, à l'autre bout du parc Stroganoff, que nous longeons du côté du fleuve, et nous arrivons à un pont qui nous reconduit à Kamennoï-Ostroff, à la pointe occidentale du jardin grand-ducal; ici nous admirons une charmante petite église en briques rouges, qui élève son agreste clocher sous les grands arbres du magnifique jardin; puis en moins de cinq minutes
nous avons traversé l'île et nous nous retrouvons sur le pont de Kamenoï-Ostroff.
VOYAGE EIN KLSSIE.
J'aurais pu m'étendre davantage sur les îles, en décrire minutieusement les sites, l'aspect et la curiosité, en dire la physionomie morale, raconter la vie de leurs habitants, parler des orchestres qui à certains jours y sont en permanence, des fêtes qui y ont lieu, de la promenade de Yélaguine le jour de l'anniversaire de l'impératrice, des feux d'artifice qu'on voit éclater sur tous les points pendant les soirées déjà obscures de l'automne : mais tout cela m'aurait conduit trop loin. Mou voyage commence à peine et j'ai une longue carrière à fournir, il faut donc ménager ici le temps et l'espace.
La belle saison est rapide à SaintrPétersbourg et passe plus vite qu'ailleurs. Dès que le mois d'août est arrivé, le soleil se voile de nuages , les brises se rafraîchissent, le crépuscule lumineux des nuils d'été s'enfuit du ciel pour faire place aux ténèbres. Les réverbères qui avaient disparu dès le Ier mai, reparaissent, précurseurs des longues nuits '. Les îles se dépeuplent peu à peu; d'abord les petites maisons des villages , plus tard les grandes habitations; et, avant le mois d'octobre, sauf quelques rares retardataires, tous les champêtres habitants ont regagné leurs confortables et chaudes demeures de la ville.
Palais de Plaisance. — PéterholT, route et château. — Féte du I** juillet. — Oranienbaum.
Tsarskoé-Sclo, ses jardins — Pawlovski et son parc. — Gatchina, etc.
Saint-Pétersbourg se dépeuple littéralement pendant la belle saison. Cela se comprend. Dans une ville où l'hiver a près de huit
' Le !•» août.
SAIiNT-PÉTERSBOURG.
mois de durée , où peudant ces huit mois on demeure enfermé entre doubles portes et doubles fenêtres, il est naturel qu'on soit avide dès les premières tièdes journées d aller respirer l'air pur, les brises et le soleil de la campagne. Aussi n'est-ce pas seulement vers les îles et dans les villages qui les entourent qu'affluent les habitants de la capitale; ils se répandent de tous côtés, partout où il y a de l'espace, de l'ombrage et de l'air, et les résidences impériales, dont les parcs hospitaliers s'ouvrent à tout le monde, attirent dans leur voisinage un grand nombre de citadins; ainsi Péterhoff, ainsi Tsarskoé-Sélo, ainsi Pawlovsky, sont envahis comme les îles par les villégiaturistes de la capitale, — d'autant mieux que les moyens de transports sont faciles, prompts et à bon compte. — Ici , c'est le chemin de fer, ici , les pyroscaphes et la Neva
Les palais de plaisance de la couronne offrent tous, comme la capitale, le caractère d'une magnificence éminemment impériale, et la force d'une volonté qui dut partout vaincre la nature et la soumettre à l'art.
