‹ Voyage pittoresque en RussieChapitre 34 sur 45 · IU · texte numérisé non relu

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hospitalité qui est la plus belle vertu du sauvage , nous eûmes devant nous des mets abondants , qui no brillaient pas sans doute par leur délicatesse, mais qui n en parurent pas moins excellents à des estomacs condamnés depuis plusieurs jours au régime du thé et de la bouillie d'écoree.

Relégués à l'extrémité de la Sil)érie, sur les bords de la mer Glaciale, les Tchouktchas, chez lesquels nous étions parvenus, sont sans contredit les moins connus de tous les habitants de ces vastes contrées. Les seules relations qui existent entre eux et les Kusses se bornent à quelques échanges qui se font à Ostrovnoyë, I>etite ville du pays des Youkagh ires, à l'époque de la foire célèbre où se rend chaque année une affluence considérable de Sibériens de toute la partie septentrionale ; et c'est à peine si à de rares intervalles quelques Promichléniks aussi hardis, aussi entreprenants que notre ami Trétiakoff, se hasardent à visiter leur sauvage contrée, dans le but de se procurer parmi eux les dents de mammouths et de morses, dont ils sont abondamment pourvus.

Grâce à leur éloignement de la Russie, les Tchouktchas ont conservé leur indépendance, car on ne saurait dire qu'il soient sujets de l'empereur de Russie, bien qu'ils figurent dans la longue nomenclature des peuples auxquels commandent les successeurs de Pierre le Grand , et avec leur indépendance ils ont gardé leurs mœurs primitives dans toute leur pureté, disons mieux, dans toute leur barbarie. C'est surtout cette peuplade qu'il faut visifer pour avoir une idée complète de ce qu'étaient tous les habitants de la Sibérie avant que la conquête des Russes eût répandu parmi eux ces quelques lueurs de civilisation; qui, toutes faibles et incomplètes qu'elles soient encore, sont peut-être destinées, il faut l'espérer du moins, à devenir plus tard une lumière éclatante.

Les Tchouktchas sont essentiellement nomades, et ils errent continuellement dans une contrée dont les lîmites ont été singu-

1 Marchands iussop qui font Ip rommoive d'Mian?re nvet* les Sibériens.

lièrement rétrécies à la suite de sanglants combats qu'ils eurent à soutenir contre les Cosaques, conquérants de la Sibérie. Fiers de leur indépendance, ils méprisent les autres peuples et n'imaginent pas qu'il y ait au monde de sort plus heureux et de condition plus honorable que (le vivre en liberté, sous une tente que l'on transporte à sou gré, du produit de nombreux troupeaux de rennes qui leur fournissent abondamment de quoi se nourrir, se vêtir et se loger. — Que faut-il de plus, en effet? Et ces barbares auraient-ils raison? — Mais en gardant leur indépendance, lesTchouktchas ont aussi conservé dans leurs mœurs une sauvage rudesse trop souvent empreinte du cachet de la cruauté. Leurs coutumes, comme les lois de Lycurgue, condamnent à la mort l'enfant qui a le malheur de naître avec quelque difformité. Mais si les lois rigoureuses du législateur de Sparte méconnaissaient trop souvent les droits les plus sacres de l'humanité, elles rachetaient au moins cet outrage à la nature par le respect qu'elles imposaient pour la vieillesse. Chez les Tchouklchas, au contraire, tout vieillard que les infirmités de l'âge ont allai 1)1 i et qui n'est plus capable de supporter les fatigues de la vie nomade est regardé comme un être inutile qu'on égorge sans pitié. Cette barbarie a même tellement passé dans les mœurs de ces peuplades, qu'elle étouffe chez les individus le sentiment de leur conservation, et qu'on a vu souvent des vieillards demander eux-mêmes à leurs enfants, avec un stoïcisme étonnant, de mettre un terme à une existence devenue pour tout le monde un pesant fardeau. Au moment où nous arrivions au milieu de ces sauvages, on s'entretenait encore sous leurs tentes de la mort tragique d'un de leurs chefs les plus vénérés, qui, quelques mois auparavant, avait réuni autour de lui ses nombreux enfants, pour leur déclarer que, se sentant désormais incapable de continuer à la famille les services qu'il lui avait rendus jusque-là, il réclamait de leur piété filiale de le délivrer de l'existence. C'était en vain que ses enfants, pleins d'amour et de vénération pour lui, avaieut tenté de le détourner de ce sinistre projet. 11 était de-

meure inébranlable dans sa résolution, et ses enfants, convaincus que c'était pour eux un devoir sacré d'accomplir les désirs de leur père, avaient eu l'affreux courage de l'-égorger de leurs propres mains.

La barbarie de ces peuples va souvent jusqu'à immoler des victimes humaines dans les sacrifices qu'ils font à leurs horribles dieux, et lorsque, dans les grandes calamités, les chamans ont, comme jadis Calchas, demandé le sang d'une vierge pour apaiser le courroux de leurs dieux infernaux, il n'y a pas de considération, de rang ou de famille qui puisse soustraire la sauvage Iphigénie au couteau de ces sacrificateurs impies.

C'est surtout chez les Tchouktchas que domine le culte hideux du chamanisme : répandu avant la conquête sur la Sibérie tout entière, il a reculé peu à peu devant elle et se trouve maintenant à peu près renfermé dans les limites du territoire de cette nation. Qu'on n'aille pas croire cependant qu'il n'en reste aucune trace dans les contrées plus occidentales ; il en reste au contraire, et beaucoup. Nous avons même eu occasion d'en dire quelques mots dans le cours de ces récits ; mais chez les peuplades que nous avions visitées jusque-là, nous avions trouvé le chamanisme bien moins à l'état de culte organisé qu'à celui de superstition. Les chamans n'y sont plus en effet que des jongleurs plus ou moins adroits, qui jouent au milieu de ceux qui les entourent un rôle tout à fait analogue à celui des devins et des sorciers de nos campagnes du moyen âge. On les consulte bien encore pour retrouver un objet perdu, pour connaître à l'avance le résultat d'une entreprise, pour conjurer l'influence maligne des esprits infernaux, mais tout cela est loin de constituer une religion, et si leur influence occulte est encore considérable , ils n'ont plus au moins ni pouvoir ni caractère publiquement reconnus.

Les Tchouktchas, au contraire, n'ont point d'autre culte que celui dont ces abominables imposteurs sont les farouches ministres.

