VOYAGE EN SIBÉRIE ET AU KAMTCHATKA
Départ de Saint-Pétersbourg. — Trajet de Saint-Pétersbourg à Irkoutsk. — Kmbarqucmcnt sur la Lena. — Expédition d'Yermak. — Les Strogonoff. — Conquête de la Sibérie par les Ku*ses. — Races et peuplades diverses de la Sibérie. — Division territoriale. — Productions. — Animaux et végétaux particuliers à la Sibérie. — Mines. — Administration.—Villes principales.
Je ne sais plus quel homme d esprit de ee dix-huitième siècle, qui en comptait tant, rencontrant un jour sur la grand' route l'aventureux chevalier de Boufflers, l'aborda par ces paroles pleines d'à- propos : « Enchanté, chevalier, de vous trouver chez vous. » Mes amis, en pareille circonstance, pourraient m'en dire autant, car je suis très-fort de ces gens qui ne peuvent tenir en place, et je ne m'estime jamais autant chez moi que quand je me trouve à pied, à cheval ou en voiture, soit sur le sommet de quelque montagne, soit dans le fond de quelque vallée, ou bien encore quand je sens sous mes pieds le solide pont d'un navire qui m'emporte à pleines voiles ou à toute vapeur vers quelque île nouvelle ou quelque continent que je n'ai point encore visité. Par une disposition d'esprit et de corps qui m'est particulière, le repos m'ennuie, le bien-être me lasse, I immobilité me fatigue; j'étouffe dans l'enceinte des villes et sous le toit des maisons; l'inconnu m'attire comme l'aimant attire le fer, et j'ai
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besoin, pour respirer et vivre, de l'air libre du monde entier et des émotions sans eesse renaissantes qu'offrent au voyageur les ineidcnts de la vie errante et l'aspect toujours changeant du mo- .bile panorama qui se déroule sous ses yeux.
Semblable à ces pécheurs qui redisent chaque matin : « Encore aujourd'hui la joie et demain la pénitence, » chaque fois que j'entreprends un voyage, je promets à mes amis et je me promets à moi-même que celui-là sera le dernier; mais je ne suis pas plus tôt de retour, qu'oubliant mes résolutions et mes promesses, je repars encore pour quelque lointain climat, non sans avoir fait de nouvelles promesses et pris de nouvelles résolutions que je tiendrai probablement comme les précédentes, car l'habitude est si invétérée, que dans la peau mourra le renard; et je crains bien que quelque jour on ne me trouve grillé par le soleil de l'équateur, à moins pourtant que je n'évite cette triste fin en me faisant geler dans les glaces de l'un ou l'autre pôle.
En 1850, j'étais à Saint - Pétersbourg où m'avait conduit mon humeur vagabonde, et déjà, commençait à trouver que mon séjour se prolongeait trop longtemps dans cette brillante capitale, je m'interrogeais pour savoir de quel coté je dirigerais mes nouvelles pérégrinations, quand le hasard me mit eu relation avec un certain Ivan Trétiakoff, jeune marchand russe qui misait, avec la Sibérie, le commerce des pelleteries et des dents de mammouth, ivoire antédulivien que l'on exporte de ces contrées depuis un temps immémorial, et qui s'y rencontre encore à l'état fossile aussi abondant qu'autrefois. En m'entretenant avec Trétiakoff de cet étrange pays de la Sibérie où il avait déjà accompli plus d'un voyage, je fus pris de l'invincible désir de visiter une terre si curieuse- et si remarquable à tant d'égards et pourtant si peu explorée,et je fis à Trétiakoff la proposition de l'accompagner; il accepta aveejoie, mais sans me dissimuler pourtant que l'entreprise était périlleuse, et «pie nous aurions probablement à affronter bien des dangers, et à supporter des privations et des souffrances
de toute sorte dans les pays que nous allions parcourir, d alitant mieux qu'il entrait dans ses projets de pousser au nord de la Sibérie jusque sur les bords de la mer Glaciale, dans la partie du pays qui, moins exploitée que le reste par les marchands russes, offrait par cela môme à son commerce des chances plus avantageuses. Ces observations, dont je compris la justesse, ne purent cependant m'ébranler dans ma résolution ; je connaissais ïrétiakoff pour un homme aussi prudent que courageux, et qui joignait en outre à ces avantages celui de posséder parfaitement le pays ; je savais d'un autre côté, pour les avoir éprouvées en maintes circonstances, que je pouvais compter sur mes propres forces et sur ma persévérance; aussi, tout en remerciant mon brave Russe de ses officieux avis, je lui signifiai mon inébranlable résolution de l'accompagner dans son voyage.
Trétiakoff n'avait plus d'objections à m'opposer, il céda et nous nous occupâmes aussitôt des préparatifs de notre départ. Ils ne furent pas longs, car nous n'avions à suivre jusqu'à Irkoutsk qu'une grand'route parfaitement munie de relais de poste, et c'était seulement dans cette ville que nous devions nous occuper des arrangements nécessaires pour continuer notre voyage : désirant d'ailleurs éviter toute cause de relard, nous n'emportâmes que deux petits porte-manteaux, avec le linge et les habits indispensables, et nous partîmes en chariot de poste.
Nous quittâmes Péterebourg le 25 mars, et arrivâmes à Moscou dans les premiers jours d'avril ; en deçà de Moscou, jusqu'aux monts Oural, le débordement d'un grand nombre de rivières retarda beaucoup notre voyage, incident qui contraria vivement mon compagnon, mais qui ne fut pour moi, voyageur touriste, qu'une agréable diversion à la monotonie que nous eût présentée - sans cela la route que nous parcourions. Toutes les vallées se trouvaient, grâce à cette inondation, transformées en lacs immenses, du sein desquels sortaient, commedegigantesques roseaux, les arbres qui commençaient à verdir, et, du sommet des collines
sur lesquelles nous dirigions notre course, tout le pays présentait aux regards le magique aspect de jardins flottants sur l'eau.
A partir de Moscou, nous éprouvâmes plusieurs fois le printemps et plusieurs fois l'hiver, et il nous arriva souvent de sortir d une contrée où les arbres se couvraient de feuilles et les prés se paraient de fleurs, pour entrer sans transition dans d'autres régions encore recouvertes d'un épais tapis de neige. C'est ainsi qu'à Kazan nous avions laissé des jardins tout à fait en fleurs, un ciel pur, une température douce et môme chaude, et que nous retrouvâmes dans les monts Ourals le froid sévissant avec toute sa rigueur. Pendant tout le trajet que nous fîmes à travers ces montagnes qui séparent à la fois la Russie de la Sibérie et l'Europe de l'Asie, nous fûmes constamment suivis par des bandes de loups affamés qui ne nous firent cependant aucun mal, et ne purent même parvenir à effrayer des hommes aussi habitués que Trétiakoff et moi à être escortés dans leurs voyages par de pareils gardes du corps.
Mais les monts Ouraliens sont franchis, et déjà leurs sommets neigeux disparaissent peu à peu derrière nous, confondus dans leur brumeuse couronne de nuages. L'Europe s'éloigne, et l'Asie commence à se dérouler à nos yeux. Mais combien différente de l'Asie des contes arabes! de cette riche et voluptueuse contrée où la tradition biblique plaça le jardin fortuné d'Ëden, que l'imagination des poètes se plut à orner de tant de fictions brillantes et que le pinceau nous a si souvent représentée sous la forme gracieuse d une jeune tille mollement couchée au bord de quelque grand fleuve aux eaux transparentes et bleues, sous des berceaux de myrtes et d'orangers, et nonchalamment occupée à effeuiller de ses doigts délicats quelques-unes de ces fleurs brillantes qui ont donné leur nom à Rhodes la parfumée.
L'Asie que j'allais parcourir était loin de s'offrir à mon esprit sous des couleurs aussi séduisantes. Tout en elle, au contraire, portait le sombre cachet de l'horreur et de la désolation, et ce
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i h h ii même de Sibérie, qu'on ne prononce jamais sans un mystérieux effroi, frappait à tel point mon imagination que ce ne fut pas, je l'avouerai franchement, sans une sorte de terreur que je me vis ainsi séparé de l'Europe par une chaîne de hautes montagnes, et lancé presque seul dans un pays que je ne connaissais encore que d'après les préjugés du vulgaire et les récits exagérés des voyageurs, et que je me représentais par suite comme n'étant d'un bout à l'autre qu'un affreux désert peuplé de scélérats. Mais ces craintes ne devaient pas se réaliser ; car pendant tout le cours de mon voyage, je ne rencontrai de brigands nulle part, et ce ne fut que beaucoup plus tard et beaucoup plus loin que je me trouvai dans d'immenses solitudes pleines, en effet, d'horreur et de désolation.
La partie occidentale de la Sibérie, dans laquelle je venais de déboucher au sortir des gorges de l'Oural, présente partout aux regards une riche végétation, des champs bien cultivés, et offre aux voyageurs, sur ses routes entretenues avec soin, de grands villages bien construits et une sécurité à coup sûr plus complète que celle qu'on trouve dans les sierras de l'Espagne et dans les défilés de la Calabre. Ce qui met surtout, à mon avis, les routes de Sibérie bien au-dessus de celles des pays que je viens de nommer, c'est la cordialité et le désintéressement parfaits avec lesquels on nous recevait partout ; nous n'eûmes jamais à éprouver aux relais ni la moindre discussion, ni le plus léger retard. Tandis que l'on attelait de nouveaux chevaux à notre télègue et que nous nous chauffions dans l'intérieur de la maison de poste, nos bagages demeuraient sur le chemin, à la garde de la bonne foi publique, et s'il nous arrivait de témoigner quelque inquiétude à cet égard, on nous répondait que nous n'avions rien à craindre parmi les Sibériens; et c'était vrai.
Ce fut en voyageant de la sorte, et sans trop de fatigue, que nous atteignîmes successivement Tobolsk et Irkoutsk, les deux villes les plus importantes de la Sibérie, que je ne mentionne ici
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que comme étapes, mais sur le compte desquelles je reviendrai plus tard avec quelques détails. Plusieurs personnes que j'eus occasion de voir pendant le séjour d'un mois que je lis dans cette dernière ville s'efforcèrent, mais en vain, de me détourner du projet que j'avais formé de pousser mes excursions dans le nord jusque sur les bords de la mer Glaciale. Mais on eut beau me signaler les dangers sans nombre qui m'attendaient à Nijné- Kolimsk d'abord, puis sur les côtes de l'océan du pôle, et me représenter que je trouverais infailliblement la mort au milieu d'une contrée sauvage et désolée, couverte partout de toundras pénétrées de neige et de glaces, où le moindre danger que j'avais à courir était d'être à chaque instant exposé à manquer des moyens d'existence les plus indispensables, rien ne fut capable de me dissuader d'un projet que j'avais annoncé à Saint- Pétersbourg avec une sorte d'ostentation : mon honneur était engagé dans la question ; d'ailleurs j'étais trop avancé pour reculer, et j'étais bien résolu à ne pas m'arréler devant aucun des obstacles dont on cherchait à m'effrayer, persuadé que j'étais que ces obstacles n'étaient insurmontables que pour ceux qui n'avaient pas en eux l'énergique volonté que je sentais au dedans de moi.
Après un mois, donné moins encore au repos qu'aux préparatifs indispensables à notre expédition, M. Trétiakoff et moi quittâmes lrkoutskdans les premiers jours de juin, l'été étant la seule saison de l'année pendant laquelle il soit possible de s'aventurer dans l'Apre pays que j'allais parcourir. Peu après nous arrivâmes à Katchongsk, village à deux cent trente-six verstes d'irkoutsk, sur la rive gauche de la Léna, qui est navigable à partir de cet endroit. Là nous nous procurâmes un povozok, sorte de grande embarcation pontée à fond plat, et, après l'avoir chargé des différents objets d'approvisionnement dont nous nous étions
1 C'est ainsi qu'en SiWrie on nomme les marécages.
prudemment munis à Irkoutsk, nous nous y embarquâmes et nous mîmes à descendre la majestueuse Lena , l'un des plus grands fleuves du globe.
Mais pendant que notre bateau glisse à la surface de ce fleuve superbe entre deux rives escarpées du plus pittoresque aspect, tantôt emporté par la seule force du courant, tantôt aussi empruntant pour avancer le concours de la voile et celui de la rame, faisons rapidement connaître au lecteur les races nombreuses d'hommes qui habitent les pays que, depuis l'Oural, nous avons laissés derrière nous, et celles non moins diverses des climats que nous allons parcourir, et racontons d'abord aussi brièvement qu'il nous sera possible les événements qui mirent ces contrées hyperboréennes au rang des provinces de l'empire des tsars; débarrassés de ce soin, nous reprendrons ensuite plus allègrement le cours de notre voyage.
Quel fut le premier qui sut soumettre au joug de la domination les peuplades errantes des champs glacés de la Sibérie, nul ne pourrait aujourd'hui le dire d'une manière positive, car l'histoire est entièrement dépourvue de renseignements authentiques sur le passé de ces vastes contrées. Cependant, s'il faut ajouter foi à la tradition et à quelques obscui-es chroniques, le mahométan Ivak, prince de la tribu\des Nogaïs, gouvernait des hordes de Tatars, d'Ostiacks et de Vogoulitches fixés sur les bords de la rivière d'Ischim, lorsque, 'par une de ces révolutions si fréquentes alors chez ces peuplades turbulentes, il fut détrôné par un autre chef tatar nommé (ienghis. Trop fier pour se soumettre à la domination de l'usurpateur, le fils du prince détrôné, nomméTaïbouga, rassembla autour de lui quelques aventuriers auxquels vinrent bientôt se joindre un certain nombre de guerriers mécontents du nouveau régime ou restés fidèles à la famille de leur ancien chef; Taïbouga partit à la téte de ce petit corps d'armée pour conquérir les pays occidentaux. Ses armes eurent un si rapide et si brillant succès que ce fut à ce jeune guerrier que revint la gloire de fonder
le vaste empire qui devait prendre un peu plus tard le nom de Sibérie, de la ville de Sibir, qui fut bâtie par Mahmet, un de ses successeurs, à quatre lieues de Tobolsk, sur les rives du fleuve ïobol.
Quoi qu'il eu soit de ces données peu authentiques, toujours estil que cet empire ne fut pas de longue durée, et que ce fut un Cosaque rebelle, parti des bords du Don, qui entraîna la chutedece trône éphémère sans pouvoir y monter lui-môme.