Péterhoff, le Versailles russe, est situé à 26 verstes de Saint- Pétersbourg (20 kilom.), sur une hauteur qui regarde le golfe, et d'où Pierre le Grand pouvait embrasser de la vue sa flotte mouillée dans la baie de Cronstadt. Comme je l'ai dit, il part tous les jours des bateaux à vapeur qui font le service de cette résidence et d'Oranienbaum, château grand-ducal situé à neuf verstes plus loin; mais c'est par terre qu'il faut faire le petit voyage de Péterhoff', si l'on veut jouir d'une des plus jolies promenades qui existent, car le chemin de Péterhoff est une véritable promenade. Ou sort par la barrière de Riga, et après avoir passé sous une grande porte
• Auprès des résidences impériales se sont formées peu à peu de petites villes qui en portent le nom. C'est dans ces villes, dont les maisons, séparées par des jardins, sont de véritables maisons de campagne, que viennent ?e loger, pendant l'été, les habitants de Saint-Pétersbourg.
triomphale ' , on se trouve dans une allée qui, sur l'étendue de sept verstes, est bordée de villas dans le genre de eelles des îles, coupée de prairies, de petits lacs, de pares, de jardins et de temps en temps de charmants villages. Ici, comme à Kainennoï- Ostroff, l'art a transformé la nature. Je devrais dire ici comme partout.
Autrefois la route de Péterhoff était le séjour habituel des grandes familles de Saint-Pétersbourg pendant la belle saison : c'est ce qui explique cette élégance pittoresque des cottayes qui la bordent. Arrivés à la neuvième verste de la route, les cottages disparaissent sur la droite du chemin, qui va se rapprochant du golfe sur lequel l'œil plane librement. Bientôt on parvient a Strelna, château de plaisance bâti à 12 verstes de Saint-Pétersbourg. La situation de la côte qui ragarde la mer, les petites collines , les bois et les villages qui l avoisinent, font comprendre qu'on ait construit en cet endroit le palais impérial de forme gothique qui y élève ses donjons. Cependant le chemin de Péterhoff continue toujours varié, toujours pittoresque, et l'on arrive au château bâti par Pierre le Grand, sous la direction de l'architecte français Leblond. Le site de Péterhoff a été merveilleusement choisi. J'ai dit que le château repose sur une hauteur d'où l'œil domine le golfe; il en est éloigné à peine d'un demi-kilomètre. Le jardin s'étend presque jusqu'au port de granit où viennent s'arrêter les bateaux à vapeur de Saint-Pétersbourg et les yaets impériaux. On comprend que la vue soit belle de la terrasse du palais. En face , presque à ses pieds, la mer; au loin, Cronstadt avec sa flotte rangée en demi-cercle ; à droite , les côtes de Finlande, puis Saint-Pétersbourg qui se perd à l'horizon; à gauche, un parc, des bois et un jardin immense. L'architecture du palais indique l'époque de sa construction. Ses moulures, du genre dit
' Arc de triomphe dit de Péterhoff.
rocoeo, sont un peu chargées, mais riches et dorées; d'ailleurs cette demeure splendide a été embellie par tous les souverains qui se sont succédé en Russie depuis Pierre le Grand ; ils y ont tous laissé quelque souvenir du goût et de l'art de leur époque, ce qui lui imprime un cachet d'originalité tout à fait piquante.
Les jardins et le parc sont magnifiques. Les orangeries, qui se trouvent dans la partie supérieure et opposée à la mer, sont d'une grande richesse. Les jardins sont coupés de canaux, de bassins, de fontaines et de jets d'eaux, qu'on a comparés plus d'une fois à ceux de Versailles. Un canal pavé de dalles s'étend depuis le palais jusqu'au golfe. Dans l'endroit le plus retiré, le plus paisible du bois, on remarque une jolie maison de campagne, appelée Mon-Plaisir; c'était une solitude où l'impératrice Ëlisabelh aimait à se retirer de temps en temps pour se livrer à ses rêveries ; puis d'un autre côté, non loin du golfe, se cache une modeste cabane de bois, jadis retraite favorite de Pierre le Grand, et d'où sa vue pouvait se promener sur la baie de Cronstadt. Une autre maison rustique, dont l'extérieur offre l'apparence de la pauvreté, surprend le promeneur par l'élégance , le goût et la richesse de son intérieur, richesse multipliée par le jeu des glaces , disposées de manière à étendre indéfiniment la perspective des salles. Il faut encore citer une autre maison champêtre, présent de l'empereur Nicolas à son auguste épouse : c'est la forme d'une habitation rustique, mais dont la disposition et l'ameublement intérieurs révèlent la munificence du donataire.