Ce qui distingue le chamanisme de tous les cultes connus, c'est l'absence presque complète de dogmes; celte religion n'est qu'un tissu obscur de superstitions absurdes et de quelques pratiques de magie empruntées la plupart du temps à des traditions aussi confuses que contradictoires. De cette absence de dogmes il résulte que les chamans ou ministres du culte n'émettent aucun précepte et n'enseignent au peuple aucun principe religieux. Ce bizarre assemblage des plus ridicules erreurs n'est l'œuvre d'aucun homme, mais plutôt un écho lointain et défiguré du bouddhisme de l'Inde mêlé aux superstitions barbares, produit de la nature déserte et sauvage de la contrée où elles ont pris naissance. Tout grossiers que soient les chamans et quelque inculte et bornée que soit l'intelligence de ceux auxquels ils s'adressent, ils ont cependant compris la nécessité d'expliquer l'existence du monde, et voilà comment ils s'y sont pris. Selon eux, un Dieu, qu'ils nomment Bouga, après avoir créé le ciel et la terre , rassembla du fer de l'Orient, du feu du Midi, de l'eau de l'Occident, de la terre du Nord, et en fit un homme et une femme dont la chair et les os étaient de terre, le cœur de fer, le sang d'eau et la chaleur vitale de feu. Lorsque le genre humain se fut multiplié, l'esprit des ténèbres, Boudinga, en réclama la moitié comme sa propriété. Bouga refusa de lui accorder les vivants, mais il lui promit de lui abandonner les hommes vicieux après leur mort, pour qu'il leur infligeât des peines dans l'enfer qui est situé au centre de la terre. A côté de cette dernière croyance, qui implique quelques notions élevées sur l'immortalité de l'Ame et la connaissance de la dualité de Zoroastre, Oromazc et Arimane, les chamans placent la théorie absurde d'un globe terrestre soutenu par une immense grenouille. Ces dogmes , tout stupides qu'ils soient , sont-ils encore complètement ignorés du vulgaire, et la connaissance en demeure spécialement réservée aux chamans. Et ce ne fut qu'en me faisant bien venir de l'un des principaux d'entre eux que je parvins à obtenir quelques renseignements à ce sujet.

Quoi qu'il en soit, chez les Tchouktchas les chamans sont en grande vénération, et leur position ne ressemble en rien à celles des misérables sorcière qu'on nous avait désignés sous ce nom dans les autres parties de la Sibérie. Chez ces peuplades n'est pas chaman qui veut ; non pas que ces prêtres y forment, comme dans l'Inde ou dans l'Egypte des Pharaons, une caste à part, mais il faut avoir pour ainsi dire été marqué au front d'un cachet particulier et avoir reçu du ciel ou plutôt de l'enfer une sorte d'inlluence secrète. 11 n'y a aucune manière d'instruire et de former un chaman, chacun d'eux est abandonné à ses propres forces, et s'initie et se perfectionne lui-même dans l'art des devins.

C'est surtout dans la jeunesse que se déterminent ces singulières vocations. Chez les Tchouktchas comme chez tous les peuples, il se rencontre des imaginations ardentes et impressionnables que le merveilleux enflamme et transporte. Ces jeunes imaginations, bercées dès l'enfance par les récits des vieillards qui ne cessent d'exalter la puissance des Esprits et le pouvoir dont ils revêtent les chamans, leurs délégués sur la terre, se prennent vite d'admiration pour cette occulte magie, qu'ils considèrent comme le don le plus précieux qu'un homme puisse recevoir des Êtres supérieurs. Ainsi préparé et l'imagination déjà disposée aux hallucinations, le jeune homme visite les chamans, il assiste avec le frémissement d'une secrète horreur aux transports convulsifs qui les agitent lorsqu'ils reçoivent l'inspiration. Tels dans les forêts de la Gaule nos ancêtres assistaient en tremblant aux sombres mystères célébrés par les Druides. De plus en plus désireux d'entrer en communication avec les êtres invisibles, il se prépare à leur redoutable visite par la solitude, le eélilwt, la méditation et par un régime irritant qui ne tarde pas à porter la flamme dans son sang et le trouble dans son esprit. Dans cet étal de surexcitation surnaturelle les visions tant souhaitées, les esprits infernaux revêtus de formes bizarres ne sont plus pour le néophyte des êtres imaginaires, il les voit devant lui, il reçoit leurs oracles, et son imagination en

délire arrive promptement à prendre pour des réalités les vains fantômes créés par son esprit malade. C'est là l'histoire de tous les illuminés et les extatiques depuis madame de Kriidner jusqu'à Rose Tamisier.

C'est ainsi que se forment les chamans, sans qu'il y ait la plupart du temps la moindre hypocrisie de leur part. Reste aloi-s à consacrer le nouveau chaman et à l'initier à la danse mvstérieuse ainsi qu'à l'art de tirer des sons particuliers d'une espèce de tambour nommé boubna. C'est toujours pendant la nuit et avec des cérémonies étranges que se fait la consécration.

Un chaman, parvenu au plus haut degré de l'exaltation, est pour un Européen un des spectacles à la fois les plus étranges et les plus fantastiques auxquels il lui soit donné d'assister, et ce n'est pas, quelque force d'esprit qu'on possède d'ailleurs, sans une vive impression qu'on se trouve en face d'un sauvage farouche qui, la pâleur sur le visage, le tremblement de la colère sur les lèvres, les yeux pleinsde sang et la bouche écumante, se livre aux mouvements convulsifs les plus désordonnés et les plus hideux, en même temps qu'il prononce d'une voix rauque et sépulcrale les invocations les plus étranges et qu'il accompagne ses paroles du son de son tambour reten tissant. Qu'on juge de l'effet que de pareilles scènes doivent produire sur l'esprit inculte de simples et naïfs sauvages.