En 1577, le tsar de Russie, Ivan Vassilévitch , ce prince auquel l'histoire a conservé le nom de Terrible, fatigué du brigandage et des pirateries que les Cosaques du Don exerçaient tant sur les rives de ce fleuve que sur celles du Volga et môme jusque sur les bords de la mer Caspienne, entreprit de châtier cette milice indisciplinée et d'arrôter ses désordres : la révolte fut générale chez les Cosaques; il fallut combattre, et les rebelles furent vaincus. Mais parmi ces chefs se trouvait un homme à l'âme vigoureusement trempée, un de ces héros à la manière des Breuuus gaulois, qui chassés de leur patrie allaient ailleurs en conquérir une nouvelle. Cet homme, capable des plus grandes entreprises et des plus fermes résolutions, était Yermak Timopheïtch (fils de Thnothée). Rassemblant les débris des insafgés, ce proscrit, eu quête d'une patrie pour lui et ses compagnons d'infortune, remonta le Volga jusqu'à l'embouchure de la Cama et fut bien accueilli par les Permiens. Chemin faisant, il avait recueilli des notions importantes sur la Sibérie, et, quoique les pays réunis sous cette dénomination générale ne fussent guère alors que la moitié de ceux que l'on y a compris depuis, il pensa qu'il pourrait y réaliser les desseins qu'il avait formés. Poursuivant donc sa route, il s'embarqua avec sa petite armée sur la rivière de Tchoussavaïa, (lui le porta sur le revers occidental du mont Oural, puis franchissant ces montagnes à la tête de six mille hommes déterminés, il tomba comme la foudre dans l'empire de Touran. Coutchoum-Khan léguait alors en paix sur ces provinces et sa domination s'étendait
depuis la crôte du mont Oural jusqu'au bassin du Ienisseï. Mais sa vaste puissance ne devait pas le sauver, et après quelques engagements partiels avec Yermak, il fut vaincu dans une grande bataille dont le succès fraya la route au vainqueur jusqu'à l'embouchure du Tobol. Une seconde victoire remportée par Yermak le rendit maître des rives de l'Oby et du Tobol ; la capitale de l'empire tatar, Sibir, ouvrit ses portes au brave Cosaque.
Après y avoir pris ses quartiers d'hiver, Yermak, dès que la saison le permit, se porta en avant jusqu'au campement des Ostiaks et des Vogouls de la Konda ; quelques autres succès signalèrent encore ses armes. Mais les fatigues, la disette et les maladies avaient, plus encore que les champs de bataille, affaibli son armée au point qu'il ne lui restait plus que cinq cents hommes. La position était éminemment critique, Coutchoum-Khan, le monarque vaincu, cherchait à se former une nouvelle armée, le Cosaque ne pouvait recruter la sienne qu'en Europe. Dans cette position périlleuse, le héros prit une résolution qui prouve combien il connaissait les hommes ; il envoya à Moscou un de ses officiers chargé de solliciter du tsar le pardon de son général et de lui faire hommage des pays conquis, en l'engageant à faire passer dans ces nouvelles possessions les forces nécessaires pour les conserver. Ivan n'avait pas oublié la rébellion des Cosaques, mais il était trop habile politique pour laisser échapper l'occasion d'étendre sa domination; il accorda tout ce qui lui était demandé, et l'envoyé revint en Sibérie accompagné d'une troupe de strélitz bien pourvue d'armes. Mais quand ces renforts arrivèrent, ils ne trouvèrent plus le héros. Pendant l'absence de son envoyé, Yermak avait appris que son adversaire, qui tenait la campagne, empêchait les marchands de la Boukharie de se rendre à Sibir pour y échanger contre des pelleteries les produits de l'Orient, et furieux de l'audace de celui qu'il avait tant de fois vaincu, il avait marché à sa recherche pour le vaincre une fois encore, malgré la supériorité numérique de ses troupes. Mais n'ayant pu rencontrer son adversaire, le Cosaque
s'était arrêté à l'endroit où l'Irtisch se divise en deux branches, et là s'était abandonné imprudemment au sommeil avec ses compagnons harassés de fatigue; ils s'étaient endormis pour la dernière fois, et pendant ce fatal instant de repos les ennemis les avaient surpris et les avaient tous massacrés; il n'en était resté qu'un seul qui était parvenu à s'échapper miraculeusement et avait apporté à Sibir la nouvelle de cet affreux désastre. Quant à Yermak, réveillé en sursaut au milieu du carnage des siens, il avait essayé de lutter pendant quelque temps contre le nombre de ses ennemis; mais désespérant d'échapper à ceux qui le pressaient de toutes parts, il s'était précipité tout armé dans l lrtisch, en prononçant ces paroles mémorables : « Quand on ne peut plus vaincre, il faut savoir mourir. » Et en effet il avait trouvé le trépas dans les vagues profondes du fleuve.
La mémoire de ce guerrier est demeurée chère aux Russes et surtout aux Sibériens, qui en ont fait un saint et qui célèbrent sa fête avec une grande solennité, ainsi que nous eûmes occasion d'en être témoins pendant notre court séjour à Tobolsk.
Heureusement pour les Russes, cette perte ne fut point irréparable. Le tsar envoya de nouveaux secoure; la conquête fut maintenue, et les successeurs d ivan Vassilévitch entretinrent constamment en Sibérie des forces suffisantes, non-seulement pour conserver cette possession, mais pour l'étendre graduellement. A mesure qu'on avançait, des fortins, élevés sur les nouvelles frontières, les mettaient à l'abri des attaques de tous les ennemis qui pouvaient les menacer. L'on cheminait ainsi lentement, mais sûrement; et comme on avait en même temps l'habile politique de ménager les peuplades conquises, et de ne leur imposer qu'un tribut très-léger en échange de la protection qu'on leur accordait, elles apprirent ainsi bientôt à eu apprécier les avantages.
Parmi les hommes qui contribuèrent le plus a étendre et à assurer la domination russe, il ne faut pas oublier de mentionner les Strogonoff.
Jacques et Grégoire Strogonolf étaient deux frères qui vivaient sous le règne de cet Ivan le Terrible dont nous avons déjà cité le nom ; riches marchands, depuis longtemps établis entre la Kama et la Dvina pour s'y livrer au commerce lucratif des pelleteries avec les peuplades sauvages des environs, ils avaient établi sur ces contrées une sorte de domination, et se trouvaient déjà, en 1572, assez puissants pour apaiser une révolte des Tchérémisses, des Ostraks et des Backhirs. Bientôt leurs vues se portèrent plus loin encore; ils obtinrent du tsar l'autorisation d'établir quelques forts sur le Tobol, et de faire la guerre pour leur propre compte. Il leur fut, en outre, permis d'exploiter les mines de fer, d'étain, de plomb et de soufre que le sol pourrait offrir. Dès lors, ils pensèrent à pousser leurs efforts industrieux au delà de l'Oural, et ce fut Siméon Strogonoff, leur successeur, qui le premier conçut l'idée d'organiser contre la Sibérie l'expédition où Yermak devait jouer un rôle si brillant, et trouver une mort à la fois si glorieuse et si déplorable.
A l'époque où nous vivons, la conquête de ce pays par la Russie est un fait depuis longtemps irrévocablement accompli; et l'empereur exerce une domination incontestée sur ces vastes contrées, qui, sous le nom général de Sibérie, renferment dans leurs immenses limites un territoire grand vingt fois au moins comme celui de la France, mais qui, malgré son immensilé, est cependant insuffisant pour nourrir les deux ou trois millions d'habitants qui y campent bien plutôt qu'ils ne le peuplent.
Telle qu'elle est aujourd'hui occupée par les Russes, la Sibérie comprend tout le nord du continent asiatique au delà de la Tatarie indépendante, de la Mongolie et de la Mantchourie. Ses limites sont : à l'ouest, la crête des monts Ourals; à Test, l'Océan oriental; au nord, la mer Glaciale; au sud, les chaînes des montagncs qui suivent à peu près la direction d'un parallèle s'étendant depuis les monts Ourals jusque près des côtes de l'Océan
En ne tenant pas compte des fractions de degré, les latitudes extrêmes de ce pays se trouvent être VJ° et 75°, et la différence entre les deux longitudes extrêmes n'est pas moindre de 130°. Sa superficie est évaluée à cinq cent quarante mille lieues carrées, et par conséquent elle est plus grande que toute l'Europe et que le quart de l'Asie continentale.
Sur cet espace immense, on ne compte guère, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, que deux millions et demi d'habitants, à peu près quatre par lieue carrée. Cette rare population est très-inégalement distribuée sur le sol, et les indigènes y sont en minorité. Là, comme dans le Nouveau-Monde, les conquérants se sont multipliés au préjudice de la race conquise, avec laquelle ils se sont confondus sur quelques points, mais pas assez cependant pour qu'on ne puisse reconnaître facilement partout les traces non encore entièrement effacées de leur différente origine.
Parmi les éléments de population qui sont venus tour à tour s'implanter et se superposer sur le sol de la Sibérie, figurent aujourd'hui en première ligne les Russes, Cosaques et autres colons d'Europe, qui habitent surtout les villes et les postes militaires. Ils descendent, pour la plupart, soit des soldats employés à la conquête, soit des criminels envoyés ici en exil. A ces deux classes se sont encore réunis des aventuriers, des paysans fuyant la tyrannie de leurs boyards, et des marchands ruinés en quête d'une fortune nouvelle. De semblables colons, s'enfonçant dans un vaste désert, en dehors des communications avec le monde civilisé , ne pouvaient que joindre à leur grossièreté primitive celle résultant du rude climat qu'ils habitaient. Aussi, sous le règne de Pierre 1er, les Sibériens passaient pour avoir des mœurs si sauvages que ce monarque ne crut pouvoir infliger aux prisonniers de Poltava un supplice plus rigoureux que de les envoyer en Sibérie. Ce furent ces braves et malheureux soldats de Charles XII qui, les premiers, introduisirent dans ces contrées sauvages
les usages, les arts et les manufactures d'Europe, et fondèrent, en 1713, à Tobolsk, une école où ils se mirent à enseigner l'allemand, le latin, le français, la géographie, la géométrie et le dessin. Les Polonais qui vinrent plus tard et dont quelques-uns habitent encore le pays, continuèrent cette œuvre de civilisation, pendant que d'un autre côté les officiers russes introduisaient dans les * villes de la Sibérie les mœurs et le luxe de Saint-Pétersbourg; et aujourd'hui, à Tobolsk et à lrkoutsk, on rencontre de brillantes toilettes, des voitures aussi commodes qu'élégantes, une douce sociabilité a remplacé la rudesse primitive des aïeux, on s'habille, on vit, on cause, on se visite comme dans toute autre ville de l'empire, et là, comme à Saint-Pétersbourg, comme à Londres, comme à Paris, il n'est guère de festiu qui se termine sans qu'on y fasse honneur aux produits mousseux du sol champenois.
Mais la civilisation un peu superficielle qui règne dans les villes de la Sibérie n'a point encore exercé son influence sur les peuplades qui errent dans ses vastes campagnes. Parmi ces peuplades nombreuses, la première mention est due, à titre d'ancienneté, à celles qu'on peut à bon droit appeler indigènes, puisque ni les annales de l'histoire, ni même les lueurs de la tradition n'indiquent l'époque de leur arrivée dans le pays ; et d'abord apparaissent les Toungouses, qui habitent tout à fait au centre de la Sibérie, sur les rives du Ienisseï, dont plusieurs affluents, portant le nom de Toungouska, attestent par cela môme l'antiquité de ces peuplades sur le sol où ils sont aujourd'hui fixés. Depuis les monts Allais jusqu'au voisinage de la mer Glaciale, cette race conserve, autant du moins que la différence des climats le permet, sa physionomie à part, sa langue et ses mœurs distinctes; on les divise en trois classes en raison uniquement des moyens de transport dont chacunedeces divisions fait usage : ce sont les Toungouses àrennes, les Toungouses à chiens et les Toungouses à cheval. Ces derniers, qui ne sont pas moins bons cavaliers que les Tatars et les Mongols au milieu desquels ils vivent, possèdent non-seulement des
chevaux, mais aussi des troupeaux de bêtes à cornes, et plusieurs d'entre eux, placés dans un climat plus favorisé que celui sous lequel habitent la plupart des autres indigènes, ont quitté la vie errante pour se livrer à la cullurc.
La religion de la majeure partie des Toungouses est encore le chamanisme, sorte de grossière idolâtrie entretenue par de misérables imposteurs, qui, sous le nom d'abiss ou chamans, exercent sur leurs esprits incultes la plus étrange influence à l'aide de sortilèges aussi ridicules que bizarres.
Après les Toungouses, et toujours au rang des peuplades indigènes de la Sibérie, il faut citer les Yakoutes et les Youkaguires, avec lesquels ils sont mêlés en partie. Cependant, malgré cette fusion, qui n'est pas complète, les Yakoutes et les Youkaguires ont conservé leur langue, leurs usages et surtout leurs croyances superstitieuses, qui ne laissent pas que de différer en bien des points de celles de leurs voisins.
Les Koriaks errants, race indisciplinable, adonnée au brigandage, ferme la liste des peuplades dont l'origine semble se perdre dans la nuit des temps.
Après ces peuples, considérés à bon droit comme les plus anciens habitants de la Sibérie, il faut placer les tribus finnoises, dont les migrations en Asie précédèrent les temps historiques de la Russie, en sorte que les annales ne peuvent en faire mention. Parmi ces tribus, la plus importante est, sans contredit, celle des Vogouls, dont les mœurs et les habitudes ont un cachet particulier. La chasse aux pièges dans les forêts étant presque leur unique moyen d'existence, chaque famille s'est isolée dans des cantonnements d'une étendue suffisante, en des lieux où le gibier abonde. Et de même que, si l'on en croit les naturalistes, on ne voit jamais deux paires d'aigles chasser dans le même canton, de même aussi on ne voit jamais deux familles de Vogouls tendre leurs pièges dans la même forêt; et c'est pour cette raison que , dans les contrées occupées par ces peupla-
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des , il n'existe point d'habitations rapprochées , de travaux communs ni de secours mutuels. Les Yogouls, à vrai dire, ne forment point un peuple , mais seulement des familles isolées.
Viennent ensuite les Samoyèdes, race d hommes qui occupe une partie de la Russie d'Europe jusque dans le gouvernement d'Arkhangel, en suivant les côtes de la mer (ilaciale, mais qui s'est surtout étendue dans la Sibérie, toujours en se rapprochant de la mer. Quelques hordes de Samoyedes ont cependant pénétré jusque dans l'intérieur des terres, et ont subi, en se mêlant avec les anciens habitants, des modifications telles qu'on les considère aujourd'hui comme des peuples distincts, telles sont les peuplades connues sous les noms de : Alators, Kaïbal, Kamaches, Karagates et Sagotes. Toutes ont beaucoup de ressemblance avec les Samoyèdes, dont elles ont conservé les habitudes et la langue, mais en les altérant néanmoins sous plusieurs rapports. La race primitive des Samoyèdes a souvent été assimilée aux Lapons, quoiqu'elle en diffère cependant d'une manière notable, tant par la tajlle que par la figure; les Samoyedes sont plus grands et moins laids que les Lapons, et il y aurait môme chez eux quelques jolies femmes, si leur accoutrement n'était pas si ridicule et leur saleté si repoussante.