Si l'on veut avoir un idée des prestiges de l'ancienne féerie , il faut assister aux illuminations du château et du parc de Péterhoff, le 1" juillet, jour delà féte de l'impératrice. On pourrait se croire ce jour-là transporté au milieu de ces demeures enchantées, dont les splendides descriptions des conteurs arabes ont ravi notre enfance.
VOYAGE EN HllSSIE.
Il est inutile de dire que dès le point du jour, c'est-à-dire dès trois heures du matin, la route de Péterhoflf n'offre aux regards qu'une longue procession d'équipages de toutes sortes; le tleuve et le golfe qu'une suite ininterrompue de petites flottilles pavoisées de banderoles , de flammes, de pavillons, de rubans aux brillantes et flottantes couleurs. Ici les sillages d'argent se croisent, scintillent et s'éteignent sur les flots; ici les vagues écument aux flancs des pyroscaphes; ici la glace du golfe calme et luisante est à peine ridée par les légères embarcations qu'emporte une voile arrondie. Des chants nationaux partent de la plupart de ces yachts, de ces chaloupes, de ces bateaux à vapeur, et se mêlent à la voix plus éclatante des orchestres qu'ils portent ; aiusi on arrive dès le matin, on arrive toute la journée; les vastes solitudes des jardins impériaux se peuplent, la foule y grossit , elle devient innombrable , et l'on ne tarde pas à comprendre la cause de cette affluence.
Le jour baisse, le crépuscule naît, toujours plus sombre sous le feuillage des grands arbres ; quelques points lumineux commencent à briller le long des allées; bientôt ils se multiplient, s'élèvent dans la voûte des arbres, se dessinent en guirlandes, se roulent en courbes, en spirales capricieuses, tracent des figures, des arabesques, mille fantaisies; en moins de quelques instants les feuilles des antiques tilleuls qui bordent les larges allées semblent s'être transformées en myriades d étoiles scintillantes ; la nuit a été vaincue, elle a disparu de l'horizon : il y a là deux heures de prestige '. Vous avancez à travers cette féerie; les bassins où dort une nappe éblouissante et limpide renvoient, comme feraient de vastes miroirs , des milliers de rayons lumineux. Samson lance en face du château son jet colossal jusque dans les nues, et la lumière éclatante qui l'entoure, brisant ses rayons à
1 II ne faut point oublier que la nuit, le t" juillet, à Saint-Pétersbourg, ou plutôt le crépuscule qui en tiont lieu , n'a encore que quelques heures de durée.
travers la gerbe humide épanouie dans les airs, y jette mille arcs-en-ciel qui se croisent et se jouent fantastiquement parmi les perles de l'écume. I,e château est couvert de ces feux enchantés ; la terrasse, comme le jardin, en est chargée. On voit la famille impériale et la cour venir respirer l'air frais sur les balcons , et quelquefois sortir et .se mêler à la foule qui bat des mains. Maintenant imaginez le bruit et le mouvement de ce tableau; figurezvous des orchestres de cuivre faisant éclater leurs fanfares sur tous les points du jardin, ce roulement des cascades qui tombent en écumant dans leurs bassins de granit et mêlent leur bruit uniforme à l'harmonie des orchestres : ajoutez cette houle de tôles humaines, d'où s'échappent d'instants en instants des cris d'admiration, et vous comprendrez que, durant cette nuit, les jardins de PéterhofF paraissent comme une brillante réalisation des merveilles imaginées par les poètes d'Orient.