Les Tchouktchas, quoique nomades, ne vivent cependant pas isolés ; leurs villages sont mobiles, il est vrai , mais toute la tribu voyage en même temps.C'est un coup d'œil des plus pittoresquesque celui qui est offert par un village ou campement de ces peuplades. Un village se compose ordinairement d'une quarantaine de tentes, plus ou moins, que l'on dispose autant que possible autour d'un grand arbre, auquel on adosse une tente plus grande et plus riche que les autres pour servir de demeure au chef de la tribu. Autour des tentes rôdent les rennes domestiques, ceux que le maître attèle à son traîneau et qui vivent avec lui presque dans une sorte d'intimité. Quant aux autres rennes, ils paissent en liberté dans la

toundra. A l'arbre où s'adosse le pavillon du chef sont suspendus les arcs, les carquois et les dépouilles des animaux tués à la chasse. La cuisine se fait le plus souvent en plein air à des feux allumés sur la neige et dans des chaudières où Ton met cuire de la viande de renne. Enfin, pour compléter le tableau, les Tchouklchas enveloppes dans leurs pelisses , sur lesquelles le givre étend une croûte de glace, circulent de coté et d'autre , ou bien assis près de leurs tentes sommeillent, par trente ou quarante degrés de froid, aussi nonchalamment qu'un lazarone qui ferait sa sieste quotidienne sous le magnifique dais d'azur que forme le ciel de la molle Parthénope.

Les tentes desTchouktchas sont fort remarquables; elles sont en peaux de rennes tannées avec soin, leur forme est celle d'un cone. Une première lente en renferme toujours une seconde, plus petite bien entendu et de forme différente. Cette seconde tente est de forme triangulaire et couverte d'une peau de renne double disposée de manière à ne laisser pénétrer ni jour ni air : on la nomme pologue. Elle est si basse qu'on ne peut s'y tenir qu'assis ou couché; on n'y entre et on n'en sort qu'en rampant. Au centre du pologuc, assez vaste pour coutenir toute la famille, se trouve une lampe constamment allumée le jour comme la nuit; elle est en terre et garnie d'une mèche de mousse enduite de graisse de baleine.

On se figurerait difficilement de quel atmosphère se trouve rempli ce pologue, dont l'intérieur n'a, dans la crainte du froid, aucune communication avec l'air extérieur. J'eus la curiosité d'en visiter un, et j'avoue que je fus peu tenté d'y faire un long séjour, tant j'avais le cœur soulevé par les miasmes putrides provenant moins encore de la fumée grasse qui s'échappait de la lampe que des émanations d'une dizaine de personnes qui se trouvaient réunies dans cet étroit espace et dans un état de complète nudité. La femme et la fille de mon hôte me forcèrent à m'asseoir auprès d'elles pendant qu'elles s'occupaient du soin de tresser leurs cheveux ruisselants de graisse. C'était, à ce qu'il paraît, une politesse qu'elles me fai-

saient ; mais ce fut bien pis quand , mettant le comble à leurs bontés, ces dames daignèrent m'offrir dans une écuelle de bois dégoûtante de malpropreté de la viande de renne bouillie sans sel, et me mirent à la main une pelote de graisse de baleine rance et puante qu'il fallait avaler en guise de pain. J'eusse donné beaucoup pour être transporté d'un coup de baguette magique chez Véfour, ou aux Frères Provençaux, ou tout simplement autour du chaudron de bouillie d'écorce que j'avais dévorée quelques jours auparavant avec un si furieux appétit; mais, vœu superflu! il fallut m'exécuter et faire entrer de force ces horribles mets dans mon estomac qui se soulevait de dégoût. Ce repas, auquel je ne puis encore penser qu'avec un frisson d'horreur, ne s'accomplit pas sans que mon hôte, qui me f aisait l'honneur de déjeuner avec moi, se prit à plusieurs fois à vanter le talent remarquable de sa femme qui savait donner à la graisse de baleine le degré d'àcreté que les gourmets du détroit de Béring estiment tant. Pour moi je sortis le cœur sur les lèvres, jurant , mais un peu tard, qu'on ne m'y pi en drait plus, et me demandant si la peine réservée dans l'autre vie aux seusuels disciples de Brillât-Savarin n'était pas d'être assis pour l'éternité devant un festin préparé par les mains de mon hôtesse.

Le lendemain de ce mémorable déjeuner j'assistai aux courses du pays. Ce n'étaient pas, comme à la Marche ou à Satory, des chevaux qui disputaient le prix, mais bien des rennes attelés à de légers traîneaux. Au signal donné, ces coursiers du pôle sxélancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la vaste plaine couverte de neige qui servait de stade, et je ne sus qu'admirer le plus de la légèreté de leur course ou de l'adresse des hommes qui les dirigeaient.

A la course en traîneaux succéda la course à pied, où les rivaux tirent preuve d'une agilité merveilleuse en franchissant en moins de rien un espace de plus de trois lieues à travers une neige profonde et sans avoir rien changé à leur costume ordinaire, si lourd et si incommode cependant, qu'un Européen qui en serait affublé ne pourrait faire dix pas de suite. Les prix , qui consistaient en

pelisses ornées de riches fourrures, furent distribués au milieu des éloges prodigués aux vainqueurs, et la féte se termina par un grand repas auquel la rancune que mon estomac avait vouée la veille à la cuisine tchouktchas ne me permit pas d'assister.

J'avais été si bien reçu par les femmes de la tente où j'avais fait visite, que pour leur faire politesse à mon tour je crus devoir leur offrir quelques grains de verroterie. Les femmes sont les mêmes partout, et mon cadeau (H merveille ; on s'en para sur-lechamp, et, pour me témoigner toute la reconnaissance qu'on éprouvait de mon galant procédé, trois femmes se mirent à exécuter devant moi une danse cadencée sur une mélodie rude et stridente, dans laquelle je ne distinguai que des contorsions affreuses accompagnées de grimaces épouvantables. Cet exercice chorégraphique ne se termina que par la lassitude des actrices, qui se laissèrent tomber à la fin les unes après les autres épuisées de fatigue et ruisselantes de sueur. D'après le conseil de Trétiakoff, qui connaissait depuis longtemps les goûts et les habitudes de ces charmantes bayadères, je leur offris, en guise de rafraîchissements, du Uibac et de l'eau-de-vie qui furent acceptés avec des transports d'enthousiasme. Grâce à cette politesse, je parvins à me concilier à peu de frais la bienveillance de toutes les dames de la tribu, à tel point que je suis convaincu que mon souvenir n'est point encore effacé de leur esprit, et que lorsqu'on s'entretient de moi sous les pologues c'est pour me proclamer le plus aimable voyageur qui ait jamais visité les Tchouktchas. Comme on le voit, en effet, je représentais assez dignement la France et soutenais honorablement la réputation de galanterie acquise depuis longtemps à mes compatriotes.

La pluralité des femmes est en honneur chez ces peuplades, et

il n'est pas rare de rencontrer des Tchouktchas qui ont jusqu'à

cinq et même six épouses.