Le môme reproche de malpropreté dégoûtante peut, du reste, être adressé à la plupart des peuplades dont nous venons de parler, et c'est pour cette raison sans doute que Pallas s'est obstiné à trouver l'étymologie du nom des Toungouses dans un mot mongol qui signifie sanglier ou cochon, et il faut reconnaître que si cette étymologie est peu vraisemblable, scientifiquement parlant, elle se trouve, d'un autre côté, pleinement justifiée par les habitudes de saleté que ces sauvages ont contractées.
Quant aux Tatars, bien que l'empire fondé par eux en Sibérie n'y ait pas subsisté longtemps, ils n'en sont pas moins demeurés en grand nombre sur la terre conquise par leurs ancôtres. Plusieurs peuplades de ces Tatars ou Turcs sont, en effet, répan-
dues dans la partie méridionale des gouvernements de Tobolsk, de ïomsk et d'Iennisseïsk; les plus reculés vers l'est sont les Biriouzes, les Katehinzi et les Beltyres. Ces trois dernières tribus, plus ou moins mélangées au sang mongolique, demeurent aux environs d'Abakan, rivière qui se jette dans le haut Ienisseï.
Ces peuplades tatares, qui ne sont ni plus intelligentes, ni plus civilisées que les peuplades d'origine différente dont nous avons déjà parlé, font en général de la chasse leur principale occupation ; quelques-unes d'entre elles cependant élèvent des chevaux et des l>œufs, et cultivent du millet et un peu de froment. La religion prédominante chez ces barbares est un reste de mahométisme mêlé de beaucoup de chamanisme. On trouve parmi eux des magiciens assez adroits, dont le costume ressemble à l'habillement français.
Deux peuplades tatares sont chrétiennes, ce sont celles de Tom et de Tchoulvm, habitant le bord des deux rivières dont elles ont pris le nom; elles ont été converties au christianisme par l'archevêque Philopheï.
La dernière des grandes races dont il nous reste à parler est la race mongolique, dont quelques tribus vivent en Sibérie sous la domination des Russes. Les Mongols de Sibérie portent le nom de Bouriaites ou Bourètes Barga-Rouratt. Ils ont peuple presque toute la province dïrkoutsket celle de Nertchinsk. Leur nombre ne s'élève pas à moins de soixante-quinze mille individus mâles. Semblables aux Kalmouks par les traits du visage, ils manquent en général de force et de vigueur, et, quoique peu sujets aux maladies, ils arrivent rarement à un Age avancé. Leur religion est un mélange de superstitions bizarres, dans lequel le ehamanisme joue le rôle le plus important.
Nous avons terminé la nomenclature des principales peuplades que renferme la Sibérie; il en existe cependant encore un grand nombre d'autres sur le sol de cette immense contrée, mais ce ne sonl toutes que des peuplades secondaires, se rattachant plus ou
moins aux grands types généraux que nous avons signalés plus haut, et nous croyons qu'il serait sans intérêt de les mentionner; nous pensons aussi qu'il est inutile de parler ici en détail des mœurs de tous ces habitants qui se ressemblent partout, à quelques légères différences près, et avec lesquelles le lecteur pourra faire plus ample connaissance quand nous reprendrons un peu plus loin le cours du voyage , pendant lequel nous nous trouverons constamment en contact avec plusieurs de ces petites nations.
Pour en finir avec ces notions générales qu'il était important dès l'abord de faire passer sous les yeux du lecteur, nous allons maintenant esquisser rapidement la physionomie de la Sibérie sous le triple rapport de la division territoriale, de l'administration et de la production.
La nature elle-même a divisé la Sibérie en trois grandes parties déterminées par les bassins des trois fleuves principaux qui l'arrosent. Ces trois fleuves sont l'Ob ou Obi, le Ienisseï et la Léna. Un grand nombre d'autres cours d'eau d'une importance secondaire traversent aussi ces vastes pays; mais il serait aussi long que fastidieux d'en donner ici la liste complète , et nous nous bornerons à citer encore l'Anabara, dont les rives paraissent être abandonnées aux rennes sauvages. L'Olenek, près duquel s'élève une petite ville. Le Kolima, de plus de trois cents lieues de cours, et l'indighiska , dont le bassin est encore plus spacieux que celui du Kolima. Tous ces fleuves se déchargent dans la mer Glaciale; quelques autres portent à l'Océan oriental le tribut de leurs eaux : tels sont l'Anadir, le Pengina et le Kamtchatka , dans la presqu'île de ce nom.
L'Obi et l'Ienisseï, qui parcourent du sud au nord la partie occidentale de la Sibérie, ne le cèdent pour l'importance qu'aux grands fleuves du Nouveau-Monde ; la Léna, sur laquelle il ne faut pas perdre de vue que nous sommes toujours embarqués, n'a pas, il est vrai, un cours aussi prolongé; mais plus large et plus majestueuse , coulant dans un vaste bassin qu'entourent de toute*
parts de hautes montagnes, elle porterait à la mer par son immense embouchure un volume d'eau qui égalerait au moins le tribut payé par ses rivaux, si les glaces qui obstruent éternellement une grande partie de ses eaux n'en enchaînaient forcément le cours.
Plaine sans bornes et sans accidents de terrain , à peine coupée çà et là par quelques montagnes d'une élévation médiocre, la Sibérie est mieux caractérisée par la description de ses eaux que par celle de la forme de son territoire. On y compte un grand nombre de lacs, dont le plus remarquable est le lac Baïkal. Ce lac, qui mesure cent cinquante lieues de longueur sur dix-huit de largeur moyenne, avec ses îles multipliées dont la plus grande n'a pas moins de seize lieues de long, et ses phoques qui les fréquentent, a l'apparence et la physionomie d une mer intérieure. La profondeur immense de ses eaux, leur transparence azurée, les tempêtes redoutables qui les soulèvent en vagues écumantes, ajoutent encore à cette ressemblance. Les peuplades qui habitent ses bords le considèrent d'ailleurs comme une véritable mer, et, dans leur respect exagéré et superstitieux, vont jusqu'à désigner le lac sous le nom de la Mer sainte, persuadés qu'ils sont, que s'ils avaient l'imprudence de le traiter de lac, le Génie qui commande à ses eaux ne manquerait pas de leur faire expier leur sacrilège par les plus effroyables tempêtes.
Les lacs, quelque nombreux qu'ils soient, ne sont cependant que la moindre partie des eaux stagnantes répandues sur le sol de la Sibérie ; des marais immenses, connus sous le nom de Toundras, couvrent un espace bien plus considérable encore. La pente du terrain est si peu marquée dans la plus grande partie de ces steppes sans bornes, et à la suite des fontes de neiges, les inondations s'étendent si loin, que l'été trop court de ces hautes latitudes n'a pas assez de force pour en faire évaporer le reste. De là des miasmes délétères durant la saison chaude, et ces nuées de mousquites qui devaient tant nous faire souffrir pendant le cours de
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notre voyage. Généralement les eanx de ees maréctiges sont saumâtres, et contiennent en grande quantité le sulfate de soude et le sel commun.
I^s montagnes de la Sibérie ne sont ni aussi continues, ni aussi élevées que pourraient le faire supposer les cartes, généralement assez inexactes, qu'on possède en Fi ance de ces pays éloignés, et les chaînes de l'Oural, non plus que celles des Allais, no sont point comparables aux Alpes ni aux Pyrénées ; leurs cimes sont même, à quelques exceptions près, si peu considérables que de grands arbres les couvrent jusqu'au sommet, si ce n'est cependant aux latitudes trop rigoureuses pour que la végétation puisse exister même dans les plaines.
Au pied des monts A haïs, dont nous venons de citer le nom, s'étendent desplames à perte de vue, qui, n'offrant aucun écoulement aux eaux , les laissent séjourner longtemps à l'époque de la fonte des neiges, et qui, durant la chaleur de l'été, sq couvrent d'eflïorescencc de sulfate de soude. Ce sol, privé de son eau de cristallisation, se réduit en poussière extrêmement fine que le vent disperse dans l'air et qui devient ainsi pour les yeux la cause des maladies les plus douloureuses. Les exhalaisons qui sortent de ces marécages sont plus malfaisantes encore et feraient incontestablement de la Sibérie un vaste tombeau pour tous ses habitants , si l'hiver ne venait par ses rigueurs corriger leur action léthifèrc.
Une autre cause d'insalubrité pour la Silnfrie, c'est la brusque transition de la température qui trans|>orte subitement d une saison à une autre. 11 n'est pas rare d'y voir, dans l'espace de quelques heures, le thermomètre de Réaumur monter ou descendre de vingt degrés, et l'on y est souvent, dans la même journée , brûlé par un soleil ardent et glacé par un froid tel que les frimas de nos hivers les plus rigoureux n'en peuvent donner qu'une faible idée. Ce serait, en effet, une erreur que de croire, comme on se le figure généralement, que le soleil n'a point de force sous
le ciel inclément de la Sibérie, et s'il est vrai de dire que le froid y est généralement excessif, il faut aussi reconnaître que daus certaines positions et dans certaines saisons, les chaleurs y atteignent un degré d'intensité qu'elles ont à peine sur les rives du Sénégal.
Malgré les rigueurs de son climat si peu favorable aux développements du règne végétal, la Sibérie ne laisse pas que de posséder cependant en grande quantité certains végétaux assez robustes pour résister à la violence et a la longueur de ses hivers; et les grands fleuves de ce pays, loin de n'arroser que des déserts stériles, sont souvent au contraire bordés par d'épaisses forêts de bouleaux, de saules, dormes, d'érables, de peupliers blancs et noii-s, de trembles, de pins, de larix et d'aunes, outre une quantité immense d'espèces différentes du genre sapin, parmi lesquelles il faut distinguer le cèdre de Sibérie, qui s'élève quelquefois jusqu'à la hauteur de quarante mètres , et dont les anneaux prouvent souvent un âge de cent cinquante à deux cents ans. N'oublions pas surtout de mentionner le peuplier-baumier, arbre particulier à ce climat, qui parfume l'air au loin et laisse transpirer une résine suavement odorante.
Pendant l'été si court qui vient les réveiller pour un moment de la torpeur dans laquelle les engourdit leur long hiver, ces contrées sauvages s'ornent de quelques belles plantes dont la plupart exhalent dans les airs un mélange de parfums qu'on chercherait en vain dans des contrées plus méridionales. Sans prétendre ici entrer dans des détails trop longs pour le plan de cet ouvrage, disons pourtant que c'est la Daourie qui réunit les plus intéressantes richesses de la flore sibérienne. Là les rochers sont colorés en pourpre et en or par deux espèces de rosages, par la viorne de Daourie, par l'abricotier sibérique, et le violier à fleuis rouges, et ces brillantes couleurs se détachant avec éclat sur un fond d'une blancheur éblouissante produite par les fleursdu poirier sauvage, de l'églantier, du sureau à grappes et de la spirée à
feuille de germandrée, offrent à l'œil les plus charmants tableaux. Au pied de ces arbres gracieux les anémones pulsatilles se fondent en mille nuances diverses , les pivoines à Heurs blanches étalent au soleil leurs couleurs argentées, tandis que les gentianes déploient leurs bannières bleues, et que la rhodiole, cette rose des marais, livre avec amour l'or éclatant de ses corolles à la brise qui vient en se jouant agiter ses longues tiges et donner au loin à la plaine l'aspect d'une mer aux vagues d'or.
Tant il est vrai que partout, même au fond de la Sibérie, la inain du sublime ouvrier se reconnaît à la grâce aussi bien qu'à la majesté de ses œuvres, et que le magique pinceau de Rubens lui-même serait encore impuissant à donner une faible idée des charmes de la nature dans le pays le moins favorisé du globe.
L'agriculture est peu en honneur en Sibérie, bien moins encore à cause de l'ingratitude du sol que par la paresse et l'incurie de ses habitai) ts ; car, s'il n'est que trop vrai que les trois cinquièmes de la Sil)érie ne sont susceptibles d'aucune culture, les parties du l>ays qui se trouvent au midi et à l'ouest sont d'une fertilité remarquable. Dans certaines contrées, l'orge multiplie jusqu'à douze fois et l'avoine jusqu'à vingt, le sarrasin y réussit parfaitement, et la plupart des graminées qui viennent en Europe croissent aussi dans le Midi de la Sibérie ; mais on n'y cultive guère que le seigle d'hiver, l'orge et l'avoine. Seuls, les Tatars, qui aiment le pain blanc, font venir avec peine un peu de froment. Rien de plus simple, ou, disons mieux, de plus barbare, que la manière doqt on cultive. Pour tous leurs grains, et principalement le sarrasin, les Tatars, après avoir défriché un steppe au moyen du feu et l'avoir ensemencé une première fois, abandounent ensuite à luimôme ce champ qui continue, pendant trois ou quatre années consécutives, à rapporter annuellement de dix à quinze pour un, sans qu'il soit nécessaire de renouveler les semailles. Les grains qni tombent de l'épi au moment de la récolte suffisent pour l'ensemencer ; mais comme d'année en année les mauvaises herbes
VOYAGE Ki\ RL'SSIK.
envahissent le terrain de place en place, le Tatar, au bout d'un certain temps, abandonne son champ pour en défricher un nouveau qu'il cultive de la même manière, sans qu'il lui vienne jamais à l'esprit, tant il est indolent et paresseux, qu'un peu de soin suffirait pour doubler et tripler ses richesses. La manière dont il récolte est aussi simple que son mode de culture, il bat le blé sur place, et brûle la paille pour n'avoir j>as la peine de l'emporter.
11 faut cependant rendre justice à qui de droit, et reconnaître que quelques peuplades s'adonnent avec intelligence à l'agriculture; les Bouriaites, par exemple, qui ont appris des Mongols l'art de fertiliser la terre par les canaux d'irrigation, ont su transformer en champs fertiles et en riches prairies un sol entièrement composé de sable et de gravier.
Le tableau de la Sibérie serait incomplet si nous omettious de parler ici des animaux qui occupent une si grande place et jouent un rôle si important dans ces contrées sauvages.