OraniEiNBAUm. — A neuf verstes au delà de Péterhofl*, également au bord de la mer, se trouve, comme j'ai dit, l'habitation d'été de la grande-duchesse Hélène, veuve du grand-duc Michel. Là, comme auprès de toutes les résidences impériales, viennent passer la belle saison bon nombre d'habitants de la capitale. — Ils se logent soit dans la petite ville qui s'est élevée dans le voisinage du châtMU, soit dans les maisons de campagne qui s'élèvent chaque année comme par enchantement.
Le château d'Oranienbaum remonte à l'époque de Pierre le Grand, le berceau de toute chose à Saint-Pétersbourg. Il fut construit, en 1715, parle prince MenschikofT, favori du tsar. Le bâtiment n'est ni très-grand ni très-élevé, mais il est fort commode. Il est relié par une sorte de péristyle, que soutient une jolie colonnade, à une bâtisse isolée, surmontée d'une tourelle. Ce péristyle forme un promenoir agréable durant les chaleurs caniculaires, excessives dans cette latitude par suite de la
VOYAtiE EN RUSSIE.
longue présence du soleil sur l 'horizon . On l'utilise aussi les joui> de mauvais temps qui ne sont pas rares dans ce pays.
lx»s jardins d'Oranienbaum forment le plus beau luxe de cette habitation; ils se divisent en deux parties : l une supérieure, d'où l'on a la vue du golfe; l'autre inférieure, qui s'étend jusque sur la plage.
Tsarskoé-Sélo. — Cette magnifique résidence est à vingt-quatre verstes de Saint-Pétersbourg, sur la route de Moscou. Nous pourrions y être rapidement transportés par la vapeur, j'aime mieux prendre l'ancienne route et y arriver par la belle chaussée que fit construire l'impératrice Catherine 11, au prix énorme de '25,000 roubles par verste; elle est bordée de belles contre-allées qu'ombrage un double rang de vieux tilleuls. D'ailleurs cette route est moins garnie de maisons de campagne que celle de Péterhoflf. On y voit, à quelques verstes de Pétersbourg, le Jagerhoff impérial (cour des chasseurs), qui s'élève à gauebe sur la frange de la plaine qui borde le chemin. Un peu plus loin , à six ou sept verstes , on aperçoit les tourelles gothiques de Tchesmé. Elles dominent une plaine marécageuse. Ce petit château impérial, de forme triangulaire, est une imitation bizarre de l'architecture du moyen âge. Ce qu'il y a de plus remarquable, c*est une belle collection des portraits de toutes les familles souveraines qui régnaient en Europe en 1775. Le château de Tchesmé est là comme un souvenir oublié en présence d'un souvenir plus grand. Il doit un peu son abandon au voisinage de Tsarskoé-Sélo , et il est juste d'ajouter que sa position, assez mal choisie, n'était guère de nature à lutter contre la grande résidence tsarienne.
Après Tchesmé, nous arrivons au bas de la colline de Poulkova, qu'on appelle ici montaguo, sur laquelle nous apercevons les tours du grand observatoire. Cet observatoire mérite une visite.
SAINT-PÉTERSBOl'RG. 61
Un observatoire avait été élevé à 'Saint-Pétersbourg simultanément avec l'Académie des sciences (1727); mais par une suite naturelle des progrès de l'astronomie et des arts optiques, ce premier observatoire devint insuffisant , et le gouvernement russe conçut le projet, en 1833, d'en élever un nouveau, qui fut supérieur à tous ceux qu'on connut jusque-là. Oh choisit pour emplacement la colline de Poulkova , à dix-sept verstes de la capitale, sur la route de Tsarskoé-Sélo. La première pierre en fut posée dans le printemps de 1834, elle monument fut inauguré cinq ans plus tard , le 7 août 1839.
C'est un corps de bâtiment long de 220 pieds anglais, comprenant trois pavillons en maçonnerie, réunis par deux constructions en charpente. Dans le pavillon du centre se conserve une riche collection d'instruments transportables. Une bibliothèque et une pièce destinée à l'examen de la compensation des pendules et des chronomètres, complètent le rez-de-chaussée de ce pavillon. Le rez-de-chaussée des deux autres renferme les cabinets de travail des astronomes et un amphithéâtre destiné aux cours d'astronomie.