Le genre de vie comparativement excellent que je menais dans

le v illage des Tchouktchas m'avait complètement remis des fatigues

S1BKKIK

de notre pénible voyage ; mais, craignant de m'endormir dans les délices de Capone, je saisis, pour continuer mes exenrsions, l'occasion d'une expédition prochaine que quelques Tchouktchas se proposaient de faire sur les bords de la mer Glaciale. Il s'agissait d'une chasse aux phoques, et il fut décidé que j'accompagnerais les chasseurs pendant que mon amiïrétiakoff resterait au village à soigner les intérêts de son commerce qui se trouvaient parfaitement bien de son séjour parmi ces peuplades.

Nous avions résolu de gagner le cap Chélagsk, et comme les chemins que nous avions à parcourir ne permettaient pas d'employer les rennes, nous partîmes pour notre expédition sur huit traîneaux tirés par des chiens. Les nartas ou traîneaux dont se servent les Tchouktchas sont légers et rapides, mais d'une forme longue et étroite qui ne laisse pas que d'être fort incommode. Le cocher y est fort mal assis; placé de coté et toujours prêt à sauter à terre à la moindre apparence de danger, il tient d'une main une courroie dont rextrémitéopposécest fixée au traîneau, et de l'autre un gros et long bâton garni de grelots qu'il agite pour diriger la marche des chiens, et sur lequel il s'appuie en cas de besoin. Quant à moi, ma position n'était pas plus commode; j'étais également assis de côté et, placé dans mon traîneau derrière le cocher, je devais aussi nécessairement faire preuve d'agilité et sauter à terre fort souvent pour remettre le traîneau sur la bonne voie.

Notre route, quoique pénible, ne fut signalée par aucun incident remarquable, si ce n'est que nous tuâmes un énorme ours blanc qui était parvenu à pénétrer dans notre camp, mais heureusement on s'aperçut à temps de sa présence, et on lui fit expier chèrement cette violation de domicile avant qu'il eut pu nous faire aucun mal.

Enfui, un soir, après avoir gravi une pente abrupte, je me trouvai au sommet du cap Chélagsk. De ce point élevé que j'étais venu chercher jusqu'aux extrémités de la terre, je vis s'étendre devant moi un horizon immense. Parties des vagues confins de

cet horizon, de majestueuses colonnes de feu montaient dans le ciel, tantôt eu le parcourant lentement, tantôt, au contraire, en le traversant avec la rapidité de l'éclair. De grands faisceaux lumineux se suspendaient à la voûte céleste comme autant de lustres éclatants décorant un pavillon sans bornes ; de ces centres de lumières s'élançaient de temps à autre dans l'espace d'immenses jets de tlamme qui, semblables à de rapides fusées, s'élevaient jusqu'au zénith, pour éclater ensuite comme des bombes d'artifice, et laisser tomber des hauteurs du ciel une magique cataracte de feux éblouissants. Tout cela n'était pourtant que la décoration du spectacle plus imposant encore qui se déroulait à mes pieds : car là de vastes champs de glace s'élevaient comme des îles lumineuses au sommet des vagues, et s'y heurtaient avec un fracas épouvantable, pour disparaître dans l'abîme couvert d'écume et reparaître ensuite sur le sommet de quelque nouvelle vague, mais ternies, souillées et couvertes de limon et de sable. De tous les points de l'horizon, la glace, jusqu'alors morte et immobile, s'ébranlait et se rompait en faisant entendre un craquement formidable dont le bruit se mêlait au grondement des vagues en courroux et aux sifflements des vents qui, semblables au souffle de Dieu, passait sur cette scène de sublime chaos pour lui donner à la fois le mouvement et la vie.

J'avais sur ma téte une aurore boréale, et à mes pieds la mer Glaciale qui commençait alors à briser sa prison d'hiver.

Kamtchatka. — Géoeraphie. — Climat. — Ville». — Commerce. — Asj>ect de la nature.

— Éducation spéciale des chiens du Kamtchatka. — Description d'un traineau. — Kamtchadales. — Origine anc ienne mais inconnue — Leurs mœurs et habitudes. —

— Leurs usages. — Leurs ustensiles. — Départ du Kamtchatka. — Retour en France.

Après^quelques jours passés sur les bords de la mer Glaciale, je revins aux lentes des Tchouktchas, où je trouvai mon ami Tré-

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tîakoff, tout disposé à faire route vers le Kamtchatka où il avait appris, chemin faisant, qu'il y avait quelques échanges avantageux à foire avec les naturels. 11 me fit part de son nouveau projet, et n'eut pas beaucoup de peine à me faire comprendre que je ne trouverais jamais une occasion aussi favorable de visiter un pays peu connu et cependant si digne sous plus d'un rapport d'attirer l'attention des voyageurs. Je me laissai tenter, et, cédant à ses instances, un beau matin je me retrouvai sur mon traîneau tournant encore le dos à l'Europe, et me dirigeant vers celte extrême province de la Russie d'Asie.

Je veux éviter de fatiguer le lecteur des détails d'un voyage dans le récit duquel il ne trouverait, la plupart du temps, que de fastidieuses redites, car les pays que nous parcourûmes, après avoir quitté les hospitaliers Tchouklchas, ressemblent beaucoup à tous ceux que nous avons déjà eu occasion de décrire. C'est la même nature, inculte et sauvage, le même froid, la même neige, la même manière de voyager et le plus souvent aussi les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, et je dirai presque les mêmes habitants. Mon intention est donc d'être aussi bref que possible et de ne tracer du Kamtchatka qu'une rapide esquisse destinée à mettre seulement en relief les particularités les plus remarquables et les traiîs les plus saillants de cette contrée.

Le Kamtchatka est cette grande péninsule qui touche aux côtes orientales de la Sibérie et s'étend au sud dans l'Océan jusqu'aux îles Kouriles. Elle forme la limite septentrionale de l'ancien monde. Presque ignorée jusqu'en 1696, elle fut en quelque sorte découverte à cette époque par Mososko, brave aventurier Cosaque, qui y pénétra à la tête d'une petite expédition composée seulement de seize soldats aussi intrépides que leur capitaine. L'année suivante le Kamtchatka comptait au rang des provinces de la domination russe et payait tribut à l'empereur.