Au premier rang se trouve le renne, qu'on rencontre en Sibérie à l'état libre et à celui de domesticité. Dans ces deux états, le renne peut être considéré comme le plus grand bienfait de la nature envers les malheureux nomades des régions du pôle arctique. Réduit en servitude, le renne traîne son maître dans ses champs de neige et de glace, il le nourrit de son lait, lui lègue après sa mort sa chair pour se nourrir, sa peau pour se vêtir, et sans lui demander même, en échange de tant de services, au moins uue étable pour se mettre à l'abri des intempéries de l'hiver ; il se contente de quelques heures de liberté pour aller chercher sous la neige la mousse dont il fait presque sa seule nourriture. A l'état sauvage, le renne est encore la ressource la plus précieuse de l'habitant du Nord de la Sibérie, qui serait condamné à périr misérablement de faim sur une terre entièrement inculte, s'il ne trouvait dans la chasse de cet utile animal les moyens de subvenir à ses besoins les plus indispensables.
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Au second rang, comme animal utile, le chien de Sibérie, race particulière au pays, assez semblable au loup, dont il diffère cependant par ses longs poils d'un gris ardoise ou cendré. Il sert de bête de trait, non-seulement chez les Kamtchadales, mais encore chez les Toungouses, les Samoyèdes et quelques Ostiaks. 11 court avec une agilité extrême , mais farouche et difficile à conduire le chien n'offre à son mattre ni la sécurité, ni la docilité qu'il rencontre à un si haut degré dans le renne.
Le cheval, assez répandu en Sibérie, ne se trouve guère cependant qu'entre les mains des races tatares et des races d'origine mongolique.
Un animal particulier au pays que nous décrivons , c'est
l'argali, ou mouton de la Sibérie, animal de la taille du daim,
avec lequel il a au moins autant de rapports qu'avec le mouton ;
sa chair , qui a le goût de celle du chevreuil , est excellente à manger.
La Sibérie, autrefois le plus vaste parc de chasse du monde, était à bon droit renommée pour son gibier à fourrure, mais l'avidité des chasseurs commence déjà à épuiser cette ressource. Les animaux, objet d'une poursuite aussi active, disparaissent chaque jour de plus en plus, et l'on peut maintenant prévoir l'époque où l'on ne rencontrera plus dans les forêts désertes ni la précieuse zibeline, ni la blanche hermine, ni le renard noir, qu'on y trouvait jadis à foison.
L'ours blanc est le plus redoutable des animaux qui peuplent la Sibérie, mais il n'est pas la seule bête féroce qu'on y rencontre. L'ours brun n'y est pas plus rare, et l'on y trouve partout le lynx et le glouton. La panthère s'y montre également, mais seulement dans la province de Daourie.
Maigre sa vaste étendue, la Sibérie serait pour la Russie bien moins un avantage qu'une lourde charge, si ce pays si maltraité sous certains rapports n'était pas, sous le rapport minéral, un des plus richement dotés de l'univers. L'étain est le seul métal qui
manque à la Sibérie : ses mines de fer et de cuivre sont inépuisables ; les mines d'or et d'argent, incomparablement moins abondantes, ne sont cependant pas sans résultats. Une mine de diamants môme est ouverte ; mais ses produits n'ont pas répondu aux espérances qu'on en avait d'abord conçues. L'imprévoyance avec laquelle on a jusqu'à présent dépouillé les forêts, pour cul retenir les travaux de métallurgie, commence à amener la rareté du bois dans un pays où la rigueur du climat rend sa reproduction aussi lente que difficile. Déjà même, au sud, dans les Altaïs, on a cessé, faute de combustible, l'exploitation des mines d'or et d'argent, et nul doute que la môme disette ne se fasse bientôt sentir partout où les travaux sont poussés avec quelque activité, si l'on continue à ne brûler que du bois; mais déjà l'attention du gouvernement russe s'est portée sur cette importante question ; on commence à s'occuper de la recherche des mines de charl>on de terre, et tout porte à croire que ces recherches seront couronnées de succès : un pays aussi vaste ne peut manquer de recéler du charbon de terre dans ses montagnes, et principalement dans celles de l'est, où les terrains houillers se montrent à chaque pas.
Tel est, incomplet, mais cependant véridique, le tableau général de cette vaste partie de l'empire russe que nous voulions offrir au lecteur. Pour l'administrer, les Russes l'ont divisée , comme le reste de leurs possessions, en gouvernements et en districts ; mais une de ces divisions comprend une partie de la Russie d'Europe, et le chef- lieu du gouvernement, Perm, n'est pas en Asie. Dans ce gouvernement se trouvent, du côté de l'Asie, les villes d lekatherinenbourg, résidence du conseil des mines des monts Ourals et Irbitt, rendez-vous des marchands sibériens, russes, mongols, boukhares, persans et arméniens, qu'une foire célèbre réunit tous les ans, au mois de février.
Tout le reste de la Sibérie forme trois gouvernements qui portent le nom de leurs chefs-lieux : Tobolsk, Tomsk et Irkoutsk, et
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dont les limites respectives sont à peu près celles des bassins des trois grands fleuves.
Tobolsk, chef-lieu du plus occidental de ces trois gouvernements, a été pendant longtemps considérée comme la capitale de toute la Sibérie ; mais cette ville voit chaque jour décroître son importance et augmenter celle d'Irkoutsk, sa rivale. Tolwlsk est située sur la rive gauche de l'Irtich, vis-à-vis l'embouchure du Tobol, dont elle tire son nom; agréable, bien bAtie et considérable encore, quoiqu'elle ne soit plus même en Sibérie qu'une ville de second ordre, elle se divise en haute et basse ville. ta ville haute est sur une colline, à l'orient de l'Irtich ; la ville basse est dans la plaine, entre la colline et la rivière ; elles sont reliées ensemble par des degrés au nombre de deux cents quatre-vingt-dix. De nombreux clochers, qui s'élèvent principalement dans la ville haute, donnent de loin à cette cité un aspect magnifique, qui m'en imposa aussitôt que je la découvris de la route. C'est dans le Kreml que s'élève le palais du gouverneur, grand édifice d'un assez bel effet; les rues sont larges et pavées en poutres ; les maisons, propres et alignées, sont généralement en bois. En somme, Tobolsk, sans avoir rien de bien saillant, est cependant une jolie ville, surtout si on considère la latitude sous laquelle elle est placée. Chose merveilleuse, elle possède un théâtre où Kotzebue vit jouer ses pièces, et où M. Scribe pourra se procurer le plaisir de voir jouer les siennes, si jamais le hasard conduit en Sibérie cet illustre académicien. Nous eûmes, pour notre part, l'heureuse chance de voir sur ce théâtre la représentation du Mariage de liaison, et j'avoue qu'en dépit de la médiocrité des acteurs, je fus enchanté de retrouver, à une si grande dislance de Paris, ce souvenir gracieux de la patrie absente.
Bien moins ancienne que Tobolsk, la ville d'Irkoutsk n'était, à la fin du dix-septième siècle, qu'un petit fort palissadé, mais sa position avantageuse, à quinze lieues des bords du lac Baîkal, sur la rive de l'Angara supérieur, qui la partage en deux parties
m VOYAGE EN RISS1E.
égales, et près du confluent de -cette rivière avec l'Irkoutsk, y ont proraptement attiré des habitants et du commerce, et en ont fait en peu de temps la ville la plus importante de la Sibérie. Sa destinée cependant est loin d'être accomplie, et la rapidité de ses progrès don ne au contraire pour son avenir les espérances les mieux fondées. C'est à lrkoutsk que le commerce arrive, que les richesses affluent et s'accumulent, et que la population se condense ; déjà elle compte près de trente mille habitants. Elle est la résidence du gouverneur général de la Sibérie. I / industrie de cette ville est très-active ; elle renferme des manufactures de toute espèce et se trouve en outre le centre d'un grand commerce de fourrures, pour lequel la compagnie russe a un comptoir et de vastes magasins; c'est l'entrepôt général du commerce de la Russie avec la Chine qui fournit aux riches négociants d'irkoutsk leurs ameublements et les belles étoffes de soie dont leurs femmes aiment à se parer. En un mot, avec son activité, son bien-être, son industrie, sa richesse, ses mœurs élégantes et polies, son école de navigation, ses cours de langues orientales, lrkoutsk, Palmyre du Nord et, qu'on me passe le mot, oasis de civilisation, au milieu d'un désert de barbarie, paraît destinée dans l'avenir non-seulement à une haute prospérité commerciale, mais encore à l'honneur de porter, chez les peuplades qui l'entourent, les lumières qu'elle a naguère reçues elle-même des nations policées de l'Europe et de l'Asie.
C'est ici que s'arrêtent les notions générales que je croyais utile de faire connaître au lecteur. Je ferme donc cette digression, trop longue peut-être, et je reviens, pour n'en plus sortir, à mon voyage, sujet princi|>al de ces récils.
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Continuation de notre voyage. — Navigation wir la Lêna. — Écho de Tchéki. — Forêt incendiée. — Yakoutsk. — Moyens de transport. — Chasse aux argali*. — Sables mouvants. — Position fixe mais mauvaise. — Mœurs des Yakoutes. — Intérieur d'une yourte. — Costume de voyage. — Grands froids. — Tarinf. — Atelage de chien». — Chasse aux oiseaux. — Chasse aux rennes. — Pèche. — Famine trop commune en Sibérie.
On n'a point oublie sans doute que nous descendions la Lena sur un povozok qui, grâce au courant, nous emportait assez rapidement ; chemin faisant, nous rencontrions quelques voyageurs qui descendaient ou remontaient le fleuve : les premiers, sur des povozoks comme nous, les seconds, sur des angarkas, autre espèce de bateaux plus légers que les povozoks, et qui servent principalement à remonter le cours du fleuve, car la forme plate et la lourdeur de ceux-ci leur interdit la navigation en amont ; aussi ne s'en sert-on généralement que pour transporter à lrkoutsk les objets les plus pesants, et on les dépèce une fois qu'ils sont arrivés au lieu de leur destination. Pour faciliter la rapidité des communications, on a pris soin d établir, de distance en distance, des relais de rameurs où l'on a droit de prendre au- ' tant d'hommes qu'il y a de chevaux marqués sur la feuille de poste ou podovojna.
Sur une étendue de quatre cents verstes, de Katchougsk jusqu'à la station de Riga, la Léna coule à travers un pays montagneux couvert d'épaisses forêts, et dont les sites sont aussi pittoresques que variés. Les versants des montagnes offrent à l'œil des champs passablement cultivés, et des prairies parmi lesquelles sont groupées, d'une manière pittoresque, les huttes des habitants.
Entre Riga et la station de Oust-Koutsk, auprès de l'embouchure de la Kouta, on nous fit remarquer les ruines de la première baraque construite par les Russes en 1631, sur les bords
de la Léna, et l'on nous raconta comment ce fleuve avait été découvert, en 1628, par les Cosaques du Ienisseï, qui, descendus de l'Ydirma dans la Kouta à la poursuite des Yakoutes, nation alors indépendante, étaient entrés dans la Visouy d'où ils avaient enfin débouché dans la Léna.
Je ne voulus pas passer devant la station de Tchastyë-Ostrova sans visiter le fameux écho de Tchéki, et me procurer le plaisir de lui faire répéter cent fois de suite un coup de pistolet que je tirai à sou intention. Cet écho, aussi sonore que prolongé, est sans contredit le plus remarquable que j'aie jamais rencontré; les détonations s'y succèdent avec la rapidité et la régularité d'un feu de Hle, et le bruit devient parfois si fort qu'on croirait avoir dans les oreilles tous les canons d'un régiment d'artillerie.
Un peu plus bas que Tchastyë-Ostrova nous fûmes assaillis sur le fleuve par une tempête furieuse qui prit notre povozok en proue, arrêta le courant et nous empêcha d'avancer; nos bateliers, dans cette circonstance fâcheuse, eurent recours à un expédient aussi singulier qu'ingénieux : ils coupèrent sur les bords du fleuve cinq ou six troncs d'arbre de moyenne grosseur, qu'ils lièrent ensemble par l'un des bouts; puis, ayant attaché de grosses pierres à l'extrémité opposée, ils descendirent le tout à l'eau, par l'avant de l'embarcation, en le tenant suspendu à un câble d'un mètre environ de longueur. Cet étrange remorqueur n'était pas plus tôt plongé dans le fleuve que nous reprenions notre marche, ce qui me fut expliqué par cette raison que la tempête n'agissant qu'à la surface de l'eau, le courant n'était point interrompu à quelque profondeur, et qu'il y avait au contraire conservé assez de force pour agir sur les points de résistance que lui offrait cette masse de bois et de pierres.
A une centaine de verstes environ de Yakoutsk, nous fûmes frappés au milieu de la nuit par un spectacle d'une imposante grandeur. Nous nous trouvions voyager au milieu d'un immense incendie dont les lueurs rougeâtres, en se reflétant dans les ondes
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de la Léna, donnaient à ce large fleuve l'apparence fantastique de ce lac Averne, si célébré par les poètes. Ce n'étaient de toutes parts, sur les sommets des montagnes qui nous environnaient, que des flammes dévorantes dont les spirales empourprées se glissaient comme autant de moustrueux. serpents le long des grands arbres de la forêt; sous cette moi-telle étreinte les sapins se tordaient avec des craquements épouvantables, et laissaient échapper de leurs flancs entrouverts des torrents de résine fondue qui tombaient en crépitant dans la fournaise. Le vent qui agitait en sifflant ces longs squelettes décharnés et carbonisés semblait l'écho strident de quelque orchestre infernal donnant le branle à une bande de démons, dont les sombres profils se dessinaient en noir sur le fond éclatant d'un horizon tout en feu. Rien ne peut donner en ce monde une idée plus effrayante et plus juste à la fois de l'horrible séjour des damnés.
C'était une forêt qui brûlait sur une longueur de plus de cin quante kilomètres. Je fus profondément impressionné par ce grand spectacle, dont j'étais témoin pour la première fois, bien que ces sortes d'incendies se rencontrent fréquemment en Sibérie, on ils sont occasionnés le plus souvent par l'imprudence des voyageurs qui, après avoir passé la nuit dans une forêt, partent sans avoir pris la précaution d'éteindre leur feu de bivouac. On assure même que quelques-uns d'entre eux sont assez peu scrupuleux pour mettre volontairement le feu aux arbres, dans le seul but de chasser les moustiques à l'aide de l'énorme fumée qui s'élève toujours de pareils embrasements.