Chacun de ces trois pavillons est surmonté d'une petite tour, dont la partie inférieure est en pierre. La partie supérieure , en charpente et mobile, est percée d'une coupe verticale, qu'on peut ouvrir et fermera volonté, et repose sur une voie de fer. Moyennant un ingénieux mécanisme 1 , on la fait tourner sur cette voie, selon que l'exigent les observations, avec la faculté de lui donner toutes les positions par rapport à la voûte céleste. Ce mécanisme est si parfait, qu'il suffit d'une force équivalant à un poids de trois livres , pour mettre en mouvement une des tours latérales, qui ont cependant vingt et un pieds de diamètre; et, bien que le diamètre de la grande tour du centre n'ait pas
i Dû au infraniritMi français Thihaiid.
moins de trente-deux pieds, la même force suffît pour la faire mouvoir.
Je ne saurais ici aborder la description des nombreux et admirables instruments qui enrichissent l'observatoire de Poulkova; et bien que , grâce à la parfaite complaisance de son célèbre directeur, M. Struve, cette description me devînt aisée, j'aime mieux passer outre; je craindrais de sortir du programme de cet ouvrage, et je dois être ménager, d'ailleurs, de l'espace et du temps.
Nous voici de nouveau sur la route de Tsarskoé-Sélo , nous traversons un long et riche village élevé sur la côte de Poulkova; bientôt nous voyons briller dans les airs une coupole d'or pur, et scintiller le faîte d'un palais : c'est la résidence impériale.
Le nom de Tsarskoé-Sélo , qui signifie aujourd'hui village du Tsar, fut primitivement Sarskoé-Sélo , d'une ferme appartenant à une vieille Hollandaise, nommée Sarah. Pierre 1er, charmé de la beauté du site, fit don de ce terrain à l'impératrice Catherine 1 son épouse , laquelle y fit construire quelques bâtiments de bois et une église, véritable origine de la magnifique demeure impériale qu'on admire aujourd'hui. La première bâtisse de pierre qui y fut construite, et qui forme la partie centrale des édifices actuels du palais, date de 1718. Rien n'est très-vieux à Saint- Pétersbourg ni dans ses environs.
Quoi qu'il en soit de son histoire, le palais de Tsarskoé-Sélo est situé dans un emplacement agréable, coupé de plaines, de bois, de collines. Les premiers embellissements de cette demeure souveraine datent du règne de l'impératrice Elisabeth; mais la grandeur, la magnificence et le goût qu'on y admire particulièrement, sont dus à l'impératrice Catherine IL
La cour du palais est vaste et forme une sorte d'amphithéâtre de bâtiments qui regardent la façade principale entourée d'une
grille en fer. Le palais est remarquable par sa grandeur; il forme trois étages, de chaque côté desquels s'échappent deux ailes qui s'étendent jusque dans le jardin. L'une de ces ailes contient la chapelle impériale, dont nous avons vu en arrivant briller la coupole d'or, et qui est d'une richesse immense; l'autre renferme des salles de bain. Au centre du bâtiment se trouvent les appartements du souverain et de sa famille. Toutefois, l'empereur Nicolas préfère habiter, lorsqu'il est à Tsarskoé-Sélo, le palais Alexandre, dont la façade principale est. ornée d'une colonnade qui en relie les deux ailes au |>alais. La galerie de la famille impériale est d'une magnificence inouïe. Les colonnes et les parois offrent à l'œil une profusion surprenante de matières précieuses, parmi lesquelles l'or domine. La même magnificence se fait remarquer dans les appartements impériaux, où Ton arrive par un grand escalier de marbre. Bientôt vous ne savez comment partager votre admiration au milieu des magnificences qui se présentent de tous côtés. Ici c'est une salle aux parois d'ambre; ici une salle lambrissée de nacre de perle; celle-ci est en lapislazuli; celle-ci en laque de Chine; puis ce sont des meubles assortis à ces richesses, des tableaux, des ornements aussi précieux par la matière que par le travail; c'est partout, en un mot, ce caractère de splendeur et de luxe oriental qui justifie en ce moment tout ce qu'il y a de prodigieux dans le souvenir de celle que Voltaire appelait la Sémiramis du Nord.