Le Kamtchatka n'a pas été pour la Russie une conquête sans importance. Moins froide et plus riche que la Sibérie, celte grande

VOYAGK KN RUSSIE.

presqu'tle, qui ne contient pas moins de vingt-cinq mille lieues carrées et ne compte pourtant pas plus de huit mille habitants, est appelée sans contredit, dans un avenir qu'on peut prévoir, mais dont on ne peut néanmoins fixer l'époque, à prendre l'importance et le développement qui ne sauraient manquer à un pays aussi favorablement situé sous le double rapport maritime et commercial. Il suffît, en effet, de jeter les yeux sur la («rte pour comprendre combien ce grand pays, baigné à la fois par l'Océan et la mer d'Okotsk, peut off rir de ressources sur ses côtes den'elées de baies larges et profondes, tant aux bâtiments qui font le commerce avec la Chine, qu'à ceux qui préfèrent se livrer à b pèche de la baleine dont ces mers abondent. Les Russes ont depuis longtemps compris l'avantage qu'on peut tirer de cette pnn vincc, et malgré l'éloignement où ils s'en trouvent, éloignemeiit plus que triplé par la difficulté des communications, ils n'ont |sis moins fondé dans ce pays deux villes, peu importantes encore sans doute, mais qui sont en voie d'accroissement.

De ces villes la plus ancienne est Nijneï-Kamtchatsk (fias kamtchatsk), presqu'à l'embouchure de la rivière du Kamtchatka; elle est chef-lieu de district, mais ne possède encore que quelques centaines d'habitants. Petropavlosk, l'autre ville du Kamtchatka, est de fondation plus récente que Nijneï-Kamtchatsk; mais en revanche, elle est plus importante, tant par sa population qm* par son commerce, qui, depuis quelques années, comment* à prendre une grande extension. La compagnie des Indes-Orientales et la compagnie Russe-Américaine y ont établi des magasin» considérables, et c'est de ce port que partent, chaque année, de nombreux bâtiments pour explorer les mers voisines à la chasse de la baleine et du cachalot.

Moins maltraitée sous le rapport du climat que la Sibérie du nord, le Kamtchatka n'a guère de froids capables de faire descendre le thermomètre de Réaumur au-dessous de quinze degrés. 1^ moyenne du froid s'y maintient en hiver de cinq à douze degrés,

KAMTCHATKA

les froids de dix-huit degrés n'y sont que de rares exceptions. La saison d'été n'y dure guère que trois mois pendant lesquels on n'a point l'inconvénient des grandes chaleurs de l'été de la Sihérie; le chaud y est comme le froid , modéré et supportable, les belles journées ne voient guère le thermomètre monter au dessus de douze ou quinze degrés, quand il s'élève jusqu'à vingt c'est un fait extraordinaire.

Dans de pareilles conditions de climat, le Kamtchatka ne pouvait manquer d'être propre à la production , aussi son sol est-il en général d une grande fertilité. Les céréales d'Europe y viendraient parfaitement , mais la culture y est à peu près inconnue des indigènes et complètement négligée par les colons russes , qui ne viennent guère dans cette province éloignée que pour faire fortune et qui, en général, préfèrent le commerce à l'agriculture comme un moyen plus rapide d'atteindre le but qu'ils se proposent. Les pâturages surtout y sont magniHques; l'herbe y ondoie à grands flots comme dans les savanes de la Louisiane, et parmi les souvenirs qu'ont laissés dans mon esprit tant de merveilles entrevues pendant le cours de ma vie errante, l'impression produite sur moi par ces vastes plaines de verdure , n'est ni un des moins gracieux , ni un des moins imposants. Ce n'est pas, en effet, un spectacle sans charme et sans grandeur que celui d'une immense prairie, verte comme une émeraude, qui s'étend sans limite autour de vous, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, en présentant partout une surface unie comme celle d'un lac à l'eau dormante. Mais vienne le vent et la scène s'anime; son souffle, en passant au-dessus de la prairie, courbe l'herbe flexible; tout est en mouvement, et l'on voit se dessiner sur la plaine des vagues d'ombre et de lumière qui ressemblent à des nuages traversés et colorés par le soleil. Quelquefois le steppe varie dans son aspect : ce n'est .plus alors une terre unie comme la surface des eaux, mais c'est toujours cependant une prairie sans arbres et couverte d'une herbe luxuriante. Coupée çà et là par de légers accidents de 1er-

rains, la plaine offre à l'œil une suite d'ondulations parallèles, qui s'élèvent d'espace en espace comme des collines. Tout cela recouvert de la plus riche verdure. On dirait l'Océan après quelque horrible tempéle , lorsque le vent a soulevé les vagues écumeuses et hérissé de montagnes le dos de la plaine liquide. Et il semble, à voir ces monticules de verdure, que ce sont des vagues qui, tout d'un coup solidifiées et transformées en terre par quelque baguette magique, ont été condamnées à l'immobilité éternelle.

Mais c'est à peine si dans la solitude de ces vastes pâturages apparaissent de loin eu loin quelques troupeaux de chevaux , de bœufs et de moutons, que pousse devant lui un Cosaque à cheval et la lance au poing; le reste de ces trésors naturels, qui pourraient engraisser d'immenses troupeaux, est abandonné aux élans ou aux rennes sauvages par l'insoucieux et indolent habitant de ces contrées, qui préfère aux douceurs de la vie du laboureur ou du pasteur les rudes labeurs d'une existence consacrée à la pêche et à la chasse, bien que souvent cependant ces moyens soient insuffisants pour ses besoins les plus indispensables.

Le chien et le renne sont les seuls animaux domestiques que les Kamtchadales consentent à élever et dont ils veuillent se servir. Le chien est plus particulièrement employé à tirer les traîneaux, et c'est chez ces peuples qu'on a perfectionné pour ce genre de travail l'éducation de ces utiles animaux. Rien n'est rigoureux comme la manière dont on élève au Kamtchatka les chiens destinés à devenir des bêtes de trait. Mais si cette éducation sévère rend le chien plus propre à ce rude métier, elle détruit d'un autre coté, par son excessive rigueur, les qualités naturelles à cet ami de l'homme, en fait un esclave et lui en donne tous les défauts. Le chien du Kamtchatka joint en général à la duplicité l'amour du vol et le désir de fuir celui auquel il appartient. Comment en serait-il autrement? et quel attachement peut-il avoir pour un maître qui le maltraite depuis le jour de sa naissance jusqu'à

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celui de sa mort? Aussitôt que le jeune chien commence à voir clair, on le jette dans une fosse obscure où il demeure jusqu'à ce qu'il soit assez vigoureux pour être mis à l'essai. Alors on ï'atlèle avec d'autres chiens déjà dressés ; après cette première épreuve, ou le renferme de nouveau dans une fosse obscure d'où on ne le retire que pour lui faire subir de nouvelles épreuves, et cela jusqu'à ce que son éducation soit terminée ; les coups de fouets lui sont en tout temps beaucoup moins épargnés, on le pense bien, que la nourriture qui ne lui est jamais distribuée qu'avec beaucoup de parcimonie ; car, de peur de rendre les chiens moins légers à la course, ou les laisse toujours affamés.