Ce ne fut qu'après vingt-cinq jours de voyage par eau que nous arrivâmes à Yakoutsk, petite ville peuplée d'environ quatre mille habitants. Yakoutsk est une ville septentrionale dans toute la force de l'expression ; percée de larges rues bordées de misérables maisonnettes en bois, elle n'offre au voyageur qu'un aspect triste, monotone et glacé. Bien que nous fussions au milieu de l'été, rien n'y attestait la présence de la riante saison de la ver-
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dure et des fleurs, et je crois qu'on y eût en vain cherché un arbuste ou même un brin d'herbe. Yakoutsk est établie sur un plateau nu et désolé qui s'appuie sur la rive gauche de la Léna ; c'est là que nous commençâmes à voir les vitres remplacées par des plaques déglace, que l'on soude dans le cadre de la croisée au moyen de neige et d'eau ; ce vitrage économique est du reste usité dans les hautes latitudes de préférence au verre et au talc, qu'un froid excessif fait souvent éclater.
Maigre sa physionomie morne, Yakoutsk n'en est pas moins le centre d'une partie considérable du commerce du Nord de la Sibérie, et les ventes et échanges de fourrures, de dents de morses et de défenses de mammouths, s'y élèvent ordinairement, dans le cours de chaque été, à une valeur de deux à trois millions de roubles, somme dans laquelle le commerce de la pelletet ie entre seul pour plus de moitié. Le commerce y est en général fait par des Russes qui se procurent les pelleteries chez les Yakoutes du voisinage, auxquels ils donnent en échange du tabac, des épiceries et quelques grossières étoffes. Tout Russe établi à Yakoutsk fait le commerce, le riche en grand, le pauvre eu petit, et l'on m'a assuré qu'il n'y avait pas dans la ville un seul Russe qui fût artisan. Les professions manuelles y sont toutes exercées sans exception par les Yakoutes qui l'habitent. Ces hommes industrieux, qui naguère encore ne s'occupaient que de la chasse et de l'élève des bestiaux, sont devenus en peu de temps d'habiles ouvriers, et ce sont eux seuls qui fournissent à la contrée les charpentiers, les menuisiers, les serruriers et autres ouvriers dont elle a besoin. Aussi habiles qu'intelligents, ils se font remarquer par leur probité et par leur amour du travail.
Il n'entrait dans les intentions de M. Tretiakoff ni dans les miennes de demeurer longtemps à Yakoutsk; aussi en partiraesnous quelques jours après notre arrivée, et aussitôt que nous nous fûmes munis chacun d'un Yakoute qui devait nous servir à la fois de domestique, de guide et d'interprète. Âpres avoir traversé la
l^iia en bateau, nous prîmes des chevaux sur l'antre rive, et nous commençâmes à nous enfoncer dans l'intérieur des terres.
Rien de plus pittoresque que notre convoi j il se composait de douze chevaux, dont quatre étaient montés, et dont les huit autres étaient chargés de bagages, Tous ces chevaux étaient attachés ensemble par une longue courroie de crin qui s'étendait de la tête de chaque cheval à celui qui le précédait, et nous formions ainsi une file d'une longueur fort respectable. Deux guides suffisaient à conduire nos douze chevaux j le premier, monté sur le cheval qui marchait en téte, dirigeait tout le convoi, que surveillait son camarade placé sur le cheval de Tan ière.
Nous cheminions ainsi depuis plusieurs jours, par des routes fort tristes, mais par un assez beau temps, quand il m'arriva une aventure qui faillit me coûter la vie.
Nous avions campé à la belle étoile, et quoique je fusse couché sur une peau d'ours, recouvert d'une épaisse couverture fourrée et auprès d'un excellent feu, je me réveillai de bonne heure transi de froid; je regardai le thermomètre, il ne marquait cependant que deux degrés au-dessous de zéro, température fort douce pour ces climats, mais qui, faute d'habitude sans doute, me paraissait nn peu rigoureuse pour une toilette faite en plein air. Le soleil commençait à peine à se montrer à l'horizon ; mes compagnons dormaient encore profondément autour de moi : il eût été cruel de les arracher à leur sommeil ; quant à me rendormir moi-même, il n'y fallait pas songer, et n'ayant rien de mieux à faire, je me mis à réfléchir qu'un bon quartier de venaison, bien cuit à point sur les charbons de notre feu de bivouac, ferait un mets d'autant plus appréciable que depuis quelques jours nous avions épuisé nos vivres frais et que nous en étions réduits à la chair fumée et salée. Je résolus, en conséquence, d'aviser aux moyens de procurer à mes compagnons cette agréable surprise, et m'armant de mon fusil, je sautai sur mon cheval et partis en quête de quelque gibier, non sans avoir pris soin de raviver le feu, dont la fu-
niée devait servir à me faire plus facilement retrouver le bivouac.
Mes recherches ne furent pas longtemps infructueuses, et au bout d'une demi-heure à peine j'aperçus deux superbes argaîis mâle et femelle qui paissaient tranquillement la mousse sans avoir l'air de se douter de rien. Mais, hélas! ils étaient encore loin de la portée de mon fusil. Le lieu où ils se trouvaient placés était un petit plateau découvert où il n'yavaitpasmêmeunmisérablcbuisson pour me cacher si j'essayais de les approcher; mon premier soin fut alors de mettre pied à terre, afin de me trouver moins en vue, et d'attacher mon cheval aux branches d'un jeune mélèze qui croissait près de là; après quoi je me mis à repasser dans mon esprit les différentes ruses que j'avais vu employer par les chasseurs des Alpes pour approcher les chamois ; mais, bien que ma mémoire m'en fournît en assez grand nombre, je n'en trouvais aucune qui fût suffisante pour des argalis aussi défiants que ceux que j'avais devant moi, car je les voyais à chaque instant relever la téte et regarder avec inquiétude autour d'eux, quand tout à coup je vins à penser au ruisseau qui serpentait à mes pieds et allait, en décrivant une courbe, tourner le petit plateau où paissaient mes deux argalis : c'était précisément le couvert dont j'avais besoin. En effet, ce ruisseau, qui roulait une eau limpide et peu profonde sur un fond de sable et de gypse, avait des rives peu élevées et qui ne se trouvaient guère qu'à trois pieds au-dessus du niveau de ses eaux. C'était juste assez pour me cacher; aussi, malgré quelques légers glaçons qui commençaient à hérisser la surface de l'eau, par un élan spontané que tous les chasseurs comprendront, je sautai brusquement dans le ruisseau et me mis bravement à en remonter le cours.
Ainsi que je l'avais prévu, je ne tardai point à arriver à une place où le ruisseau, après avoir couru parallèlement au coteau, faisait un coude et changeait brusquement de direction. Là je m'arrêtai et je regardai, sans me découvrir cependant ; les argalis n'étaient pas à plus d'une portée de fusil du ruisseau, mais ils se
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trouvaient encore trop loin du lieu où j'étais moi-même, et continuaient tranquillement à paître sans soupçonner encore le danger qui les menaçait. Tout était pour le mieux. Je me remis en marche. Cette manière de s'avancer n'était pas sans désagrément, car, outre que l'eau n'était rien moins que chaude, j'enfonçais dans la vase et j'étais forcé de me ployer en deux et de régler tous mes mouvements, sous peine d'effrayer le gibier. Mais j'en aurais supporté bien d'autres, excité que j'étais par mon amour-propre de chasseur d'une part, et de l'autre par le désir d'avoir à mon déjeuner un savoureux morceau de venaison.
Après avoir fait encore quelques centaines de pas, je me trouvai près d'un bouquet d'arbustes dont le feuillage, assez touffu pour me mettre complètement à couvert, ne l'était cependant pas assez pour m'empôcher de bien voir. Je me levai graduellement jusqu'au point d'où je pouvais tout apercevoir entre les tiges des arbustes. J'étais dans la bonne place.
J'épaulai mon fusil, je mis en joue, j'ajustai avec soin la femelle à la tête, et je tirai; l'animal fit un bond énorme, puis retomba lourdement à terre... 11 était mort.
J'allais sortir de ma cachette pour prendre possession de mon butin, quand je remarquai que le maie, au lieu de fuir, comme je m'y étais attendu, s'approchait de sa compagne, étendue par terre, et la flairait à plusieurs reprises. La pauvre bête ne se trouvait pas à plus de quatre-vingts pas de moi, et je pouvais facilement distinguer que son regard exprimait à la fois l'étonnement et l'inquiétude; mais tout d'un coup elle comprit sans doute l'affreuse vérité, car, renversant la tête en arrière, elle se mit à pousser des cris lamentables et à tourner en courant autour du corps de sa compagne immobile.
J'étais incertain de ce que je devais faire. Mon premier mouvement avait été de tuer le maie d'un second coup de feu, mais ses cris plaintifs m'avaient touché le cœur, et j'avais renoncé à mes projets meurtriers. Si j'avais pu m'attendra à ce spectacle vrai-
meut déchirant, je n'aurais certainement pas quitté mes compagnons pour cette chasse, que je regrettais d'avoir entreprise. Mais enfin le mal était fait ; cette pauvre bête était bien plus à plaindre que si je l'avais tuée, et je recommençai à penser que le mieux était de la dépécher à son tour pour l'empêcher de souffrir.
Mil par un sentiment de pitié cruelle, qu'il faut peut-être me reprocher comme une mauvaise action, je mis de nouveau mon fusil en joue, j'ajustai le second argali, et je fis feu d'une main tremblante.
J'étais vivement émotionné. Quand la fumée se fut dissipée, je pus apercevoir le pauvre bélier étendu sur le gazon, la tète appuyée sur le corps de son amie comme lui sans vie.
Je jetai mon fusil sur mon épaule et je me disposai à sortir du lit du ruisseau ; mais, à mon grand étonnement, j'étais retenu par les pieds, et mes jambes se trouvaient serrées comme dans un étau. Je fis un violent effort pour échapper à cette singulière étreinte, mais sans résultat; un second effort plus violent encore que le premier n'obtint pas plus de succès, et, au troisième, perdant l'équilibre, je tombai en arrière la tête dans l'eau.
Je parvins avec peine à me relever, mais ce ne fut que pour me convaincre que j'étais rivé à cette place plus fortement que jamais. Je tentais, pour me dégager, des efforts incroyables, mai» je ne pouvais remuer les jambes ni à droite ni à gauche, ni en avant ni en arrière, et je commençais à sentir que je m'enfonçais peu à peu. Je compris alors l'affreuse vérité : j'étais dans des sables mouvants.
Un frisson d'horreur parcourut tout mon corps. Je recommençai mes efforts avec l'énergie du désespoir; je tirais, tantôt d'un coté, tantôt d'un autre; je tordais mes genoux dans leurs rotules, mais en vain, toujours en vain ; mes pieds demeuraient fixés au sol ; ils étaient devenus inébranlables. Le sable, en se tassant autour de moi, avait pesé sur mes bottes et les avait tellement serrées sur mes jambes qu'il m'était impossible de les en ami-
cher, et je n'avais d'autre perspective que celle de m enfoncer lentement, mais infailliblement, comme si j'eusse été entraîné dans les entrailles de la terre par quelque monstre invisible. Cette horrible idée me glaçait d'effroi, et je me mis à appeler de toute la force de mes poumons ; mais qui pouvait m'entendre dans ces immenses solitudes, quand j'avais laissé mes compagnons à près d'une lieue derrière moi, et que le vent portait dans une direction contraire? 11 y eut pourtant mon pauvre cheval attaché au pied de la colline, dont les hennissements, en répondant à ma voix, vinrent encore ajouter à mon désespoir.
Je me penchais en avant autant que ma position gênante pouvait le permettre, et de mes doigts crispés par le désespoir, j'essayais d'enlever le sable, mais c'est à peine si j'en écorchais la surface, et d'ailleurs le peu que j'en emportais était aussitôt remplacé qu'enlevé.
Il me vint une idée : mon fusil, enfoncé horizontalement dans la berge du ruisseau, pouvait m'aider à me tirer de là; je le cherchai sans pouvoir le trouver : je l'avais lâché dans ma chute et il avait disparu sous le sable.
Je songeai à m'étendre sur le dos pour éviter d'enfoncer plus profondément, mais il y avait autour de moi deux pieds d'eau au moins ; c'était plus qu'il n'en fallait pour me noyer en quelques minutes.
J'avais perdu tout espoir, je n'imaginais plus rien qui put nie sauver, et j 'étais d'ailleurs incapable de faire désormais le moindre effort. Alors je tombai dans un anéantissement complet; tout, jusqu'à ma pensée, se paralysa en moi, je crus que j'allais mourir, et de fait pendant un moment je fus véritablement comme mort.
Cependant au bout de quelques instants je repris mes 6ens et fis un effort sur moi-même pour chasser la torpeur qui engourdissait mon esprit et pour reprendre mon énergie; je voulais faire bonne contenance devant la mort que j'attendais d'un moment à l'autre. Je relevai la tête et mes yeux rencontrèrent sur le coteau
les dernières victimes de ma cruauté; mon cœur se fendit à cette vue. Mon malheur était une punition de Dieu !
Contrit et repentant, je tournai mes regards vers le ciel, tremblant d'y trouver quelque signe de la colère divine, que j'avais attirée sur ma tête; mais non, le soleil brillait de son éclat ordinaire et aucun nuage n'obscurcissait l'azur de la demeure céleste. Dans ce moment, mes yeux toujours tournés vers la demeure de l'Éternel, je priai avec une humilité et une ferveur que seuls comprendront ceux qui se sont trouvés dans une position aussi désespérée que la mienne l'était alors.
Pendant que j'étais dans cette attitude, un objet vint fixer mon attention, j'aperçus dans l'air le vol d'un énorme oiseau. Je l'eus bientôt reconnu, c'était un ignoble vautour. D'où venait-il? Qui le savait ? Des hauteurs où il planait invisible aux regards de l'homme, il avait sans doute vu les deux argalis, et il arrivait à tire d'aile pour prendre sa part du festin que la mort lui avait préparé. Bientôt un second vautour, puis un troisième, puis tonte une troupe dessinèrent leurs noires silhouettes sur le fond bleu du firmament. Ils volaient en rond et en se rapprochant toujours graduellement de la terre; bientôt celui que j'avais aperçu le premier vint se poser à quelque distance de moi ; puis, après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur, il se dirigea avec avidité vers la proie qu'il convoitait.
En peu d'instants la terre fut couverte de ces hideux oiseaux, (jui vinrent se poser sur le corps des deux argalis, dont leur premier soin fut d'arracher les yeux avec des battements d'ailes qui témoignaient de leur horrible joie.
Puis vinrent les loups maigres et affamés, qui se glissaient en i-ampant à la manière des lâches, à travers les épines et les broussailles. Une grande bataille se livra entre eux et les vautours ; ces derniers durent céder la place, et les vainqueurs se ruèrent sur leur proie, qu'ils se disputèrent entre eux avec force morsures et force grincements de dents.