Les jardins de Tsarskoé-Sélo sont immenses et somptueux comme le palais. Leurs allées sablées et bordées avec un soin muuitieux sont de tout temps ouvertes au public, comme d'ailleurs le palais, lorsque la famille impériale ne l'habite point. On trouve au milieu du jardin un petit temple qui contient une collection de statues précieuses ; on y voit une petite ville qui s'appelle la prise de la Tauride; un village chinois; une ferme suisse peuplée de magnifiques bestiaux venus des vallées du Ty-
VOYAGE EN RFSSIK.
roi; des lacs artificiels, qui reçoivent et gardent les eaux d une source vive ; des ponts couverts , des mosquées turques; au milieu des eaux, des pyramides, des obélisques égyptiens s élançant de la cime des arbres touffus. L'histoire y vit dans les monuments dont l'a rempli la grande impératrice : là ces obélisques rappellent la victoire de Kagoul et le nom de Roumiantzoff-Zadounaïsky ; ici cette colonne , fièrement dressée sur un piédestal de granit, garde la mémoire d'Orloff, le vainqueur d'Orient. Et à ces souvenirs publics viennent se joindre les souvenirs intimes : voici le tombeau de la chienne favorite de Catherine, cette chienne à laquelle la plume spirituelle du comte de Ségur consacra une épitaphe en vers coquets, et dont la mort occasionna une si furieuse peur à je ne sais quel malheureux qui, par hasard, portait son nom. L'impératrice avait ordonné de faire empailler sa chienne défunte; l'ordre, ayant passé par plusieurs bouches, arriva au dernier officier du palais qui n'en comprit que la lettre ; celui-ci, qui ignorait parfaitement et le nom et l'existence de la chienne favorite de la souveraine, alla droit à l'infortuné à qui le hasard avait donné le môme nom , et lui déclara qu'il eût à se préparer à mourir, que Sa Majesté Impériale avait ordonné qu'il fût empaillé. — Faut-il dire l'effroi du pauvre diable?... C'est qu'il aurait bel et bien subi son sort, si le bruit de ce singulier quiproquo n'était par bonheur arrivé jusqu'à l'impératrice. On en rit beaucoup à la cour, mais les hommes graves y trouvèrent un sérieux sujet de réflexion.
Ceci me remet en mémoire un jugement singulier prononcé dans une circonstance assez vulgaire par un chef de police à Saint- Pétersbourg.
Quelques malfaiteurs avaient été ramassés dans la ville et conduits respectivement au siège correctionnel , d'où ils ressortissaient. Dans celui du quatrième quartier, dit de l'Amirauté, se trouvaient, entre autres, deux misérables accusés d'avoir volé du
SAINT-PÉTEHSBOURd.
linge à un lavoir public. Lorsque le matin ils parurent à la barre du major de police, ils se défendirent l'un et l'autre par les dénégations les plus obstinées. Cependant le linge avait été volé et l'un de ces hommes était le coupable; comment le reconnaître?
Notre magistrat se grattait le front et demeurait indécis , lorsqu'il avise tout à coup que l'un des deux prévenus est borgne. Un trait de lumière surgit aussitôt dans son esprit. — Bon! se dit-il, Dieu a frappé ce coquin en le privant d'un œil. Dieu est juste, cet homme ne saurait être qu'un misérable , et c'est lui qui a volé le linge, — que s'il ne l'a pas volé, il aura bien volé autre chose. — Qu'on lui donne cinquante coups de bâton.