Les traîneaux auxquels les Kamtchadales attèlent leurs chiens différent aussi, sous quelques rapports, de ceux dont on se sert dans loute la Sibérie du Nord. Ils se composent de deux morceaux de bois recourbés, et l'on a soin de choisir à cet effet un morceau de bouleau qui ait cette forme. On sépare ce bois en deux parts, et on les attache ensemble à la distance d'environ quarante centimètres, par le moyen de quatre traverses. Vers le milieu de ce châssis s'élèvent quatre montants, sur lesquels on établit le siège, qui est lui-même un vrai châssis d'un mètre de long sur un demi -mètre de large. 11 est fait de perches légères et suspendu par des courroies. Pour rendre le traîneau plus solide, on attache encore sur le devant un bâton qui tient par une extrémité à la première traverse et par l'autre au châssis qui forme le siège.

Les chiens sont attelés à ce tratneau par un collier formé de deux bandes de cuir de renne ou de veau marin, auquel sont attachés des traits qui passent entre les jambes de devant, puis se réunissent sur les épaules où elles se relient à une forte courroie fixée au traîneau. Le Kamtchadale conduit son attelage comme nous avons déjà vu (pie les Sibériens conduisent les leurs, avec un bâton crochu de trois pieds, garni de grelots qu'il secoue pour animer les chiens, criant onr/a s'il veut aller à gau-

che, kna s'fl tourne à droite; pour retarder la course, il laisse traîner un pied sur la neige; pour s'arrêter il y enfonce son bâton. Quand la neige est glacée, on attache des glissoirs d os ou divoire sous les semelles de cuir dont les ais du traîneau sont revêtus. Quand il y a des descentes, ou lie des anneaux de cuir à ces semelles. Le voyageur, assis les jambes pendantes, a le côte droit vers l'attelage. 11 n'y a que les femmes qui s'asseyent dans le traîneau le visage tourné vers les chiens.

Mais nous avons déjà tiop tardé à parler de l'habitant même du Kamtchatka, et peut-être est-ce lui que nous aurions dû mentionner en premier lieu; car partout où il se trouve, sous quelque latitude qu'il habite, dans les palais comme sous le chaume, dans l'état sauvage comme au milieu de la civilisation, à Paris comme au Kamtchatka, l'homme est toujours pour l'homme le sujet d Vtude le plus vaste et le plus utile.

Les Kamtchadales s'appellent eux - mêmes llelmen , c'est-àdire habitant du pays; leur langue a beaucoup de mois terminés comme ceux des Mongols-Chinois. Ces deux langues se ressemblent dans les déclinaisons et dans les mots dérivés, et il existe entre les individus des deux races une grande conformité de figure. Les Kamtchadales sont petits et basanés comme les Mongols, et comme eux aussi ils ont les cheveux noirs et la barbe rare. Leur visage est plat, et leur nez écrasé comme celui des Kalmouks.

Au reste, l'histoire est muette sur l'origine de ce peuple; rien n'indique quand et comment les premiers habitants ont pénétré dans cette presqu'île, et l'on ignore complètement quelles ont été les révolutions qui se sont accomplies sur ce point du globe si éloigné des pays civilisés. Seulement on est en droit de conjecturer, d'après des restes de canaux, des constructions en pierre, des pierres sculptées et chargées d'inscriptions, des tombeaux renfermant des armes et des bijoux précieux, tous objets qui ont été" découverts dans les environs de Petropavlosk et

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dans quelques autres parties de la péninsule, qu'il a existé une époque, perdue maintenant dans la nuit des temps, où le Kamtchatka possédait une population plus nombreuse et une civilisation plus avancée que celles qu'on y trouve de nos jours.

La religion des habitants du Kamtchatka fournit une preuve de plus en faveur de l'antiquité de leur origine. Car, bien que ceux d'entre eux qui n'ont point encore embrassé le christianisme soient adonnés aux pratiques superstitieuses du chamanisme, on trouve cependant encore chez eux d'anciennes traditions qui indiquent des idées religieuses plus élevées; et au milieu de leurs grossières idolâtries, on distingue le culte défiguré d'un Dieu tout-puissant, créateur du monde, nommé Kutka; le dogme de !" immortalité de l'âme a laissé également des traces dans leur esprit; et la croyance où ils sont que tous les animaux possèdent une Ame aussi bien que l'homme rappelle, en quelques points, le système de la métempsycose et tendrait à prouver que les anciens habitants de cette partie de l'Asie venaient primitivement des régions voisines de l'Inde, ou tout au moins avaient eu quelques rapports avec ses peuples auxquels ils avaient emprunté ses principaux dogmes religieux.

Mais si tout porte à croire que le Kamtchatka a eu des jours de splendeur et de civilisation, on est forcé de convenir que les misérables habitants qui errent maintenant sur ses plages incultés sont bien déchus de la gloire de leurs ancêtres; et non-seulement aujourd'hui les Kamtchadales ont oublié ces arts de luxe dont on trouve encore chez eux quelques anciens monuments échappés à la destruction, mais ils ignorent complètement les arts les plus indispensables à la vie. Sans blé, sans grains, sans farine, ignorant d'ailleurs l'art de faire le pain, ils suppléent à cet aliment par une sorte de pâte qu'ils font avec la chair de poisson. Cette grossière nourriture, qu'ils nomment zaal, se prépare de la manière suivante : on prend différentes sortes de jmisson, les espèces saumonées sont celles qu'on préfère; on découpe les pois-

sons en six parties, on en fait pourrir la tête dans des fosses pour la manger en poisson salé , on fait sécher le dos et le ventre à la fumée, la queue et les côtes à l'air; puis mêlant toutes ces parties dans un mortier, on les pile, et c'est cette espèce de pftte qu'on dessèche et qu'on mange tous les jours en guise de pain.