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Mais enfin les voilà partis; béni soil Dieu! et s'il faut mourir, au moins je ne périrai par sous leurs dents meurtrières.
Un peu soulagé lorsque ces scènes hideuses se furent évanouies, je sentis le besoin de voir une dernière fois la nature ; et cette campagne sauvage et désolée qui m'environnait de toutes parts me parut, à cette heure suprême où j'allais la quitter pour toujours, plus belle et plus splendide que les bords de la Seine, et môme que les rives si riantes de la Loire, doux pays où j'ai reçu le jour ; puis je tournai de nouveau les yeux vers le ciel, résolu d'attendre avec le calme de la résignation qu'il plût à Dieu de me rappeler à lui. Mais malgré mes efforts pour rester impassible, les souvenirs qui venaient assaillir mon esprit me causaient des redoublements de désespoir. Je pensais à mes plaisirs passés, à mes amis, à ma famille, à toi surtout, ma bonne mère, et mes regrets faisaient couler mes larmes.
Cependant mon cheval, toujours attaché à l'arbre où je l'avais lié le matin, commençait à donner les signes de la plus vive impatience; il frappait du pied la terre, et faisait retentir la vallée de ses hennissements répétés. Tout à coup, ô bonheur! d'autres hennissements lui répondent, j'entends le galop de chevaux qui se rapprochent, et bientôt je distingue mon nom : c'est Trétiakoff qui m'appelle, c'est lui qui vient à ma délivrance avec nos braves Yakoutes. On me jette une longue corde, je la passe sous mes bras, on l'attache à la selle du plus vigoureux de nos chevaux, on donne le signal, l'animal se met en marche, la corde se roidit et je me sens soulevé, j'étais sauvé!... Un instant après je tombais épuisé de fatigue et d'émotions dans les bras de Trétiakoff, qui m'arrosait de larmes de joie comme s'il eût retrouvé un frère.
J'étais resté six heures dans celte horrible position.
Cependant nous poursuivions notre route vers le nord, et les chemins, naturellement mauvais, étaient devenus presque impraticables à la suite des pluies torrentielles qui tombaient depuis plusieurs jours; il y avait déjà longtemps que nous n'avions dormi
sous un toit, et nous nous faisions à l'avance une véritable joie de passer enfin une nuit dans un lieu chaud et propre , car nous savions, pour l avoir appris de nos guides, que nous approchions d'une maison de poste. Mais nous avions compté sans notre hôte, ou plutôt sans notre hôtellerie ; aussi nous fallut-il décompter. Cette maison de poste, tant vantée par nos guides, n'était qu'une misérable yourte, remplie d'ordures de toute espèce, d'enfants malpropres et d'animaux que l'on y avait placés pour les garantir du froid : tout cela faisait un tel tintamarre, répandait une odeur si infecte et offrait un spectacle si dégoûtant que je n'ai jamais pu comprendre comment on pouvait vivre dans un pareil lieu. J'aurais voulu m'en éloigner, mais comme la pluie tombait à flots, force me fut de passer dans cet horrible gîte une des plus mauvaises nuits de ma vie , et je m'estimai heureux, quoique trèsfatigué, que le jour vînt enfin me permettre de sortir pour me remettre en route.
Nous étions alors au milieu du pays des Yakoutes, et nous commencions à rencontrer de temps à autre des villages où l'on a conservé toute la rudesse et toute la sauvagerie des mœurs primitives; je vais essayer d'en donner une idée. Les Yakoutes sont évidemment d'origine ta tare; les traits de leur visage comme leur langage l'indiquent suffisamment. Leurs habitudes sont celles des peuples pasteurs; leurs richesses consistent en troupeaux de chevaux et de bétes à cornes qui fournissent à la fois à leur entretien et à leur nourriture. Vivant au milieu d'immenses forets qui recèlent un grand nombre d'animaux à fourrures, et excités par les prix que les Russes mettent à ces fourrures, ils se sont depuis longtemps déjà adonnés à la chasse, dans laquelle ils déploient l'adresse la plus remarquable.
Cette double habitude de la vie pastorale et de la chasse les force souvent à supporter les plus grandes fatigues et les privations les plus rudes; aussi sont-ils singulièrement endurcis. Le froid les enraie si peu qu'on dirait qu'ils y sont insensibles, et,
sans prendre aucun souci de le combattre , ou les voit dans le cœur même de leurs hivers rigoureux entreprendra de longs voyages, sans se pourvoir de tentes ni de pelisses, et revêtus seulement de leur costume habituel. La couverture de son cheval s u Hit au Yakoute pour s'envelopper au bivouac, et j'en ai vu plus d'un, sa selle de bois sous la tôle en guise d'oreiller, une mince couverture passée seulement autour de ses reins, et laissant à découvert la majeure partie du corps, dormir en plein air, par un froid de vingt à trente degrés, d'un sommeil que dans nos opulentes cités on ne trouve pas toujours sous la soie et sous l'édredon. Ces hommes supportent la fatigue et la faim à un degré incroyable, et sont dignes à tous égards du surnom d'homme* de fer qu'on leur donne généralement.
Comme le sauvage du Nouveau-Monde, le Yakoute a la vue perçante et l'ouïe d'une subtilité remarquable, et ces qualités sont portées chez quelques-uns d'entre eux a un si haut degré, que certain voyageur assure avoir connu un Yakoute qui, en examinant le ciel, avait vu une grande étoile bleuâtre en avaler de plus petites et les vomir ensuite. C'était la manière dont ce sauvage rendait compte des éclipses des satellites de Jupiter, qu'il avait observées à l'œil nu. De pareils hommes, utilement employés, seraient sans doute une grande économie de télescopes pour les observatoires de Paris et de Greemvich. Mais tout en raillant ici l'exagération de mon confrère, j'ai bien envie de faire comme ces soi-disant esprits forts qui n'entendent jamais conter une histoire de revenants sans lever les épaules et rire de pitié, et qui finissent toujours par dire : « Cependant voici ce qui m'est arrivé,» et d'ajouter, à propos du Yakoute-télescope : « Cependant, voici ce que j'ai vu sous un autre climat. » A Maurice, ancienne tle de France, vivait, il y a peu d'années encore, un ancien marin que j'ai parfaitement connu, auquel on avait confié les fonctions de vigie, fonctions qui consistent, comme on sait, à signaler au port leb navires qui paraissent à l'horizon. Cet homme ne se servait ja-
mais de longue-vue pour remplir les devoirs de sa profession , el li en découvrait pas moins les navires à des distances incroyables, à tel point que plus d'une fois il lui est arrivé de signaler le mouvement des bâtiments sur la rade de Saint-Denis à l'île Bourbon, bien que cette rade soit séparée par une dislance de trente lieues marines du lieu où il faisait ses observations, et jamais ce qu il avait annoncé en pareille circonstance n'a manqué de se trouver vrai. Explique qui pourra de pareils phénomènes; c'est peut-être pour moi déjà trop de les citer.
Je reviens aux Yakoutes. Leur nourriture est la viande de cheval et de bœuf qu'ils mangent toujours bouillie; ils boivent avec délices le lait de vache et surtout celui de jument. Rien de plus simple, comme on voit, que la préparation de leurs mets, et leur ignorance culinaire est telle que l'art de rôtir les viandes et celui de cuire le pain leur sont complètement inconnus. Pour eux , la graisse est le mets te plus recherché, et ils ne trouvent point de plaisir comparable à celui d'en dévorer des quantités énormes : aussi rien n'égale la gloutonnerie avec laquelle ils avalent ce mets répugnant, quelquefois fondu mais le plus souvent cru. Le triomphe de leurs cuisiniers consiste dans la préparation d'un plat national qui n'est qu'une sorte de bouillie dans laquelle entrent comme ingrédients principaux le poisson, la farine, la graisse et l'écorce de mélèze râpée. C'est là le plat de cérémonie, le mets par excellence, et ils en mangent, quand l'occasion s'en présente, des quantités vraiment incroyables.
Les Yakoutes sont des fumeurs passionnés; leurs femmes ont comme eux contracté l'habitude de la pipe, et, comme ils ne se servent de préférence que du tabac le plus fort, qui est celui de Tserkask, et qu'ils avalent toujours la fumée , il en résulte souvent une espèce d'ivresse qui s'augmente encore par l'abus trop fréquent des liqueurs fortes. L'eau-de-vie est de toutes ces liqueurs celle pour laquelle ils ont la préférence la plus marquée, et c'est à l'acquisition de cette funeste boisson qu'ils emploient en
grande partie l'argent qu'ils reçoivent des Russes en échange de leurs fourrures.
Les Yakoutes, comme la plupart des peuplades de l'extrême Nord, ont deux espèces de demeures. L'une sert l'été et se nomme ourose : l'ourose est une grande tente de forme conique, - très-légère, faite d'écorce d'arbre appliquée sur un châssis; c'est sous cette tente qu'ils mènent la vie nomade et qu'ils habitent pendant qu'ils conduisent leurs troupeaux de pâturage en pâturage. La seconde demeure des Yakoutes est la yourte, ou habitation d'hiver, plus solide, mais moins transportable que l'ourose : la yourte est une grande hutte en forme de pyramide tronquée, qui consiste en un châssis revôtu d'une couche fort épaisse d'herbes, de glaise et de gazon. Les fenêtres se composent tout simplement de deux ou trois petites ouvertures de forme carrée, qui suffisent à peine pour répandre à l'intérieur un jour douteux, et qu'on ferme pendant les grands froids avec des plaques de glace. Les yourtes les plus somptueuses sont celles où le sol est recouvert d'un grossier plancher. Des bancs très-larges, disposés tout autour des murs, y servent à la fois de sièges et de lits. Dans l'âtre, qui occupe à peu près le milieu de la yourte, le feu est constamment allumé; c'est à cet âtre, qui sert à la fois de fourneau, de four et de cheminée, qu'on prépare les aliments. Les femmes restent chargées de ce soin pendant que les hommes sont occupés à la chasse ; le soir, la famille se trouvant toute réunie, c'est le moment où les anciens jugent les différends au milieu d'un auditoire qui crie, jure et se querelle, en s'enivrant de tabac et d'eau-de-vie.
Comme toutes les peuplades de la Sibérie, les Yakoutes sont superstitieux et crédules, et ont la plus grande confiance dans les ridicules pratiques de leurs chamans, qu'ils ne manquent jamais de consulter dans toutes les circonstances un peu importantes, et bien qu'ils soient baptisés pour la plupart et qu'on ait traduit en leur langue plusieurs fragments de l'Évangile, il n'y en a guère parmi eux qui aient quelque idée claire du christianisme, et le
baptême n'est pour le plus grand nombre qu'une simple formalité sans signification, qui ne les empêche pas de se livrer aux pratiques de T idolâtrie la plus grossière.
Les Yakoutes ont conservé un usage qui leur est du reste commun avec tous les sauvages de l'ancien comme du nouveau monde, c'est celui du tatouage. J'eus occasion de voir pratiquer cette opération sur un enfant de six ans : c'était une petite fille. La mère de cette pauvre petite, après avoir pris de la craie noire, l'écrasa et la délaya avec sa salive sur une pierre à aiguiser, passa un fil ordinaire dans cette craie ainsi délayée, et cousit point par point sur le visage de la malheureuse enfant les figures qu'elle voulait y tracer, en faisant jwsser dans tous les points le lil noirci. Pendant cette douloureuse opération, on voyait le sain? couler le long des joues de la petite martyre, que son père tenait sur ses genoux; en moins d'une demi-heure le visage enfla, et continua ainsi à se tuméfier pendant deux ou trois jours, après quoi la suppuration s'établit, mais ou m'assura que cela ne serait rien, et qu'au bout d'une douzaine de jours l'enfant serait parfaitement guérie et qu'elle aurait pour la vie sur le visage des figures ineffaçables. Que de mal pour se rendre hidenx l
Comme l'Arabe du désert avec lequel il a plus d'un rapport, le Yakoute est hospitalier, et sa tente n'est jamais fermée à l'étranger qui vient y chercher un abri ; mais, comme l'Arabe aussi, il est dissimulé, querelleur, insociable et vindicatif ; jamais il n'onblie une injure, et les sentiments de haine et de vengeance se transmettent chez lui dans les familles, comme un triste et sanglant héritage. J'ai dit que le Yakoute est insociable, et en effet, passé le village de Verkho-Yansk , je traversai souvent des espaces de deux cents verstes sans y trouver d'autres habitations que quelques yourtes isolées les unes des autres, et je fus à même de me convaincre, tant par l'aspect du pays que par les renseignements qui me furent fournis, que la cause de cette dispersion était bien moins dans le manque de pâturages que dans le ca-
ractère de cette peuplade,, et que c'est uniquement par sauvagerie et par haine du voisinage que les Yakoutes placent ainsi leurs demeures à d'aussi grandes distances les unes des autres.
Cependant plus nous avancions dans la saison et dans le Nord du pays, plus le froid devenait intense. I.e thermomètre inarquait déjà vingt-neuf degrés au-dessous de zéro et menaçait de descendre beaucoup plus bas encore. Nos vêtements, tout chauds et tout fourres qu'ils étaient, devenaient insuffisants , et il nous fallut songer à nous accoutrer à la mode du pays et à endosser le costume complet des voyages d'hiver. Rien de plus grotesque que notre équipement. Nous avions par dessus nos habits ordinaires une sorte de large jaquette en renard polaire, à laquelle se rattachait un couvre-poitrine également fourré; nos cuisses étaient passées dans de larges chiravars en peau de lièvre; nos pieds et le bas de nos jambes étaient protégés par une double paire de bas en peau de renne chamoisée, que recouvrait complètement une lourde paire de bottes fortes en cuir de renne. Nous voilà déjà pas mal empaquetés, cependant je suis loin d'avoir énuméré toutes les pièces de notre costume : comme cavaliers, nous avions en plus d'énormes genouillères fourrées, et nous étions drapés dans une sorte de chemise ou manteau qu'on nomme kouklyanka, qui se compose de deux peaux de renne, dont l une a le poil tourné en dehors et l'autre eu dedans. Ce vêtement est à manches et se fixe à la taille au moyen d'une ceinture. Le visage a son costume aussi bien que le corps ; il y a pour chacune de ses parties, le nez, les lèvres, le menton et les oreilles, des pièces particulières destinées à les couvrir, sans compter un gigantesque bonnet de poil qui recouvre le tout et dans lequel on fait entrer la tête jusqu'aux épaules. Ajoutez à cela de larges gants traverse* par une fente qui nous permettait d'en retirer les mains en un clm d'œil, et de les y replacer de même, et vous aurez enfin l'énumcration complète des pièces de notre costume, qui ne pesait pas moins de quarante livres, sans y comprendre pourtant ni notre fusil en
bandoulière, ni notre grand couteau de chasse attaché a la ceinture à côté d'une grosse pipe allemande, non plus qu'une l*oîte en écorce d'arbre, contenant le briquet et la provision de tabac.