Le jugement était sans appel, il fut immédiatement exécuté. Et nunc in telligite, qui judicatis terram. . .
Ceci n'est pas une histoire inventée à plaisir : je la tiens d'un homme respectable, longtemps au service du grand-duc Michel, qu'une aventure bizarre, comme il en arrive partout, avait un soir conduit au siège du quatrième quartier, où il passa la nuit , ce qui le mit à même d'être témoin du jugement que je viens de rapporter, et qui a peu de rapport avec celui de Salomon. D'ailleurs ceci eut lieu avant 1820, et il est douteux qu'on pût voir la même chose aujourd'hui.
Je ne dis rien de la ville de Tsarskoé-Séîo même, car le village est devenu une charmante ville , dont la population est doublée pendant la belle saison par les nombreux villégiaturistes qui arrivent de Saint-Pétersbourg.
Pavlovsky. — A trois verstes de la superbe demeure souveraine, se trouve une autre résidence impériale, charmante, pittoresque, gracieuse surtout, Pavlovsky, qui était l'habitation favorite de l' impératrice-mère, Marie-Féodorovna, et qui passa après elle au grand-duc Michel. On arrive de Tsarskoé-Sélo à Pavlovsky par une route boisée, qu'on suit comme l'allée d'un bois. Un parc anglais tracé avec un art infini, des canaux , des prairies , des bas-
sins, une rivière, une ferme, des collines, des points de vue merveilleux, beaucoup de fleurs, un pavillon de roses, un théâtre champêtre taillé dans les arbustes et exhaussé sur un tertre de gazon, enfin un palais simple , mais élégant et de bon goût , constituent l'ensemble de cette délicieuse résidence, pleine de silence, de rêves et de solitude, malgré le vauxhall établi à l'extrémité de ses jardins, où le chemin de fer jette chaque soir une grande foule de citadins, qui viennent y chercher le fiais, la promenade, le plaisir des rencontres fortuites, quelquefois un roman pour la saison, et toujours une excellente musique. Une petite ville s'est élevée à l'ombre du parc impérial : elle est bien bâtie, coupée de vastes jardins et délicieusement champêtre ; aussi la population de celte charmante ville, comme celle de Tsarskoé-Séio , se double-t-elle tous les étés d'habitants do Saint-Pétersbourg qui viennent y chercher le voisinage d'un parc verdoyant et un air renommé |K)ur sa salubrité.
(iATchina. — Autre résidence impériale, au-delà de Tsarskoé- Sélo, à quarante verstes de Saint-Pétersbourg. Le château de ^atchina fut construit en 1770, par le prince Orloff, ce fastueux favori de la grande souveraine. Après sa mort, celle-ci l'acheta et en lit présent, en 1784, à son fils, le grand-duc Paul, qui devait lui succéder, le père de l'empereur Nicolas.
Gatchina a de beaux jardins, de magnifiques eaux, et, comme tous les pillais impériaux , des souvenirs de faste , de fêtes étincelantes, de mystérieux romans, d'aventures secrètes et merveilleuses.
La mort. — Champs de repos. — Celui de Smolensk.
Je rentre à Saint-Pétersbourg et profite de quelques tièdes journées, les dernières sans doute de la saison, pour aller faire une visite triste et mélancolique.
La mort est une religion douce et tendre, que les Russes pratiquent avec amour. 11 y a je ne sais quoi d'antique et de généreux dans le culte qu'ils rendent à ce dernier mystère de la vie , audelà duquel il n'est plus de mystère.