Un autre mets fort estimé de ces peuples est le caviar, qui , autrefois inconnu à l'Europe , se trouve maintenant à peu près chez tous nos marchands de comestibles. Le caviar se fait avec des œufs de poisson. Il y a trois façons de le préparer : on fait sécher les œufs à l'air, suspendus avec la membrane qui les enveloppe, ou dépouillés de ce sac et étendus sur le gazou. D'autres fois on renferme ces œufs dans des tuyaux d'herbes ou des rouleaux de feuilles et on les sèche au feu... Mais j'ai peur d'avoir l'air de rédiger ici le Parfait Cuisinier Kamtchadale, et je laisse de côté toutes ces recettes, dont personne , j'en suis sûr, ne sera tenté de faire usage, pour me borner à dire que les Kamtchadales se servent des mets que je viens de nommer en guise de pain. Leur viande est la chair des veaux ou des monstres marins; cette habitude constante de ne se nourrir que de poisson leur imprime une forte odeur de canard de mer, et ils sont aussi musqués par excès de saleté que l'on peut l'être chez nous par un excès de propreté.

Depuis leur contact avec les Russes, les Kamtchadales ont modifié leur costume pour en adopter un autre, qui se rapproche de plus en plus du costume de ceux-ci. Ils sont aujourd'hui vêtus d'une sorte d'habit court, qui leur descend à peu près jusqu'aux genoux, et par dessus lequel ils portent la kouklyanka, cette sorte de manteau de cuir dont nous avons donné plus haut la description. Seulement, comme ornement, ils ajoutent au collet de ce vêtement deux grandes pattes en fourrures, dont on se couvre le visage pendant le mauvais temps, sans compter un capuchon qui se relève par-dessus la tête. Ce capuchon, le bout des manches, qui sont fort larges, et le bas de l'habit, sont garnis tout autour d'une bordure de peau de chien blanc, à

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longs poils. Ces habits sont galonnés sur le dos et les coutures de bandes de peaux et d'étoffes peintes, quelquefois chamarrées de houppes de ni ou de courroies de toutes couleurs.

Sous cette casaque ou kouklyanka, les femmes portent une camisole et un caleçon cousus ensemble. Ce vêtement, qui se met par les pieds, se ferme au collet par un cordon passé dans une coulisse et s attache au bas du genou.

La chaussure des hommes consiste en bottines courtes. Les bottines des femmes sont plus hautes et montent jusqu'aux genoux. Cette chaussure est pour les Kamtchadales un objet de luxe, il y a des bottines dont la semelle est en peau blanche de veau marin, l'empeigne en cuir rouge et brodé, les quartiers en peau blanche de chien, et la jambe de la bottine en cuir sans poils et môme teint.

Les demeures des Kamtchadales sont des huttes de forme ronde en dehors quoique carrées en dedans. Une ouverture, pratiquée au-dessus du toit, tient lieu à la fois de porte, de fenêtre et de cheminée. Le foyer se place contre un des côtés, et Ton y ouvre un tuyau de dégagement à l'air pour chasser la fumée j>ar le trou de la toiture. On descend dans ces yourtes au moyen d'une échelle; il y a cependant au ras du sol une autre ouverture plus commode nommée toupana, qui sert aux femmes pour entrer et sortir. Passer parla cheminée est une marque d'honneur qui n'est réservée qu'aux hommes.

Rien de simple comme le mobilier que contiennent ces habitations. Quelques auges, quelques tasses en bois, des paniers, des bancs, des canots et des traîneaux, voilà tout ce qui constitue leur richesse et leur luxe. Mais tout simples et primitifs que soient ces objets, ils sont cependant merveilleux si l'on considère qu'ils sont faits sans le secours du fer ou des autres métaux. C'est avec un os de baleine, aiguisé sur la pierre, ou avec une hache informe taillée dans quelque dur silex que les Kamtchadales fabriquent tous les ustensiles dont ils se servent. Leurs couteaux

sont encore en cristal de roche taillés et pointus comme des lancettes avec des manches en bois, et les aiguilles qui leur servent à coudre leurs vêtements ne sont la plupart du temps que des os de zibeline amincis ou quelques arêtes de poissons. Il n'y a guère parmi eux que ceux qui se trouvent près des centres de population russes qui aient changé ces instruments primitifs contre d'autres plus commodes en fer et en acier que leurs voisins leur fournissent en échange de leurs précieuses fourrures.

Quoique construits avec des instruments si imparfaits, les canots des Kamtchadales n'en sont pas moins remarquables {>ar leur légèreté et leur solidité. Ces canots sont de deux sortes. Les uns sont faits à peu près comme les bateaux de pêcheurs russes, et l'on ne s'en sert guère que sur la rivière de Kamtchatka. Les autres, avec lesquels on va sur la mer à la poursuite du veau marin et des monstrueux amphibies dont les côtes sont peuplées, ont en général la proue et la poupe d'égale hauteur et les cotés bas et échancrés, ce qui les expose à se remplir d'eau sitôt que la mer est un peu forte. Les canots sur lesquels on se hasarde dans la haute mer ne sont pas entièrement en bois, ils sont assemblés avec des jointures en fanon de baleine qu'on calfate avec de la résine, de la mousse et une espèce d'ortie particulière au pays et qui y sert de chanvre; ces derniers canots ressemblent beaucoup aux camarom employés sur les côtes de l'Inde. Ces jointures flexibles ont pour but de donner à l'embarcation assez de souplesse et d'élasticité pour qu'elle puisse résister au choc des vagues et à celui des rochers, et qu'elle ne se brise pas sous les pieds de ceux qui la montent. Os canots sont nommés baidairx dans la langue du pays. Faute de bois, les Kamtchadales construisent quelquefois leurs canots entièrement en cuir de veaux marins, mais les canots faits avec cette matière, quoique doués d'une grande flexibilité qui les garantit du danger d'être brisés, ont l'inconvénient d'être à la fois lents à la marche et difficiles à conduire, aussi ne s'en sert- on généralement qu'à défaut d'autres.

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Le Kamtchadalc a des armes qu'il fabrique lui-même : ee sont l'are, la lance, la pique et la cuirasse. Son arc est fait de bois de mélèze garni d'écorce de bouleau, des nerfs de baleine servent à le tendre ; leurs flèches, qui n'ont pas moins de trois pieds à trois pieds et demi de longueur, ont la pointe armée d'un os affilé ou de quelque arête pointue ; elles sont empoisonnées pour la plupart, et font des blessures mortelles. Les lances sont armées comme les flèches d une seule pointe acérée; les piques sont au contraire garnies de quatre pointes et emmanchées au bout de longues perches.