Malgré l'embarras d'un pareil costume, je finis par m'y habituer et surtout par comprendre combien il était indispensable lorsque nous arrivâmes à avoir jusqu'à quarante degrés de froid et môme quelquefois davantage. Qu'on n'aille pas croire au moins que toutes ces précautions pussent suffire à nous garantir, car la température nous faisait éprouver au contraire des souffrances dont il est difficile de se faire une idée sans les avoir éprouvées soi-môme. C'est à peine si en voyageant pendant ces journées pénibles nous trouvions le courage de sortir de temps en temps nos lèvres de dessous notre vaste collet montant en fourrure, pour respirer un peu d'air frais ; car cet air était rendu tellement âpre par le froid que chaque aspiration nous occasionnait à la poitrine et à la gorge une sensation aussi douloureuse qu'insupportable. Nos chevaux ne souffraient pas moins que nous; nonseulement ces pauvres bétes avaient la plus grande peine à avancer au travers d'une neige assez haute pour recouvrir un homme, mais encore, comme les bords de leurs naseaux se garnissaient de glaçons, il arrivait un moment où ils ne pouvaient plus respirer; nous étions avertis de cet accident par un hennissement douloureux et un tremblement de tête convulsif, et nous nous empressions alors de descendre et de les secourir, sans quoi ils n'eussent pas tardé à être étouffés.
Parmi les obstacles qui entravèrent souvent notre marche, je dois signaler les tarini , phénomène remarquable et tout à fait particulier à ces contrées hyperboréennes. Le sable dont se composent les nombreuses collines dont le pays est parsemé se dessèche complètement après un été chaud et un automne où les pluies ont été rares. Quaud viennent les gelées, ce sable se fend et il sort de l'eau par les crevasses. Cette eau se congelant à mesure qu'elle se répand , il se forme une couche de glace qui se
crevasse à son tour, et de nouvelle eau $f échappe par les ouvertures. Bientôt cette eau se congèle aussi, ce qui forme une seconde couche de glace; et à mesure que le froid augmente, le même phénomène se répétant sans cesse, les couches de glace s'étendent, se superposent et s'élèvent de manière à former de véritables montagnes de glace, assez hautes pour recouvrir non-seulement des arbustes, mais encore des arbres tout entiers. A l'arrivée de la saison chaude, la glace se fond, et d'innombrables ruisseaux descendent du sommet de la masse glacée vers les parties basses, qui se trouvent bientôt couvertes d'immenses flaques d'eau. Aussi, ces tarini sont-ils en toute saison un inconvénient et même un danger pour les voyageurs; car en hiver leur surface glacée est tellement glissante que même les chevaux ferrés à glace bronchent à chaque pas et se tuent bien souvent sur le coup en s'abattant; tandis qu'en été l'eau, continuant à s'échapper des crevasses dont ils sont alors sillonnés , forme de véritables étangs d'eau glacée, d'une profondeur quelquefois dangereuse , et dans laquelle les voyageurs doivent éviter avec soin de se mouiller les pieds sous peine de courir le risque de les avoir gelés, en les exposant ensuite au froid.
C'est au milieu de pareils obstacles, qui se renouvelaient à chaque pas, que nous arrivâmes dans le courant d'octobre sur les bords de la rivière d'Omolonsk, et ce fut au village russe bâti près de cette rivière dont il a pris le nom que nous finies atteler pour la première fois des chiens à nos traîneaux. Cette manière de voyager est 6inon commode, du moins très-rapide, et nous fûmes emportés avec une grande légèreté par ce singulier attelage à travei-s une campagne aussi plate qu'aride et désolée jusqu'à Nijni-Kolimsk, où nous fîmes notre entrée par un froid de trentecinq degrés.
L'habitué du boulevard de Gand qui va chaque jour faire sa promenade au Bois, dans sa commode et élégante voiture, pour y étaler ses modes nouvelles et y faire briller la rare vitesse de ses
chevaux pur sang, prendra sans doute en dédain notre humble traîneau tiré par seize misérables chiens, et se figurera difficilement les services importants que rendent à l'homme les utiles animaux dont je vais essayer de tracer le portrait. Le chien de la Sibérie diffère autant des charmantes levrettes et des délicieux Kiug's-Charles de nos élégants boudoirs, que leurs maîtresses diffèrent elles-mêmes des femmes samoyèdesou yakoutes; il ressemble au loup de nos forêts ; il a, comme lui, le museau long et pointu, la queue épaisse et h s oreilles effilées et toujours dressées; sa taille moyenne est de quatre-vingts centimètres de hauteur, sur quatrevingt-onze de longueur; son aboiement ressemble au hurlement du loup ; ses habitudes, même à l'état de domesticité, sont presque sauvages; il demeure constamment en plein air; ingénieux à se garantir des rigueurs du froid aussi bien que des inconvénients de la chaleur, l'été il creuse des trous en terre pour s'y mettre à l'abri de la piqûre des moustiques, ou bien plonge dans l'eau et y passe des journées entières ; l'hiver, il se blottit dans la neige et ne laisse exposé à l'air que l'extrémité de son museau, qu'il a soin par excès de précaution de couvrir de son épaisse queue pour le préserver du froid.
A défaut de chevaux, et malgré sa faiblesse, on a fait du chien une béte de trait, et toutes les peuplades répandues sur les cotes de l'Asie, depuis l'Obi jusqu'au détroit de Bering, le Groenland et le Kamtchatka, attèlent des chiens à leurs traîneaux, et entreprennent avec ces seuls attelages de longs voyages dans lesquels ils transportent souvent les plus lourds fardeaux.
L'éducation et le dressage de ces animaux est j>our les habitants une des occupations les plus importantes. Aussitôt que les jeunes «hic j i s ont atteint l'âge de huit ou neuf mois, on commence à les habituer au trait, en leur faisant faire de petites courses et traîner de légers fardeaux; mais ce n'est guère qu'à l'âge de trois ans que l'animal est complètement dressé, et qu'on est en droit d'attendre de lui de véritables services. Dans un attelage, c'est toujours le
chien le plus habile et le plus intelligent qu'on met en tête, car c'est de ce chef de file que dépendent, non-seulement la vitesse de la marche, mais encore la bonne direction et môme la sûreté du voyageur. Le plus difficile de l'éducation, c'est de détruire dans le chien de trait l'instinct inné de la chasse, et de le dompter assez pour qu'il ne se détourne point do la route contre la volonté de sou maître et ne se lance pas à la poursuite des différents gibiers dont il rencontre les traces empreintes sur la neige. Mais on ne réussit pas toujours à obtenir ce résultat, et il n'est pas rare de voir un attelage entier se précipiter de toutes ses forces sur de pareilles traces comme une meute de chasse en poussant de longs hurlements : c'est dans ces circonstances surtout qu'un bon chef de file est indispensable, et rien n'est merveilleux comme l'intelligence que déploient parfois quelques-uns de ces animaux pour ramener dans la bonne voie leurs compagnons moins habiles ou plus indisciplinés, et il n'est pas rare de le voir, au moment où l'attelage s'apprête à prendre une roule périlleuse, s'imaginer, pour lui faire perdre la piste dangereuse et lui donner le change, d'aboyer en se détournant d'un autre côté, comme s'il s'agissait d'un animal à poursuivre dans une direction opposée.
L'instinct de ces animaux n'est pas moins utile au voyageur, quand, perdu pendant une nuit obscure , au milieu des toundras sans limites, courant à chaque instant le risque d'être englouti sous la neige, il lui faut trouver un abri contre les fureurs du chasse-neige. Et c'est souvent en vain qu'il chercherait à découvrir une de ces huttes isolées qu'une charité parcimonieuse a semées de loin en loin dans le désert pour servir de refuge aux ]>èlcrins de la Sibérie, sans la sagacité de l'habile animal qui, placé en tôie de l'attelage, sait au milieu des ténèbres et de la tempête trouver ou plutôt deviner une hutte qu'il n'a souvent visitée qu'une seule fois.
Le chien de Sibérie non-seulement sert de bête de trait pendant l'hiver, mais il rend encore le même service pendant l'été en
halant les bateaux qui remontent les rivières. Lorsqu'un obstacle se rencontre, ces dociles animaux, sur un signe du batelier, se précipitent aussitôt dans la rivière, la passent à la nage et vont se reformer en attelage sur l'autre rive. On en rencontre aussi parfois attelés à des bateaux échoue* et les voiturant par terre d'une rivière à une autre, en un mot ils remplacent, pour les peuplades qui les utilisent, les chevaux et les autres hôtes de trait.
Mais ce n'est pas tout ; ce fidèle compagnon de l'homme rend encore au Sibérien d'autres services non moins importants, il le suit à la chasse où il l'aide de son instinct et de son courage; c'est lui qui découvre la piste de l'argali et de l'élan, lui qui les poursuit en conduisant son maître sur ses pas, lui encore qui tient tête à l'ours et aide au chasseur à s'approprier les dépouilles de ce formidable gibier.
La chasse est, en effet, pour l'habitant de la Sibérie, non pas une agréable distraction comme pour les heureux de notre monde civilisé, mais un rude et pénible labeur auquel il est forcé de demander les moyens d'existence que ne saurait lui fournir sa terre stérile et glacée. Plusieurs espèces de gibiers peuplent les bois, les montagnes et jusqu'aux fleuves de la Sibérie. Le gibier d'eau consiste principalement en troupes de cygnes, d'oies et de canards qui, à une certaine époque de l'année, se dirigent vers les cAtes pour y muer, y construire leurs nids et faire éclore leurs petits. C'est à cette époque de la mue qu'on fait surtout la chasse à ces oiseaux; la manière de la faire est des plus simples. Les chasseurs entourent les nids, lancent leurs chiens qui effraient les oiseaux et les forcent à se réfugier dans les lacs où il devient facile de les abattre à coups de fusil, de flèches ou même de bâton. Cette chasse était autrefois très-productive, mais le nombre des oiseaux de passage a considérablement diminué depuis quelques années.
La chasse la plus importante est sans contredit celle du renne. C'est tout un drame dont j'eus la bonne fortune d'être témoin el que je n'oublierai de ma vie. C'était sur les rives de la Poguindéna,
au pays des Youkaghiresy non loin d'un village dont le nom s'échappe. Toute la population était en rumeur. On venait de signaler les rennes; à cette nouvelle, tous ceux qui pouvaient manier uue rame se jetèrent dans les bateaux et allèrent s'embusquer dans les anfractuosités et les replis du rivage, où les chasseurs ont coutume d'attendre leur proie. Tout d'un coup les rennes débouchèrent en s'avançant vers la rivière ; leur troupe était inuombrable et divisée en groupes d'environ quatre cents télés si rapprochés les uns des autres qu'on eût dit un seul et immense troupeau ; je n'avais rien vu de comparable depuis les troupeaux de buffles des savanes de l'Amérique. Tout cela se précipitait avec une rapidité effrayante, en soulevant des nuages de poussière, et la terre ébranlée sous les pieds de cette multitude résonnait comme l'écho d'un tonnerre lointain ; puis l'immense troupeau se précipita dans le fleuve, qui dans un instant se couvrit de têtes cornues et sembla rouler dans son lit des vagues animées : c'était là le moment qu'attendaient les chasseurs, et les rennes ne furent pas plus tôt à l'eau que les bateaux les approchant et les entourant, chacun s'efforça de les retenir et de les empêcher de gagner le rivage. Pendant ce temps, deux ou trois chasseurs des plus habiles et des plus expérimentés de la bande pénétrèrent sur de légères embarcations au milieu des rennes à la nage, et se mirent à les égorger à coups de pique et de couteau avec une vitesse extraordinaire. En moins de rien la rivière se teignit de sang, et l'on vit au-dessus de ses eaux rougies flotter en grand nombre des cadavres inanimés.
Les chasseurs chargés d'égorger les rennes doivent avoir une grande habitude de ce genre de chasse, le coup d'oeil assez sûr et la main assez exercée pour que chaque coup qu'ils portent soit mortel et suffise, sinon pour tuer l'animal sur-le-champ, ce qui arrive pourtant le plus souvent, du moins pour lui faire une blessure assez grave pour qu'il expire en atteignant le rivage. Cette chasse n'est pas sans grands dangers pour les chasseurs; leur petite nacelle est exposée à se briser à chaque instant, ou bien
à chavirer au milieu de la foule pressée et confuse des rennes, qui, rendus furieux par une pareille attaque, se tournent souvent contre leurs adversaires qu'ils poursuivent à leur tour avec tout le courage du désespoir. I^es mâles mordent, poussent des ruades et donnent des coups de corne, tandis que les femelles s'efforcent, en lançant leurs jambes de devant dans l'embarcation, de la culbuter ou de la faire couler à fond. Et c'est un spectacle aussi émouvant qu'étrange que ces milliers de rennes à la nage, les cris des blessés, les bramements douloureux des mourants, le bruit sourd de cornes agitées qui se heurtent et s'entrechoquent, les vociférations de tous les traqueurs, le sang qui coule et rougit la rivière, et surtout l'aspect de ces hommes sauvages qui, semblables aux démons du carnage, tout ruisselants de sang de la tête aux pieds, ne lèvent les bras que pour frapper, et ne poussent leur harque au milieu de ce tumultueux troupeau que pour y porter la destruction et la mort.
Pour être un habile tueur de rennes, il faut être en état d'en abattre au moins cent dans une demi-heure. Le rôle des autres chasseurs n'est point inactif pendant toute cette tuerie ; ce sont eux qui saisissent les rennes morts et les attachent avec des courroies à leurs bateaux. Après qu'on a ainsi recueilli tout le butin et qu'on a fait le partage, on plonge les rennes tués dans l'eau ; car il suffirait que la chair demeurât quelques heures exposée à l'air pour qu'elle se corrompît , tandis que dans l'eau courante, au contraire, elle se conserve fraîche pendant plusieurs jours. La chair qui provient de ces chasses, étant destinée à faire des provisions d'hiver, on la conserve de plusieurs manières, soit en la séchant à l'air, soit en la fumant, ou bien encore en la faisant geler lorsque l'hiver est assez précoce pour permettre l'emploi de es dernier moyen. La langue est considérée comme la partie la plus délicate du renne, aussi est-elle conservée soigneusement |M)ur n'être servie que dans les occasions solennelles.