Et d'abord ils ne se bâtent pas, comme nous, de se séparer des derniers restes de leurs parents , de leurs amis, de ceux que la mort vient de leur enlever. Ils s'empressent, au contraire, de leur dresser un catafalque dans la plus belle pièce de la maison. S'ils sont riches, la pièce se transforme en une chapelle ardente. Là, soir et matin, les diacres prient : la nuit les prières continuent; le mort est à visage découvert ; il est entouré de cierges et de fleurs, paré de ses habits officiels, s'il fut au service; les femmes de leurs plus riches vêtements. Les jeunes filles sont en blanc. Le cercueil est recouvert de velours aux couleurs chatoyantes, avec des ornements d'argent. Une plaque de métal brillant indique l'âge, l'état et la qualité du défunt. Les pauvres mômes embellissent leurs cercueils : ils les font peindre, ils les ornent de fleurs, ils leur enlèvent, si je puis dire, la laideur de la mort
Pendant trois jours le défunt demeure exposé dans sa maison, où ses amis viennent lui faire leur dernière visite, et , comme on dit dans le pays, prendre congé de lui en l'embrassant; — c'est surtout à la levée du corps qu'a lieu ce dernier devoir. — Les cérémonies funèbres sont d'ailleurs longues et minutieuses, comme toutes les cérémonies de l'Église grecque. A dater du moment de l'enlèvement du cercueil, il est rare qu'elles durent moins de quatre
heures. Au retour du cimetière, les amis de la famille du défunt, ceux qui furent invités aux obsèques, sont retenus à un somptueux festin. Les pauvres se contentent de manger, sur la fosse môme qu'on vient de recouvrir de terre, quelques croûtes de pain trempées dans le miel. Les riches couvrent leurs tables des mets et des vins les plus délicats. 11 est inutile de dire que ces sortes d*agapes mortuaires ne tardent pas à s'éloigner du caractère de leur origine, surtout pour peu qu'il y ait abondance de vins, ce qui manque rarement. La philosophie d'Ëpicure prend soin d'en chasser la mélancolie.
On pourrait citer le repas funèbre qui a suivi dernièrement les funérailles du riche marchand Ponomareff : c'était quelque chose de fabuleux. On aurait pu se croire aux noces de Gamache. Des tables pour mille convives avaient été dressées dans l'hôtel de l'opulent héritier. Ce qui se consomma de vins de France, et entre autres de bourgogne mousseux, est inouï. — Du bourgogne mousseux, et non du Champagne, — ce dernier vin étant exclusivement adopté pour la célébration des événements heureux : il faut de la convenance en toute chose.
Bien de mieux tenu, de plus propre, de plus verdoyant que les cimetières russesjls sont coupés de grandes allées bordées de bouleaux et constamment sablée» avec soin : de ces allées partent une infinité de sentiers qui conduisent dans l'intérieur du champ de repos. Les monuments y sont nombreux; il est peu de fosses qui n'aient au moins leur pierre, et les plus pauvres ont une croix ; car ici l'espace est vaste, et la dernière place qu'on doive occuper sur la terre, jusqu'à ce que le cadavre même ait perdu son nom, suivant la belle expression de l'orateur chrétien, cette place coûte peu : 5 roubles (20 fr.). Toutes les tombes sont ombragées de quelque arbre funéraire. Néanmoins on y voit peu de sapins. Les fleurs y abondent: les églantiers, les rosiers, le chèvrefeuille sauvage, les plantes à jets, caressent de leurs feuilles mobiles les pierres tumulaires, tandis que quelque grand Ixmlcau pleureur
SAINT-PKTEKSBOl Ml.
balance sur elles sa chevelure mélancolique. J'ai dit que la religion est touchante dans ce pays; aussi dès l'arrivée du printemps , lorsque les dernières neiges ont disparu , les tombes se couvrent-elles de fleurs nouvelles.
Je viens de décrire le cimetière deSmolensk, situé à l'extrémité de Vassili-Ostroff, dans la direction du nord-ouest. A son entrée, comme d'ailleurs cela est commun en Russie, s'élève une église qui porte son nom. Elle est là comme si la Religion attendait sur l'extrême frontière de ce monde, pour donner une dernière parole d'espérance à celui qui l'abandonne pour toujours.