La cuirasse ou cotte d'armes des Kamtchadales est faite soit en nattes, soit en cuir de veau marin. Ce cuir est à cet effet coupé en lanières que l'on tresse de façon à les rendre élastiques et flexibles comme de la baleine. Cette cuirasse couvre le côté gauche et s'attache au côté droit. Les guerriers s'emboîtent en outre dans deux petites planches dont l'une protège le dos et l'autre la poitrine.

Passons aux mœurs de ces peuplades : elles sont plus grossières encore que les objets dont ils se servent, et leurs inclinations ne diffèrent guère de l'instinct des animaux ; ils font consister le suprême bonheur dans les plaisirs corporels , dans l'oisiveté et dans la satisfaction des appétits naturels; ils sont, pour leur rendre justice, bons et hospitaliers, mais d'une sensualité brutale qui se trahit principalement aux yeux de l'étranger par leur gloutonnerie et l'indécence de leurs danses.

Les femmes des Kamtchadales, médiocrement fécondes, ont conservé la coutume impie et barbare de détruire elles-mêmes leurs enfants dans leur sein , quand elles craignent que la venue d'un nouvel hôte ne soit une charge trop lourde pour les ressources souvent insuffisantes de la famille , et cet usage odieux que les Russes, malgré leurs efforts, n'ont point encore pu faire disparaître, est une des causes les plus actives de la dépopulation du Kamtchatka, qui voit chaque année diminuer le nombre de

ses habitants. Sans aucune espèce de sentiment de pudeur, les kamtchadales qui consentent à devenir mères accouchent devant tous les habitants du bourg ou ostrog , sans distinction d'âge ni de sexe; aussitôt que l'enfant a vu le jour, les assistants le prennent dans leurs mains , le baisent , le couchent et font avec les parents toutes sortes de réjouissances. En général, par un pieux respect pour les morts, les pères donnent à leurs nouveau-nés les noms des parents qu'ils ont perdus , et ces noms désignent ordinairement quelque qualité particulière ou quelque circonstance singulière relative à celui qui le portail.

Malgré la grossièreté de leurs habitudes , la pudeur ne perd cependant pas tous ses droits sur les femmes des Kamtchadales. Quand elles sortent , ce n'est jamais que le visage couvert d'une sorte de capuchon qui tient à leur robe; et si elles viennent à rencontrer un homme sur leur chemin, elles se tournent de manière à le laisser passer sans lui montrer leur visage ; quand elles sont occupées dans leurs yourtes, et qu'il y a un étranger, c'est derrière un rideau qu'elles travaillent.

lueurs occupations consistent dans la fabrication des vêtements et de la chaussure qu'elles taillent et cousent seules, car les hommes rougiraient de manier l'aiguille ou l'alêne, comme font les Russes, dont ils se moquent. Ce sont encore elles qui préparent les peaux, qui rouissent et filent l'ortie, qui font des nattes, des paniers et aident leurs époux dans la préparation du poisson séché.

Pendant que les femmes se livrent à ces travaux, les hommes construisent les yourtes <lans lesquelles on habite pendant l'hiver, et les balaganes, huttes moins solides et moins chaudes qui servent pendant l'été. Ce sont eux encore qui fabriquent les ustensiles de ménage et les armes pour la guerre, qui préparent la nourriture et la distribuent à leur famille et à leurs chiens, et qui écorchent les chiens et les autres animaux dont la peau sert à faire des habits. Mais ce ne sont là, en quelque sorte, que des services secondaires, leur principale occupation étant la chasse et la j>eche, auxquelles

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ils ne cessent de se livrer avec ardeur tant que la saison le permet. La pèche ue se fait guère qu'en été et en automne, tandis que la chasse se prolonge, au contraire, beaucoup plus avant dans la mauvaise saison, et il n'est pas rare de rencontrer au cœur môme de l'hiver des chasseurs assis sur leurs rapides traîneaux à la poursuite de la zibeline, du renard et des autres animaux à fourrures.

Les peuplades sauvages se ressemblent toutes, et quand on a dit les moyens grossiers par lesquels elles parviennent à satisfaire les plus indispensables besoins de la nature, on a fait toute leur . histoire. Aussi ne me reste-t-il plus qu'à prendre congé des Kamtchadales en môme temps que du lecteur, et c'est ce que je vais avoir l'honneur de faire en peu de mots.

Après trois mois passés au Kamtchatka, je revins avec Trétiakoff à Saint-Pétersbourg par les mêmes pays que nous avions déjà |>arcourus ; je ne demeurai pas longtemps dans cette capitale de l'empire russe, j'avais hâte de revoir la France. Quelques jours donnés au repos suffirent pour me remettre de mes fatigues, puis j'embrassai affectueusement mon brave compagnon de voyage et je quittai la Russie pour retourner dans ma chère patrie, où j'arrivai enfin sain et sauf et d'autant mieux disposé à jouir des douceurs du luxe, de l'élégance et de la civilisation que j'en avais été pendant longtemps privé. Ce fut à Paris surtout, au milieu de cette brillante capitale du monde policé, que je fus à môme d'établir le contraste que forme avec les pays que j'avais parcourus l'heureux climat où le ciel a placé mon berceau; j'en ai appris à mieux apprécier les charmes de ma patrie et à la chérir davantage encore si c'est possible.

Peu de temps après mon arrivée à Paris, je fus rencontré sur le boulevard par un de mes amis que je n'avais pas vu depuis longues années ; je l'abordai par ces mots :

— D'où venez-vous ?

— De la Californie, me répondit-il. Et vous ?

— De la Sibérie.

— Ah!

— Et sans doute vous avez rapporté de ce pays de l'or, force poudre et force lingots.

— Mais pas mal; et vous-même, ajouta-t-il d'un air narquois, qu'apportez-vous de la Sibérie?

— Moi, j'ai visité dans le cours de mon long voyage bien des hommes et bien des climats. J'ai trouvé sons toutes les latitudes l'homme faible, misérable, et du berceau à la tombe triste jouet du destin et de ses propres passions. J'ai admiré partout, même sous le ciel du pôle, la grandeur et la magnificence de la nature, et je rapporte de mes voyages une conviction profonde de la grandeur de Dieu et de mon propre néant. N'aurais-je point trouvé en

• Sibérie mieux que vous en Californie?

Là- dessus nous nous quittâmes, et c'est également ici que je me séparerai du lecteur en lui laissant à méditer cette pensée qui est à elle seule toute la morale et toute la philosophie de ce petit livre.

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