La pêche est pour les habitants du Nord de la Sibérie une
ressource bien plus considérable encore que la chasse, mais malheureusement les glaces épaisses qui couvrent leurs eaux pendant la plus grande partie de l'année ne leur permettent pas d'user en tout temps de cette ressource. Les premières chaleurs de Tété occasionnant la fonte des neiges, ainsi que nous l'avons déjà dit, il en résulte, à cette époque de Tannée, des inondations annuelles, et ce n'est qu'après que les eaux se sont retirées que l'on peut se livrer à la pèche; elle se fait dans les grandes rivières avec une seine, immense filet qu'on jette dans l'eau au moment où le poisson descend le courant. Le sterlet, la nelma, le mouksoune et le tenir sont les poissons qu'on pèche le plus fréquemment. Dans les affluents des grandes rivières où l'eau est moins profonde, la pêche se fait à l'aide d'un tramail appelé mordnme, qu'on fabrique en entrelaçant des baguettes de saule. Le poisson que l'on prend au printemps est en général fort maigre et peu agréable au goût, et on ne le fait guère sécher que pour la nourriture des chiens. Le poisson séché est désigné sous le nom de youkola.
La youkola de tchir, poisson fort gras qu'on prend dans la saison avancée, est fort estimée dans le pays et considérée comme un mets recherché; pour la préparer on choisit les plus gros poissons, et après les avoir fendus, on en enlève toutes les arêtes et on leur fait un grand nombre d'entailles dans la chair, afin de l'attendrir davantage. Après cette première préparation, on fait sécher les poissons à l'air ou mieux encore on les fume. Lu partie - supérieure est regardée comme la plus délicate, et c'est pour cette raison qu'on la sépare et qu'on la pile dans un mortier avec un peu de graisse, et qu'on serre ensuite ce mélange dans de grandes jarres pour les provisions d'hiver.
Septembre est la saison pendant laquelle oO se livre à la pêche du hareng, qui, à cette époque, vient de la mer et remonte les rivières. Ces masses d'émigrants sont quelquefois si considérables qu'un seul coup de filet en enlève des milliers; mais le passage de cet utile poisson est loin d'être régulier, et il ne lui arrive que
bOi
trop souvent d'être pendant plusieurs années sans se montrer dans les lieux mêmes qu'il parait fréquenter de préférence, puis il reparaît pendant quelques autres années pour disparaître ensuite de nouveau , sans qu'on ait pu encore assigner une cause raisonnable à ces apparitions et disparitions capricieuses.
Mais les ressources qui proviennent de la pêche et de la chasse sont trop souvent insuffisantes, et les pauvres habitants du Nord sont exposés à de fréquentes disettes. Le printemps est d'ordinaire la saison où la faim fait sentir ses inexorables rigueurs, c'est l'époque où les provisions d'hiver étant épuisées, le poissou réfugié dans les eaux profondes ne se montre, cependant point encore dans les rivières ; la chasse est alors, comme la pêche, interdite au malheureux Sibérien, car, ses chiens, épuisés comme
lui par les longs jeûnes, ne sont point assez vigoureux pour le transporter dans sa nasta à la poursuite de l'élan ou du renne, et c'est à peine s'il parvient à attraper au piège quelques misérables perdrix qui ne sont, pour son estomac affamé , qu'une insignifiante ressource. Aussi, presque chaque année, la famine sous son aspect le plus effrayant et le plus hideux vient désoler ces pays stériles. Elle sévissait dans toute sa rigueur parmi les Toungouses et les Youkaghires quand nous traversâmes les pays habités par leurs peuplades, et il nous arriva plus d'une fois de rencontrer des troupes de ces malheureux, l'œil hagard, la face livide et décharnée, errant à l'aventure, plus semblables à des spectres qu'à des êtres animés. J'en vis même un jour, spectacle aussi propre à inspirer la pitié que le dégoût, acharnés sur les restes à moitié pourris d'un renne mort de maladie que le hasard avait placé sous leurs pas; des loups ne se fussent pas montrés plus voraces, rien ne fut dédaigné; les os et la peau furent broyés sous leurs dents aiguisées par l'excès de leurs longues souffrances. Nous offrîmes à ces malheureux une portion des vivres que nous emportions avec nous , mais la prudence nous commandait de ne pas nous démunir entièi*ement, et nous fûmes forcés de quitter
ces pauvres gens sans avoir pu nous procurer la satisfaction d'assouvir la faim atroce qui déchirait leurs entrailles.
Noua avançons vers le Nord. — Départ du pays des Youkaghires. — Froid rigoureux. — Chasse-neige. — Disette de vivres. — Je m'égare. — Arrivée chei les Tchouklchas. — Leur genre de vie. — Leurs mœurs. — Barbarie de ces peuplades. — Chamanisme. — Repas des Tchouktchas. — Description de l'kitérieur d'une tente. — Aspect de la mer Glaciale. — Chasse aux phoques par les ours. — Le brisement des glaces.
Bien que M. TrétiakofT eût la chauce de rencontrer un certain nombre de dents d'ivoire fossile dans les différents pays que nous avions déjà parcourus, et qu'il eût fait de plus avec les Yakoutes et les Youkaghires quelques échanges avantageux, il était loin d'être satisfait de ses bénéfices, et il se montrait au contraire plus résolu que jamais à pousser au Nord jusque chez les Tchouktchas ; de mon côté, je ne demandais pas mieux que de le suivre, car j'avais surtout à coeur de voir la mer de ces contrées et de comparer ses montagnes de glace et ses côtes arides et désolées, avec les souvenirs que j'avais rapportés des pays fortunés que baignent de leurs flots limpides et tièdes l'Océan indien et le Grand-Pacifique. Oubliant donc nos fatigues passées et trop déterminés pour reculer devant celles qui nous attendaient encore, nous résolûmes de quitter le pays des Youkaghires, où nous nous étions un peu refaits par quelques jours de repos, et bientôt, en effet, nous reprîmes notre course aventureuse. 11 y avait longtemps que nous ne nous servions plus que de traîneaux à chiens pour moyen de transport; nous remplaçâmes nos attelages épuisés par de nouveaux que nous achetâmes chez les Youkaghires, et nous prîmes pour nous conduire dans ces contrées sans routes tracées deux jeunes et vigoureux naturels, auxquels nous confiâmes les doubles fonctions de guides et de cochers.
YOYACK EN RUSS1K
Tout alla bien pendant quelques jours, malgré un froid excessif qui n'atteignait pas moins de quarante degrés, cependant nos vivres étaient complètement épuisés sans que nous vissions apparaître le village où l'on nous avait assuré que nous pourrions ravitailler notre petite caravane , et nous commencions déjà à concevoir quelque inquiétude, quand nos guides, pressés de questions, se virent contraints de nous avouer qu'ils ne reconnaissaient plus la route et que nous étions égarés.
Qu'on juge de notre position. Elle était d'autant plus critique qu'à la crainte de mourir d'épuisement et de faim, dans ces affreux déserts, avant d'avoir pu trouver un lieu habité, se joignaient encore les inconvénients d'un violent chasse-neige, dont le souffle glacé paralysait nos membres en même temps qu'il nous aveuglait par les tourbillons de neige qu'il nous fouettait au visage. Celte neige eu mouvement, qui s'entassait dans les vallées et sous laquelle nous courions risque d'être à chaque instant engloutis, nous avait contraints de cheminer sur les collines plates dont le pays est parsemé, et comme nos chiens avaient assez de peine de se tirer eux-mêmes de ce mauvais pas , nous étions descendus de traîneau, et nous suivions péniblement nos guides qui marchaient en avant en conduisant nos attelages en laisse. La nuit était déjà commencée : tout d'un coup je me sentis glisser sur la surface glacée d'une colline escarpée que nous étions en train de gravir et je roulai, sans pouvoir me retenir, jusqu'au pied du coteau où je m'enfonçai profondément dans un immense amas de neige que le vent y avait rassemblé.
Je demeurai un instant sans mouvement à la place même où je m'étais englouti, mais bientôt, rappelé à la vie par le sentiment de la conservation, je parvins à m'arracher à moitié mort de mou tombeau de neige; je n'étais pourtant ni étouffé ni blessé, cl je pus bientôt trouver assez de force pour appeler mes compagnons à mon secours; mais rien ne me répondit. Le chasse-neige, qui avait encore redoublé de violence, couvrait de ses mugissements
nia voix affaiblie par la terreur et l'épuisement. Je voulus essayer de regarder autour de moi, mais mes yeux ne purent rien saisir au travers d'une nuit obscure rendue plus épaisse encore par la neige qui continuait de tomber par flocons pressés. Je recommençai à appeler mes compagnons , l'horreur de ma situation avait rendu à ma voix toute son étendue, et je fis à plusieurs reprises retentir le nom de Trétiakoff ; efforts superflus ! j'avais beau crier de toute la force de mes poumons, aucune voix ne répondait à la mienne. Si!... je me trompe, un son venait parfois me faire tressaillir d'espérance et de joie; mais, illusion décevante! ce n'était que le bruit du vent.
Malheureux que j'étais! au milieu des mugissements de la tempête et de l'obscurité qui nous environnait, j'avais glissé dans la neige sans que mes compgnons se fussent aperçus de ma chute; ils avaient continué leur route, et maintenant ils étaient trop loin pour entendre les cris de désespoir par lesquels je les appelais à mon aide.
La tôte perdue, fou de terreur, sans rien qui pût me guider et m'indiquer la route qu'avaient suivie mes compagnons, je me mis à errer au hasard, enfonçant dans la neige ou roulant sur la glace, et toujours appelant à cris redoublés Trétiakoff! Tréthikoff ! Je ne lis que m'égarer encore davantage. Enfin, après plusieurs heures de cette course insensée, épuisé de fatigue, sans haleine et sans voix, je me laissai tomber plutôt que je ne m'assis sur un bloc de glace, et la tête appuyée dans mes deux mains, je me mis à verser des larmes amères que le froid fixait en peries glacées à mes paupières endolories.
Je fus tiré de cette sombre torpeur par quelque chose d'étrange et d'horrible qui se passait au dedans de moi, il me semblait qu'une main cruelle tordait et déchirait mes entrailles avec une tenaille rougie au feu ; c'était une douleur si affreuse que rien de ce que j'avais souffert jusqu'alors n'avait pu m'en donner l'idée. J avais faim!!! il y avait trente-six heures que je n'avais rien
m VOYAGE EN RUSSIE.
pris : comprenez-vous, lecteur, j'avais faim, et je me trouvais au milieu d'un çlésert que la neige couvrait comme un linceul, et qui ne m'offrait pas môme un brin d'herbe si loin que ma vue pût s'étendre, car la nuit s'était enfin dissipée, le jour lui avait succédé, et de longues heures s'étaient écoulées depuis le moment où j'avais été si fatalement séparé de mes compagnons.
La douleur morale céda à la force de la douleur physique, et loin de m'abattre davantage, la faim me donna au contraire de l'énergie ; je ramassai de la neige et me mis à en manger. Cette nourriture, si peu substantielle qu'elle fût , calma un peu l'atrocité de mes douleurs ; je retrouvai assez de force pour me lever et me remettre en marche; mais de quel coté diriger mes pas? Je n'avais pour me guider que le cours du soleil ; heureusement j'avais remarqué le matin de quel côté se levait cet astre, et d'après cette seule notion, je résolus de pousser droit dans le nord-est; c'était dans cette direction que devait se trouver le pays des Tchouktchas, et j'espérais qu'il ne me serait pas impossible de rencontrer mes compagnons, qui devaient également tendre de ce côté, ou tout au moins quelque habitant du pays qui, après m'avoir donné à manger, pourrait me conduire auprès de mes amis.
Ce fut là sans doute une inspiration du ciel , et je n'avais pas marché trois heures dans cette direction que j'entendis le bruit d'un coup de feu : c'étaient mes compagnons qui me cherchaient. Plusieurs coups de fusil que je tirai en réponse à leur appel les avertirent du côté vers lequel ils devaient diriger leurs recherches, et marchant ainsi à la rencontre les uns des autres, nous nous fûmes bientôt rejoints. Notre joie à tous fut grande , mais elle ne dura pas longtemps. Trétiakoff n'avait à m'annoncer que de mauvaises nouvelles ; on n'avait point retrouvé la route, aucune habitation ne se montrait encore , et les vivres étaient complètement épuisés ; il ne restait à la caravane que du thé pour toute provision : faute de mieux, il fallut bien s'en contenter. Nous fîmes donc halte sur le lieu même de notre rencontre ; on alluma
du feu, et nous soupâmes avec force tasses de thé. Tout léger qu'était un pareil repas , cette boisson chaude apaisa cependant un peu les exigences de nos estomacs, et le lendemain matin, après avoir pris de nouvelles tasses de thé, nous nous remîmes en route, sinon frais et dispos, du moins un peu délassés et surtout heureux de nous retrouver encore ensemble.
Après quelques heures de marche , la faim nous fit de nouveau sentir ses cruelles atteintes. Trétiakoff espérait trouver quelques racines dans les demeures des souris; mais nos guides nous apprirent qu'il ne fallait pas môme compter sur cette faible ressource, car nous étions alors dans un pays marécageux, et ces intelligents animaux se garderaient bien d'établir leurs réserves d'hiver dans un lieu où elles seraient exposées à être gâtées par l'humidité.
Dans cette extrémité, nous eûmes recours à l'écorce d'arbre. On abattit un jeune mélèze, puis, après avoir enlevé les parties les plus grossières de l'écorce , on en hacha la partie tendre en petits morceaux qu'on jeta dans un grand chaudron plein d'eau bouillante. Il fallut avoir soin d'écumer à plusieurs reprises, pour enlever la résine qui surnageait sur ce maigre bouillon. Lorsque l'écorce eut ainsi cuit dans l'eau pendant un assez long temps , on l'ôta de dessus le feu et en se refroidissant le mélange prit la consistance d une espèce de pâte ou plutôt d'une bouillie épaisse , qui, malgré son goût de résine très-prononcé, ne nous parut cependant pas trop mauvaise, grâce au sel et au poivre dont nous lavions assaisonnée, et bien plus encore, je suppose, grâce à notre faim excessive.
Un peu restaurés par ce singulier repas, nous nous remîmes en route avec un nouveau courage, et nous fûmes assez heureux pour apercevoir enfin,, avant la nuit, de légers nuages qui se détachaient en spirales bleuâtres sur le bleu sombre du ciel : c'était de la fumée ; nous approchions d'un village de Tchouktchas, et bientôt, accueillis sous les huttes de ces braves gens avec cette franche